Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
26 août 2020 3 26 /08 /août /2020 08:35

   Le conventionnalisme tranche avec toute une tradition sociologique en mettant en valeur la coopération plutôt que le conflit. Pour de nombreux auteurs, contrairement à une vogue médiatique qui semble aujourd'hui retombée, ses théoriciens font l'impasse sur la dynamique des conflits, porteurs de changements sociaux. Alors qu'ils voient le monde comme allant d'un accord à un autre, la multitude de conflits et de défis auxquels les hommes doivent faire face montre plutôt une instabilité générale des relations sociales et économiques, notamment sur le moyen et long terme.

    Jean-René TRÉANTON (Tribulations de la justice, dans Revue française de sociologie, n°4, 1993), entre autres, s'interroge sur l'apparition d'une sociologie du consensus au cours des années 1980. Alors qu'auparavant, maints sociologues partent de problèmes concrets (urbanisme, délinquance...) pour parvenir à une vision globale de la société, une vision plutôt de conflits incessants, deux sociologues en particuliers, s'appuyant sur une tradition anglo-américaine, issue plutôt des milieux économiques, proposent une sociologie mettant la primauté sur la coopération, l'accord...

Pour cet auteur donc, le conventionnalisme cite volontiers DURKHEIM pour rappeler l'existence du collectif mais il s'épargne le débat avec d'autres auteurs de la sociologie constituée (WEBER, MARX, BOURDIEU, ÉLIAS, ARON, CROZIER, GOFFMAN). Il a émergé au milieu d'un courant général de remise en question de cette sociologie constituée et en particulier de remise en cause du rôle des structures sociales dans l'explication de l'activité des individus. On y retrouve aussi des influences quant à la nécessité de mieux enraciner, "encastrer" les comportements économiques des individus dans la société, notamment l'influence des sociologues américains, pour ce citer que Mark GRANOVETTER (Economic action and Social Structure : The problem of embeddedness, dans American journal of sociology, n°3, novembre 1985). La façon de mettre sur le même plan les acteurs sociaux et les objets est typique de Bruno LATOUR (Les microbes, Métaillié, 1983), qui fait cheminer ensemble ce qu'il appelle "les humains et les non-humains", leur faisant jouer le même rôle.

 

Un retour de l'individu libre....

   C'est un autre découpage du cadre de l'action que cette nouvelle sociologie propose, pour rendre compte à la fois du collectif et du particulier, avec à la clef un nouveau vocabulaire. Il est vrai que les analyses antérieures s'avèrent souvent partielles et les auteurs ne se font pas faute d'ailleurs de le rappeler, mais elles ne peuvent s'identifier à une "conception étriquée et désuète" que s'en fait De la justification (TRÉANTON, 1993).

Les relations du modèle conventionnaliste, indiquent DURAND et WEIL, ainsi que les notions utilisées relèvent d'axiomatiques issues de l'économie politique pour ce qui concerne sa dynamique, et des sciences morales et politiques pour ce qui concerne ce que l'on nommes le caractère raisonnable de l'homme. Cette démarche normative l'oppose fondamentalement à la sociologie critique. La construction de ce système sociologique semble relever de la rigueur logique, mais se coupe précisément de la richesse, tant théorique qu'empirique de la sociologie classique. A la place des représentations, d'états mentaux, de motivations, d'unité de la personne et de son identité, on a affaire à des agents, sans épaisseur spécifique, historique, sociologique nu psychologique, sous couvert de mise en valeur de l'individu. Mais il s'agit finalement d'un individu semblable aux autres, d'une unité qui est d'ailleurs, dans les derniers ouvrages de cette école conventionnaliste, mise au même rang qu'un objet. Aucune articulation entre l'individuel et le collectif n'apparait, sauf sous l'angle d'une contrainte d'où devrait se dégager l'individu pour gagner sa liberté.

Le conventionnalisme a dénombre 6 cités donnant ainsi des possibilités de combinaisons, tant à fait variées, de cadre d'action, sachant que chacun d'entre eux peut se prévaloir d'être un mixte de plusieurs logiques. On pourrait tout aussi bien, du côté des tenants du déterminisme sociologique, énumérer, à l'infini, les cas où l'individu ne choisit pas son destin, celui-ci étant déterminé par le contexte social. La notion de liberté, soulevée dans ce type de débat, est un concept dont le contenu ne s'épuise pas dans le dénombrement.

La construction des cités conventionnalistes repose sur une axiomatique à l'appuie d'une argumentation et non comme un résultat d'observation. En effet, à l'inverse de bien des traditions de la sociologie, leurs auteurs procèdent de manière théorique sans s'appuyer sur un corpus lié à une activité concrète et après avoir établi leur système, l'applique à tous les aspects sociaux possibles, donnant l'impression d'une validation du système. C'est ce qu'on comprend, rien qu'en parcourant les thématiques si bien mises en avant par les moteurs de recherche dominants. C'est le contraire d'une démarche sociologique, jugent sévèrement DURAND et WEIL, et nous leur donnons raison d'ailleurs. Sur cet aspect particulier, l'argumentation de J.R. TRÉANTON est la suivante : "Ou bien partir de données factuelle, à la manière d'un Goffman, et s'efforcer, par une démarche inductive et comparative, d'en dégager des propositions générales plus ou moins plausibles. Ou bien procéder au contraire de manière "théorique", peu soucieuse - du moins au départ - de coller à la réalité, et construire des modèles abstraits, "idéal-typiques"". (1993) Mais, poursuit-il, pour construire ces cités, les conventionnalistes ont eu recours aux grands auteurs, ce qui confère au discours une aura d'érudition d'un effet sûr mais assez trompeuse, car ils auraient fortement gauchi les travaux de ces auteurs et J.R. TRÉANTON de démontrer son affirmation, textes à l'appui. Ce qui veut dire que les "cités" ne sont pas des idéaux-types au sens wébériens, ni des constructions argumentées comme celles des philosophes classiques, mais pourraient-ton dire, seulement des inventions locales.

 

Une sociologie consensuelle...

   Pour comprendre la diffusion de cette théorie, étant donné sa relative pauvreté conceptuelle et explicative, DURAND et WEIL pensent qu'il faut sans doute trouver l'explication dans les conditions de validité des théories scientifiques exprimées par des auteurs comme T.S. KUHN (Structures des révolutions scientifiques, Flammarion, 1983, édition française de travaux publiés en 1962). Ce dernier s'est plutôt intéressé aux phénomènes des découvertes scientifiques de la nature, mais ce qu'il dit du rôle des paradigmes et de leur prédominance à un moment donné dans la communauté des savants est valable pour les sciences sociales, leur semble-t-il.

Pour lui, les paradigmes "c'est-à-dire les découvertes scientifiques universellement reconnues, fournissent à une communauté de chercheurs des problèmes-types et des solutions". Mais, ajoutait-il dans une post-face de 1969, pour découvrir et analyser la science et des révolutions qui sont fondées sur l'existence des groupes scientifiques, "il faut d'abord élucider la structure changeante des groupes scientifiques, au cours du temps. Toute étude d'une recherche dirigée par un paradigme, en aboutissant à l'écroulement d'un paradigme, doit commencer par localiser le ou les groupes responsables." On peut donner deux types d'explication à l'émergence du conventionnalisme : une de nature circonstancielle, l'autre de nature scientifique.

  Le premier type d'explication relève d'une démarche politique, liée à la situation politique de la période maturation du projet. L'arrivée au pouvoir d'une autre équipe s'accompagne de la volonté de s'enraciner dans la société par le moyen d'une culture originale, rompant avec le système de pensée antérieure. La légitimité recherchée repose sur la recherche du consensus et du dialogue, d'où le rôle du raisonnable et de la justification.

  Le deuxième type d'explication consiste à circonscrire la portée du conventionnalisme comme tentative d'apporter des solutions à divers domaines en sciences sociales. La théorie économique dominante, c'est-à-dire la théorie néo-classique, se montre impuissante à mettre en évidence des phénomènes nouveaux apparus dans le champ de l'économie, comme la diffusion des services et le développement de la contractualisation dans les relations inter-entreprises tendant à se substituer  à des relations de pure concurrence ou de soumission explicite. De même, l'économie néo-classique ne peut expliquer l'importance que la valeur d'usage à prise au détriment de la valeur d'échange (ce dont témoignent les problèmes de la qualité des l'entreprise, par exemple), le traitement économique de la valeur d'usage échappant à la théorie des marchés et des biens. Ces problèmes induisent des modes d'organisation entre les entreprises, ce qui fait dire aux conventionnalistes que les relations économiques, dans ce domaine, ne passent plus par les prix (marché) mais par l'organisation (sous forme de partenariat, de contrats, de relations personnelles, d'implication...), en tous cas, par la passation, dans la durée, de conventions entre les acteurs (BOLTANSKI et THÉVENOT, 1991). Il faut nuancer en rappelant que la qualité est une arme de la concurrence et que les normes sont imposées du plus fort au plus faible, de la nation lla plus outillée industriellement à celles qui le sont moins, sans négociation.

   DURAND et WEIL poursuivent, en soulignant, que d'un point de vue pédagogique, la classification permet le traitement des données empiriques contenues dans les entretiens qui constituent la base des matériaux de la profession de sociologue. La méthode donne une impression d'ordre et de neutralité. Mais il convient de s'interroger sur l'ampleur réelle de l'impact ainsi que sur le champ de sa diffusion. Selon T.S. KUHN, l'activité scientifique est exercée par des individus ayant reçu un certain apprentissage. Une même discipline est occupée par ceux qui ont reçu le même apprentissage spécifique et qui l'organisent selon des énoncés de base. Ces énoncés définissent et délimitent le champ couvert par la science ainsi produite et dans laquelle cette communauté se reconnait. Le conventionnalisme exerce sin influence davantage en économie qu'en sociologie pour des raisons de proximité. En sociologie, on peut énoncer que l'hypothèse de classement sur lequel il repose, peut faciliter sa diffusion car il permet de résoudre des problèmes de repérage dans une situation de changement et de complexité, où s'interpénètrent ds facteurs d'ordre multidimensionnel (technologique, économique, politique, institutionnel, sociologique) mal pris en compte pas la spécialisation disciplinaire. Cela n'est qu'une hypothèse, précisent nos deux auteurs, qu'il conviendrait d'examiner plus attentivement. Elle signifierait que d'autres chercheurs ) ou d'autre thématiques - ont pénétré la sociologie, en ont modifié l'approche, provenant notamment de discipline habituées à la modélisation et à la classification (économie, statistique, mathématique, écoles d'ingénieurs).

Enfin, en appliquant l'analyse de T.S. KUHN à la façon dont les paradigmes se propagent, on peut dire que le conventionnalisme peut exercer un certain attrait en paraissant offrir la possibilité d'intégrer des phénomènes de nature diverse sur lesquels la sociologie de l'action a peut être fait l'impasse au profit des stratégies individuelles reposant sur l'intérêt. En ce sens, il fait partie des courants plus larges qui cherchent à rendre compte de l'émergence de l'autonomie du sujet, en tout cas, de l'importance du rôle du sujet dans le fonctionnement de la société, en même temps que celle de la complexité des phénomènes sociaux et des facteurs autres qu'économiques sur l'activité du sujet. On pense notamment au rôle des individus dans certains types d'activités qui se développent actuellement et dans lesquelles l'implication personnelle joue, échappant à des système d'évaluation marchande (importance de l'information, du travail relationnel par exemple). Le rôle, apparemment hypertrophié, que semble jouer l'individu à l'heure actuelle, est accentué par la disparition ou du moins le brouillage des règles et des procédures, l'atténuation des réseaux sociaux de solidarité et d'appartenance. Il n'en reste pas moins, que d'un autre côté, l'émergence d'un espace international comme lieu où se règlent les problèmes majeurs de notre époque, ayant un impact sur la vie de tous ainsi que la présence des États nationaux dans le repositionnement des sociétés, ne manque pas d'interroger la pertinence de l'individualisme méthodologique en général, et de souligner l'étroitesse des mondes du conventionnalisme en particulier.

A cette réflexion de DURAND et WEIL, nous pourrions ajouter que la complexité du monde nous semble mieux appréhendée par les analyses, provenant directement du monde de la sociologie, d'Edgar MORIN, de ses collaborateurs et de ses adeptes, que des définitions un peu simple du conventionnalisme. Et in fine, par qu'elle prend en compte les conflits, pleinement, et qu'elle n'a pas peur de prendre en comptes bien des analyses marxistes ou marxiennes, une sociologie de la complexité a bien plus de chance de prendre en compte les variables essentielles de la vie collective qu'une sociologie du consensus, un peu trop chargée d'un volontarisme en faveur d'une forme très précise d'économie capitaliste.

Comme nos deux auteurs, et cela se confirme dans les années 2010 et maintenant à l'orée des années 2020, nous pensons que le conventionnalisme est bien plus oeuvre de circonstances dans un contexte précis et des rapports de force sociaux bien identifiables qu'un profond renouvellement de la sociologie. Le même constat vaut pour l'individualisme méthodologique, mais si parmi ses adhérents, certains mettent en cause certains principes du conventionnalisme. En tout état de cause, il n'y là pas de nouveau paradigme pour penser la société. Juste une tentative de quantification qui laisse pendantes toutes les questions-clef, mise en suspens, et parfois dans une certaine régression intellectuelle. Nous sommes là bien plus sévères que nos deux auteurs guides, qui écrivaient alors à la fin des années 1990.

 

Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

 

   

Partager cet article

Repost0

commentaires

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens