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7 septembre 2020 1 07 /09 /septembre /2020 09:44

   Jean-Marie MULLER résume dans une forme très laïcisée un principe très ancien dans les milieux non-violents :

"La recherche de l'efficacité dans l'action nous amène à considérer la non-violence comme un ensemble de moyens, non comme une fin en soi. Ces moyens doivent être jugés non pas seulement en fonction des mérites que leur attribuent la morale, la philosophie ou la spiritualité, mais également en fonction de leur efficacité, c'est-à-dire, de leur capacité à atteindre la fin recherchée.

Le choix des moyens n'est pas plus important que le choix de la fin. Au contraire, il importe que la fin poursuivie par l'action soit juste. Le choix des moyens n'est que second par rapport au choix de la fin : il est second, mais il n'est pas secondaire. Les idéologies dominantes tentent de légitimer la violence en affirmant que "la fin justifie les moyens", c'est-à-dire qu'un fin juste légitime des moyens injustes. Dire cela, c'est s'enfermer dans une contradiction intrinsèquement perverse. Qui veut la fin ne doit pas vouloir n'importe quels moyens, mais des moyens qui lui permettent d'atteindre effectivement la fin poursuivie. C'est précisément l'importance accordée à la fin d'une action qui amène à considérer comme essentiel le choix des moyens".

L'auteur et militant de la non-violence s'appuie bien entendu sur GANDHI : "les moyens, affirme-t-il, sont comme la graine et la fin comme l'arbre. Le rapport est aussi inéluctable entre la fin et les moyens qu'entre l'arbre et la semence". "En mettant ainsi en évidence, poursuit Jean-Marie MULLER, la cohérence entre la fin et les moyens, Gandhi n'affirme pas seulement un principe moral et philosophique ; il énonce en même temps un principe stratégique sur lequel il entend fonder l'efficacité de son action politique. C'est un fait d'expérience que la perversion des moyens entraîne inéluctablement la perversion de la fin poursuivie. Dans le moment présent, nous ne sommes pas maîtres de la fin que nous recherchons, nous ne sommes maîtres que des moyens que nous utilisons - ou, plus exactement, nous ne sommes maîtres de la fin que par l'intermédiaire des moyens. La fin est encore abstraite, tandis que les moyens sont immédiatement concrets. La fin concerne l'avenir, tandis que les moyens concernent le présent. Or nous sommes toujours tentés de sacrifier le présent à l'avenir en préférant l'abstraction de la fin à la réalité des moyens. En acceptant de recourir à des moyens qui contredisent dans les faits la fin que nous prétendons poursuivre, nous rejetons sa réalisation vers des lendemains hypothétiques qui ne nous appartiennent point. le risque est grand alors que la justice soit toujours repoussée à demain, que la violence soit toujours imposée aux hommes comme une fatalité." (Lexique de la non-violence, 1988).

    On retrouve le même ton chez Christian MELLON et Jacques SÉMELIN : après avoir discuté des liens entre violence et politique, ils se demandent comment la visée non-violente du politique peut-elle se traduire dans le choix des moyens concrets de l'action politique au jour le jour. "Telle est la question à laquelle les traditions non-violentes prétendent apporter ne réponse spécifique, comme l'a bien vu Paul Ricoeur (Histoire et vérité, Seuil, 1955). Évoquant les campagnes de Gandhi, il précise en quoi elles ont une "portée exemplaire" : "Elles réalisent non seulement la présence symbolique des fins humanistes, mais leur réconciliation effective avec des moyens qui leur ressemblent : loin donc que le non-violent exile les fins hors de l'histoire et déserte le plan des moyens qu'il laisserait à leur impureté, il s'exerce à les joindre dans une action qui serait intimement une spiritualité et une technique."

"Dans cette perspectives, poursuivent les deux auteurs, le refus de la violence se fonde sur la conviction éthique que le recours à des moyens violents - quelles que soient les "bonnes intentions" des acteurs - pervertit les fins poursuivies. C'est une illusion que de prétendre construire la paix, promouvoir la justice ou défendre la démocratie par des moyens qui leur sont si évidemment contraires. En témoignent les dérives totalitaires des révolutions violentes, le militarisme de maints régimes issu des luttes de décolonisation, ou encore la course aux armements qu'a engendrée la priorité donnée aux moyens militaires dans la défense des causes les plus justes."

Grande référence aussi, la lutte pour obtenir l'égalité raciale aux États-Unis, menée par Martin LUTHER-KING. Celui-ci disait dans un discours à la Mutualité, à Paris, en octobre 1965 : "l'emploi de la violence pour obtenir l'égalité raciale est à la fois inefficace et immoral. Je sais très bien que la violence amène souvent des résultats provisoires. Bien des pays ont obtenu leur indépendance par la guerre. cependant, malgré ces victoires temporaires, la violence ne peut amener une paix durable... La violence finit par se vaincre elle-même. Elle fait naître l'amertume chez les survivants et la brutalité chez les vainqueurs". Oscar TEMARU déclarait dans une interview à Non-violence Actualité en septembre 1993 : "Justifier la violence pour reconquérir la liberté, c'est courir le risque de la justifier dans la future société, même une fois l'indépendance acquise. L'exemple de l'Algérie est à prendre en considération." (La non-violence, PUF, 1994)

   

   Barthélemy de LIGT (1883-1938), antimilitariste et pacifiste libertaire néerlandais, pasteur protestant, écrivait déjà en 1935 sur la violence et les masses opprimées, qu'"on ne se résout pas à renoncer à la violence parce qu'il faudrait, croit-on, renoncer du même coup à ses résultats."

"Que faire, si nous ne répondons pas par la violence ) la violence des réactionnaires? Les moyens de lutte de la défense ne sont-ils pas déterminés par ceux de l'agresseur? Ne doit-on pas convaincre les classes dominantes par leurs propres arguments? Dans une conférence contradictoire, un ouvrier hollandais m'a jeté cette phrase : - On ne peut pas chasser la bourgeoisie avec un éventail. On ne se met pas en guerre contre Hitler avec un cure-dents. Contre la violence réactionnaire, il nous faut opposer des moyens de lutte efficaces.

Eh bien oui!, il nous faut des moyens efficaces. Il n'existe cependant pas une fiction plus grande que le dogme, universellement accepté sous la suggestion féodalo-bourgeoise que, pour la défense d'une cause juste, la violence serait le moyen approprié, et que la guerre rendrait ses arrêts comme une ordalie infaillible. Depuis que les hommes guerroient, dans toute guerre, il y a toujours eu au fond deux guerres menées chacune par l'une des parties contre l'autre. Un grand nombre de ces entreprises armées ont eu une issue indécise ; et pour ce qui est de la victoire, elle n'appartient jamais, aurait affirmé le véridique M. de la Palice, qu'à un seul des belligérants. Il s'ensuit donc que de toutes les guerres faites dans l'univers, il y en a eu davantage d'indécises ou perdues que de gagnées. Et parmi ces dernières, très peu de celles entreprises pour défendre une cause juste entrent en ligne de compte. La plupart des guerres qui se sont terminées par une victoire furent plutôt menées au service d'une cause injuste que juste. La cause juste pèse de moins en moins dans la balance. Napoléon avait déjà déclaré que Dieu est toujours du côté des canons les plus forts. Une chose que l'on put constater, c'est qu'au commencement de ce siècle, les Boers qui luttaient d'une manière héroïque pour une "cause juste", la Bible dans une main et le fusil dans l'autre, ont perdu la partie, malgré leur Dieu et leurs moyens de lutte violents, contre la "perfide Albion". La bourgeoisie moderne a même édifié tout un univers d'injustices et d'oppressions par ses violences horizontale et verticale. Jusqu'à présent, une cause juste n'a certainement jamais eu, dans le monde, un dixième de chance de vaincre par la violence. Et de nos jours, une telle cause aurait-elle encore un centième de chance de l'emporter par la violence? De chance, elle n'aurait aucune, car, ainsi que nous venons de le démontrer, l'emploi des moyens de guerre moderne rend injuste la cause la plus juste, puisque ceux qui s'y laissent entrainer ne peuvent faire autrement que de descendre au même niveau de violence brutale que ceux qu'ils combattent. Même s'ils vainquaient, en fait, ils seraient condamnés fatalement à garantir les fruits de leur victoire par un système de défense violent toujours plus perfectionné, donc plus inhumain, et de s'embourber au point de n'en pouvoir sortir, dans le chemin de la destruction. Les moralistes catholiques commencent aujourd'hui à reconnaître que par suite du développement de la technique scientifique, et vu le caractère de la politique moderne, une "guerre juste" ne peut même pas se produire.

En tout cas, c'est une fiction de croire que pour une cause juste, la violence serait l'unique moyen approprié. Pour les masses blanches exploitées et les races de couleur opprimées, la violence guerrière n'est déjà plis une chose praticable, étant donné que les moyens scientifiques de destruction sont dorénavant entre les mains de spécialistes bien rémunérés, ayant un général une mentalité profondément réactionnaire, et que les prolétaires ne disposent ni d'avions de combat, ni de gaz asphyxiants, ni de rayons électriques, ni de bactéries de guerre. Tout cela est devenu  le monopole d'un groupe de professionnels, dénués de tous scrupules et de tout sentiment d'humaine responsabilité. Et même si les masses pouvaient réellement disposer de tous ces moyens, elles ne pourraient par les employer sans commettre, comme nous l'avons déjà constaté, un attentat immense contre elles-mêmes, parce que les conséquences d'une guerre chimique, bactériologique, électronique, stratosphérique, etc, ne peuvent plus être contrôlées. Comme l'apprenti sorcier, les masses déchaineraient ainsi une tempête de violences indomptables, dont elles seraient elles-mêmes les principales victimes." On reconnait bien dans cette argumentation, même si se mélange quel que peu luttes des classes et conflits armés entre États, l'argument qui dénie la formule : le pouvoir est au bout du fusil, car en fait, tous les fusils sont entre les mains de l'ennemi.

"En attendant, du côté révolutionnaire, on reproche en termes véhéments à ses adversaires l'emploi de moyens dont on se réserve de faire l'emploi soi-même. (...). Des socialistes français, suisses, belges, danois néerlandais, anglais, tchèques, etc, se préparent tout comme Albert Einstein et Emile Ludwig, à s'opposer à la violence des nazis par une violence "démocratique". Comme si une guerre moderne ne réserverait pas, même aux pays soit-disant démocrates et éventuellement vainqueurs, une ère de fascisme et de dictature d'une rigueur inconnue!

Celui qui veut le but doit vouloir les moyens, nous répète-t-on de toutes parts. Oui, mais les moyens qui répondent au but. Et pour de véritables révolutionnaires, ces moyens ne peuvent jamais être : "tous les moyens", parce que la majorité des méthodes de lutte, bourgeoises, féodales et barbares jurent avec le socialisme et l'humanité. Il est de la plus haute importance de pouvoir constater que dans les milieux néo-marxistes, on commence enfin à comprendre quelle faute ont commise Marx et Engels en acceptant automatiquement la violence verticale et horizontales, comme moyens de lutte pour la révolution sociale." Mention directe des critiques émises par exemple par Simone WEIL dans La Crique sociale (novembre 1933), de l'exercice violent du pouvoir en Union Soviétique. Même si par la suite, toute une critique marxiste se déploie contre précisément cette machine bureaucratique née directement de la révolution russe et de la guerre civile, même si Marx et Engels ont eu, notamment après La Commune de 1870-1871, une attitude bien plus nuancées quant aux tactiques violentes révolutionnaires, il faut bien constater que la seconde guerre mondiale, puis la guerre froide ensuite, a comme occulté toute réflexion sur la violence utilisée pour la cause des ouvriers et des paysans et sur les liens avec cette violence des structures politiques installées en URSS et en Chine notamment.

     Les réflexions des actuels militants de la non-violence sur les relations entre les fins et les moyens d'une action ou d'une révolution, sont contenues en germe dans ces propos d'avant la seconde guerre mondiale. Les actions non-violentes entre autres de Gandhi en Afrique du Sud et en Inde ont inspirés ces réflexions portées alors par toute une partie du mouvement anarchiste. Cette logique de l'action non-violente parcourt toute la réflexion et l'action de nombreux militants et organisations de par le monde.

 

Barthélemy de LIGT, Pour vaincre sans violence, réflexions sur la guerre et la révolution, Éditions Mignolet & Storz, Paris, 1935. Christian MELLON et Jacques SÉMELIN, La non-violence, PUF, collection Que sais-je?, 1994. Jean-Marie MULLER, lexique de la non-violence, Alternatives non violentes/Institut de Recherche sur la Résolution non-violente des conflits, n°68 numéro spécial, 1988.

 

PAXUS

 

 

 

 

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