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10 septembre 2020 4 10 /09 /septembre /2020 16:38

   L'Action Civique Non-Violente est historiquement un regroupement créé en 1958 en France, pour s'opposer activement aux pratiques de la guerre d'Algérie, telles que les camps d'internement et la torture, et pour soutenir et organiser les réfractaires à l'armée. Dissout en septembre 1965, il se situe dans l'ensemble des forces en métropole notamment opposées à la guerre d'Algérie, pour des raisons multiples et variées. Que ce soit le réseau des porteurs de valises en soutien au FLN (Front de Libération Nationale), la campagne de presse menée notamment par le journal L'express ou l'activité d'une partie des parlementaires français opposée à la poursuite de l'aventure coloniale française, toutes les composantes de cette opposition dans la société civile et politique ont pesé pour l'abandon de "l'Algérie française". Mais les effets de cette opposition ne se limite pas à la guerre d'Algérie, par exemple, l'ACNV est le point de départ de nombreuses activités et actions non-violentes touchant des thèmes plus généraux.

 

Un mouvement historique

   Suite à la visite en 1956 du journaliste Robert BARRAT, qui participe en novembre 1955 à la fondation du Comité d'action des intellectuels contre la guerre d'Algérie, à la Communauté de l'Arche que vient de créer Lanza Del VASTO, à Bollène (Vaucluze), des compagnons de l'Arche (dont Bernard GASCHARD et Pierre PARODI) lancent deux appels, l'un à la conscience des Français, l'autre aux chefs religieux de l'Islam et aux chefs di Front de Libération Nationale de l'Algérie, dans lesquels ils dénoncent la torture pratiquée dans les deux camps. Ils jeûnent pendant 20 jours au Centre d'information et de coordination pour la défense des libertés et de la paix (créé rue du Landy à Clichy en 1957 par Robert BARRAT, Roland MARIN et Maurice PAGAT).

 Nous sommes alors déjà dans une période de contestation active contre l'armement atomique français. Le 11 avril 1958, 82 personnes, dont Lanza de VASTON, André TROCMÉ et Jean-Pierre LANVIN manifestent pour la première en France, en occupant pendant 5 heures l'usine nucléaire de Marcoule qui produit du plutonium pour la bombe atomique. Suite à cela, le Préfet du Gard interdit toute manifestation et réunion de la Communauté de l'Arche jusqu'à nouvel ordre. Néanmoins, en juillet 1958, 18 personnes jeûnent 15 jours, près du site de Marcoule, d'où les gendarmes les délogent, et aux abords du Palais des Nations à Genève, où se tient une conférence préparatoire à la suspension des essais nucléaires.

     Un compagnon de l'Arche, Roland MARIN, qui assure à Bollène le secrétariat de l'Action civique non-violente (ACNV) lance le journal du même nom, qui paraît à un millier d'exemplaires. L'animateur de ce mouvement tout à fait informel est alors Joseph PYRONNET. Très vite, des groupes locaux se constituent, et lancent des actions plus ou moins relayées par la presse.

     Les cibles "favorites" de ces militants non-violents sont les camps d'internement créés dans des sites militaires durant la guerre d'Algérie. Près de 14 000 suspects d'être membres du FNL y sont internés. L'ACNV fait signer un Appel au Président de la République. "Priver des hommes de leur liberté et de leur travail et exposer ainsi leur famille à la misère matérielle et morale, c'est porter atteinte à la justice et à la dignité humaine."

le 28 juin 1959, 60 personnes manifestent devant le camp militaire du Larzac et devant la sous-préfecture de Millau contre ce qu'ils qualifient de camp de concentration. 7 d'entre eux se déclarant suspects, demandent à partager le sort des Algériens internés sans jugement. Selon le journal ACNV ; "il s'agit d'un témoignage de conscience et non d'une manifestation politique."

30 volontaires de l'ACNV, dont Joseph PYRONNET, Jean-Pierre LANVIN et André DUPONT, dit Aguigui Mouna, se déclarent suspects, demander à partager le sort des internés dans les camps, notamment dans le camp du Larzac. Certains des volontaires quittent leur emploi afin d'être disponibles pour cette action. Robert BARRAT, le père dominicain Pie Raymond RÉGAMEY et le pasteur Henri ROSER interviennent lors d'une formation du groupe et de ses amis, du 5 au 10 avril 1960; à Grézieu-la-Varenne, près de Lyon. Le 10 avril, cette session se prolonge par une marche de 200 à 250 personnes de Pont-d'Ain vers le camp de Thol où 30 volontaires demandent leur internement. Les manifestants résistent sans violence à la police qui tente de les bloquer puis les transporte en camion loin de là. Les jours suivants, la manifestation est répétée deux fois. Après une nuit au commissariat, les protestataires sont dispersés dans le Jura, à 100 ou 120 kilomètres du camp.

Le 30 avril, à l'appel lancé par l'ACNV, le Comité Maurice Adin et le Comité de vigilance universitaire et signé par 21 personnalités dont Germaine TILLON, Gabriel MARCEL, Théordore MONOD, Laurent SCHWARTZ et Pierre VIDAL-NAQUET, entre 700 et 1 000 manifestants marchent silencieusement vers le centre de tri de Vincennes. Comme ils opposent une résistance passive à l'ordre de dispersion, la police en enferme dans les sous-sols de la mairie du 11e arrondissement et conduit certaines personnalités devant la tombe d'un gardien de la paix récemment tué par le FLN. Maurice PAPON, préfet de police, a pris cette décision "pour les faire réfléchir", écrit-il dans une note officielle.

Le 28 mai 1960, dans une douzaine de villes, des manifestants rassemblent contre les camps de 15 à 220 personnes. La principale réunit 1 500 non-violents, par principe ou par tactique, qui marchent vers le ministère de l'Intérieur. Selon les autorités judiciaires, 629 personnes sont appréhendées. Elles sont emprisonnées jusqu'au lendemain. Claude BOURDET, dans France-Observateur (2 juin 1960) témoigne : "Nombreux étaient les jeunes gens, chrétiens, membres du PSU, jeunes communistes isolés n'appartenant à aucune organisation, qui nous disaient au cours de ctete nuit : "C'est la première fois que nous avons l'impression de faire quelque chose : ni les partis, ni les syndicats, ni les comités n'avaient su nous donner cet espoir et cette satisfaction"".

      A partir de septembre 1960, sous l'impulsion du parachutiste déserteur Pierre BOISGONTIER, l'ACNV soutient les réfractaires au service militaire.

L'anarchiste André BERNARD est insoumis et exilé à l'étranger depuis 1956 où il a participé au groupe Jeune Résistance. Il rentre en France en 1961 pour lutter avec l'ACNV. Il se laisse arrêter au cours d'une manifestation et subit 21 mois d'incarcération.

L'ACNV réclame pour les réfractaires un service civil en Algérie et, en attendant, organise, avec quelques d'entre eux et des volontaires, des chantiers en Dordogne et en région parisienne. Des déserteurs et des insoumis sont arrêtés sur ces chantiers, ce qui déclenche des manifestations de résistance non-violente. L'ACNV encourage la solidarité avec les réfractaires, notamment par le renvoi de livrets militaires et des décorations.

Le 15 décembre 1960, 11 hommes s'enchaînent aux grilles du jardin des Thermes de Cluny, à Paris, sous la banderole "Pour la paix en Algérie, Jacques Muir va en prison. Nous sommes tous Jack Muir". Selon une technique pratiquée à plusieurs reprises par les non-violents, ils déclarent tous à la police être ce réfractaire. N'étant pas munis de leurs papiers d'identité, ils sont inculpés de vagabondage et de participation à une manifestation non déclarée. Avec un distributeur de tracts, ils sont incarcérés à la prison de la Santé et deux distributrices le sont à la Petite Roquette. Après 10 jours d'interrogatoires et de perquisitions de leurs sympathisants, qui refusent de coopérer, les prisonniers sont identifiés. Ils sont libérés un par un, les derniers après six semaines de détention. Le vrai Jack MUIR est attendu à sa sortie par des gendarmes et emmené dans une caserne, emprisonné à Lille et enfin réformé pour "déséquilibre mental" le 24 mars 1961. En 1962, selon le même scénario; les 5 prétendus insoumis Yves BEL sont incarcérés 52 jours à Nantes.

Le 22 novembre 1961, 4 membres de l'ACNV comparaissent devant le tribunal de grande instance de Carpentras pour provocation de militaires à la désobéissance. De nombreux témoins sont cités, dont Jean-Marie DOMENACH et des réfractaires détenus ou non. Après ces témoignages, dont un d'un réfractaire du FLN, le Procureur de la République prononce un réquisitoire qui, selon le journal Le Monde, peut "apparaître comme une apologie pure et simple des inculpés." Ceux-ci sont néanmoins condamnés à des peines de prison avec sursis. En outre, pour son renvoi de livret militaire, Joseph PYRONNET est condamné à 8 mois d'emprisonnement avec sursis, peine confondue avec la première. Pour ne pas financer la force de frappe nucléaire, il refuse de payer les frais du procès, ce qui lui vaut, en 1963, 20 jours de contrainte par corps.

     A la fin de la guerre d'Algérie, on compte une trentaine de réfractaires au service militaire, soutenus par l'ACNV et condamnés jusqu'à 3 ans de prison. Des procès frappent aussi les renvoyeurs de livrets militaires.

Le 27 avril 1963, à Colombes, 400 manifestants réunis par l'ACNV accompagnent Daniel BEAUVAIS qui se constitue prisonnier comme objecteur de conscience. Parmi eux, Claude BOURDET, Wladimir JANKELEVITCH, Alfred KASTLER et Louis LECOIN.

 

Après la guerre d'Algérie, les prolongements de l'ACNV

   Les méthodes de l'ACNV et parfois à travers celle-ci, la philosophie des Communautés de l'Arche ont une influence importante sur les mouvances non-violente, pacifiste et antimilitariste, sur la lutte pour l'objection de conscience et sur celle des paysans du Larzac (contre l'extension du camp militaire) et sur d'autres actions de désobéissance civile.

 

Une conception de l'action

   Beaucoup de participants à l'ACNV ont participé à toutes une mouvance non-violente et n'ont pas simplement participé à titre provisoire à une lutte comme celle contre la guerre d'Algérie. Style de vie, philosophie politique, attitude au quotidien et dans les circonstances exceptionnelles, actions et réflexions se sont mêlés pour constituer, à travers un réseau de relations souvent informelles mais tenaces, une mouvance qui se veut souvent de contre-société. A de multiples reprises renforcées dans leur conviction, et à travers l'organisation de sessions de formation et d'information plus ou moins structurées, et dans leur action, suivant une dynamique personnelle et collective du type que l'on ne rencontrait alors que dans certains milieux anarchistes et communistes. C'est l'engagement souvent total de nombreuses personnes sur le long terme qui charpentent à termes des réseaux qui, à l'occasion d'actions ponctuelles et souvent locales, mais d'intérêt national (on pense notamment à la lutte contre les centrales nucléaires civiles et contre l'armement atomique), se renforcent en expériences d'action et en conception de l'action, voire en projet de société globale. On y retrouve là les éléments d'une praxis révolutionnaire.

    A l'heure d'Internet, il est difficile d'imaginer les conditions concrètes de la prise de conscience de ce qui se passe de l'autre côté de la Méditerranée. Cette prise de conscience se fait très lentement et les prises de position ont beaucoup de mal à s'exprimer ouvertement et à se manifester publiquement. Les français de l'époque n'ont pas à leur disposition autant de source d'information que maintenant. Même les journalistes doivent faire preuve, s'ils ne sont pas correspondants de guerre de beaucoup de curiosité et d'investigation pour connaitre la réalité en Algérie. Les moyens d'appréhender le présent d'alors (radios, télévision, cinéma) sont pour l'essentiel sous contrôle gouvernemental et la hiérarchie militaire surveille le comportement de la presse sur le terrain. Si la presse écrite d'opposition a parfois réussi à alerter l'opinion publique sur la réalité des choses, le gouvernement a riposté par la saisie des journaux et l'envoi des journalistes devant les tribunaux. C'est dans un véritable désert de la communication que les témoignages directes doivent s'exprimer et il n'était pas évident pour la grande majorité des Français de se rendre compte que cette "pacification" cachait une guerre coloniale bien réelle. C'est dans une certaine clandestinité que les groupes d'ACNV ont dû agir, penser, réfléchir, élaborer une tactique d'action... C'est dans un certain isolement que les militants non-violents, et pas seulement eux d'ailleurs, ont dû se faire une idée de son obligation de témoigner et d'agir pour tenter d'infléchir les choses. C'est ce qui explique ce fameux triptyque intense action-conscientisation (d'eux-même et de leur entourage proche ou lointain)-formation qui forme l'horizon de la réalité alors de beaucoup d'entre eux...

   La campagne de l'ACNV contre les camps d'internement et suite logique, contre la répression des réfractaires, est unique, tant dans son but que dans ses formes. Mus par des valeurs de justice, de dignité de la personne et d'honneur, les membres de l'ACNV considèrent les camps d'assignation à résidence comme un des aspects les plus révoltants de la guerre d'Algérie et un danger majeur pour la démocratie. Ceux-ci; physiquement plus identifiables que les lieux de torture, sont propices aux formes d'action qu'ils préconisent. Par ailleurs, le fait de ne s'intéresser seulement aux camps - du moins en tant que militants de l'ACNV - leur permet de ne pas se situer dans un champ politique et d'échapper à la dichotomie entre le soutien au gouvernement français ou au FLN. Alors même que leur audience s'élargit, surtout lorsqu'il en viennent à s'occuper activement des réfractaires, la répression s'accroit et beaucoup doivent s'arrêter de militer. L'ACNV se situe dans un ensemble de forces qui se politisent de plus en plus au fur et à mesure que se déroule la crise qui met fin à la IVe République. Elle est fortement dépendante de la conjoncture, mais les développements des luttes autour de l'objection de conscience par la suite démontre que le mouvement lui-même, après l'ACNV, est alors loin de s'essouffler.

 

Joseph PYRONNET, Résistances non-violentes, L'Harmattan, 2008. Erica FRATERS, Les réfractaires à la guerre d'Algérie 1959-1962, Éditions Syllepse, 2005. Claude MICHEL, La quête du sens, Fleurus Novalis, 1972. Tramor QUEMENEUR, L'ACNV et la lutte contre les camps, Matériaux pour l'histoire de notre temps n°92, 2008. Jean-Pierre LANCIN, A Dieu vat, Lyon, CDRCP, 1999. Michel AUVRAY, Objecteur, insoumis, déserteurs : histoire des réfractaires en France, Stock, 1983. Michel HANNIET, Insoumission et refus d'obéissance : un ancien réfractaire à la guerre d'Algérie passé à la question cinquante ans plus tard, Éditions Les Tilleuls du Square - Gros textes.

 

PAXUS

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