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4 juin 2020 4 04 /06 /juin /2020 14:01

L'agrégation des comportements individuels

   D'après Raymond BOUDON et François BOURRICAUD, l'agrégation des préférences désigne "les méthodes qui permettent de tirer une préférence collective d'un ensemble de préférences individuelles : la règle majoritaire est par exemple une de ces méthodes. Mais on donne souvent à la notion d'agrégation une extension plus grande et on l'applique non seulement aux préférences, mais aux actions individuelles. D'autre part, un effet d'agrégation - on parle aussi d'effets de composition - peut résulter non seulement de l'application d'une règle d'agrégation, mais de la simple coïncidence de préférences ou d'actions individuelles." (Dictionnaire critique de sociologie).

L'individualisme méthodologique se propose d'expliquer les phénomènes macro-sociologiques par l'agrégation des comportements individuels. Dans  l'analyse de TOCQUEVILLE déjà citée, la combinaison des choix individuels des propriétaires terriens français (l'installation en ville...) entraine un sous-développement de l'agriculture capitaliste et du commerce par rapport à l'Angleterre où la centralisation administrative et le prestige de l'État sont moins grands. Cette conséquence sociale est appelée effet de combinaison, effet émergent ou effet d'agrégation.

      Pour mieux analyser ceux-ci, Raymond BOUDON prend soin de distinguer deux types de situations bien différentes que le sociologue a à étudier.

Dans la première, qualifiée de structure d'interdépendance, les individus se trouvent dans un contexte d'"état de nature". C'est-à-dire que "chaque individu est placé par les institutions dans une situation telle qu'il peut se déterminer indépendamment de toute entente avec autrui et de toute approbation de la part d'autrui, et, plus généralement sans risquer de sanction (morale ou légale) pour les effets que ses actions pourraient entrainer sur le bien-être d'autrui" (Effets pervers et ordre social, 1977).

A l'opposé dans le contexte de "contrat", les individus se trouvent dans un système fonctionnel où leur action et leur décision ne peuvent avoir lieu sans échange social : temps et lieu d'un rendez-vous, accord sur le sujet traité et l'ordre du jour, etc. Même si les acteurs recherchent toujours leur intérêt à travers des choix rationnels, ils doivent tenir compte des attentes des autres. La notion de rôle est au coeur de l'analyse sociologique de ce système telle qué l'aborde R.K. MERTON.

Les systèmes d'interdépendance (contexte d'"état de nature") ont la particularité, en raison même de leur structure, de créer à partir des comportements individuels, des phénomènes sociaux non-attendus. C'est cette structure qui constitue l'objet privilégié de l'individualisme méthodologique. Pour BOUDON, "un effet d'agrégation ou effet émergent est un effet qui n'est pas explicitement recherché par les agents d'un système et qui résulte de leur situation d'interdépendance" (La logique du social, 1979).

Le sous-développement de l'agriculture capitaliste et du commerce français chez TOCQUEVILLE relève de cette classe de phénomènes. De même, si pour une raison ou pour une autre, chacun croit à la montée des prix d'un objet, ou bien une pénurie qui aura bientôt le même effet. R.K. MERTON avait déjà étudié finement cet effet émergent auquel il a donné le nom de prédiction créatrice (Élément de théorie et de méthode sociologiques, 1965). R. BOUDON emprunte un autre exemple célèbre à la théorie des jeux et l'applique à la ségrégation raciale (ou sociale) dans l'espace urbain. "SI chacun souhaite appartenir à un environnement où la moitié de ses voisins soit de même catégorie que lui. Il en résultera que presque tous les voisins de chaque individu appartiendront à la même catégorie que lui. L'agrégation de demandes individuelles modérées (ne pas être minoritaire) produit un effet de ségrégation qui excède largement ces demandes et les caricature" (La place du désordre, 1984).

L'effet émergent ou effet d'agrégation, en tant que résultat macrosociologique de la combinaison de comportements individuels différents des attentes et rationalités individuelles relève des actions non-logiques de PARETO. En effet, ce dernier proposait de faire de l'économie la science des actions logiques (ou rationnelles, là où le résultat est conforme aux attentes), tandis que la sociologie traiterait des actions non-logiques (là où les comportements individuels produisent des effets non désirés). Dans ce cadre, la sociologie aurait pour objet les actions de type complexe (dans lesquelles les acteurs semblent suivre des principes absurdes ou irrationnels) et pour "objectif primordial de mettre en évidence les déterminismes sociaux qui restreignent l'autonomie des individus" (BOUDON, 1979).

  L'homo oeconomicus est l'acteur rationnel dont la rationalité n'est limitée que par l'impossibilité du choix optimal, elle-même due aux impossibilités de réunir toutes les informations relatives à une situation. L'acteur rationnel supplée à ce manque d'information par sa propre imagination. Dans d'autres cas la complexité de l'environnement conduit l'acteur à se représenter une situation simplifiée. D'où l'idée d'une "rationalité limitée" de l'acteur qui n'opèrera pas un chois optimal auquel il ne peut avoir accès, mais seulement un choix satisfaisant (James G. MARCH, Herbert A. SIMON, Les organisations, 1971, 1974). On considère cependant que le choix de l'homo oeconomicus est d'ordre rationnel... Ce dernier est placé dans des situations à structure ambigüe où la notion de meilleur choix est mal définie. Non seulement du point de vue individuel, mais encore plus du point de vue collectif (groupe plus ou moins étendu). N'est jamais examinée la situation où les choix individuels agrégés, même s'ils sont considérés par ces individus (ou des individus) comme de "rationalité limitée", à effets incertains, sont en fin de compte bénéfiques aux groupes ou au groupe... Tout reste centré sur l'individu. Pourtant, les auteurs qui se réclament de l'individualisme méthodologique (en particulier les politologues anglo-saxons) ont multiplié les analyses de l'action politique où s'affrontent le court (où effets escomptés ou non se réalisent) et le long terme (idem), mais toujours centrés sur l'individu lambda.

 

Des effets pervers et du changement social...

   Pour autant, ces auteurs ne négligent pas l'impact des décisions et actions agrégées sur la société, tout en se refusant toujours de la considérer comme un tout qui dépasse ses parties (les individus). Dans son ouvrage Effets pervers et ordre social, Raymond BOUDON confond volontairement effets de composition, effets d'agrégation et effets pervers pour désigner à la fois les effets non désirés, quoique désirables, et les effets non désirés et indésirables. Ultérieurement, les effets pervers ne recouvrent que ceux qui ont une valeur collectivement ou individuellement négative (BOUDON, 1984).

Cependant, c'est dans leur signification générale d'effets non-désirés (d'actions non-logiques au sens parétien) que R. BOUDON en fait des facteurs de changement social. Sans nier totalement la place des conflits dans le changement social, il entend leur redonner leur juste importance. Les conflits et les contradictions entre intérêts de groupes de grande dimension (comme par exemple les classes sociales) peuvent jouer un rôle dans le changement social. C'est ici un jeu à somme nulle puisque les gains de l'un correspond exactement aux pertes de l'autre. Mais les processus de changement issus d'effets d'agrégation ou d'effets pervers apparaissent les plus intéressants au sociologue, car ils sont non-désirés et plus complexes. Il s'agit là de jeux à somme non-nulle puisque les partenaires sont perdants (dilemme du prisonnier par exemple). Pour l'individualisme méthodologique, ce sont là les structures fondamentales de l'analyse du changement social considéré comme la résultant d'un ensemble d'actions individuelles. Raymond BOUDON multiplie les exemples de changement social dû aux effets pervers (dans l'échec scolaire par exemple). A travers cette explication du changement social, dont on a alors l'impression qu'il résulte très souvent voire pratiquement tout le temps d'effets pervers, Raymond BOUDON cherche à montrer que la quête du primum mobile du changement social, ou l'établissement de lois, sont pure perte de temps. On semble avoir là affaire à une logique en deux temps : le conflit n'a que peu d'influence sur le changement social, et comme celui-ci est déterminé par des effets pervers, il est parfaitement inutile de tenter de comprendre ses mécanismes, qui de plus changent dans le temps et dans l'espace. Du coup, le changement social lui-même, parce qu'il n'est pas le fait d'effets agrégés rationnels désirés, perd de son intérêt pour le sociologue... De là à penser qu'il ne vaut mieux pas tenter de provoquer un changement social - même pour une situation particulièrement injuste, il n'y a qu'un pas...

"Il faut abandonner l'idée, écrit Raymond BOUDON, mise en circulation au XIXe siècle (c'est-à-dire aux naissances conjointes de la sociologie et du socialisme "modernes", rappelons-le) selon laquelle l'analyse du changement social serait justiciable d'un paradigme unique" (La logique du social, 1979). Pour rendre compte du changement social, parce qu'il a tout de même lieu... souvent!, l'auteur distingue trois types de processus sociaux :

- les processus répétitifs, reproductifs ou bloqués qui n'ont pas d'effet sur le système d'interaction, sur son environnement ou sur leurs rapports ;

- les processus cumulatifs, qui ne modifient pas l'environnement, mais qui ont des effets sur le système d'interaction lui-même (processus cumulatif de la connaissance scientifiques, de la division du travail qui s'auto-alimente, etc). Parmi ces processus cumulatifs, il fait une large part aux processus oscillatoires. L'incertitude qui entoure les résultats des comportements individuels aboutit par exemple à une succession de pénuries et de surnombres de médecins ou de programmateurs informatiques, le temps de formation opacifiant la situation lors du choix du cursus par les individus. La prédiction créatrice de MERTON (le "mercredi noir" de la faillite bancaire) relève de ces processus oscillatoires. Quoique largement liés aux facteurs endogènes, ces processus peuvent être favorisés ou inhibés par des facteurs exogènes. Voilà ce qui ressemble furieusement aux processus cycliques des anciennes théories (antiques, pré-modernes) sur la marche du monde...

- les processus de transformation caractérisés par des effets de rétroaction sur l'environnement, qui provoquent à leur tour une modification du système d'interaction. Par exemple, le blocage des loyers et d'autres mesures favorables aux locataires paralysent le marché, ont des effets néfastes pour ceux-ci, et peuvent contraindre à un retour à une politique moins sociale. On peut ranger ici les conflits entre groupes.

      Raymond BOUDON conteste vivement l'analyse des auteurs concevant le changement social comme essentiellement endogène (il vise principalement HEGEL, MARX et les fonctionnalistes). De même, il rejette les vues de R. NISBET (1984, La tradition sociologique) attribuant le changement social aux seuls facteurs exogènes. Celui-ci peut provenir des uns ou des autres, ou des deux à la fois. Les processus de changement social s'inscrivent dans des cas de figures très différents : conflits entre groupes antagonistes, innovations techniques, changements dans l'éthos des groupes, états de "déséquilibre" nés de la structure de certains systèmes d'interdépendance, etc". "Mais aucun de ces mécanisme ne peut être tenu pour général ni même comme plus important que les autres" (1979).

 

Il n'existe pas de lois sociologiques...

  Le rejet du primum mobile ou de facteur unique dans l'explication du changement social signifie que, pour l'individualisme méthodologique, l'objectif principal de la sociologie n'est pas la recherche de lois, en effet croire que la sociologie (ou la démographie, l'économie...) est à l'ordre du social ce que la physique est à l'ordre du naturel relèverait de l'aveuglement naturaliste et positiviste dont auraient été victimes aussi bien MARX que DURKHEIM. Les lois n'ont qu'une validité locale tandis que les frontières de leur validité sont incertaines. D'où une préférence marquée pour les modèles. Selon Raymond BOUDON, "il est entendu qu'un modèle, dans la mesure où il repose sur des conditions idéales, ne s'applique qu'à un ensemble limité de situations réelles, et que, en outre, il doit être considéré comme une approximation" (1984).

  On pourrait penser que cette présentation, faite par des "représentants", en reprenant les termes des tenants de cette sociologie, du "holisme", mais il suffit de consulter les pages du Dictionnaire critique de la sociologie que le trait est à peine forcé.

Dans la description-définition du modèle : "Soit un phénomène qu'on se propose d'expliquer. Lorsque la théorie explicative prend la forme d'un ensemble de propositions d'où il est possible de déduire de manière mécanique un ensemble de conséquences directement liées au phénomène étudié, on dira qu'on a affaire à un modèle du phénomène" et dans l'explication que font BOUDON et BOURRICAUD du modèle, on trouve une véritable entreprise de démolition de la validité étendue d'un modèle, et plus encore de son utilisation en vue du changement social. Ils critiquent notamment la préférence donnée par les sociologues influencés par "COMTE par DURKHEIM interposé" aux modèles abstraits et généraux par rapport aux modèles de diffusion sociale ou aux modèles propres à un contexte spatio-temporel particulier.

Dans le type de modèle qui a leur préférence, le modèle apparait comme une nouvelle réduction de la validité des découvertes sociologiques par rapport au retrait déjà effectué par MERTON lorsqu'il préconisait la mise en oeuvre de "théories de moyenne portée". Dans le même sens, J. G. PADOLIEAU insiste sur la nature stochastique (aléatoire) de l'action sociale. En prenant l'exemple de la communication entre deux individus, il souligne la diversité des messages possibles. Y compris dans les relations institutionnalisées (situation de "contrat" avec des rôles et attentes de rôle définis) les zones d'incertitudes laissent place à des interprétations de rôle.

    Le rejet des lois de l'histoire par l'individualisme méthodologique le conduit à faire de l'explication des régularités statistiques, le lieu privilégié des investigations sociologiques. "L'explication revient toujours à retrouver l'action individuelle derrière les régularités qu'on observe au niveau macrosociologique (BOUDON, 1977). Alors, selon l'individualisme méthodologique, le social n'est plus le déterminant de l'action individuelle, c'est au contraire le social qui est la résultante des comportements des acteurs individuels. La sociologie n'est pas la science des déterminismes sociaux telle qu'elle est si souvent perçue. Au contraire, si elle a à traiter des déterminismes sociaux, c'est pour mettre en évidence en quoi ils restreignent l'autonomie des individus. C'est ce renversement d'objet qui parait fécond à R. BOUDON puisque "le progrès de la connaissance se traduit généralement par un passage du paradigme holiste au paradigme individualiste" (1986).

  C'est la raison pour laquelle une grande partie des écrits des auteurs se réclament de l'individualisme méthodologique porte sur la critique des courants "holistes". Cette critique du "totalisme" (BOUDON, BOURRICAUD, Dictionnaire critique de la sociologie, 1982), du "sociologisme" (BOUDON, 1984) s'adresse tout autant aux fonctionnalistes, aux structuralistes, aux marxistes, qu'à Pierre BOURDIEU, etc. Homo-sociologicus éponge ou sujets passifs déterminés socialiement, ce sont les images que les auteurs se réclamant de cette sociologie retiennent des autres courants, lesquels n'ont pas manqué de critiquer en retour leurs concepts. On peut même dire (voir dans la troisième partie) que la critique de l'individualisme méthodologique fait couler plus d'encre encore que sa présentation et sa défense...

 

Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002. Raymond BOUDON et François BOURRICAUD, Dictionnaire critique de la sociologie, PUF, 2004.

 

SOCIUS

 

 

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