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27 avril 2020 1 27 /04 /avril /2020 06:54

   Ouvrage unique (mais sans doute plutôt seul ouvrage à nous être parvenu...), de l'historien grec THUCYDIDE (vers 460-400 av. J-C.), considéré souvent comme le plus grand historien, avec POLYBE, de l'Antiquité, Histoire de la guerre du Péloponnèse relate les événements qui précèdent cette guerre et en furent la cause, puis la guerre elle-même, à laquelle il a personnellement participé.

 

La guerre du Péloponnèse

  Rappelons ici l'historique de cette guerre, car les souvenirs scolaires ne sont pas forcément le fort de tous nos lecteurs.

  La guerre du Péloponnèse met en opposition Athènes et Sparte (ou Lacédémonie) pendant près de trente ans (431-404 av. J-C.). Le jeu des alliances détermine pour beaucoup la direction des combats. Au départ, le conflit oppose Athènes à Corinthe, alliée principale de Sparte. L'alliance d'Athènes avec Corcyre (Corfou), colonie rebelle de Corinthe, le secours apporté par ls Corinthiens à Poridée, en révolte contre Athènes, et le blocus exercé par Athènes précipite les événements. Rapidement, Sparte déclare la guerre à Athènes dont l'agressivité (en tant qu'empire maritime) commence à inquiéter. L'armée de terre de Sparte est supérieure à celle d'Athènes qui possède surtout une formidable marine militaire. Les Athéniens refluent sur la cité, laissant l'Attique ouverte à l'invasion pendant que leur flotte attaque les côtes de Péloponnèse. Malheureusement pour les Athéniens, la peste envahit la cité qui perd plus d'un quart de sa population en deux ans (430-429). Périclès est également atteint par la maladie et meurt en 429. Les forces politiques s'affrontent à Athènes où les démagogues s'opposent aux modérés, partisans de la paix. Néanmoins, les combats continuent. En 427, Athènes réprime la rébellion de Mytilène et remporte une grande victoire sur l'ile de Sphactérie deux ans plus tard (425), refusant à cette occasion la paix offerte par Sparte. Mais Sparte, conduite pas le général Brasidas, s'empare d'Amphipolis que défend Thucydide et rétablit l'équilibre (424). Thucydide, accusé de trahison au terme de la bataille, s'exile en Thrace où il rédige son récit de la guerre.

La mort des deux généraux en chef adverses, Brasidas et Cléon, au cours d'un affrontement près d'Amphipolis (422) où les Lacédémoniens repoussent les Athéniens, amène les deux puissances à négocier la paix de Nicias qui se conclut par un statu quo (421). Cependant, la paix prévue pour cinquante ans, ne verra jamais véritablement le jour, les alliés des deux superpuissances continuant à s'affronter. Peu à peu, les hostilités reprennent ouvertement. Sparte combat victorieusement à Mantinée (418) alors qu'Athènes massacre la population de Mélos (416). Alcibiade, stratège de l'armée athénienne, parvient à convaincre Athènes d'organiser une expédition ambitieuse vers la Sicile pour capturer Syracuse. L'expédition, qui commence en 415, se termine par un désastre stratégique qui va s'avérer fatal pour Athènes (413). La débâcle d'Athènes encourage la révolte de plusieurs de ses alliés et permet à Sparte de s'approprier la maîtrise des mers. Bien qu'Alcibiade remporte encore quelques victoires, la flotte de Sparte, financée en partie par la Perse, est désormais la plus forte. Lysandre, qui commande les forces de Sparte, est victorieux à Colophon (407) et surtout à Aigos Potamos (405), alors qu'Alcibiade, limogé, ne participe pas à la bataille. Au mois d'Avril 404, Athènes capitule. Elle est contrainte d'abandonner sa flotte, de détruire ses fortifications et de laisser le pouvoir à l'autorité des Trente Tyrans. Ces Trente magistrats forment un gouvernement oligarchique succédant à la démocratie à Athènes et ne restent au pouvoir que moins d'un ans (404 av.J-C.), chassés par THRASYBULE, au grand soulagement de la population. (A ne pas confondre, comme le fait le dictionnaire de stratégie de BLIN et CHALIAND, avec les généraux romains des II et IIIe siècles.)

 

Le récit de la guerre par THUCYDIDE

   Le récit de l'historien s'arrête brusquement en 411, probablement du fait que son auteur fut empêché, par la maladie ou par la mort, d'achever son oeuvre. Les épisodes stratégiques s'y succèdent, de même que des considérations politiques d'une poignante pérennité, à défaut d'être tout-à-fait objectives.

A travers ce récit pénétrant se dégage une vision de la politique et de la stratégie qui force encore aujourd'hui l'admiration des théoriciens et des adeptes de la realipolitik. Bien avant MACHIAVEL et CLAUSEWITIZ, THUCYDIDE démontre le rapport étroit qui lie la stratégie militaire à la stratégie politique, la première étant l'instrument de la seconde. D'ailleurs, si THUCYDIDE s'intéresse davantage aux problèmes politico-stratégiques qu'aux considérations tactiques et opérationnelles, c'est bien pour démontrer la primauté de l'action politique par rapport à l'engagement militaire. Il manifeste les mêmes scrupules à mettre en relief les facteurs historiques, sociaux et politiques qu'à souligner les actions individuelles. Il se préoccupe tout autent des causes de la guerre que des rapports entre forces, des rapports entre l'individu et l'État que des rapports entre les peuples. Il illustre son récit par des discours et des dialogues de très grande qualité. Tout y est fondé sur l'opposition politique, idéologique et stratégique entre les deux acteurs principaux, opposition qui n'est pas sans rappeler celle qui mit face à face États-Unis et Union Soviétique pendant la guerre froide.

Tout oppose Athènes et Sparte. Athènes est un État démocratique, et une puissance maritime. Sparte est gouverné par un régime autoritaire. Sa force militaire est fondée sur son armée de terre. La cause fondamentale de la guerre, selon THUCYDIDE, est la montée en puissance d'Athènes, qui fait naître sa volonté de domination, et qui menace l'ordre politique établi et l'équilibre des forces en place. Cette menace met en jeu les alliances entre les nombreux États qui constituent l'ensemble géopolitique de la Grèce. Avec sa puissance, et en pratiquant l'intimidation et la terreur, Athènes oblige certains États à se rallier à sa cause. En revanche, et pour les mêmes raisons, elle pousse d'autres États dans les bras de son adversaire.

Encore aujourd'hui, l'analyse de THUCYDIDE est pleine d'enseignement et les conclusions de l'historien vont souvent à l'encontre d'idées reçues qui ont valeur de dogmes politiques, notamment en ce qui concerne le degré de stabilité des systèmes bipolaires et multi-polaires, ou encore sur la nature belliqueuse de tel ou tel régime politique. THUCYDIDE perçoit la bipolarité de l'univers politique grec, que dominent deux super-puissances, comme fondamentalement instable. Son analyse illustre aussi le fait qu'un État démocratique peut être davantage animé d'un esprit impérialiste qu'un État autoritaire, la soif de conquête étant plutôt tributaire des rapports de forces que de la nature des régimes politiques des États qui s'affrontent. L'Histoire de la guerre du Péloponnèse relate la guerre dans sa forme la plus pure et la plus complète, ce qui confère à ce texte une pérennité exceptionnelle. (BLIN et CHALIAND)

 

Un texte de référence

   L'oeuvre relate en 8 livres les vingt premières années de la guerre du Péloponnèse et reste inachevée, probablement à cause de la mort de l'auteur vers 399. Trois continuations sont composées au IVe siècle av. J-C., pour poursuivre le récit de cette guerre jusqu'à la défaire d'Athènes : celle de THÉOPOMPE et de CRATIPPE ne nous sont pas parvenue, à l'inverse des deux premiers livres des Helléniques de XÉNOPHON.

Livre I : les causes de la guerre

   L'une des grandes nouveautés de l'analyse historique de THUCYDIDE est qu'il recherche la cause des événements. Nul doute que, sans doute dans le monde de l'Antiquité, ont circulé de nombreux textes sur cette guerre, mais son récit tranche parce qu'il n'est pas une hagiographie, ni une oeuvre de propagande, à la gloire d'une des parties aux prises, comme il y a pu en exister, notamment dans le monde perse, très à l'affût d'occasions de dominer les cités grecques. Son premier livre essaye d'exposer les causes directes et les causes profondes à l'origine du conflit.

Après une introduction présentant l'objet de l'ouvrage, s'ouvre une partie traditionnellement appelée l'"Archéologie" qui résume l'histoire grecque depuis les origines jusqu'au début des guerres médiques. Après quelques considérations méthodologiques puis générales, l'auteur détaille les deux causes directes qui ont déclenché la guerre : l'affaire de Corcyre et l'affaire de Potidée. S'ensuit le débat à l'issue duquel les Spartiates décident la guerre. THUCYDIDE ouvre alors une longue parenthèse, appelée "Pentékontaétie", sur la période de 50 ans qui, depuis la fin des guerres médiques, a permis à Athènes de se constituer un empire. L'historien ici décrit l'expansion impériale de la cité grecque et la peur qu'elle suscite chez les Lacédémoniens, selon ce que la polémologie a depuis lors nommé "piège de Thucycide" en référence à ce passage. les alliés des Spartiates votent à leur tour la guerre, et les revendications des uns et des autres conduisent à la rupture des négociations. Le livre se finit sur le discours de Périclès qui convainc les Athéniens d'entrer en guerre.

 

Livre II : peste d'Athènes ; période de 431-429

  Le récit des trois premières années de guerre commence avec l'affaire de Platée (431), alliée d'Athènes attaquée par les Thébains. Après quelques remarques sur les préparatifs de la guerre, THUCYDIDE raconte la première invasion de l'Attique par les Spartiates, qui se fera désormais chaque année, puis divers événements mineurs. Face à cela, la stratégie de Périclès, dite des Longs Murs (abandonnant la campagne au pillage, les habitants se réfugient à l'intérieur de la ville), est difficilement acceptée par les Athéniens, ce qui n'empêche pas sa réélection comme stratège. Il prononce ensuite une oraison funèbre en l'honneur des premiers morts de la guerre, dans laquelle il rappelle les valeurs athéniennes. La deuxième année de la guerre (430) voit une nouvelle invasion lacédémonienne de l'Attique ; la population athénienne, entassée dans la ville et derrière les Longs Murs, connaît alors une épidémie dévastatrice appelée peste d'Athènes (peut-être le typhus), qui tue Périclès et contamine Thucydide, qui en réchappe. Diverses opérations occupent l'année suivante (429) à Platée, en Thrace, en Arcananie et en Macédoine, jusqu'aux victoires navales athéniennes à Patras et Naupacte qui montrent la supériorité intacte d'Athènes sur mer. Il faut noter que la description de la peste d'Athènes au milieu de la guerre aurait pu inciter à une grande réflexion sur les liaisons historiques entre guerres et épidémies, mais finalement, cela constitue une grande occasion ratée : il n'y aura aucun enseignement stratégique de cela, sauf à considérer les inconvénients à s'entasser derrière des remparts.

 

Livre III : sac de Mytilène ;  période de 428-426

   La domination athénienne est mal supportée par des alliés aux ordres. En 428, Mytilène et toutes les cités de Lesbos à l'exception de Méthymme quittent la ligue de Délos et demandent de l'aide à Sparte, mais les Athéniens assiègent et reprennent la ville l'année suivante, et y installent des clérouques. Après 3 ans de siège et malgré une résistance héroïque, Platée est conquise par les Pélolonnésiens en 427. Les désordres dans différentes villes (guerre civile à Corcyre, intégration de la Sicile dans la guerre, mouvements en Étolie et en Locride) montrent une direction de plus en plus affirmée de guerre totale, fratricide et idéologique.

 

Livre IV : bataille de Sphactérie ; période de 425-422

    L'installation des Athéniens à Pylos et leur victoire sur les Spartiates lors de la bataille de Sphactérie auraient pu conclure cette guerre par une paix des braves, mais la volonté d'Athènes fait échouer tout traité. On voit poindre ses ambitions sur la Sicile. La guerre se poursuit sur différents théâtres : en Corinthie, à Corcyre, où les atrocités continuent, en Sicile, où une trève est conclue, après le discours d'Hermocrate contre le développement de l'empire athénien, à Mégare, en Aise Mineure et en Boétie, et à Délion, où les Athéniens sont battus par les Boétiens. Thucydide s'attarde plus longuement sur la Thrace où se battent deux partisans de la guerre, Cléon pour Athènes et Brasidas pour Sparte. Thucydide lui-même est vaincu à Amphipolis et exilé. Les modérés de Sparte, qui veulent récupérer leurs otages de Sphactérie, et d'Athènes, qui craignent de nouvelles défaites en Thrace, entrent en négociations et signe un armistice d'un an.

 

Livre V : paix de Nicias ; période de 422-416

 Un an plus tard, en 422, alors que Cléon et Brasidas meurent en Thrace, Athéniens et Spartiates négocient un traité de paix. Mais Thucydide insiste sur la continuité qui lie les dix années de guerre qui s'achèvent aux 8 années qui attendent encore les deux cités entre 412 et 404 : la paix de Nicias n'est qu'une pause dans le conflit. Pour contrer le pouvoir de Sparte dans le Péloponnèse, Argos tente de fédérer une alliance, que les Athéniens acceptent de rejoindre, mais de manière uniquement défensive. Mais après avoir envahi le terrtoire d'Épidaure, Argos est à son tour envahie par Sparte : les deux armées s'affrontent à la bataille de Mantinée, la plus importante de la guerre ; Argos est vaincue, se dote d'une oligarchie et signe une alliance avec Sparte. En 416, Athènes veut soumettre Mélos, cité neutre mais d'origine spartiate, qui se conclut par une victoire athénienne ; mais avant l'affrontement, Thucydide en scène le seul dialogue du texte, dit dialogue mélien, où la loi du plus fort des Athéniens s'oppose à l'appel à la justice des Méliens.

 

Livre VI : début de l'expédition de Sicile ; période de 415-413

Après un court développement sur l'histoire et le peuplement de la Sicile, Thucydide met en scène le débat devant l'assemblée athénienne concernant une expédition en Sicile, combattue par Nicias et soutenue par Alcibiade ; l'expédition, sous le commandement de Nicias, Alcibiade et Lamacho, est votée ; mais à la suite du scandale de la mutilation des Hermès, Alcibiade est mouillé dans des révélations sur des parodies de mystères. Pendant que les Syracusiens discutent de l'attitude à adopter, les Athéniens arrivent en Sicile, font le tour des cités de l'île et d'Italie du Sud pour compter leurs soutiens et lever des troupes. pendant ce temps, Alcibiade est rappelé à Athènes pur s'expliquer sur les parodies de mystères, mais s'enfuit à Sparte ; Thucycide donne à cette occasion sa version de la fin de la tyrannie des Pisistrates, Athéniens et Syracusiens continuent de rassembler leurs forces, et peu de combats ont lieu en dehors de la bataille de l'Olympieion : préparatifs divers, négociations avec Camarine, conseils d'Alcibiade aux Spartiates pour qu'ils envoient des renforts en Sicile et occupent Décélie en Attique. Quelques opérations occupent le printemps 44 avant que les Athéniens ne se décident à occuper une partie de Syracuse.

 

Livre VII : fin de l'expédition ; 413

  L'arrivée de Gylippe à Syracuse sauve la ville du siège athénien. Un rapport alarmant de Nicias provoque l'envoi par l'assemblée de renforts conduits par Démosthène et Eurymédon. L'année suivante, les spartiates envahissent l'Attique et, comme l'avait suggéré Alcibiade, fortifient Décélie. Sur le chemin de la Sicile, Démosthène est occupé par diverses opérations autour du Péloponnèse ; en arrivant à Syracuse, il redonne espoir aux Athéniens, mais les discussions avec Nicias sur la stratégie à adopter trainent en longueur. Quatre batailles très rapprochées ont lieu sur terre et sur mer : le résultat des trois premières est indécis, la quatrième est une sévère défaite athénienne. Les stratèges ordonnent alors la retraite vers l'intérieur des terres, espérant se réfugier chez les Sikèles alliés, mais les fuyards sont harcelés par les troupes spartiates et syracusaines. Les Athéniens, forcés de se séparer en deux groupes conduits l'un par Nicias, l'autre par Démosthène, se rendent ; de nombreux soldats son massacrés, et environ sept mille sont emprisonnés dans des conditions épouvantables dans les latomies ; Nicias et Démosthène sont exécutés.

 

Livre VIII : retour d'Alcibiade ; période de 412-411

   Après la nouvelle du désastre athénien en Sicile, Sparte est contacté par de nombreuses cités qui souhaitent quitter la ligue de Délos, mais aussi par les Perses Tissapherne, satrape de Carle, et Pharnabaze, satrape dans l'Héllespont, qui souhaitent réintégrer les cités de la côte d'Asie mineure à la Perse. En 412, Sparte s'associe d'abord à Tissapherne : Chios, Milet et Lesbos font défection ; Athènes envoie une flotte qui prend pour base Samos. Pendant ce temps, Alcibiade quitte Qparte, passe dans le camp de Tissapherne et tente de le rallier à Athènes ; il convainc aussi certains officiers basés à Samos de renverser la démocratie pour complaire aux Perses. En 411, la démocratie est remplacée à Athènes par le régime oligarchique des Quatre-Cent, qui ne survit que quelques mois ; la démocratie est rétablie avec l'aide de l'armée de Samos et à la suite d'une révolte d'hoplites. Les flottes athénienne et spartiate se déplacent ensuite vers l'Héllespont, où une bataille a lieu.

 

Crédibilité et intentions du texte de THUCYDIDE

   A la fois acteur et écrivain en partie de sa propre histoire, THUCYDIDE est avant tout un homme politique athénien, stratège en 424. Il évoque ses droits d'exploitation des mines d'or en Thrace et se situe parmi ceux, qui, comme Antiphon le Sophiste dont il fait l'éloge au huitième, de même que celui du régime des Cinq-Mille qui veulent combiner démocratie et oligarchie. C'est sur sa propre expérience qu'il fonde sa vision de la guerre du Péloponnèse. Il serait revenu d'exil à Athènes qu'à la fin de la guerre et son effort ne tourne sans doute pour comprendre la défaite de sa cité. C'est pourquoi son récit apparait parfois critique par rapport à la politique sur le long terme d'Athènes, sur son impérialisme sans concession, ce qui lui attire le mécontentement de toutes les cités qui ont été forcées plus ou moins à entrer dans cette Ligue de Délos. C'est donc un historien politique qui nous livre cette Histoire de la guerre du Péloponnèse.  Son récit qui ne se réduit pas aux faits ni n'est un éloge glorificateur (même si ici et là certaines passages constituent un hommage aux guerriers de telle ou telle bataille). De plus, il ordonne son récit de manière chronologique, ce qui en fait un témoignage dont on peut vérifier la crédibilité à l'aide d'autres sources, même si en l'occurrence, elles ne sont pas nombreuses.  Cette oeuvre fait figure de récit stratégique car il mêle considérations militaires et considérations politiques, analyse le comportement des chefs militaires (Alcibiade surtout) et des cités, dans un enchainement dialectique avant la lettre. D'ailleurs, comme l'écrit Olivier BATTISTINI, on ne lit pas Histoire de la guerre du Péloponnèse, on s'y instruit, on l'analyse, et c'est ce qui en fait toute sa valeur. Rarement par exemple ont été exposé la dynamique impérialiste terre-mer et l'imbrication des motivations stratégiques et commerciales des différents acteurs. Ceci étant THUCYDIDE ne cherche pas à être complètement fidèle au déroulement des faits. Maints discours et maints débats, placés à un moment ou à un autre, sont constitués de morceaux venant de périodes différentes, son objectif étant avant tout de comprendre comment les choses se passent plutôt que de se noyer dans des détails historiques. Enfin THUCYDIDE montre bien la dimension tragique de ces combats dans une guerre qui n'en finit pas, destructions (parfois de la même ville), va-et-vient des armées, pertes de vie humaine;.. toutes choses propice à une perception fortement critique de la guerre.

  Les analystes de l'oeuvre se sont longtemps séparés en deux camps. D'un côté, on trouvait ceux qui considéraient cette oeuvre comme objective et scientifique du point de vue historique. Cette opinion traditionnelle se retrouvait par exemple chez J.B. BURY (History of Greece, 4ème édition, 1975) qui considérait que l'ouvrage est "sévère dans son détachement, écrit à partir d'un point de vue purement intellectuel, débarrassé des platitudes et des jugements moraux, froid et critique". De l'autre, des auteurs défendent plus récemment l'idée selon laquelle La guerre du Péloponnèse est mieux comprise si on voit en elle une oeuvre littéraire plutôt qu'une restranscription objective du passé. Cette hypothèse est mise en avant notamment par W. R. CONNOR (Thucydides, Princeton, 1984) qui décrit THUCYDIDE comme "un auteur qui entre en réaction avec son matériaux, le sélectionne et l'arrange habilement, qui développe son potentiel symbolique et émotionnel". Ces deux types d'analyse se rejoignent pour saisir les tensions internes d'un ouvrage qui, comme le remarque Pierre VIDAL-NAQUET, par son attachement à la raison.

 

Un matériau important pour une sociologie de défense

   Le texte de THUCYDIDE apporte des éléments essentiels pour la construction d'une sociologie de défense, comme l'indique, assez discrètement, Alain JOXE, dans le chapitre IV de son livre (le miracle grec et la guerre) sur les sources de la guerre : "En somme, les Grecs reconnaissent dans les royautés tribales la matière première des Empires, un matériau brut qui n'a d'ailleurs pas besoin d'être élaboré davantage pour être agrégé dans l'Empire. Les Empires ne sont, jusqu'à Rome, que conglomérats de dominations, assemblages de corvées, communautaires ou tribales, administrées sous menace de mort et non point assemblées de citoyens libres et armés. On reconnaît, au contraire, une cité à son nombre limité de recensé d'habitants : il existe une échelle de la cité qui est l'échelle humaine. Les empires, du point de vue grec, n'ont pas d'échelle et leur principe de croissance indéfinie s'appuie sur la démesure (hubris) de la violence des combattants barbares ou la démesure des effectifs paysans enrôlés comme des moutons ; elle débouche sur la démesure de l'entreprise impériale, statistique ou aléatoire, et sur la mort. Xerxès, raconte Hérodote, compta ses troupes au moment de leur faire franchir l'Hellespont en les mesurant au boisseau dans des sortes d'enclos à moutons qui contenaient à peu près 1 000 hommes. C'est tout dire.

La violence de la cité, la guerre elle-même, et même la guerre civile, se trouvent transfigurées par un "stratégie critique" consciente et organisée qui est l'essence de la pratique civique. La violence et la guerre d'Empire, au contraire, c'est une simple colle qui "fait se tenir ensemble" l'assiette des tributs de sang imposés aux peuples. La violence des cités est un discours. La guerre grecque, comme le souligne Jean-Pierre Venant, "n'est pas seulement soumise à la cité, au service de la politique : elle est la politique elle-même". (Introduction, PGGA)."

 

 

THUCYDIDE, Histoire de la guerre du Péloponnèse, Introduction, traduction des livres I, II et IV à VII par Jacqueline de ROMILLY ; traduction des livres III et VIII par Raymond WEIL ; traduction des livres VI et VII par Louis BODIN, Paris, Robert Laffont, 1990. Extraits : bataille navale de Bybota, discours de Périclès aux Athéniens (édition de 1981, éditions Les Belles lettres), dans  Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990. Traduction de tous les livres disponible sur le site Internet remacle.org. Fac-similé de l'édition de 1559, Paris par le libraire Michel de VASCOSAN (Les bibliothèques virtuelles humanistes, sur le site bvh.univ-tours.fr

Pierre-Vidal NAQUET, Denis ROUSSEL, in Thucydide, La guerre du Péloponnèse, Folio, Classique, Paris, 2000. L. CANFORA, Le mystère Thucydide, Enquête à partir d'Aristote, Paris, Desjonquères, 1997. Raymond ARON, Thucydide et le récit historique, Dimensions de la conscience historique, Paris, 1964. Jacqueline de ROMILLY, Histoire et raison chez Thucydide, 1956 ; La construction de la vérité chez Thucydide, 1990. Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, Pratiques Théoriques, 1991.

Olivier BATTISTINI, Thucydide, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, PUF, 2014. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Thucydide/Guerre du Péloponnèse, dans Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

 

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