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6 avril 2020 1 06 /04 /avril /2020 14:02

     Bruno THIRY, Antimo FARRO et Larry PORTIS tentent de discerner différents courants d'intellectuels, qui, en Italie, réfléchissent en termes marxistes aux faits sociologiques.

     Le premier courant se définit comme historiciste. Il trouve ses racines dans la lecture que le philosophe marxiste Antonio LABRIOLA (1843-1904) fait du matérialisme historique et dans la pensée d'Antonio GRAMSCI (1891-1937). Ce courant s'appuie sur une interprétation de l'oeuvre de MARX qui passe aussi bien par la dialectique de HEGEL que par un critique de la philosophie de Benedetto CROCE, telle que l'avait menée GRAMSCI lui-même. il vise à expliquer la société et l'évolution historique par les contradictions objectives  de la structure économique du capitalisme, celles entre rapports de production et forces productives qui sont à l'origine de la lutte des classes, par la centralité de l'homme et de son intervention dans l'histoire (voir Nicola BADALONI, Marxismo come storicismo, Festrinelli, Milano, 1962).

Deux notions d'origine gramscienne qui ont de l'importance pour les sciences sociales, sont aussi au centre de l'analyse de ce marxisme. Il s'agit de la notion d'hégémonie et de celle d'esprit populaire critique. L'hégémonie consiste en la capacité qu'a une classe sociale de diriger un système d'alliances sociales et politiques, afin de parvenir à la construction d'une nouvelle société à l'échelle de l'évolution historique. Il ne s'agit pas de la capacité qu'une classe a de dominer les autres, mais de sa capacité à suivre l'évolution historique, sinon à l'accélérer en entrainant d'autres classes sociales tant au plan matériel que moral. Au moment de la construction de la société capitaliste et du dépassement de l'ancien régime, par exemple, la bourgeoisie de certains pays, comme la France, a exercé son hégémonie sur d'autres classes sociales, tandis que dans la société moderne le prolétariat peut exercer son hégémonie sur d'autres classes, en vue de parvenir à la construction d'une société socialiste et d'accélérer, par cette voie, l'évolution historique. L'esprit populaire critique désigne la culture des classes populaires que la bourgeoisie n'arrive pas à dominer et assujettir. La convergence entre cet esprit et la théorie de la philosophie de la praxis, que GRAMSCI dénomme le matérialisme historique, devait permettre l'avènement d'une culture hégémonique du prolétariat. Cela devait conduire à la construction d'un bloc historique de classes sociales et de superstructures morales, bloc susceptible d'opérer le dépassement du capitalisme en créant une société nouvelle. Les intellectuels qui animent ce courant considèrent la théorie marxiste comme auto-suffisante, dans le sens où elle n'a pas besoin ou ressent très peu la nécessité de recourir à d'autres théories, ni pour enrichir ses développements philosophiques, ni pour expliquer la société contemporaine. Dans ce contexte théorique, le problème  des intellectuels de ce courant qui visent à analyser les phénomènes sociaux et culturels de leur temps, consiste non dans la tentative de se rapprocher de la sociologie, mais dans celle de parvenir à construire des sciences sociales marxistes. En effet, il s'agit de construire des sciences dans la base épistémologique est marxiste, même si elles recourent à des outils techniques tels que les questionnaires et les interviews, adoptés par la sociologie. Les analyses les plus importantes issues de ce courant, sont consacrées au travail industriel, à la ville et à la culture, cette dernière étant abordée par une élaboration marxiste qui se situe à la frontière de l'anthropologie culturelle et de la sociologie de la culture.

Les études consacrées au travail se proposent de comprendre d'une part de quelle manière la contradiction de classes se définit dans le capitalisme industriel d'alors, soit des années 1960-1970 et, d'autre part, de trouver le moyen de dépasser le taylorisme par la lutte des travailleurs et par la capacité de la classe ouvrière à exercer son hégémonie dans le domaine de la production. Ces analyses qui s'inspirent des travaux que GRAMSCI, a consacré, dans les années 1930, à l'américanisme et au fordisme, relient, par ailleurs, le changement de l'organisation du travail à celui de la société. C'est dans ce contexte que ces analyses essaient de comprendre comment la classe ouvrière peut exercer son hégémonie sur d'autres classes afin de changer l'ensemble de la société (TRENTIN, 1977). Cette question se pose de façon aigüe quand, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, la vie sociale est traversée par d'importants mouvements populaires dans les usines, dans les quartiers et dans les universités.

Bruno TRENTIN (1926-2007), syndicaliste et homme politique, secrétaire général de la Confédération générale italienne du travail de 1988 à 1994, après avoir suivi des études de droit en France puis aux États-Unis (université Harvard), réalise divers travaux en Italie. Il est l'auteur de La Cité du travail, le fordisme et la gauche (Fayard, 1997, réédité en 2012). Sa thèse principale dans cet ouvrage ets qu'historiquement la gauche (syndicale et politique) a accepté un "dédommagement" ou des compensations salariales - autrement dit une politique redistributive, y compris étatique - en échange de son silence et de la liberté patronale d'organiser le travail. Bruno TRENTIN est considéré, pour les années 1960 et 1970 comme le plus rénovateur, moderniste et radical du syndicalisme italien (notamment dans la métallurgie). Convaincu de la centralité du travail, il oeuvre longtemps pour une autonomie du syndicat vis-à-vis du parti.

C'est aussi pour expliquer et, en même temps, pour renforcer ces mouvements, en leur fournissant des outils analytiques, que les intellectuels de ce courant marxiste mènent des recherches empiriques et des réflexions théoriques sur la ville. Ces recherches dénoncent la spéculation et la rente capitalistes, parce qu'elles sont les fondements principaux du pouvoir politique dans les villes, lequel d'un côté fait partie du bloc historique conservateur et de l'autre côté, empêche la rationalisation urbaine et cause la pénurie de logement pour les classes populaires (G. BERLINGUER, P. DELLA SETA, 1976).

Giovanni BERLINGUER (1924-2015), homme politique et professeur de médecine sociale, fut en charge du premier Plan national de la santé dans le contexte du Programme de Développement Économique adopté par le Parlement en 1968. Il représente de 2004 à 2009 le DS au Parlement européen et siège au sein du groupe du Parti socialiste européen. Comme son frère Enrico, il fut une figure majeure du Parti communiste italien. Figure de proue également de la culture italienne, il contribue avec son travail de conférencier et ses nombreux livres (très peu traduits en Français) à diffuser la culture scientifique dans des domaines décisifs de la société nationale, et à l'analyse critique du système de santé italien (La médecine est malade, avec Severino DELOG), 1959).

Les études consacrées à la culture portent surtout sur l'analyse culturelle des classes subalternes. Elles essaient de montrer par des recherches empiriques que non seulement il y a une autonomie culture des classes populaires, mais aussi que cette autonomie contient des éléments d'opposition à l'hégémonie culturelle de la bourgeoisie. Ces études tentent, par exemple, de montrer que la culture paysanne du sud du pays est porteuse d'une esprit populaire critique, qui peut se combiner non seulement à la culture des ouvriers des grandes entreprises du nord et du sud, mais aussi aux élaborations intellectuelles démocratiques et révolutionnaires, pour arriver à construire un nouveau bloc historique qui conduirait la société à dépasser la crise capitaliste (L. LOMBARDI-SATRIANI, 1977).

Luigi L. LOMBARDI-SATRIANI, anthropologue et homme politique (sénateur en 1996, dans l'Olive), est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont De Sanguine (Meltemi, 2005). principalement destiné à l'étude du folklore, de la religiosité populaire et de la culture paysanne, souvent contextualisés d'un point de vue marxiste (liens entre les données culturelles et la condition économique sociale), il reprend de manière critique, d'une manière originale et innovante, certaines positions de GRAMSCI et d'Ernesto De MARTINO. Notons sa participation à une Histoire sociale de l'Italie moderne et contemporaine, avec Gérard DELILE, Daniel FABRE, Brigitte MARIN et Mareilla PANDOLFI (EHESS, 2002)

    Un second courant est bien plus disposé à se confronter au sociologues non marxistes et à en emprunter des réflexions qui vont dans son sens. Les intellectuels de ce courant sortent alors de la logique de l'historicisme pour aborder d'autres considérations quant aux évolutions possibles de la société. C'est ce glissement que l'on peut situer vers le milieu des années 1970, de nombre d'intellectuels qui longtemps travaillent parallèlement au premier courant et entrainent d'ailleurs l'ensemble des sociologues "marxisants", vers ce que André TOSEL désigne comme la fin d'un "marxo-gramsciano-togliattisme.

 

Bruno THIRY, Antimo FARRO, Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

SOCIUS

 

 

 

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