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2 juin 2020 2 02 /06 /juin /2020 11:33

   Tendance encore dominante dans la sociologie en France et dans d'autres pays, l'individualisme méthodologique constitue pratiquement la base "philosophique" d'un Dictionnaire critique de la sociologie (Raymond BOUDON et François BOURRICAUD). A l'article Individualisme, où se trouve développé l'idée force qu'il existe un large accord entre sociologues pour admettre une liaison de cause à effet entre la complexité des sociétés et le développement de l'individualisme, se trouve mis en avant la valeur de quasi paradigme de l'individualisme méthodologique.

 

   L'explication et la justification de la supériorité de l'individualisme méthodologique.

Avec un début digne de l'ouvrage d'économie de SAMUELSON, qui explique avec grand sérieux le théorème de Robinson Crusoé : "Au sans méthodologique et épistémologique, la notion d'individualisme a un sens tout à fait distinct du précédent (où existe un fort parallèle entre égoïsme et individualisme). Soit à expliquer un phénomène social P. Par exemple : la mobilité sociale est plus grande dans le pays A que dans le pays B Pour expliquer P, on peut procéder de différentes manières. Ainsi, on peut faire l'hypothèse que la mobilité croît avec le développement économique et tenter de vérifier que le pays A a un niveau de développement plus élevé que le pays B Dans ce cas, on aura "expliqué" P en le mettant en relation avec un autre phénomène social P'. De la même manière, on peut chercher à expliquer la variation P de la criminalité dans le temps ou dans l'espace en cherchant à mettre ce phénomène en relation avec d'autres phénomènes P', P", etc., par exemple l'urbanisation, la sévérité des tribunaux, etc. On cherchera alors à établir l'existence de corrélations entre P et P', P et P", etc. Ainsi, on observera peut-être que les taux de criminalité caractérisant un certain nombre de pays pour des catégories bien définies de crimes et de délits sont d'autant plus forts en moyenne que l'urbanisation est plus développée. On observera peut-être par ailleurs que les taux de criminalité sont en moyenne d'autant plus élevés que la sévérité des tribunaux est moins grande. Si tel est le cas, on aura établi une relation causale (de type probabiliste) entre P' (urbanisation) et P" (sévérité des tribunaux) d'une part, et P (taux de criminalité), d'autre part ; dans ce cas, l'"explication" du phénomène, plus exactement de la variable P est donc obtenue en examinant la relation entre cette variable et d'autres variables, P' et P". Ces variables "indépendantes" étant également observées à un niveau agrégé, une telle "explication" peut elle-même être dite agrégée ou non individuelle dans la mesure où elle ne prend pas en compte le comportement des individus dont la logique engendre les corrélations observées au niveau statistique. De la même façon, l'analyse dite "comparative" est souvent de type non individuel ou agrégé. C'est le cas lorsqu'elle se limite à classer des systèmes sociaux en types, en fonction de l'occurrence ou de la non-occurrence d'un ensemble de caractères définis à un niveau agrégé."

"Par contraste, une explication est dite individualiste (au sens méthodologique) lorsqu'on fait explicitement de P la conséquence du comportement des individus appartenant au système social dans lequel P est observé. Ainsi Durkheim recourt, contre ses principes, à une interprétation individualiste lorsqu'il tente d'expliquer pourquoi les périodes de boom économique paraissent être fréquemment accompagnés d'une augmentation des taux de suicide : lorsque le climat est à l'optimisme, l'individu peut être incité à élever le niveau de ses attentes et, ainsi, à s'exposer au risque de la déception. Tocqueville recourt à une analyse microsociologique de même temps pour expliquer que les révolutions paraissent plutôt se déclencher dans des conjonctures favorables où la condition et les chances de tous ont tendance à s'améliorer. Sans doute l'analyse revient-elle dans les deux cas à une mise en relation entre un phénomène agrégé P (augmentation des taux de suicide, déclenchement des révolutions) et d'autres phénomènes agrégés P', P", etc (croissance économique, augmentation de la mobilité sociale). Mais la relation est déduite d'une représentation explicite du comportement des individus. Ces exemples et les mille autres qu'on pourrait produire démontrent que les théories individualistes ne sont pas étrangères à la sociologie et qu'elles sont repérables même chez des sociologues que, comme Durkheim, répugnent à la méthodologie individualiste. De manière générale, on dira qu'on a affaire à une méthodologie individualiste lorsque l'existence ou l'allure d'un phénomène P, ou lorsque la relation entre un phénomène P et un phénomène P' sont explicitement analysés comme une conséquence de la logique du comportement des individus impliqués par ce ou ces phénomènes.

"Certains épistémologues des sciences sociales, Friedrich von Hayek et Karl Popper en premier lieu, ont insisté sur l'importance du principe de l'individualisme méthodologique dans les sciences sociales; Pour ces auteurs, expliquer un phénomène social, c'est toujours en faire la conséquence d'actions individuelles. Une corrélation entre un phénomène P et un phénomène P' ne saurait, quel que soit son intensité, passer pour une "explication" de P. Il faut encore mettre en évidence la logique des actions individuelles sous-jacente à la corrélation. Une corrélation aussi simple que celle qui lie les prix agricoles aux conditions météorologiques n'a de signification que si on en fait la conséquence de micro-comportements obéissant à une certaine logique.

"Le principe de l'individualisme méthodologique fait l'objet d'un large consensus en économie (c'est toujours l'auteur qui parle...). En sociologie, la situation est plus floue. D'une part, beaucoup d'études sociologiques se satisfont d'une définition "causale" de l'explication de type P' entraine P. D'autre part, certains sociologues partent du postulat selon lequel l'individu, étant le produit des structures sociales, peut être négligé dans l'analyse. Ce postulat, qui décrit ce qu'on appelle parfois le sociologisme ou le holisme, conduit à de redoutables apories. Il est vrai que l'action individuelle est soumise à des contraintes sociales ; il est rare de pouvoir agir à sa fantaisie. Mais cela n'implique pas que les contraintes sociales déterminent l'action individuelle. Ces contraintes délimitent le champ du possible, non le champ du réel. Plus précisément, la notion de contrainte n'a de sens que par rapport aux notions corrélatives d'action et d'intention : un individu qui n'a pas d'intentions d'achat n'est exposé à aucune contrainte budgétaire. De manière plus générale, la notion de structure sociale ne peut recevoir de signification que si on la réfère aux intentions et projets des acteurs. Si la stratification est généralement considérée comme une dimension essentielle de la structure sociale, c'est qu'elle décrit la distribution des contraintes auxquelles sont soumis les projets des acteurs.

       "Le principe de l'individualisme méthodologique doit donc être tenu pour un principe fondamental, non de la seule économie, mais de toutes les sciences sociales : histoire, sociologie aussi bien que science politique ou démographie. Il n'est pas difficile de montrer (les auteurs le font précisément dans un autre article du Dictionnaire : Action) que la plupart des sociologues classiques, qu'il s'agisse de Weber, ou de Marx ou de Tocqueville en ont reconnu l'importance. Mais il faut ajouter qu'il n'est pas toujours facile de s'y tenir. Laissons de  côté le cas des différentes variantes du holisme, qui rejettent ce principe pour des raisons métaphysiques ou idéologiques (!). Il arrive très souvent que le chercheur ne soit pas en mesure, parce qu'il ne dispose pas d'informations suffisantes, de retrouver la logique des micro-comportements responsables d'un phénomène agrégé P. Ainsi, des courbes de natalité font apparaitre des cassures que les démographes ne sont pas toujours, faute d'informations microsociologiques suffisantes, en mesure d'expliquer. Dans ce cas, il faut - provisoirement - se borner à constater. Éventuellement, on peut aussi tenter de faire apparaitre des corrélations entre P et d'autres phénomènes P', P", etc. Dans ce dernier cas, à supposer que le démographe observe effectivement une corrélation entre P et P', il se trouvera dans une situation un peu analogue à celle du médecin qui a établi que tel médicament a tel effet, sans être en mesure d'expliquer l'effet en question. Mais l'analogue ne saurait être poussée trop loin. En revanche, une corrélation entre P et P' observée par le sociologue, le démographe ou l'économiste peut être instable, car liée aux variations particulières caractérisant un système observé. Les économistes ont longtemps cru que le chômage et l'inflation étaient voués à varier en raison inverse l'une de l'autre. En fait, cette "loi" n'est valide que sous certaines conditions structurelles. De même, on a longtemps cru que le développement devait provoquer une baisse mécanique de la natalité. La validité de la corrélation dépend, ici aussi, de conditions structurelles : certains systèmes sociaux incitent les individus à avoir un nombre élevé d'enfants, même lorsque les conditions de vie s'améliorent. Mais pour expliquer qu'une même cause produise ici et là des effets différents, le démographe doit expliquer pourquoi des structures différentes conduisent les individus à se comporter différemment.

   "Afin de préciser qu'une méthodologie de type individualiste n'implique en aucune façon que soient méconnues les contraintes de l'action et les structures ou institutions qui déterminent ces contraintes, on parle quelquefois d'individualisme structurel (Wippler) ou d'individualisme institutionnel (Bourricaud). Il importe ne outre de noter que si le principe de l'individualisme méthodologique parait être d'application générale dans les sciences socialies, il n'implique nullement que le modèle de l'homo oeconomicus rationnel, calculateur et utilitariste soit lui-même général." Précision importante car bon nombre d'auteurs passent vite de l'un à l'autre.... "il est vrai que les économistes s'appuient généralement sur le principe de l'individualisme méthodologique et sur l'axiomatique de l'individu rationnel que résume l'expression d'homo oeconomicus. Mais ces deux éléments ne sont pas nécessairement liés. Les notions d'individualisme structurel et d'individualisme institutionnel indiquent au contraire que, pour expliquer l'action d'un individu, il est en général nécessaire de déterminer les données structurelles et institutionnelles qui balisent le champ d'action à l'intérieur duquel il se meut, ainsi que des effets de la socialisation à laquelle il a été exposé et que les ressources dont il dispose. Bien que le modèle de l'homo oeconomicus soit souvent utile, non seulement en économie, mais aussi en sociologie, il ne peut être tenu pour général.

"Le principe de l'individualisme méthodologique est à mettre en rapport avec la célèbre distinction weberienne entre expliquer et comprendre. Un schéma de type P' entraine P est explicatif au sens de Weber. Par contraste, on a un schéma compréhensif lorsque P est déduit d'une analyse du comportement des individus agissant sous les conditions P'. En fait, on peut se demander s'il est bien utile de maintenir la distinction sous cette forme puisqu'une relation causale de type P' entraine P est toujours de validité incertaine et d'interprétation douteuse tant qu'elle n'est pas analysée comme un effet émergent résultant de l'agrégation de comportements individuels. Il est sans doute préférable de traiter les notions d'explication et de compréhension comme des synonymes dans le domaine des sciences sociales, à conditions de préciser qu'un processus d'explication (ou de compréhension) peut comporter, à titre d'étape intermédiaire, la recherche et la mise en évidence de relations de type P' entraine P.

"L'individualisme méthodologique et l'individualisme tout court entretenant le même rapport que le chien constellation céleste et le chien animal aboyant, c'est-à-dire aucune rapport, il est singulier que les méthodes individualistes soient parfois considérées comme valides exclusivement lorsqu'il s'agit d'analyser des sociétés "individualistes", capitalistes ou dominés par des phénomènes de "marché". Elles sont applicables, comme l'a bien indiqué Weber, à l'analyse de toute société."

   Bien entendu en terme de philosophie politique et même de philosophie tout court, les auteurs appliquant l'individualisme méthodologiquement, approuvent souvent des systèmes économiques et sociaux qui se basent sur l'égoïsme des individus... et beaucoup le justifient! D'où que les efforts pour dissocier individualisme et individualisme méthodologique soient voués à une certaine suspicion...

 

Contre tout un pan de la sociologie française

    Malgré les précautions de langage, les promoteurs de l'individualisme méthodologique, comme d'ailleurs du conventionnalisme qui en dérive, contestent en fait des pans entiers de la sociologie telle qu'elle s'est établie depuis le XIXe siècle, et surtout luttent contre toute "contamination" idéologique du socialisme né en même temps qu'elle. Ils stigmatisent l'explication des conduites individuelles par les structures sociales, par les systèmes sociaux, par les faits sociaux. Couramment, dans ses exposés, Raymond BOUDON réinterprète la pensée ou les résultats théorique d'Émile DURKHEIM, de Karl MARX, de Max WEBER ou de T. PARSONS pour leur faire valider sa propre théorie.

    Après de nombreux travaux quantitatifs effectués en partie aux États-Unis (où il a travaillé avec P. LAZARSFLED), Raymond BOUDON (né en 1934) s'oriente vers l'étude des modèles formels (théorie des jeux en particulier) tandis que ses derniers écrits s'interrogent sur les raisons de l'action, et surtout sur les bonnes raisons de celles-ci. Dans ses travaux, il prend appui sur quatre courants principaux :

- l'utilitarisme de l'économie classique ;

- la sociologie de l'action et l'interactionnisme de T. PARSONS, lui-même influencé par l'économie classique ;

- les positions des épistémologues des sciences sociales Friedrich Von HAYEK et Karl POPPER, pour lesquels un phénomène social est toujours la conséquence d'actions individuelles ;

- la théorie des actions non-logiques (V. PARETO) et des effets pervers.

    Le terme même d'individualisme méthodologique a déjà une histoire lorsque des sociologues s'en emparent pour contrer toute une tradition sociologique. Il apparaît en 1871 sous la plume de Karl MENGEL, économiste marginaliste autrichien. Il est repris par Joseph A. SCHUMPETER (1883-1950) et selon Raymond BOURDON (mais la référence est à prendre avec des pincettes...) par Max WEBER en 1920 dans une lettre à l'économiste marginaliste R. LEITMAN.  Toujours selon R. BOUDON, Marx WEBER affirmerait construire la sociologie à partir des individus et non du tout social...  Le sociologue français, tout en voulant combattre fermement le holisme se défend de prôner un atomisme, mais à parcourir tout son Dictionnaire critique de sociologique, c'est bien souvent de ce côté-là qu'il penche...

 

Un paradigme individualiste

  Le paradigme que tente d'établir des sociologues, à la suite de R. BOUDON, peut se résumer ainsi : tout phénomène social s'explique par l'agrégation des actions individuelles. Pour l'établir, R. BOUDON s'appuie dans la presque totalité de ses ouvrages sur un exemple qu'il prétend tirer d'une lecture de TOCQUEVILLE. Ce dernier chercherait à expliquer pourquoi le commerce et l'agriculture capitalistes se sont développés moins rapidement en France qu'en Angleterre, à la fin du XVIIIe siècle, dans une différence qui tient à une plus grande centralisation administrative en France qui attirait les propriétaires terriens vers les villes pour y acquérir une charge royale. Tandis qu'en Angleterre, l'État moins prestigieux maintenait les propriétaires sur leurs terres où ils dépensaient énergie et capital pour faire fructifier leurs biens. Selon R. BOUDON, les analystes de TOCQUEVILLE font des comportements des individus des actes intentionnels dans lesquels ils cherchent à servir au mieux leur intérêt. Ici, les propriétaires terriens s'installent en ville en vue d'obtenir une charge royale et un anoblissement éventuel. "La combinaison, écrit-il, de ces choix individuels produit ainsi un effet macrosociologique émergent, à savoir le sous-développement du commerce et de l'agriculture (...). Dans tous les cas, on relève la présence implicite du postulat de l'individualisme méthodologique. L'analyse suppose que les acteurs cherchent à optimiser leurs décisions eu égard aux contraintes définies par le système" (La logique du social, Hachette, 1979).

   Selon Jean G. PADIOLEAU (L'ordre social, L'Harmattan, 1986), "le schéma de l'action met en relief les éléments suivants :

- des acteurs, individus ou groupes,

- engagés dans une situation dont les caractéristiques sont plus ou moins contraignantes,

- poursuivent des buts et, pour ce faire,

- manipulent des ressources qui se traduisent en des comportements significatifs."

    Trois propositions se dégagent des différents écrits (BOUDON, BOURRICAUD, PADIOLEAU) :

1 - Malgré la diversité de ses thèmes, la sociologie ne couvre pas pour autant des activités d'une irrémédiable hétérogénéité. Que le sociologue étudie des faits singuliers, des régularités statistiques ou qu'il cherche à mettre en évidence les propriétés du système d'interactivité responsable des faits singuliers, régularités ou relations observées. En d'autre termes, les phénomènes auxquels le sociologue s'intéresse sont conçus comme explicables par la structure du système d'interaction à l'intérieur duquel ces phénomènes émergent.

Il existe dans cette approche une sorte de renoncement à tenter de comprendre la société dans sa globalité et du coup à voir ses évolutions dominantes, ce qui équivaut à renoncer à réformer ou révolutionner celle-ci. En déniant la possibilité de comprendre la société globalement, on dénie la possibilité de la changer...

2 - l'atome logique de l'analyse sociologique est donc l'acteur individuel. Bien entendu cet acteur n'agit pas dans un vide institutionnel et social, mais le fait est que son action se déroule dans un contexte de contraintes, c'est-à-dire d'éléments qu'il doit accepter comme des données qui s'imposent à lui ne signifie pas qu'on puisse faire de son comportement la conséquence exclusive de ces contraintes. Les contraintes ne sont qu'un des éléments permettant de comprendre l'action individuelle. Plusieurs des analyses réalisées suggèrent que la compréhension des relations de causalité que le sociologue décèle entre les propriétés des systèmes d'interaction et le comportement des individus n'est généralement possible que si ces comportements sont conçus comme des actions dotées de finalité.

Cette centralité de l'action individuelle empêche dans une certaine mesure de voir l'action des groupes sociaux dans leur homogénéité dans le temps et dans l'espace. Elle refuse de considérer les structures sociales autrement que comme des contraintes, alors même même qu'elles sont conçues pour permettre l'expression des groupes, classes ou ensembles plus ou moins restreints ou plus ou moins vastes.

3 - Comme le suggère la distinction de PARETO entre actions logiques et actions non logiques, la sociologie  doit dans de nombreux cas, utiliser des schémas d'analyse de l'action individuelle plus complexe que ceux qu'utilisent par exemple les économistes. Pour l'économie classique,l'âne de Buridan était condamné à mourir de faim (il s'agit d'une de ces fables dont les économistes classiques étaient friands...). Pour l'économie moderne, la maximisation de sa satisfaction inclut la minimisation de ses coûts de décision : il se jettera donc, au hasard, sur un des deux sacs. Pour le sociologue, il cherchera peut-être à distinguer entre les deux sacs en s'appuyant sur des shadow-motivations (prééminence de la main droite par exemple) à moins qu'il ne s'en remette à l'autorité du paysan qui a suspendu les deux sacs. (Cela peut paraitre incroyable de se situer à ce niveau, mais cela est tiré d'une étude de Raymond BOUDON, 1979).

On ne peut que constater l'aspect primaire d'une sociologie tirée de telles conceptions économiques... Par cette troisième proposition, les initiateurs de l'individualisme méthodologique indique clairement (et le revendiquent) la filiation directe entre une pensée économique antérieure à celle de Karl MARX et de ses contemporains (même non ou anti-marxistes) et cette sociologie...

      Jusqu'au milieu des années 1980, Raymond BOUDON a privilégié, dans l'analyse du comportement rationnel de l'individu, d'un acteur, de ses bonnes raisons d'agir, le paradigme utilitariste selon lequel les acteurs agissent selon leur intérêt. La grande majorité des exemples pris et repris dans ses ouvrages pour démontrer la validité du paradigme individualiste reposent sur l'utilitarisme. Dans ceux-ci les interactions entre individus sont réductibles à un modèle semblable à celui emprunté (en tout il l'écrit...) à TOCQUEVILLE.

Depuis L'idéologie ou l'origine des idées reçues (1986), mais surtout dans ses ouvrages suivants, Raymond BOUDON s'intéresse à d'autres voies d'explication de la constitution de l'intentionnalité des acteurs, c'est-à-dire de leurs bonnes raisons d'agir comme ils le font. Ses analyses portent autant sur les idées justes (celles par exemple qui conduisent l'acteur là où il le souhaitait) qu'aux croyances collectives erronées. Il s'intéresse à la fois aux démarches scientifiques et aux croyances populaires. Ces ouvrages peuvent aussi relever à la fois de la sociologie de la connaissance comme L'art de se persuader des idées douteuses, fragiles ou fausses (1990) ou de la sociologie de l'action comme Le juste et le vrai (1995). Dans ces derniers ouvrages, il reconnait que "l'utilitarisme, si important qu'il soit, est incapable d'expliquer des sentiments moraux courants" (1995). Il s'éloigne quelque peu d'autres textes où il affirmait "qu'il est sans doute utile d'attirer l'attention du sociologue sur le fait que, dans les problèmes dont il traite, le modèle de l'homo oeconomicus est parfois plus souvent utile qu'il ne le croit" (1984). Cependant, ces emprunts à l'utilitarisme anglais ne concernent que l'intérêt et la rationalité de l'individu qui calcule pour atteindre le meilleur résultat. C'est-à-cire que Raymond BOUDON écarte la maxime utilitariste de "la recherche du plus grand bonheur pour le plus grand nombre", considérant qu'il s'agit là d'une ineptie. Et c'est ici qu'il rejoint le néo-libéralisme du laisser-faire de F. Von HAYEK.

Dans ses derniers textes, il s'intéresse plus particulièrement à l'établissement des valeurs morales, sources des intentions des acteurs, en tentant d'en rechercher les raisons objectives. Pour y parvenir, il construit un modèle qu'il dénomme modèle cognitiviste et qui repose sur au moins les deux types de rationalité suivants :

- la rationalité instrumentale (ou utilitaire), fondement du paradigme utilitariste qui n'explique qu'une partie du comportement des acteurs, et qui correspond à la recherche de l'intérêt de chacun d'entre eux ;

- la rationalité axiologique, fondée sur le sens qu'accorde l'individu à son action et aux raisons qui le conduisent à adopter tel ou tel comportement.

En confondant volontairement rationalité axiologique et rationalité cognitive, Raymond BOUDON conclut : "Le postulat de base de ce modèle plus général, le modèle cognitiviste, est que l'action du sujet doit être analysée comme ayant un sens pour lui, ce sens se ramenant dans la plupart des situations rencontrées par la sociologie, l'histoire et l'économie à un système de raisons perçues par les sujets comme solides. Le "rational choice model" - l'utilitarisme - est alors un cas particulier de ce modèle plus général. Il représente l'espèce de ce modèle que l'on obtient lorsqu'on introduit la condition restrictive que les raisons de sujet doivent pouvoir être décrites dans le seul vocabulaire des coûts et des avantages" (Le juste et le vrai, 1995).

  L'individualisme méthodologique, en élargissant son champ paradigmatique et en le précisant, accroît ainsi considérablement ses performances explicatives. A condition d'expliquer les fondements du sens donné par le sujet à son action. Il n'est pas certain que cet élargissement sorte cette sociologie d'un certain simplisme.

     De son côté, J.G. PADIOLEAU définit comme cognitives, "les activités mentales de perception, de mémoire, de représentation par l'intermédiaire desquelles les acteurs sociaux enregistrent, élaborent, transforment, utilisent, réactualisent les stimuli présents dans un contexte d'action. Ce qui implique d'une part, que l'univers de l'action est fondamentalement de l'ordre des représentations ou, selon la formule des spécialistes, de l'univers des "cognitions", et que, d'autre part, l'individu, quand bien même n'assumerait-il que des activités à première vue routinières, y apparaît toujours sous le visage d'un être agissant" (L'ordre social, 1986).

Dans ce modèle, la culture et les savoirs collectifs de l'individu participent à l'explication de son comportement rationel. Toutefois, pour éviter de retomber dans "l'homo-sociologicus éponge", PADIOLEAU propose un nouveau regard sur la "socialisation, largement inspiré par la psychologie cognitive et l'anthropologie culturelle. La diversité des contextes de l'apprentissage précoce et de celui qyui accompagne toute la biographie des acteurs sont le fondement de leur diversité. L'auteur, à la suite de T. PARSONS, emprunte ) G.H. MEAD la théorie de la prise des rôles réciproques dans les jeux d'enfants et le processus de construction de l'"autre généralisé" : en prenant tour à tour de façon imaginaire, la place de l'autre dans un jeu collectif, ego construit ainsi une pluralité d'alter. Cette alternance symbolique maintient l'identité de l'individu, esquisse une identité collective et constitue un apprentissage de la structure des relations d'interdépendance. Elle le prépare au jeu des "groupes de référence" auxquels l'individu s'identifie dans l'espoir d'y appartenir et qui définissent ses représentations et guident ses actions.

A la diversité des acteurs ainsi socialisés, s'ajoute la diversité, voire l'indétermination, des situations de l'action. Pour J.G. PADIOLEAU l'idée d'action sociale est inséparable de son caractère stochastique (aléatoire). L'incertitude n'est réduite et la stabilité des systèmes sociaux maintenue que parce fonctionnent un certain nombre d'attentes réciproques : respect des normes et plus encore rôles définis dans les limites que l'on sait par rapport aux statuts des individus en interaction. Ce sont là autant de résultats de l'apprentissage et de la socialisation des individus.

Malgré la construction du modèle cognitif pour fonder une rationalité différente de la seule logique utilitariste, on ne peut que constater la prégnance de celle-ci dans les écrits de PADIOLEAU. En effet le modèle cognitif apparaît toujours subordonné au paradigme utilitariste des coûts et bénéfices, même si l'intérêt immédiat n'est plus la seule finalité. "Il faut le remarquer, écrit-il, l'homo sociologicus cognitif s'accommode des visions normatives et utilitaristes de l'acteur social. Ainsi dans les phénomènes d'échange, les acteurs agissent par rapport aux appréciations subjectives qu'ils formulent ; les individus comparent des coûts et des bénéfices : ils évaluent les ressources et les contraintes des performances futures. (...) L'acteur utilitariste considère des alternatives, formule des préférences et choisit des options grâce aux processus cognitifs qui les définissent ou les rendent significatives" (1986).

  On ne peut que constater, que, malgré les efforts pour complexifier une analyse au départ très centrée sur l'individu, elle demeure toute entière construite autour de l'individu, et malgré les réflexions sur la socialisation (l'intériorisation en quelque sorte de convictions collectives), ne déborde jamais de ce cadre-là - élaborant plutôt un modèle vers des aspects psychologiques intérieurs - et se refusant à aborder la question du groupe social, comme entité agissante, dans une société qui oriente bien des activités sans que l'individu n'y pense un instant.

     Toutefois, à travers l'agrégation, qui constitue une seconde dimension essentielle de l'individualisme méthodologique, apparait l'activité des groupes sociaux, mais vue principalement et parfois uniquement à travers un effet de combinaison, d'un effet émergent... (objet de la deuxièmes partie)

 

SOCIUS

Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Raymond BOUDON et François BOURRICAUD, Dictionnaire critique de sociologie, PUF, 2004.

 

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