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30 août 2020 7 30 /08 /août /2020 15:16

  Ces deux livres publiés récemment relèvent de la même démarche de l'auteur, Peter GELDERLOOS, né en 1982, philosophe libertaire, activiste et théoricien anarchiste américain, qui entend à la fois combattre une tendance des non-violents (surtout américains en fait) d'exclure les méthodes violentes d'expression des révoltes populaires. Le premier livre, publié en 2005, sous-titré Essai sur l'inefficacité des mouvements sociaux, s'adresse surtout aux militants traversés par les débats sur l'utilisation de la violence ou de la non-violence dans les luttes récentes. L'auteur y critique et définit la non-violence comme étant inefficace, raciste, étatique, patriarcale, tactiquement et stratégiquement inférieure à l'engagement militant, et bercée d'illusions. Le second livre, de 2013 (mais sorti en France en 2019) s'adresse à un public militant beaucoup plus large, s'avère plus nuancé. Il oppose la non-violence à la diversité des tactiques et l'accuse d'être tout simplement un instrument permettant aux militants classes dominantes de maintenir le système en place. Écrit pour un public américain, il n'est pas sûr que les Européens s'y retrouvent, notamment au niveau des positionnements tactiques, et maintes questions soulevées semblent appartenir à un débat dépassé.

   Dans Comment la non-violence protège l'État, l'avant-propos de Nicolas CASAUX et la préface de Francis DUPUIS-DÉRI, s'ils entendent avertir le lecteur sur le fait que le militant anarchiste américain ne prend pas la peine d'expliquer en détail en quoi l'État est un problème et sur la réalité de la violence institutionnelle et omniprésente de la société dans laquelle il vit pour l'un et sur la réalité spécifique américaine (faisant référence aux travaux d'Howard ZINN) et sur les positions des groupes américains anti-système, s'avèrent toutefois bien insuffisants pour éclairer le lecteur français sur la représentativité de Peter GELDERLOOS dans le milieu anarchiste américain et sur sa "pauvreté théorique" et un manque de stratégie, particulièrement frappant quand il critique ainsi férocement la tactique et la stratégie non-violentes.

Toujours est-il qu'il attaque constamment les adeptes dogmatiques américains de la non-violence, et qu'il défend le principe du respect de la diversité des tactiques, modulables suivent les situations. Tout en plaidant pour une approche anti-autoritaire des mouvements sociaux et des manifestations aux États-Unis, ses arguments détonnent en milieu européen, ou des débats de ce genre (dans la mouvance gilets jaunes et à cause des tactique violentes des groupes "casseurs" qu'on ne voit d'ailleurs que dans les manifestations...), pour nombre de militants non-violents et/ou anarchistes, sont depuis un certain temps surannés et artificiels. Il y a belle lurette que même dans les ouvrages de militants non-violents français, on fait la part des choses dans l'organisation des luttes... Toujours est-il que ces deux ouvrages permettent au lecteur européen de découvrir, précisément, des réalités bien différentes de conceptualiser l'anarchisme et de pratiquer l'insurrectuonnalisme. C'est d'ailleurs la principale raison de la recension de ces deux ouvrages dans ce blog....

Dans son Introduction, l'auteur explique que c'est "en raison de l'hégémonie dont bénéficient les promoteurs de la non-violence (que) ses critiques sont proscrites des quotidiens majeurs, des médias alternatifs et des autres plateformes auxquelles les anti-autoritaires ont accès (A l'exception notable de Anarchy : A Journal of Desire Armed)." "La non-violence est défendue comme un article de foi et comme un principe non négociable de l'intégration complète au sein des mouvements sociaux. Les anticapitalistes et les antiautoritaires qui suggèrent ou pratiquent des formes plus radicales de militantisme sont mis au ban par les pacifistes aux côtés desquels ils manifestent. Isolés, ces militants n'ont accès à aucune ressource et courent le risque d'être traités comme des boucs émissaire ou des criminels par les médias et le gouvernement. Dans le cadre de ces dynamiques engendrées par le rejet viscéral de ceux qui ne se conforment pas à la doctrine de la non-violence, il est impossible de tenir un discours honnête concernant l'évaluation des stratégies choisies." Plus loin, "ce livre montrera que, sous ses formes actuelles, la non-violence se fonde sur une falsification des histoires des luttes sociales du passé. Qu'elle est implicitement et explicitement liée aux manipulations des luttes des non-Blancs par les Blancs. Que ses méthodes s'inscrivent dans des dynamiques autoritaires et que ses résultats sont davantage conçus pour répondre aux objectifs gouvernementaux qu'aux aspirations populaires. Qu'elle dissimule et qu'elle encourage les préjugés patriarcaux et les dynamiques de pouvoir. Que ses options stratégiques sont autant d'impasses. Et enfin, que ses pratiquants se mentent à eux-mêmes sur de nombreux points.". L'auteur dit ne connaître aucun activiste révolutionnaire ou théoricien qui soutiennent uniquement les tactiques violentes et qui s'oppose à l'utilisation des tactiques non-violentes et plaide pour la diversité des tactiques, pour une combinaison de tactiques efficaces. Si effectivement, nombre de militants plaident également pour une "mixité" intelligente des méthodes, sa méconnaissance des écrits et des pratiques de radicaux violents étonne, tant l'histoire des deux bords de l'Atlantique en regorge...

les chapitres de son livre sont donc organisés pour étayer son argumentation que la non-violence est inefficace, raciste, étatiste, patriarcale, tactiquement et stratégiquement inférieure et qu'elle est un leurre. Le militant qu'il est s'attaque rapidement à l'histoire de l'Inde comme aux luttes des travailleurs agricoles immigrés aux États-Unis, à l'usage de la figure emblématique de Martin Luther KING, et au passage stigmatise souvent les "pacifistes" et "non-violents", mis dans le même panier, pour leur tendance à une vision et une pratique réformistes et parcellaires, comme à une absence de volonté de réellement changer les choses, le système, le capitalisme... Ce qui peut sans doute se comprendre à l'aune de l'idéologie que l'on retrouve dans nombre d'organisations pacifistes américaines, mais aussi à la culture globale des Américains... Plus qu'en Europe, les idées radicales sont minoritaires en Amérique du Nord...

Il faut bien entendu un véritable travail à la fois d'histoire et de sociologie pour démêler ce qu'il nomme une manipulation de l'Histoire par les classes dominantes, manipulation à laquelle participe en fin de compte les militants non-violents. Un plaidoyer militant ne suffit pas. Et de plus, la constance d'une certaine historiographie, malgré les études critiques, qui s'appuie sur des faits, plaide souvent en faveur de la participation parfois décisive des activistes non-violents, dans le courant des événements. Dans le cas de la guerre du Vietnam, écrire que les vietnamiens l'ont gagnée par des moyens violents ne fait qu'enfoncer une porte ouverte, et ne préjuge pas du poids de l'opinion publique américaine, aiguillonnée par les manifestations pacifistes et les mouvements de désobéissance, sur la position des autorités politico-militaires...

On remarque au passage que les seules actions violentes citées en alternative à la tactique non-violente se situent au niveau de la seule destruction des biens, seul moyen pour faire réagir réellement les autorités en place, si attachées à la propriété. Le tout est de savoir si cette réaction - de répression - des autorités, souvent recherchée comme valorisant ce type d'action, ne va pas précisément détruite toute l'organisation d'oppositions à cette société capitaliste...

Ce qui frappe enfin, c'est l'absence de réflexion véritable sur le type de société que les militants comme Peter GELDERLOOS veulent promouvoir à l'aide de ces méthodes violentes. Se dire anti-autoritaire, c'est logique, mais encore faut-il expliquer alors comment mener des actions violentes d'ampleur décisive sans discipline quasi-militaire...

 

     L'échec de la non-violence, procède, avec plus de nuances et plus d'analyses - autant d'appel d'ailleurs à poursuivre la réflexion sur certains points d'histoire, de la même volonté, même si, comme pour le premier ouvrage, le contenu du livre est bien plus nuancé que l'affirmation d'un échec - toujours et partout? - de la non-violence. L'auteur s'intéresse de plus près à l'actualité : dans les années qui suivirent la fin de la guerre froide, de nombreux mouvements sociaux ont vu le jour. D'abord pacifiques, ils ont ensuite adopté, selon lui, une diversité de tactiques à mesure que leurs forces et leurs expériences collectives prenaient de l'ampleur. Les 15 dernières années ont exposé, plus explicitement que jamais, la fonction de la non-violence.

Promue par les médias, financées par les gouvernements (beaucoup de militants apprécieront...), et pilotées par des ONG, des campagnes non-violentes, à travers le monde, ont favorisé les ravalements de façade de divers régimes répressifs et permis aux forces de police de restreindre l'extension des mouvements de révolte sociale. Perdant souvent le débat au sein même de ces mouvements, les tenants de la non-violence ont de plus en plus recours aux médias dominants ainsi qu'aux fonds publics et institutionnels pour étouffer les voix discordantes. L'échec de la non-violence explore la plupart des soulèvements sociaux qui suivirent la guerre froide pour faire apparaitre les limites de la non-violence et dévoiler ce qu'un mouvement diversifié, indiscipliné et impétueux peut accomplir. En passant au crible le fonctionnement de la diversité des tactiques déployées à ce jour, ce livre explique comment les mouvements en faveur d'un changement social peuvent triompher et ouvrir les espaces dont nous avons besoin pour semer les graines d'un monde nouveau. Du moins, est-ce ainsi que l'auteur présente les choses.

Sorti en 2013 aux États-Unis et traduit en France en 2019, ce livre colle à une certaine actualité en France, avec les débats sur la non-violence et la violence dans le mouvement très divers des Gilets Jaunes. La tonalité de ces débats dans les réseaux sociaux d'Internet indique plutôt une grande tolérance dans l'expression des points de vue, qui ne semble pas correspondre à ce que Peter GELDERLOOS indique pour les États-Unis. Par ailleurs, mais cela est le point de vue de l'auteur du blog, le résultat le plus marquants de l'émergence de bandes organisées de casseurs pendant les manifestations par ailleurs pacifiques, profitant de l'absence de service d'ordre aussi organisé que dans les organisations syndicales, est le sur-développement de discussions autour de la violence déployée - perte de la bataille de l'opinion publique -  ainsi que sur une évolution violente des méthodes de maintien de l'ordre des pouvoirs en place, sans compte l'accroissement des mesures de contrôle des populations en général (nouvelles technologies de répression, réorganisation des tactiques de déploiement de l'appareil judiciaire et policier, durcissement des peines encourues par les manifestations, allant jusqu'à la dissuasion de participation aux manifestations.). Par ailleurs, il est quand même sidérant que ces tactiques violentes ne soient déployées qu'à la faveur de rassemblements pacifiques... Ce que nombre de participants aux manifestations, militants non-violents ou pas, n'admettent pas, en Europe comme aux États-Unis, c'est la manipulation de leurs rassemblements par des groupuscules - que l'on peut d'ailleurs soupçonner d'être manipulés - aux tactiques violentes sans grands moyens de communication... 

   Les Éditions libre sont une maison d'édition indépendante de création récente, ayant déjà à son actif plusieurs ouvrages (Mon Ishmael, de Daniel QUINN ; Le zizi sous clôture inaugure la culture, de Robert DEHOUX ; De sève et de sans, de Julia HILL ; Pornoland, de Gail DINES, Écologie et résistance, collectif)

Peter GELDERLOOS, Comment la non-violence protège l'État, Essai sur l'inefficacité des mouvements sociaux, Éditions Libre, 2018, 240 pages Traduction du livre publié en 2007, How Nonviolence Portects the State ; L'échec de la non-violence, Éditions Libre, 2019.

 

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