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9 mars 2020 1 09 /03 /mars /2020 09:00

     Vu les modes en matière de communications aujourd'hui, on se sent obligé de commencer pour un avertissement : ceci n'est pas un article sur les réseaux sociaux d'Internet.

 

   L'analyse des réseaux est une approche issue de la sociologie, et précisément de l'interactionnisme structural. La théorie des réseaux sociaux conçoit les interactions sociales en termes de noeuds et de liens. Les noeuds sont habituellement les acteurs sociaux dans le réseau mais ils peuvent aussi représenter des institutions, et les liens sont les interactions ou des relations entre ces noeuds. Il peut exister plusieurs sortes de liens entre les noeuds. Dans sa forme la plus simple, un réseau social se modélise pour former une structure analysable où tous les liens significatifs entre les noeuds sont étudiés. Il en va de même pour les trous structuraux, c'est-à-dire une absence de liens directs entre deux sommets. Il est entre autres possible par cette approche et méthode de déterminer le capital social des acteurs sociaux.

 

Des définitions diverses

     Désignant un ensemble d'éléments interconnectés, la notion de réseau a un caractère polysémique dans le langage courant. D'un côté, elle possède souvent une connotation positive lorsqu'elle est employée à propose d"une forme organisationnelle ou de voies de communication. le réseau,renvoie ainsi, dans le domaine du management à des modes d'organisation souples et décentralisées, pensée comme plus efficaces que des structures hiérarchiques traditionnelles. D'un autre côté, les réseaux sont fréquemment associés au secret, aux activités clandestines et aux luttes d'influence quand il en est question dans les univers économique, médiatique, politique ou administratif. Dans ce dernier univers, la référence au réseau est d'autant plus péjorative que celui-ci se démarque du mode légitime d'organisation, analysé par le sociologue allemand Max WEBER : la bureaucratie. En effet, le réseau présente les avantages et les inconvénients d'une organisation non bureaucratique : il n'y a pas de fonction clairement définie, n'agit pas selon des règles écrites et impersonnelles et ne poursuit que des objectifs de court terme.

La notion de réseau s'est imposée récemment en sciences sociale. Dans son acception dominante, elle vise à caractériser soit un système de relations inter-individuelles ou inter-organisationnelles (un réseau complet), soit les relations propres à un individu (un réseau personnel). Ces relations peuvent être symétriques ou non. Elles sont définies par l'existence de contacts (interconnaissance, participation conjointe à un événement), la forme prise par des interactions (collaboration, contrôle, etc.) ou la nature du bien matériel ou symbolique échangé (amitié, commerce, etc.). le réseau est considéré comme un cadre dans lequel s'insère l'action d'un individu et qui est de nature à contraindre ou au contraire à faciliter. Quelle que soit la perspective adoptée, il s'agit de porter l'attention plus sur les propriétés relationnelles des individus que sur un attribut attaché a priori à leur personne ou aux groupes dont ils sont issus. La démarche des analystes de réseaux se veur "méso-sociologique" : ni individualiste ni structuraliste stricto sensu, mais une combinaison des niveaux d'analyse individuel, relationnel et structurel. (François DENORD)

 

Une élaboration théorique en trois grandes périodes

   Il existe aujourd'hui une association internationale de chercheurs en analyse de réseaux (International Network for Social network Analysis - INSMA) qui utilisent peu ou prou le même vocabulaire, mais la théorie des réseaux mobilise des éléments qui changent de signification d'une période à l'autre. Ces chercheurs ne puisent pas tous dans leurs conceptions à la même source et surtout n'ont pas - et parfois ils ne les abordent même pas - de réflexions sur les conflits et les coopérations.

    A. DEGENNE et M. FORSE, écrivent en 1994 (Les Réseaux sociaux) que "les fondations de ces différents édifices ont été construites entre les années 1940 et les années 1960 (outre les textes de certains auteurs classiques de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, comme ceux de BOUGLÉ et de SIMMEL). Dans les années 1960 et 1970 se sont développées des recherche méthodologiques destinées à assurer la mise en oeuvre rigoureuse. Des années 1980 à aujourd'hui, elles ont été amendées et perfectionnées, parfois par leurs auteurs aux-mêmes, parfois par d'autres et dans le même temps de nouvelles pistes se sont ouvertes".

L'analyse des réseaux se fonde sur :

- un cadre théorique qui repose sur une conception large de la structure sociale et de nombreuses études empiriques démontrant que "les comportements des individus sont liés aux structures dans lesquelles ils s'insèrent" (DEGENNE et FORSE, Les Réseaux sociaux, Armand Colin, 1994), chose d'ailleurs que les interactionnistes n'ont pas découverte. La sociométrie des individus a aussi contribué à l'essor de l'analyse des réseaux sociaux. L'apport empirique de la sociométrie est dû en partie à l'oeuvre de MORENO, qui est perçu comme un des précurseurs de l'analyse de réseau et de la psychologie sociale?. Enfin l'analyse de réseaux repose aussi sur l'apport des mathématiques aux sciences sociales : "Tôt dans le développement théorique de l'analyse de réseaux, des chercheurs ont trouvé des utilités aux modèles mathématiques" (S. WASSERMAN ET K. FAUST; Social network analysis. Methods and applications,  Cambridge University Press, 1994) ;

- un cadre méthodologique qui se réfère, quant à lui, à l'usage fait par le chercheur de données de types quantitatifs et qualitatifs et du traitement analytique de ces données.

    En 1957, Elisabeth BOTT publie son étude sur les systèmes de relations des familles. Elle émet l'hypothèse que "le degré de ségrégation des rôles entre mari et femme varie dans le même sens que la densité du réseau social de la famille" (Family and social network, The Free Press, 1971, 2ème édition) ; c'est-à-dire que la séparation distincte dans la répartition des tâches domestiques selon le genre tend à être plus élevées dans un réseau social où les membres sont fortement liés entre eux. L'hypothèse de BOTT demeure valide et non réfutée jusqu'à ce jour. Pour sa part, Stanley MILGRAM met en place, en 1967, un dispositif expérimental d'investigation qui fait encore aujourd'hui référence dans les recherches sur le "petit monde" (The small world problem, Psychology Today, n°1, 1967). Il a tenté de calculer le nombre de liens moyens qui séparent une personne de n'importe quelle autre personne sur Terre. Des recherches sur le petit monde sont encore menées actuellement.

   Aujourd'hui, les sujets de recherche en analyse de réseaux sont multiples, la famille, les relations de travail, la camaraderie, etc. Cette approche est actuellement aussi utilisée à d'autres fins que celles de la recherche scientifique, par des conseillers en relations professionnelles ou encore à des fins commerciales. Alors qu'au début, il s'agit surtout de mettre sur pied une approche qui permette de comprendre comment les individus interagissent les uns avec les autres, l'analyse des réseuaux dispose de nos jours d'outils variés et puissants.

  Outre l'ensemble des instruments qui permettent d'appréhender la structure d'un réseau (son diamètre, sa densité, etc.) trois niveaux d'analyse sont classiquement mis en oeuvre : le premier consiste à positionner les agents dans une structure relationnelle à l'aide d'indicateurs sociométriques ; le deusxème, à mettre en évidence l'existence de sous-groupes cohésifs au sein d'une population ; le troisième, à regrouper les agents en fonction de leurs profils relationnels, ce qui permet de passer du plan individuel au plan structural. A ces approches s'ajoutent des modèles plus complexes tentant d'articuler attributs des individus et propriétés relationnelles.

  L'une des vertus essentielles de l'analyse des réseaux est de mettre l'accent sur un type de ressources paradoxalement souvent délaissé par les sociologues : le "capital social", au sens non pas du droit des sociétés mais de la sociologie, notions théorisée dans les années 1970 et 1980, par Pierre BOURDIEU et James S. COLEMAN, notamment. Un individu peut tirer de son insertion dans des réseaux sociaux des profits qui ne sont réductibles ni à ses revenus, ni à son capital culturel. Peut-on pour autant parler d'une théorie des réseaux sociaux? Depuis les années 1960, un certain nombre d'auteurs ont voulu faire de l'analyse des réseaux un nouveau paradigme. Une telle démarche présente au moins deux risques : celui de penser le réseau comme autosuffisant et de laisser de côté les propriétés autres que "relationnelles" des individus (âge, sexe, origines sociales, etc.) ; celui de faire du réseau la texture "naturelle" du monde social, en omettant que les réseaux sont aussi des constructions sociales et historiques. C'est pourquoi l'analyse des réseaux doit avant tout être envisagée comme un ensemble de méthodes qui, en tant que telles, sont mobilisables par la plupart des grands courants théoriques : analyse stratégique, interactionnisme, structuralisme génétique, etc. (François DENORD)

 

Analyse des réseaux et problématiques coopération/conflit

      Même si certains auteurs n'oublient pas la lointaine référence aux études de Georg SIMMEL, penseur du conflit, il faut bien se rendre compte que les différentes études autour de la méthode d'analyse des réseaux font bien plus la place aux modalités de coopération des noeuds-individus ou organisations, qu'aux possible conflits entre eux. La "théorie" des réseaux ne semble s'intéresser qu'à ce qui se passe à l'intérieur d'une structure sociale donnée - ce qui n'est pas sans... intérêt - et semble peu utilisée pour comprendre les contradictions à l'intérieur d'un système social, que ce soit la famille, l'entreprise ou même une administration publique ou privé. Elle pourrait constitué néanmoins un outil utile pour comprendre comment dans une structure donnée, s'instaure des relations de coopération et de conflit, et surtout pour comprendre comment, ces structures s'insérant souvent dans un ensemble plus grand, des noeuds passent d'une attitude de coopération plus ou moins forte envers d'autres noeuds d'un même réseau pour nouer des relations avec un autre réseau, en contradiction avec cette dernière. On a souvent affaire, dans la réalité, à des relations entre réseaux, qui ont une importance égale, voire parfois supérieure, aux relations à l'intérieur d'un réseau. Si les auteurs se concentrent sur les conditions de l'efficacité des interactions dans un réseau, étudiant en fait souvent des relations entre noeuds dans des ensembles bureaucratiques, leurs études débouchent parfois sur un questionnement sur les conflits générés par ces interactions. Ce qui frappe, finalement, c'est aussi la porosité de ces réseaux, leur malléabilité et souvent leur précarité dans l'espace et dans le temps. On peut se poser aussi la question, en terme d'économie de moyens, si les questionnements micro-sociaux ainsi fréquemment posés, débouchent réellement sur des actions qui permettent précisément d'améliorer le fonctionnement desdits réseaux.

La mise à disposition des chercheurs d'outils mathématiques et informatiques peut souvent donner l'illusion d'une recherche qui progresse. Mais est-ce réellement le cas? Est-ce que, souvent, les chercheurs ne s'arrêtent-ils pas en cours de route - après tout, cette approche peut être fructueuse - dans leurs conclusions, sans doute freinés par la provenance même des commanditaires de telles études?

 

François DENORD, Théorie des réseaux, Encyclopedia Universalis, 2014.

 

SOCIUS

 

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