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5 avril 2020 7 05 /04 /avril /2020 13:31

   Sans doute bien plus qu'en France, la sociologie directement d'inspiration marxiste, et de plus ne reniant pas l'usage d'une phraséologie plus combative, continue de produire des études marquantes alors que dans ce dernier pays, les philosophes, historiens et économistes tiennent le haut du pavé, s'attachant largement à l'étude de la structure et des rapports de production.

 

Une influence réciproque entre sociologie et marxisme

   Comme l'écrivent THIRY, FARRO et PORTIS, les rapports entre le marxisme et la sociologie est marqué en Italie par une influence réciproque.

A partir de la fin des années 1950, certaines tendances du marxisme se rapprochent de la sociologie. Plusieurs intellectuels marxistes mènent des recherches à l'aide d'outils théoriques et de techniques issues de la tradition sociologique (voir Robert A. NISBET, La tradition sociologique, PUF, 1984). Il s'agit de recherches théoriques et d'enquêtes empiriques portant sur les changements dans le travail industriel et dans la société italienne. A partir de la fin des années 1960, par ailleurs, certains courants de la sociologie tournent le regard vers le marxisme. Ils ont pour objectif de trouver des issues à la crise du structuro-fonctionnalisme et des autres théories sociologiques. Il s'agit de formuler à la fois une critique de ces théories et un projet alternatif à la société bourgeoise industrielle, telle qu'elle s'est constituée en Italie et dans le monde occidental. Nous avons, de cette façon, une fertilisation croisée du marxisme et de la sociologie.

La chute du fascisme (1945), la reconstruction de l'après-guerre, la forte expansion économique et les changements culturels des années 1950 et 1960 constituent le contexte historique où la pensée marxiste s'impose au sein des débats intellectuels qui ont lieu en Italie à propos de la nature de la société capitaliste et de sa transformation socialiste. Il s'agit d'une pensée philosophique qui se divise en deux courants principaux d'où surgissent d'une part une sociologie marxiste et d'autre part une combinaison originale entre le marxisme et la sociologie.

    Ainsi entre historicisme et sociologie, des intellectuels marxistes comme Antonio LABRIOLA (1843-1904) et Antonio GRAMSCI (1891-1937) amorcent tout un courant qui se décline de multiples façons. D'autres, prenant les oeuvres de Karl MARX en tant que théorie scientifique de la société capitaliste moderne, recherchent les contradictions et les conflits sociaux issus des pratiques humaines exprimées dans des analyses et dans des actes tels que l'insubordination ouvrière qui s'oppose à la domination de classe. Ils ont une influence certaine parmi les intellectuels et chercheurs qui cherchent à construire des analyse de changements de leur société. Certains se regroupent autour de revues marxistes, théoriques et militantes, dont la plus importante est Quaderni Rossi (1961-1966). Le thème du développement a, en Italie, une importance particulière, vu le contraste entre le Nord et le Sud du pays, à de multiples points de vue. L'évolution du marché du travail, surtout à partir des années 1970, occupe une grande part des travaux. Durant les années 1980, en revanche, l'intérêt de la sociologie pour le marxisme diminue, situation encore présente aujourd'hui, quoiqu'il reste la théorie privilégiée pour ceux qui étudient les changements dans la société, en particulier ceux liés au mouvement syndical (A. ACCORNERO)

   Carlo Giuseppe ROSSETTI rappelle opportunément que tous les membres de la première génération des sociologues italiens, les pères de la sociologie italienne d'après-guerre, ont été formés aux États-Unis dans les années cinquante et que la seconde génération elle-même, Alberto MARTINELLI, Alessandro CAVALLI, Guido MARTINOTTI et bien d'autres, a reçu une formation professionnelle en Amérique, bien que très peu d'entre eux aient obtenu un doctorat dans les universités américaines. cette "génération américaine" n'a fait nul effort pour faire sérieusement la liaison avec la tradition sociologique nationale représentée par PARETO, MOSCA, GRAMSCI et par une très intéressante école de jurisprudence historique qui a de fortes affinités avec la sociologie et qui s'est intéressée à d'importants problèmes généraux.

Dans les années 1950 et 1960, les entreprises, qui financent la plupart des études en sociologie autour de l'organisation de l'usine notamment, exercent un fort contrôle sur le type de production de ces sociologues formés aux États-Unis. L'influence du marxisme s'est fait sentir en sociologie par le biais de Wright MILLS, maitre de la sociologie critique. Les oeuvres de MARX et d'ENGELS ont toujours été un monopole idéologique du parti communiste et de ses intellectuels officiels et longtemps, le marxisme italien passait de la politique à l'économie en dénigrant la sociologie. Ce n'est que vers la fin des années 1960 que sérieusement les sociologues italiens, aidés en cela des efforts d'intellectuels marxistes de faire évoluer encore plus le PCI vers des analyses non orthodoxes, que réellement marxisme et sociologie se sont rencontrés et se sont influencés les uns les autres. Sans doute, l'essoufflement des luttes ouvrières, la perte d'influence progressive du PCI, dans une analyse de la crise de l'État-Providence, ont poussé cette influence réciproque plus avant, notamment dans le développement d'études sociologiques sur la transformation des classes sociales et le changement de nature des luttes populaires. Singulièrement, pourtant, comme le rappelle également ROSSETTI, les sociologues marxistes n'ont pas poussé très loin l'analyse de liens entre cette transformation des relations, des structures et actions de classe, et se sont souvent bornés à décrire la structure professionnelle. La faiblesse des analyses, globalement, de la sociologie italienne provient de l'absence de liaison forte de ces sociologues avec la grande tradition nationale préfasciste de MOSCA, PARETO, MICHELS et n'a pas réellement pris au sérieux l'oeuvre de GRAMSCI, qui a finalement bien plus d'importance hors d'italie, notamment en Angleterre ou même en France...

 

La sociologie marxiste vit dans un contexte de décomposition de la philosophie de la praxis...

     André TOSEL partage cette appréciation dans sa description de la situation du marxisme en Italie. "L'Italie, écrit-il, présente un cas singulier : pays du plus grand et du plus libéral parti communiste européen, riche d'une tradition marxiste propre et forte, celle du gramscisme togliatien ou philosophie de la praxis, elle connait une dissolution rapide de sa tradition. la stratégie proclamée de conquête de l'hégémonie se transforme de plus en plus nettement en simple politique démocratique d'alliances électorales. L'historicisme, plus togliatien que gramscien entre dans une crise irréversible : il avait jusque là réussi à articuler dans une tension la perspective générale, abstraite, d'une transformation du mode de production capitaliste et la détermination  d'une politique de réformes supposée actualiser la fin du processus et trouvait sa confirmation dans le mouvement réel, c'est-à-dire dans la force du parti et sa réalité de masses. Si cet historicisme a évité au marxisme italien de connaitre le diamat stalinien, et s'il a longtemps permis d'éviter la révérence à des lois historique générales, la prévision des conditions de possibilité de déplacement révolutionnaire hégémonique finissait par se diluer dans une tactique sans perspectives alors que le maintien d'un lien avec le camp socialiste accréditait l'idée d'une duplicité de la stratégie elle-même. On oubliait de toute manière que Gramsci avait tenté de penser une relance de la révolution en Occident en une situation de révolution passive qui supposait l'activation des masses populaires et la construction de situations démocratiques excédant le seul cadre parlementaire." Il est frappant de constater que les références au philosophe écrivain et théoricien Antonio GRAMSCI (1891-1937) et au dirigeant du Parti communiste Palimro TOGLIATTI (1893-1964), tous deux intellectuels dans un contexte de tentative de conquête communiste du pouvoir, persistent dans la pensée philosophique politique marxiste, alors que le contexte a beaucoup changé. Il n'y a apparemment pas de relève du même calibre dans le marxisme italien, même si l'on constate le déclin de leur influence.

    Bien que le professeur de philosophie à l'Université de Nice discute de l'ensemble de la situation générale du marxisme dans ce pays, vue surtout sous l'angle philosophique, on peut comprendre l'impact de cette évolution sur la situation de la sociologie marxiste. Il y avait toujours en arrière-plan de l'effort d'analyse sociologique de la part des intellectuels qui se réclamaient du marxisme, l'espoir ou la certitude, c'est selon, d'une victoire du communisme sur la démocratie chrétien, que ce soit sur le plan parlementaire ou dans l'explosion des luttes sociales. Une fois que cette perspective s'éloigne avec l'affaiblissement (concomitante d'ailleurs de la Démocratie chrétienne) du PCI et des PC en général dans le monde, leur travail perd peu à peu de leur consistance idéologique pour devenir surtout descriptif. Alors que par ailleurs, préoccupations sociales réelles à l'appui, de nombreux sociologues en viennent à adopter des postures et émettent parfois des propositions nettement plus progressistes qu'auparavant. Dans le même, c'est surtout des analyses historiques (LOSURDO par exemple) sur le libéralisme et des sociologies politiques, avec également des travaux sur l'évolution du travail qui dominent chez les marxisants, empêchant peut-être par là cette fameuse interpénétration dont discutent THIRY, FARRO et PORTIS. Ces  derniers signalent d'ailleurs le désintérêt progressif des sociologues pour le marxisme, durant les années 1980 tendant à se faire aussi important que le désintérêt des marxistes pour les analyses purement sociologiques...

   Ce n'est que récemment qu'un renouvellement du marxisme, l'éclosion de "mille marxismes" comme l'écrit André TOSEL, se fait jour en Italie. "Soutenu, écrit notre auteur, par l'oeuvre d'historiographie critique de D. Losurdo et d'une école marxiste d'histoire de la pensée (Guido Oldrini, Alberto Burgio) se développent des tentatives de reconstruction systématique."

Malgré les explications qu'il apporte, et sans doute parce que nous manquons de recul historique, il est difficile de distinguer les lignes de force et les oppositions nettes d'analyses qui combinent des approches historiques et sociologiques, lesquelles prennent en compte de nombreux aspects : évolution de la recherche culturelle et scientifiques (et orientation des théories de la connaissance), évolution (du marché) du capitalisme industriel et financier, évolution également des technologies (y compris de l'information), évolution des forces politiques, évolution parfois surtout des paradigmes philosophiques (individualisme et universalisme), vues à travers la crise globale d'un système libéral mondialisé qui commence à craquer en de nombreux lieux. En fait de "mille marxistes", nous avons affaire-là, et cela dans des disciplines scientifiques diverses, via l'éclatement d'ailleurs de la sociologie en sociologies sectorielles, à de multiples travaux dont les auteurs, malgré une certaine interdisciplinarité parfois plus criée que pratiquée, ne recherchent guère à relier les unes aux autres...

 

André TOSEL, Devenir du marxisme : de la fin du marxisme)léniniste aux mille marxismes, France-Italie, 1975-1995, dans Dictionnaire Marx contemporain, Sous la direction de Jacques BIDET et d'Eustache KOUVÉLAKIS, PUF/Actuel Marx Confrontation, 2001. Bruno THIRY, Antonio FARRO et Larry PORTIS, Les sociologies marxistes, dans Sociologie contemporaine, Sous la direction de Jean-Pierre DURAND et de Robert WEIL, Vigot, 2002. Carlo Giuseppe ROSSELLI, Sur la sociologie marxiste, Réponse à Diana PINTO, dans Revue française de sociologie, n°23/2, 1982, www.persee.fr (Diana PINTO est l'auteure d'un article dans la même revue, volume 21, n°2, 1980, La sociologie dans l'Italie de l'après-guerre, 1950-1980)

 

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