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17 février 2020 1 17 /02 /février /2020 10:24

    Stratégie indirecte, guerre indirecte, style indirect et approche indirect, comme l'écrivent Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND dans leur Dictionnaire de stratégie, pour citer des éléments d'une terminologie "multiple (qui) reflète l'étendue d'un domaine fondamental de la stratégie qui fut souvent négligé au cours des siècles, surtout en Occident". On pourrait même écrire que la stratégie dite directe n'est qu'un élément - minoritaire, même s'il est évidemment important et... survalorisé - de la stratégie en général. "Dans une perspective historique, ajoutent-ils, ce qui indique bien leur véritable place, "il serait tout aussi approprié de parler de stratégies indirectes tant les circonstance ont pu modifier la forme selon laquelle fut pratiqué un mode de combat qui refait surface aujourd'hui, après un siècle et demi de guerre totale et de stratégie "directe"."

    Ces stratégies indirectes apparaissent dans les textes les plus anciens, dont L'Art de la guerre de SUN TZU, qui, de manière paradoxale, n'est pas représentatif d'un état raisonné de la guerre en Chine de son époque (Ve-IIIe siècles av. J.C.). Il indique bien, mais il y a des textes bien plus anciens encore (pour ceux qui aiment la Bible, recherchez dans l'Ancien Testament...) la pérennité de la guerre indirecte, dont les fondements demeurent inchangés au cours des âges : intelligence des rapports de force, économie des efforts, harcèlement physique et moral, manipulation et épuisement de l'adversaire, surprise... La stratégie indirecte peut être militaire mais aussi, comme c'est le cas souvent en ce début du XXIe siècle, politique. Que les moyens soient militaires ou pas, les principes de la stratégie indirecte sont identique. L'objectif est toujours de déséquilibrer et de disloquer l'ennemi afin d'exploiter ses faiblesses pour accomplir le but à atteindre, soit la victoire militaire ou politique, en tout cas de lui imposer ses propres vues. Traditionnellement, l'emploi de stratégies indirectes fut déterminé principalement par des considérations géographiques et culturelles. De nos jours, le contexte politique international est favorable à l'usage de telles stratégies qui ont généralement pour objectif des victoires essentiellement politiques, avec des moyens qui ne sont plus exclusivement militaires. C'est pourquoi les analyses contemporaines tendent à souligner la divergence entre stratégie politique et stratégie militaire alors que les analyses historiques ont tendance, plus simplement, à interpréter le phénomène de la stratégie indirecte sous son aspect strictement militaire. Il y a là certainement plus un effet d'optique déformant qu'autre chose. Il est vrai qu'aujourd'hui, mais cela n'est pas un phénomène qui se vérifie partout (encore moins sur le plan théorique), les armées de masse, les troupes au nombre important de matériels et de soldats, moyens de stratégies directes violentes, ne sont plus maintenues par les États, soit dit en passant, en perte de vitesse sur bien des plans (ce qui n'est pas irréversible...).

Pour André BEAUFRE, dont les écrits coïncident avec les guerres d'indépendance des années 1950 et 1960, les stratégies directes et indirectes se définissent selon la nature de leurs objectifs, militaires pour l'une, politiques pour l'autre. BEAUFRE fait la distinction entre l'approche indirecte et la stratégie indirecte, la première se situant au niveau de la conduite des opérations militaires et ayant pour but la victoire militaire (stratégie directe), alors que la stratégie indirecte "est celle qui attend l'essentiel de la décision par des moyens autres que la victoire militaire". La stratégie indirecte se joue au sein d'une marge plus ou moins grande de "liberté d'action" définie selon les rapports de force du moment et les conséquences qu'une telle stratégie pourrait avoir sur l'échiquier international.

Alors que BEAUFRE situe son discours au niveau de la stratégie globale, LIDDELL HART définit sa doctrine de l'"approche indirecte" sur le plan plus restreint de la stratégie militaire générale où la dimansion stratégique ne dépasse pas le cadre de la guerre. Le but du stratège est de créer une situation stratégique si avantageuse que, si la situation en elle-même  ne suffit pas à provoquer la décision, celle-ci est accomplie par le seul fait que les combats continuent. Le but de la stratégie ainsi défini, l'objectif, selon LIDDELL HART, est de déséquilibrer et de disloquer l'adversaire. Les moyens de cette dislocation sont multiples et constituent l'approche dite indirecte, clé du succès militaire à toutes les époques. La supériorité de l'approche indirecte réside dans la concentration sur deux éléments essentiels de la guerre : le rapport des forces et l'économie des efforts. Si le rapport de forces est défavorable à l'un des deux adversaires, il sera obligé d'avoir recours à l'approche indirecte. S'il est favorable, alors il voudra remporter la victoire de manière moins coûteuse et adoptera également l'approche indirecte. De toutes les façons, LIDDELL HART souligne le fait que l'on n'est jamais complètement sûr de sa supériorité.

Fernand GAMBIEZ, qui préfère parler de style de guerre, est également convaincu que le style "indirect" à toute époque, n'a qu'une fin, son économie, qu'il s'agisse du style indirect "naturel" des peuples d'Asie centrale, du style indirect "artificiel" des armées européenne massives ou de la composition moderne entre les deux styles. Que l'on parle d'approche ou de style indirects, le but est le même : la dislocation de l'adversaire.

Le théoricien et historien militaire Éric MURAISE définit la guerre de deux manières, directe et indirecte, et introduit le facteur culturel comme déterminant essentiel de cette typologie de la guerre, la guerre directe ayant été l'apanage des Occidentaux alors que la guerre indirecte dut surtout pratiquée en Orient. Là encore, le but de la guerre indirecte réside dans la dislocation de l'ennemi, provoquée la plupart du temps par un harcèlement physique et psychologique de l'adversaire. Pour des raisons géographiques et psychologiques, la guerre indirecte est mieux adaptée au monde oriental. Les Occidentaux, pour des raisons d'ordre moral et religieux, ont du mal à pratiquer un art qu'ils jugent déloyal. Les grands espaces des steppes d'Asie centrale appellent naturellement les peuples nomades, montés à cheval, à pratiquer une guerre fondée sur la mobilité et la liberté d'action. Selon MURAISE, "la stratégie indirecte n'est pas exclusive des combats. Elle y mêle un arsenal de feintes, d'effacements, d'entreprises contre la logistique adverse. Il s'agit de disloquer l'ennemi avant de l'achever (...) il faut, sans se mettre en prise, miner sa sûreté, ses ressources, son moral et ne frapper qu'à coup sûr".

Au niveau de la tactique, le harcèlement continu permet de faire craindre le combat sans avoir à le livrer. Depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, la tactique indirecte est toujours la même : harcèlement, ruse, mouvements d'aller-retour, raids (razzias). C'est cette tactique qui permet aux nomades d'Asie centrale de surprendre les Occidentaux dans de nombreuses occasions. On se souvient du récit de PLUTARQUE relatant l'expédition désastreuse de CRASSUS (54 av. J.C.) face aux Parthes, mettant aux prises sur un terrain défavorable une cavalerie d'archers pratiquant le harcèlement face à une infanterie lourde recherchant le choc. Jusqu'aux Mongols et au-delà - Cosaques contre la Grande Armée napoléonienne par exemple - ce type de rencontre s'est maintes fois reproduit, même si, du côté des sédentaires, on est passé de l'usage de l'infanterie à celui de la cavalerie lourde. Toutefois, la stratégie indirecte est également pratiquée par les Occidentaux, souvent par nécessité et au contact de leurs adversaires. Les Byzantins, en particulier, surent s'adapter à un nouveau style de guerre que pratiquaient leurs rivaux. Les stratèges français des guerres coloniales, comme BUGEAUD, appliquèrent eux aussi une méthode de combat pratiquée par leurs adversaires. Sur le plan individuel, de nombreux stratèges, tel DU GUESCLIN, au Moyen-Âge, ou MAURICE DE SAXE au XVIIIe siècle, adoptèrent un style de guerre indirect. Une des conditions essentielles favorisant la pratique de la stratégie indirecte est la présence de refuges et de sanctuaires. Ceux-ci peuvent être géographiques, politiques ou populaires. Pour les nomades d'Asie centrale - décidément beaucoup cités par les stratégistes - ce refuge est constitué par l'immensité de l'espace, semblable à l'espace maritime pour le combat naval. Les régions montagneuses, la forêt tropicale, les marécages sont des refuges classiques pour les pratiquants de la petite guerre. La guérilla urbaine utilise l'immensité des grandes villes métropolitaines (des hauteurs des immeubles aux bas-fonds), alors que le terroriste se réfugie habituellement dans un sanctuaire politique (Libye, Iran).

   Après l'ère des guerres totales qui se terminent en 1945, et en dehors de quelques guerres classiques régionales (Inde-Pakistan, Israël-pays arabes, Corée, Iran-Irak, Malouines, guerres du Golfe), nombre des conflits dans le monde contemporain sont réglées par des stratégies indirectes. La guerre froide et la création d'arsenaux nucléaires ont donné  aux peuples colonisés ou semi-colonisés une liberté d'action croissante, leur permettant d'exploiter au mieux  les avantages de la stratégie indirecte. La perspective, intolérable,  d'une guerre atomique oblige les deux superpuissances à se replier vers une stratégie indirecte, complément logique de la stratégie nucléaire. Dans la phase de décolonisation, la guerre révolutionnaire a joué un rôle considérable auquel les Occidentaux, en particulier les Français et Américains, n'ont pas toujours su s'adapter. Si la guérilla est une technique d'irréguliers, fondée sur la suprise et le harcèlement, destinée à affaiblir une armée régulière, la guerre révolutionnaire chercher pour sa part, par les mêmes moyens politiques et militaires, à encadrer une population afin de s'emparer du pouvoir. La formule de Raymond ARON, "survivre, c'est vaincre", s'applique parfaitement à une situation où les mouvements de libération l'emportent souvent, à la longue, sur le plan politique, par lassitude des opinions politiques métropolitaines et parce que l'enjeu ne remet en cause , pour les dominateurs, rien de vital. A l'ère de la communication de masse, la guerre psychologique devient d eplus en plus souvent le substitut du militaire dans les esprits. Depuis 1945, la stratégie indirecte est conforme à la définition que lui donne André BEAUFRE, c'est-à-dire qu'elle attend ses résultats autour de moyens autres que militaires. Plus que jamais, la stratégie indirecte dépend des esprits et des volontés : guerre psychologique, propagande, désinformation. Le terrorisme,qui représente la forme la plus violente de la guerre psychologique, est un instrument à la fois efficace et peu onéreux, exploitant au maximum les nouvelles données médiatiques et leur impact sur l'opinion publique. Les guerres d'Indochine, d'Algérie, du Viet-Nam démontrent la supériorité de la victoire politique par rapport à la victoire militaire (même si celle-ci est tangible sur le terrain pour les puissances coloniales...), des forces morales par rapport à la puissance physique, et soulignent la difficulté à vouloir contrer une stratégie indirecte par une stratégie directe. (BLIN et CHALIAND)

  

      Vincent DESPORTES définit les styles de guerre - donc de stratégie, selon lui - par leur position sur un continuum.

    A l'une des extrémités, pour lui, le style indirect va rechercher la meilleure efficience opérationnelle possible en évitant la bataille ou en la réduisant au minimum. Privilégiant la manoeuvre dans les différents espaces de la guerre, "attendant l'essentiel de la décision de moyens autres que la victoire militaire" (BEAUFRE), le style indirect va rechercher une situation avantageuse permettant au mieux d'imposer sa volonté en évitant la bataille, au pire, si la bataille ne peut être évitée, d'obtenir le meilleur rendement opérationnel des forces engagées, le plus souvent en frappant l'ennemi en un point faible - existant ou suscité - et en recherchant son effondrement.

La stratégie indirecte ne vise pas la destruction organisée de l'adversaire, mais cherche, dans les champs d'action non militaires et militaires, à le priver de sa liberté d'action aux différents niveaux de la guerre puis, si nécessaire, à disloquer la structure adverse et donc sa capacité à agir en tant qu'organisation capable de produire de la violence et d'imposer sa volonté. Au niveau militaire, la stratégie indirecte va chercher la dislocation par la destruction de l'élément-clé - la clé de voûte - ou en s'attaquant à la source de la puissance plutôt qu'à la puissance elle-même. le but est toujours d'obtenir un effet de levier par l'application d'une supériorité relative ponctuelle sur une vulnérabilité décelée et d'obtenir, par effet d'entraînement, l'annihilation du système adverse. Les succès sont proportionnels aux risques pris plus qu'aux effets, auxquels ils visent d'ailleurs à être largement supérieurs.

      A l'autre extrémité, le style direct va rechercher l'affrontement visant la destruction cumulative des moyens adverses. Il voit la guerre comme une confrontation de puissances plus que d'intelligences et privilégie la réflexion quantitative. L'usure de l'autre, plus que son effondrement, est recherchée ; le succès est perçu comme le résultat de l'effet cumulatif de la force et de la puissance de destruction matérielle. Au coeur de la démarche directe, la recherche de l'efficacité peut se traduire par des "approches indirectes" dont l'idée centrale, selon BEAUFRE, est de "reverser le rapport de forces opposées avant l'épreuve de la bataille par une manoeuvre et non par le combat (pour) compenser , par un jeu subtil, l'infériorité où l'on se trouve". L'archétype de la stratégie directe est l'offensive ouverte qui n'exclut pas la "manoeuvre sur les derrières" parfaitement réalisée par l'empereur NAPOLÉON à Ulm (1805) et Iéna (1806), par MACARTHUR à Incheon (1950) ou le "débordement", comme dans le plan Schlieffen mis en oeuvre en août 1944 par les armées allemandes.

    Les deux types de stratégie relèvent de deux visions différentes de l'ennemi et de soi même. La perception de sa propre puissance pousse à la stratégie directe, qui tend souvent à n'être qu'une addition de tactiques visant l'efficacité technique. A l'inverse, la faiblesse, la vulnérabilité pousse à la réflexion, à la stratégie permettant la valorisation de ses éléments de force, leur rendement optimal, bref à l'efficience et l'organisation du rendement opérationnel.

La stratégie directe adopte une vision quantitative de l'ennemi, perçu comme une addition de forces dont la domination suppose une supériorité relative, initiale d'abord, puis progressivement accrue par l'usure infligée. L'action est menée d'abord dans le champ matériel ; l'adversaire est compris comme un ensemble de capacités dont on recherchera l'anéantissement, avec une prédilection pour l'offensive et l'attaque frontale. La bataille, souvent centralisée et conduite de manière scientifique, en constitueta l'argument majeur. A l'inverse, la stratégie indirecte relève d'une vision systémique. L'ennemi étant moins perçu comme une accumulation de puissance que comme un système innervé, irrigué, géré, avec ses points faibles, ses vulnérabilités. La cible de l'action n'est pas constituée des composants du système, mais de sa cohérence ; c'est la stratégie de l'adversaire, ses plans, qui seront de préférence attaqués, avant sa force. Il s'agit davantage de paralyser que de détruire, ce type de stratégie favorise l'économie des moyens, permet la victoire du faible ; il laisse une large part à la décentralisation et à l'initiative, indispensables à l'exploitation rapide des vulnérabilités décelées. L'action vise d'abord les champs psychologiques et la désintégration morale : "l'acte décisif" est recherché plutôt qe "l'acte destructeur" (CLAUSEWITZ). Le blitzkrieg allemand en constitue l'exemple type. (Vincent DESPORTES)

 

     Les visions exposées ci-avant restent dans la sphère des guerres, assimilant souvent stratégie et guerre et pensant surtout la stratégie indirecte dans le cadre d'une stratégie politico-militaire globale. Il existe une autre manière de concevoir la stratégie indirecte, notamment en élargissant la vision à l'après conflit direct souvent violent. Surtout la référence reste le conflit armé entre entités pré-étatiques et étatiques, même si la théorie s'élargit de nos jours aux phénomènes où les civils deviennent des acteurs à part entière dans les confrontations armées, dans une perspective qui prend en compte non seulement les éléments mêmes de la confrontation mais également les conséquences de cette confrontation. Gagner une guerre, même de manière indirecte, n'a jamais garantit une perspective de paix. Les conditions de son déroulement influent souvent plus que la victoire ou la défaite. Le continuum ne se réduit pas à la situation de guerre avec stratégie directe ou indirecte, il concerne également toutes les variantes des conflits au sens large.

 

André BEAUFRE, introduction à la stratégie, Hachette, 1998. Carl von CLAUSEWITZ, De la guerre, Minuit, 2006. Vincent DESPORTES, Comprendre la guerre, Économica, 2011. LIDDELL HART, Stratégie, Perrin, 1998. Eric MURAISE, Introduction à l'histoire militaire, Paris, 1964. SUN TZU, L'art de la guerre, Paris, 1972. MAO ZEDONG, La stratégie de la guerre révolutionnaire en Chine, Paris, 1951.

Vincent DESPORTES, Stratégie, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, Sous la direction de Benoît DURIEUX, Jean-Baptiste JEANGÈNE VILMER et Frédéric RAMEL, PUF, 2017. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, Perrin, tempus, 2016.

 

 

 

 

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