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11 juin 2020 4 11 /06 /juin /2020 09:50

Critiques de l'individualisme méthodologique

    A la lecture du Dictionnaire critique de la sociologie et des ouvrages de Raymond BOUDON, le lecteur averti ne manque pas d'être interpellé à tout le moins par une relecture "individualiste" des auteurs classiques, tels que DURKHEIM, MARX ou WEBER. Convoquer MARX pour en faire un auteur pratiquant l'individualisme méthodologique  sans le savoir, c'est s'exposer au minimum à la critique selon laquelle tout en individualisme méthodologique. Écrire par exemple que la loi tendancielle du taux de profit repose sur l'effet de composition des comportements des capitalistes - chaque capitaliste qui investit réduit la part de capital variable, seul producteur de plus-value, ce qui nuit aux intérêts du capitalisme pris globalement - constitue à nos yeux une certaine déformation, falsification, qui relève de la malhonnêteté intellectuelle ou de l'incompétence sociologique. On peut rejeter avec Raymond BOUDON les interprétations "holistes" de DURKHEIM faites par certains auteurs, on peut même dénier aux "holismes" toute valeur scientifique sans pour autant réinterpréter la pensée des auteurs qui se situent dans cette perspective. Chercher une légitimité à l'individualisme méthodologique dans l'oeuvre de WEBER, de DURKHEIM, voire de MARX, ne laisse pas d'étonner, et dénote une certaine habitude académique de rechercher la caution d'arguments d'autorité...

    Pourtant, alors que cette méthode décrédibilise d'une certaine manière la tentative d'élaborer une sociologie basée sur l'individualisme méthodologique, celle-ci a le mérite de rappeler aux sociologues l'importance de l'individu dans toute théorie sociologique. Ce qui devrait être une réaction au "sociologisme" de certains auteurs hyper-fonctionnalistes marxistes ou structuralistes, devient un condamnation d'auteurs qui n'ont pourtant pas versé dans ce "holisme" tant décrié. Il est d'ailleurs contradictoire de réaliser cette condamnation et de se réclamer de ces mêmes auteurs pour valoriser cette nouvelle sociologie...

Cependant la critique de cette sociologie-là porte essentiellement sur la contradiction logique dans laquelle s'enferme l'individualisme méthodologique qui affirme sans cesse l'autonomie (voir la liberté) de l'individu et ne cesse de développer des exemples qui font une large part aux contraintes des structures et des situations. On ne trouve ainsi placé dans une théorie à géométrie variable dans laquelle tantôt les auteurs développent les possibilités de choix des individus (et d'ailleurs souvent "individus purs", tous identiques et désincarnés, qui rappellent constamment ceux de la théorie économique libérale...), tantôt ils insistent sur les effets de situation qui limitent ces choix. Que la constatation de ces effets de situation soient le produit des actions individuelles (effets d'agrégation et effets pervers) ne va jamais jusqu'à comprendre ces structures et ces institutions comme moyens d'action... Pierre FAVRE (Revue française de sciences politiques, 1980) conclu que "la sociologie des effets pervers est tout d'abord une sociologie déterministe et non une sociologie de la liberté", puisque l'acteur rationnel de Raymond BOUDON n'est évidemment pas libre, puisque son comportement est conditionné par la logique de la situation. En considérant l'ensemble des études produites par les tenants de l'individualisme méthodologique, on perçoit bien la nécessité de celui-ci et en même temps la primauté logique du niveau global... C'est que la spécificité de l'individualisme méthodologique est de vouloir expliquer le social par les effets d'agrégation des comportements individuels comme le condense les formules "mathématiques" souvent produites dans ces études. En définitive, le choix déclaré de s'intéresser en priorité à l'individu en rejetant toutes les théories dites holistes est un parti pris et un engagement théoriques aux antitpodes de la "neutralité axiologique" affirmée par Raymond BOUDON (1986). Plus encore, la problématique posée dans les termes de l'alternative individualisme/holisme, autonomie individuelle/déterminisme social enferme dans le piège de la polarisation individu/société et de la discontinuité entre les deux notions. Les effets de composition ou d'agrégation comme explication du social ne suffisent pas à définir le continuum entre les individus et le social, d'une part parce qu'ils n'expliquent qu'une infime partie du social, mais surtout parce que ce continuum est aussi présent à l'autre extrémité de la chaîne, chez les individus, que l'on peut penser comme cristallisation de la société, résultante et condensation des rapports sociaux.

Ainsi la fécondité de l'individualisme méthodologique, qui a rappelons-le le mérite de considérer dans l'analyse l'individu, oublié de nombreuses théories sociales (mais il faudrait démontrer cela aussi, ce que leurs auteurs font très partiellement...), se trouve entamée à la fois par :

- la nécessité de multiplier contre son gré les concessions aux holismes à travers l'usage des déterminismes sociaux ;

- le refus de prendre en compte la socialisation des individus (BOUDON, 1977) ;

   Pour Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, auxquels nous empruntons une large part de cette analyse, "le premier aspect est certainement le plus important,car R. BOUDON perçoit assez bien l'aporie dans laquelle il s'est enfermé : tout en privilégiant l'entrée par l'individu pour expliquer le social, il ne cesse de rappeler qu'il faut le penser dans son contexte social. Mais que signifie cette formulation? Quels sont les paradigmes mis en oeuvre pour tenir compte du social dans la constitution  ou le comportement des individus? Rien n'est dit sur ce point, sauf quelques références à la situation qui contraint l'individu à adopter tel ou tel comportement. En même temps, ce trouble par rapport à l'importance du social conduit R. BOUDON à modifier son vocabulaire, l'individu disparaît largement au bénéfice de l'acteur social, en particulier dans L'art de se persuader des idées douteuses, fragiles ou fausses (1990)."

Le deuxième aspect conduit à construire des individus sans subjectivité : ce qui s'avère aux antipodes des individus intentionnels (agissant suivent leurs bonnes raisons, ou selon le sens qu'ils accordent à leurs actes) définis par les tenants de l'individualisme méthodologique eux-mêmes.

   

     A la constatation de la formation de ces individus désincarnés, se joignent une critique en règle de l'utilitarisme et des limites de la rationalité axiologique, d'une logique de l'effet d'agrégation qui conduit à l'absence de mouvement historique, ce qui posent la question d'une réelle sociologie de la connaissance.

 

Des individus désincarnés

   le refus de concevoir les individus constitués historiquement en fait des êtres vierges, comme dans les explications des économistes libéraux. Ou bien ils sont habillés par une conception cognitiviste de la culture comme le propose PADIOLEAU (1986) ; mais on a changé d'objet au profit de la psychologie. Ou bien on se refère à l'individu moyen (abstrait) (comme dans les statistiques économiques) et désincarné comme le fait BOUDON et l'on a quitté le terrain des situations concrètes, objet de la sociologie.

Dans les démonstrations de R. BOUDON, les individus apparaissent tous comme interchangeables et identiques. Cette réalité devient carcaturale dans les emprunts à la théorie des jeux. On pourrait s'attendre à ce qu'une sociologie qui affirme la priorité de l'individu s'intéresse un peu plus à ce qui fait l'individu un sujet unique (comme le font d'ailleurs d'autres sociologues...). Car "ce n'est pas un des moindres paradoxes de l'oeuvre de Boudon que d'apparaitre en fait comme une sociologie sans sujet" (P. FAVRE, 1980). il y a des déclarations d'intentions - en général en réaction aux démarches "holistes" - de prise en compte de la subjectivité des acteurs (BOUDON, 1984), mais il semble que ce soit la méthode des modèles, dont on voit l'importance chez BOUDON, qui contraigne l'auteur à utiliser des individus neutres et sans âme. "Les modèles avouent ainsi leur véritable statut : celui d'instruments de formalisation, d'aide à la compréhension, d'idéaux-types en un mot ; ils ne sont pas là et ils ne peuvent pas être, comme semble parfois le croise R. Boudon, des figures explicatives des conduites observables" (FAVRE, 1980).

Afin de pallier ce manque, P. FAVRE propose d'allier aux logiques de situation de R. BOUDON les effets de disposition de P. BOURDIEU. Les dispositions des individus sont alors entendues comme l'ensemble des schèmes intériorisés qui déterminent la manière dont l'individu agit concrètement à chaque moment de sa vie. Quoique séduisante, la proposition risque d'être non-opératoire, les points de départ étant trop éloignés de cette conception pour que le sociologue puisse tenir les deux bouts de la chaîne et échapper à un embrouillamini plus descriptif qu'explicatif.

Il est d'ailleurs significatif que les sociologues, la plupart travaillant sur des objets bien précis et partiels (les diverses sociologies du travail, des villes, de la bureaucratie...) ne tiennent pas compte en définitive des apports de l'individualisme méthodologique, se situant plutôt dans la lancée des paradigmes précédents.

Enfin, le recours privilégié aux modèles et aux effets de situation par R. BOUDON tient peut-être à l'histoire de sa propre méthodologie. En passant des méthodes quantitatives et des modèles mathématiques (1965-1973) à la logique formelle et discursive, R. BOUDON se veut un logicien. Cette caractéristique, jointe à l'absence de travaux de terrains (tous les exemples et statistiques sont empruntés à d'autres auteurs) peuvent être à l'origine de cette "sociologie sans sujet".

 

Critique de l'utilitarisme

   Les rationalités des choix, devenus ultérieurement des préférence, ne suffisent pas à transformer les individus en sujets, car le calcul est effectué dans les termes froids des coûts et bénéfices en fonction des situations sans qu'il soit tenu compte de l'histoire et des dispositions des individus. On a parfois l'impression en lisant le Dictionnaire critique de la sociologie de tenir un manuel de comptabilité commerciale... (et c'est un ancien comptable qui écrit ça...).

Les emprunts à l'économie politique sont vigoureusement dénoncés par Alain CAILLÉ (Splendeurs et misères des sciences sociales, Genève-Paris, Librairie Droz, 1986). Ce dernier n'y voit ni plus ni moins qu'une absorption de la sociologie par l'économie politique. En posant l'intérêt comme axiome, l'utilitarisme et les courants sociologiques qui s'y ressourcent le pensent comme évident et refusent d'en analyser la nature. "Est-elle de l'ordre des pulsions du moi et/ou de l'instinct de conservation? Quel est alors son rapport avec le désir ou les passions? (...) L'intérêt est-il au fond de nature matérielle ou immatérielle, monétaire ou non monétaire, économique, politique ou symbolique? Est-il principalement inconscient ou conscient et, simultanément, les calculs sont-ils principalement, et dans quelle mesure, implicites ou explicites? Est-il légitime de parler de calcul lorsque les données de celui-ci ne sont pas clairement connues ou quantifiables? Et, si oui, qu'est-ce qui définit et produit la sphère de la calculabilité et quel est le commun dénominateur à des sphères d'intérêt différentes? Et encore, tous les acteurs sociaux sont-ils mûs, au fond, par des intérêts identiques, simplement différenciés en surface par le calcul objectif des circonstances particulières? Les intérêts sont-ils au contraire foncièrement variables, selon les individus ou les groupes, ce qui, soit dit en passant, réduirait singulièrement les chances scientifiques de l'axiomatique de l'intérêt" (CAILLÉ, 1986). Écarter le débat sur la nature de l'intérêt, c'est faire fonctionner la société  comme une mécanique composé d'éléments interchangeables, et se priver de la richesse de la diversité des individus et des interactions individus/situations.

Nombre d'auteurs doutent des prémisses de l'utilitarisme requis par l'individualisme méthodologique que ce soit parce qu'il repose sur des notions aussi ambigües que le bonheur (E. GELLNER, collectif, Sur l'individualisme, Presses de la FNSP, 1986). G. LAVAU conduit une longue critique du modèle individualiste en montrant qu'il ne peut pas rendre compte du comportement électoral (Ibid). A PIZZORNO abonde dans le même sens, en mettant en évidence la participation l'identification collective des différents électorats (intérêt symbolique), l'importance de l'imaginaire collectif primant largement sur les intérêts matériels des électeurs.

 

Les limites de la rationalité axiologique

   Que l'utilitarisme ne tienne plus le rôle central du modèle cognitiviste de l'individualisme méthodologique (si l'on en croit l'évolution par exemple des écrits de R. BOUDON), ne peut que réjouir ceux qui voient dans l'acteur social autre chose qu'un être rationnel et calculateurs. A travers la rationalité axiologique, R. BOUDON avance d'autres mobiles de l'action et du comportement : pour comprendre le comportement d'un individu, l'observateur ou le sociologue doivent s'intéresser au sens que l'individu donne à son comportement, à sa décision ou à son action. Ainsi, "les sciences sociales ont intérêt à considérer qu'une croyance ou une action, aussi bizarre qu'elle paraisse à l'observateur, fait sens pour l'acteur" (BOUDON, L'art de se persuader des idées douteuses, fragiles ou fausses, Fayard 1990);

Que la croyance soit "juste" ou "vraie, que l'acte conduise ou ne conduise pas à l'objectif escompté n'a pas d'importance. Et R. BOUDON part en guerre contre les tenants de l'irrationalisme de certaines actions ou croyances : pour lui, chaque acteur possède ses bonnes raisons d'agir comme il le fait. Telle est la rationalité de l'acteur, qu'elle repose sur des croyances normatives ou sur des croyances positives, que celles-ci soient justes ou erronées : tout acteur est rationnel.

La question devient alors : d'où viennent ces croyances? Sur quoi se fondent-elles? Qu'est-ce qui fonde le sens des dites croyances pour l'acteur social? En un mot, d'où viennent les valeurs morales? problème déjà soulevé par T. PARSONS et G. SIMMEL. Pour R. BOUDON, "il faut souligner le caractère irréductible de la rationalité axiologique et de la rationalité cognitive" (Le juste et le vrai. Essai sur l'objectivité des valeurs et de la connaissance, Fayard, 1995) et "l'on peut parler sans excès de l'objectivité des valeurs". Comment démontrer celle-ci? La sachant indémontrable, R. BOUDON fustige ceux qui pensent que "les valeurs sont des créations, non des éléments du réel" et recourt aux classiques tels que TOCQUEVILLE, ou Max WEBER pour déclarer : "Le caractère collectif de la réaction (face à l'imposture de Tartuffe) s'explique parce qu'elle est fondée sur des raisons objectives. Le sentiment d'évidence, la certitude morale qu'éprouve chaque spectateur, le fait que chacun tende à avoir la même réaction que son voisin sont la conséquence de l'objectivité des raisons qui fondent ces sentiments".

Ainsi les valeurs sont fondées sur des raisons objectives, et on mesure cette irréductibilité (c'est-à-dire le fait qu'en deçà il n'y a rien à expliquer, qu'elles sont un donné) au caractère collectif de la réactions des individus. Dans la thèse de R. BOUDON le collectif, ou le social, n'apparaissent pas là où l'on pourrait s'y attendre en sociologie, c'est-à-dire comme facteur explicatif d'un fait social (ici les valeurs morales). Bien au contraire, le collectif ou le social surgissent comme confirmation - somme toute arbitraire - qu'un fait est premier, indémontrable, qu'il s'agit d'un donné irréductible : les valeurs sont fondeurs sur des raisons objectives et la sociologie ne peut s'intéresser à l'indépassable. (Faut-il y voir l'influence de la tournure d'esprit des réflexions de POPPER?).

La seule concession de R. BOUDON aux théories explicatives des valeurs est la reconnaissance que "sans doute leur objectivité (des valeurs) est-elle contextuelle. Ce qui est bon ici ne l'est pas forcément là" (1995). Ce seul indice, celui de la non-universalité de nombre de valeurs, suffit à invalider la thèse de l'objectivité des valeurs (d'ailleurs pourrait-on écrire, des siècles d'érudition en Occident, frotté aux cultures extérieures, ont abouti à cette constatation...). Les valeurs apparaissent bien comme des construits sociaux dont le processus de production échappe encore en grande partie aux sciences sociales ; mais cela ne saurait suffire à en faire des faits sociaux irréductibles. En même temps, le fait  qu'il s'agisse de construits sociaux n'implique pas, contrairement aux assertions de R. BOUDON, que les valeurs soient des illusions, ni que l'on soit conduit ) n'importe quel relativisme exacerbé (parfois sous prétexte de respect mutuel des cultures différentes...) ou scepticisme dans les sciences sociales...

    La sociologie des croyances collectives (justes ou fausses) ne peut s'en tenir à l'analyse des bonnes raisons qui les fondent. Si chacun a des bonnes raisons de croire ceci ou cela, c'est parce qu'il y a des schèmes, des cadres affectifs et intellectuels, collectifs de réception et d'interprétation communs aux hommes placés dans les mêmes situations historiques et sociales. Ces schèmes et ces cadres varient eux-mêmes au cours de l'histoire et sont façonnés socialement : ils sont transmis à chacun d'entre nous dans les rapports sociaux (de l'enfance à la mort!). Rejeter une telle approche, ou celles qui voisinent, c'est considérer l'homme comme un être éternellement vierge ou mieux encore, conservé à l'état de nature. Ce genre de considérations, rendus nécessaires par l'insistance de cet individualisme méthodologique à s'immiscer dans tous les domaines sociaux, semble bien basique, et relever même du B.A. BA de la sociologie la plus simple... C'est dire que nous considérons dans ce blog cette sociologie comme une véritable régression intellectuelle...

   De ce primat donné à l'individu par rapport à la société, et quoiqu'il s'en défende, Raymond BOUDON doit de temps en temps se défaire, et il semble rechercher dans la trans-subjectivité une solution à la contradiction dans laquelle il s'enferme, en rejetant les causalités sociales et les relations de groupes à groupes... Ce qui est bien maigre et insuffisant pour expliquer les faits sociaux...

 

De l'effet d'agrégation à l'absence de mouvement historique

   l'individualisme méthodologique a peine à répondre à la question suivante : Pourquoi des individus (nombreux) vont-ils constituer un syndicat plutôt qu'une amicale de boules?  (et à un autre moment  délaisser l'activité syndicale pour des activités culturelles et de loisirs?). Il peut rendre compte du franc succès d'une grève, expliquer comment, en raison d'une trop forte implantation syndicale, une unité industrielle est délocalisée (effet pervers). Mais il ne peut pas expliquer le fait syndical en lui-même. D'une certaine manière, cette question est hors champ pour lui.

  La problématique de l'action collective pourrait être celle-ci : "Étant donné que toute décision collective découle, ou du moins dépend, de multiples décisions individuelles, comment des milliers de choix individuels s'entrecroisent-ils de façon à créer un grande mouvement social?" (Charles TILLY, 1986, Action collective et mobilisation individuelle, dans BIRNHAUM et LECA, Sur l'individualisme, Paris, Presses de la FNSP) Or, si les conceptions réductrices ont pu traduire mécaniquement des intérêts collectifs en actions individuelles, les modèles qui déduisent l'action collective des seuls intérêts particuliers sont tout aussi peu satisfaisant.

La solution réside dans la prise en compte du contexte social antécédent à l'action. Par social on entend la mise en rapport des forces sociales, des conflits et des coopérations ou alliances qui dépassent les seules interactions entre individus. Selon Adam PRZEWORSKI, qui se situe dans un cas extrêmement général, "les travailleurs organisent des "syndicats", les capitalistes construisent des lobbies, ils découvrent leurs problèmes propres résultant de ce processus et, en cas de succès seulement, ils finissent peut-être par se rencontrer. Mais les travailleurs et les capitalistes (et d'autres) sont en relation en dehors de, et préalablement, à tout processus d'organisation : ils s'organisent toujours par rapport à l'autre classe." (Le défi de l'individualisme méthodologique à l'analyse marxiste, dans BIRNHAM et LECA, ibid)

Il en ressort que la situation des groupes sociaux, leur constitution, les structures sociales et les rapports entre groupes  préexistent à l'action individuelle ou collective dans le sens où ils appartiennent à la durée (histoire). Pour sortir de l'impasse à laquelle mène l'alternative holisme/individualisme, il est indispensable de prendre en compte à la fois les conflits, contradictions et alliances et les caractéristiques des individus appartenant aux divers groupes sociaux, à tous les groupes sociaux. C'est précisément ce que l'individualisme méthodologique se refuse à faire, car, surtout les conflits, battent en brèche ce caractère de mouvement brownien des individus et des groupes sur lequel il compte pour expliquer les effets pervers, les effets non désirés, eux-mêmes bien plus présents selon lui que les autres effets, (au point de se livrer parfois à des vues strictement démographiques...) - car autrement il faudrait se livrer à l'analyse des actions stratégiques - que les effets qui vont dans le sens des désirs des acteurs... Or dans la vie quotidienne comme dans l'histoire, nombre d'activités (celles qui en fait construisent dans les mentalités l'histoire des groupes sociaux) aboutissent réellement à des conséquences voulues...

Autrement dit, le modèle des effets d'agrégation et l'individualisme méthodologique ne prennent en compte qu'une faible partie du champ sociologique en privilégiant l'analyse des structures d'interdépendance. Les mouvements sociaux au sens large (conflits, manifestations, mouvements d'idées...) se trouvent hors champ de l'individualisme méthodologique - sauf lorsqu'ils sont issus de structures d'interdépendance. Seule la théorie des jeux est requise dans l'explication des faits sociaux...

Selon P. FAVRE, c'est le refus de s'intéresser à la genèse des situations et des structures d'interactions qui aboutit à l'absence de dimension historique. Ce refus "interdit à Boudon de proposer une théorie de la dynamique sociale : il ne peut penser la dynamique sociale qu'analytiquement, comme le processus même engagé par toute logique de situation, ou, au moins, comme le résultat de l'accumulation infernale d'effets pervers. Cela apparait dans le fait que Boudon en arrive à tout qualifier d'effet pervers et à trouver des effets pervers à chaque instant de la vie sociale" (1980). Enfin, après avoir démonte quelques exemples empruntés à Effets pervers et ordre social, P. FAVRE conclut "que si R. Boudon donne, grâce à l'analyse des logiques de situation, des explications pertinentes de fragments de processus sociaux, il ne parvient pas à éclairer les mécanismes du changement social lorsque celui-ci se développe dans le moyen terme".

Une des questions posées est en fait celle du rapport entre le développement de l'individualisme méthodologique durant les années 1980 et la place nouvelle faite à l'individu dans la société au même moment : accroissement de la concurrence inter-individuelle à l'école et dans l'entreprise, individualisation des rémunérations, primat de l'initiative individuelle, désyndicalisation, crise du militantisme... J. LECA ne se dit pas "aussi convaincu que Boudon et Bourricaud que "l'individualisme méthodologique et l'individualisme tout court entretiennent le même rapport que le chien constellation céleste et le chien animal aboyant, c'est-à-dure aucun rapport" (1982). Plus, selon nous, l'affirmation d'une connexion entre la montée de l'individualisme dans la société et les événements de mai 1968 dans le monde, pour imputer des effets de l'individualisme à cette révolte contre des situations sociales et morales depuis trop longtemps injustes, veut d'une certaine manière camoufler le fait que le véritable essor de cet individualisme vient des années 1980, années du triomphe d'un certain capitalisme et même d'un certain esprit du capitalisme (qui n'est pas tout le capitalisme, loin s'en faut)... D'ailleurs, au contraire, à la suite de ces mouvements du mois de mai 1968, se sont éclos nombres de théories sociales, dans les années 1970, voulant promouvoir le collectif, les intérêts collectifs globaux...

Pour dépasser le débat holisme/individualisme, on peut considérer que la sociologie possède plusieurs entrées pour analyser le social, et qu'il faut distinguer soigneusement les études portant sur les individus de celles concernant les collectivités. Cependant le choix de privilégier l'une ou l'autre des entrées n'est pas neutre : tout se passe comme si en traitant de l'individu on débouchait sur une inaptitude ) rendre compte de la dynamique sociale et sur des paradigmes privilégiant l'ordre social existant comme en témoignent certains titres d'ouvrages.

 

Quelle sociologie de la connaissance?

  L'individualisme méthodologique se veut avant tout un modèle théorique répondant et invalidant les thèses dites "holistes" des autres théories sociologiques. Certains ouvrages de Raymond BOUDON apparaissent ainsi plutôt comme des oeuvres de logicien, l'auteur cherchant plus à prouver le bien fondé de ses thèses qu'à faire avancer la connaissance sociologique de l'objet "société". Ces réflexions épistémologiques paraissent à maints auteurs toutefois incontournables à qui s'interroge sur la scientificité de la sociologie.

  En se penchant plus précisément dans ses derniers ouvrages sur le fondement des croyances, justes ou vraies, collectives ou individuelles, R. BOUDON a aussi le projet d'invalider le scepticisme qu'il qualifie de post-moderne, et selon lequel toutes les valeurs, toutes les positions et toutes les croyances se valent, elles sont toutes acceptables, sinon juste. Par exemple, vu de loin, un cylindre peut être appréhendé comme un disque ou comme un parallélépipède : vu de plus près lorsqu'on l'appréhende en perspective, il apparait pour ce qu'il est. Autrement dit, le scepticisme qui veut que la réalité ne soit pas connaissable doit être rejeté. R. BOUDON lui préfère une démarche réaliste (Le juste et le vrai, 1995) qui lui permet d'affirmer l'objectivité des valeurs. Mais il s'écarte aussi d'un "réalisme absolu" qui flirterait avec une conception de la connaissance comme "reflet" du réel.

"Bien sûr, aucune vérité ne peut prétendre être absolue : une vérité absolue ne saurait se concevoir autrement que comme une copie littérale du réel : or, une telle copie est à peu près inconcevable, l'objet le plus simple correspondant pour nous à une multitude inépuisable de sensations. Mais si nos représentations ne peuvent prétendre à la vérité absolue, elles n'en sont pas pour autant arbitraires. Car une représentation qui serait dépourvue de contact avec le réel serait inutile. Par le rôle crucial qu'il attribue aux a priori dans la connaissance, Simmel rejette donc toute conception réaliste de la connaissance. Mais, par le fait que ces a priori n'ont d'intérêt qu'à partir du moment où ils sont, si l'on peut dire, avalisés par la réalité, il rejette aussi toute conception conventionnaliste, c'est-à-dire toute théorie faisant de l'accord entre sujets connaissants le fondement exclusif du vrai." (L'art de se persuader des idées douteuses..., 1990).

BOUDON s'affiche simmelien (et ses oeuvres abondent d'ailleurs de références à SIMMEL), car c'est à partir de l'étude des a priori qu'il peut analyser, toujours en logicien, et comprendre les croyances des acteurs sociaux, qu'il s'agisse de croyances ordinaires ou de démarches scientifiques ; car quelles qu'elles soient, elles reposent toujours sur des a priori qui, parce qu'ils sont implicites (méta-conscients) entachent généralement les théories scientifiques malgré la qualité de leur argumentation logique. SIMMEL renvoie dos à dos le réalisme et le relativisme (qui renvoie dans son acceptation absolue au scepticisme) et propose de considérer que "conditions sociales et idées sont liées par des relations de causalité réciproques, toujours selon BOUDON. Ainsi, la connaissance peut avoir lieu  partir d'un point de vue, c'est-à-cire à partir de ce que l'on appellerait aujourd'hui un paradigme ou un cadre (1990). Ce que R. BOUDON dénomme un héritage néo-kantien à travers le recours à des catégories, à des a priori en diffère. Car à la différence de ce que soutient KANT, à savoir que les catégories nous sont données et que l'on ne peut les connaitre plus profondément, SIMMEL avance que les a priori sont plus nombreux et plus divers que ce que KANT a indiqué. De plus, ces a priori sont variables dans le temps, et d'une certaine façon, sont connaissables.

Ces a priori sont au coeur du "modèle de Simmel" de la sociologie de la connaissance puisqu'ils permettent d'expliquer en quoi "c'est le fonctionnement normal de la connaissance qui conduit à l'erreur" (1990). Puisqu'il ne peut exister de connaissance sans point de vue, sans ces a priori qui appartiennent de façon méta-consciente (inconsciente, aurait-on dit avant FREUD) au processus connaissant, on pourrait s'attendre à ce que Raymond BOUDON en fasse l'objet central de ses recherches. Mais comme il aurait été conduit à reconnaître les composantes sociales de ces points de vue ou de ces a priori (ce que SIMMEL de son côté amorce), c'est-à-dire de faire quelques concessions aux thèses holistes, il s'arrête en deçà de l'analyse de ces a priori. Il se contente de déclarer valide la rationalité axiologique ou la rationalité cognitiviste sans rechercher leur mode de constitution et plus encore en les qualifiant d'irréductibles.

Pourtant, cette sociologie de la connaissance apporte quelques certitudes. En particulier, la diversité des points de vue et des a priori n'est pas contraire aux notions d'objectivité et de vérité. "Le relativisme - au sens kantien ou néo-kantien, (c'est-à-dire au sens de Simmel) - n'est nullement incompatible avec les notions d'objectivité et de vérité (BOUDON, 1990). Alors l'accès à la vérité est possible "non pas bien qu'elle soit relative mais parce qu'elle est relative" (selon les propos mêmes de SIMMEL, Philosophie de l'argent, 1988, réédition du livre de 1900) . Ce rejet de la connaissance absolue va de pair avec le rejet de la "théorie du reflet" en sociologie de la connaissance et se fonde sur la réciprocité des relations qui lient conditions sociales et idées. Elle a le gros avantage de valider la théorie de la multiplicité possible des vérités sans conduite au scepticisme. Elle laisse toutefois en suspens, il est vrai, la question de la diversité de nature des vérités selon les champs considérés, comme l'indiquent Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL.

 

     Cette critique en règle de l'individualisme méthodologique n'est pas le fruit d'une obsession intellectuelle ; elle se veut mise au point dans une évolution contrastée de la sociologie, prise toujours entre débats idéologiques et rivalités académiques, mais insérée dans une évolution générale de la société, que précisément cette forme de sociologie tend à mettre de côté dans le champ de la réflexion nécessaire.

Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, VIGOT, 2002. Raymond BOUDON et François BOURRICAUD, Dictionnaire critique de la sociologie, PUF, 1982.

 

 

 

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