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5 mars 2020 4 05 /03 /mars /2020 09:06

   Alors que beaucoup croyaient (et espéraient) que le marxisme ne fournirait plus d'explications valides et ne servirait plus à rien nu à personne, les événements, faits d'accroissement des inégalités et de divers problèmes de tout ordre, prouvent le contraire. C'est d'ailleurs, souvent, les politiques économiques et sociales opposées aux conceptions socialistes du monde, de par leurs propres effets sur la réelle marche du monde, qui provoquent le regain des études marxistes - et de la pensée marxiste en général - dans le monde, y compris dans les régions considérées les plus rétives, au coeur du capitalisme mondial, aux États-Unis (mais pas seulement) par exemple.

   Et, également, c'est parce que maints régimes politiques officiellement marxistes (et qui l'étaient si peu) ont aujourd'hui disparu, et que maints régimes prétendant encore l'appliquer (on pense à la Chine et à la Corée du Nord par exemple), sans plus illusionner personne (et à commencer par leurs propres bureaucraties), qu'est rendu possible un regain de la manière marxiste de penser le monde... et de le transformer (malgré tous ceux qui disent encore que cela n'est pas possible...).

   Il n'y a pas une sociologie marxiste, comme il n'y a jamais eu un seul marxisme, surtout après MARX (et même de son vivent, sans doute!), mais des sociologies marxistes. On ne saurait donc pas définir la sociologie marxiste parce qu'il n'existe pas en tant que telle : si les principes théoriques communs habitent, comme l'écrivent Bruno THIRY (de l'Institut d'Études Politiques de Paris), Antimo FARRO (de l'Université "La Sapienza" de Rome) et Larry PORTIS (de l'Université américaine de Paris), les différentes productions théoriques, ils ne sont pas suffisants pour rassembler celles-ci en un corps homogène. Les principes ou paradigmes peuvent s'énumérer ainsi :

- le principe de contradiction (emprunté à HEGEL) qui fonde le matérialisme dialectique ;

- l'existence de classes sociales différenciées, aux intérêts souvent contradictoires ;

- le rôle de l'État ancré dans les rapports de force ;

- le privilège accordé à l'étude des conflits et des mouvements sociaux,issus des contradictions sociales ;

- l'importance accordée aux "structures sociales" pour expliquer les trajectoires et les comportements individuels...

   "De plus, expliquent-ils encore, les sociologues marxistes ont été toujours profondément influencés par les débats qui ont eu cours dans la philosophie (LUKACS, KORSCH, GRAMSCI, ALTHUSSER) ou dans l'économie marxiste, pesant à leur tour sur les disciplines voisines.

En même temps, s'il est impossible de définir la sociologie marxiste, celle-ci a profondément influencé la sociologie en général parce que l'objet même de la théorie de Marx est au coeur de la sociologie. On peut redire avec Henri LEFEBVRE (1901-1991) que "Marx n'est pas sociologue, mais (qu') il y a une sociologie dans le marxisme".

En effet, à côté du Marx savant, le Marx militant, organisateur de la classe ouvrière et des mouvements sociaux, n'a pas cessé d'influencer la production scientifique du premier. Di autrement, l'existence même de mouvements sociaux renvoie au marxisme, même s'il n'en est pas l'initiateur, pour au moins savoir ce qu'il peut en dire. Historiquement, le contexte économique, politique et social fortement conflictuel a été favorable à l'épanouissement d'un marxisme théorique et de sociologies marxistes." Ils continuent en écrivant que "le dernier exemple historique est la longue période de croissance des Trente glorieuses. Dans certains pays, un mouvement syndical puissamment revendicatif, proche de partis communistes eux aussi assez forts, a attiré des intellectuels qui ont actualisé et développé les travaux de Marx. C'est vrai en France, en Italie, en Amérique Latine, mais ce l'est beaucoup moins, sinon pas du tout, aux États-Unis et en Grande-Bretagne où les intellectuels marxistes n'ont pas ou peu de rapport avec le mouvement ouvrier. Durant ces mêmes Trente Glorieuses, les mouvements de libération du tiers-monde (Algérie, Viet-Nam, Afrique Noire) et les tentatives de développement (Algérie, Cuba, Amérique Latine...) ont aussi favorisé un retour aux thèses de Marx sur la critique et le dépassement du capitalisme. Ainsi, la conjonction du renforcement du mouvement ouvrier et du développement des luttes de libération du tiers-monde créait un climat favorable au rayonnement du marxisme et à la production de nouvelles théories ou sociologies, profondément influencées ou se réclamant du marxisme", les sociologies marxistes.

A ce constat qui date de la fin des années 1990, en un temps où déjà les effets des Trente Glorieuses se sont beaucoup atténués (depuis les années 1980), il faut ajouter que le développement du capitalisme (mondialisation, financiarisation, informatisation avec Internet) engendre de nouvelles configurations sociales et oblige à prendre en compte nombre de données sociologiques nouvelles (et notamment la perte d'importance des masses ouvrières et paysannes). Et que le développement des effets de ce nouveau développement capitaliste provoque lui-même la résurgence d'analyses marxistes, notamment en Amérique Latine, aux États-Unis mêmes, en Asie et en Afrique.

  Si ces auteurs se concentrent sur les sociologies marxistes en France, en Italie, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, d'autres élaborations théoriques se sont développées ailleurs. En tout cas; ce qui sépare les sociologies marxistes des autres, c'est la prise en compte du facteur économique dans la société, et même souvent, une prépondérance de ce facteur dans l'explication sociologique. Sans compter le fait que les sociologues autour du marxisme refusent de camper dans une position neutre, optant pour la défense de classes sociales ouvrières et paysans, mais pas seulement, tout en insistant sur le caractère scientifique de leurs travaux.

    Le constat du renouveau des études marxistes date maintenant déjà du début des années 2000, et ses causes sont multiples, la principale étant au coeur de l'économie, précisément l'élément capital (sans jeu de mots) du marxisme. Tony ANDRÉANI, de l'Université Paris VIII, écrévait dans le premier livre d'une série de livres Marx contemporain :

"Il y a quelques années des sociologues et des économistes s'interrogeaient sur le dépassement du taylorisme et du fordisme, certains croyant en l'avènement d'un nouveau modèle productif, baptisé "toyotisme" ou "udevallien", qu'ils croyaient porteur d'une réduction de la division du travail, d'une requalification de la main-d'oeuvre, d'un nouveau compromis social plus favorable au salariat. On mesure aujourd'hui l'étendue de leurs illusions et la pertinence de l'analyse marxienne. Non que Marx ait anticipé la forme actuelle du système productif mais il avait décrypté les tendances de fond du système capitalite, et l'on voit bien qu'elles sont toujours à l'oeuvre : la tendance à la prolongation du travail ; la tendance à l'intensification du travail,qui est aujourd'hui confirmée par toutes les études ; la tendance à l'accroissement de la division du travail, qui se manifeste par la coupure entre une élite intellectuelle high tech surpayée et le reste du salariat, qui crée d'ailleurs de forts clivages au sein même du monde des cadres ; la tendance à la déqualification, qui affecte la plus grande partie des opérateurs, notamment parmi les employés ; la tendance à la mise en concurrence de tous avec tous, qui entraine une énorme dégradation du climat social ; la tendance à traiter la force de travail comme un outil, comme lui "employable", "mobile" et "flexible" (selon les termes de l'idéologie managériale du moment) à volonté, et plus généralement comme un coût et non comme une source de richesse." Il y ajoute, dans la longue série de ces causes du regain à la fois des études marxistes et des luttes de classes, la crise économique chronique qui frappe le monde : tendance à la surproduction, au chômage de masse (souvent camouflé dans les chiffres officiels), à la constitution permanente d'un lumpen-prolétariat aux caractéristiques diversifiées...

 

Tony ANDRÉANI, Pourquoi Marx revient... ou reviendra, dans Marx contemporain, Éditions Syllepse, 2003. Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Sous la direction de Jean-Pierre DURAND et de Robert WEIL, Vigot, 2002.

 

SOCIUS

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