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24 septembre 2020 4 24 /09 /septembre /2020 12:27

   Une certaine tradition intellectuelle (non générale) oppose non violence et révolution. Toute révolution, pour que c'en soit vraiment une, doit passer par la violence et même par des violences extrêmes. On oppose même les révolutions bourgeoises et/ou populaires aux révolutions de palais, qui, elles, entrent presque dans le registre de l'opérette... Cependant, un certain nombre de penseurs estiment, qu'au contraire, une révolution qui change réellement la société doit passer par des moyens non-violents, faute de quoi on ne fait que reproduire les mêmes institutions violentes et injustes et l'on change seulement les acteurs au pouvoir.

   Ceci posé, nombre de militant(e)s et d'organisations non-violentes n'ont pas la même vision d'ensemble et parfois n'en n'ont pas. Parmi eux et elles, ceux et celles qui visent une meilleure société ou une meilleure qualité de vie pour tous, sans doute seule une minorité pensent à une révolution non-violente qui change de fond en comble l'ensemble de la société, et parmi eux encore, seule une partie pensent à l'émergence d'une société "non-violente" ou s'approchant, ayant donc une vision révolutionnaire de leurs moyens d'action. C'est une tradition longue, sans doute apparue récemment de manière forte, dans les élans révolutionnaires des années 1920-1930, qui s'exprime de manière ouverte dans des écrits qui se veulent rationnels, proches souvent des marxistes, même si l'ensemble de ce mouvement ne retient pas ses arguments. Barhélemy de LIGT  est un de ces auteurs qui réfléchissent sur la guerre et la révolution en proposant des perspectives non-violentes.

 

Une réflexion révolutionnaire avec une perspective sur le long terme

    Barthélemy de LIGT écrit en 1935, qu'"alors que le capitalisme en est arrivé, par sa nature même, ) des méthodes fascistes, le socialisme lui, ne doit jamais retomber dans de telles méthodes = cela porterait atteinte à son essence même. La violence et la guerre qui caractérisent de plus en plus les conditions intérieures et extérieures du monde impérialiste, jurent avec la libération individuelle et sociale, qui est l'oeuvre historique, que les masses exploitées doivent réaliser. Plus il y a de violence, moins il y a de révolution, même dans les cas où l'on a mis délibérément la violence au service de la révolution, c'est-à-dire de construction sociale, moins il y aura de destruction et de violence à déplorer. Pour créer un véritable ordre nouveau, la violence ne peut être tout au plus qu'un "pis aller et un moyen d'infortune" et elle "n'est, du point de vue révolutionnaire, jamais chose essentielle" (ARON et DANDIEU, La Révolution nécessaire, 1933)."

"le révolutionnaire moderne doit donc :

- ou accepter la conclusion que, à la Conférence contre la guerre des gaz de Francfort, en 1929, des hommes et des femmes bolchevistes proclament à grands cris : "Contre les régiments de femmes des réactionnaires blancs, il nous fait des régiments de femmes rouges! Contre les gaz asphyxiants blancs, il nous fut des gaz asphyxiants rouges! Contre les bactéries blanches, il nous fit des bactéries rouges!" et diriger continûment tout son système de production et toute la vie sociale vers la destruction universelle,

- ou bien il lui fait briser avec tout cela, en principe comme en pratique, et s'en tenir avec persévérance aux moyens de lutte essentiellement en harmonie avec son but de reconstruction universelle."

  "Des révolutionnaires du siècle précédent pouvaient encore penser naïvement que la guerre politique ou nationale était susceptible d'être transformée en une guerre civile révolutionnaire, quoique Proudhon eût déjà conclu des guerres napoléoniennes et des événements de sa propre époque, que la violence collective moderne perdrait de plus en plus son sens civilisateur et qu'elle jurait avec le caractère du socialisme moderne : en raison de l'évolution technique et scientifique de la guerre, toute oeuvre constructive se trouvait menacée de destruction : il fallait donc, selon l'idéal de Saint-Simon, transformer aussitôt que possible la société militaire en une société industrielle. De nos jours, la guerre, par l'évolution scientifique des moyens de meurtre, présente un caractère si négatif, pour ne pas dire nihiliste, que l'emploi de ce moyen de lutte devient impossible pour un véritable révolutionnaire (voir Léo CAMPJON, Le Noyautage de l'Armée), à moins qu'il ne veuille prendre à son compte l'extermination automatique et en masse d'hommes, femmes, enfants, animaux ; la destruction entière de villes, des plaines, des habitants et des plantes ; la diffusion incontrôlable des gaz et microbes qui anéantissent aveuglément amis et ennemis, camarades et adversaires - une manière d'agir plus barbare encore que celle du Dieu de l'Ancien Testament contre Sodome et Gomorrhe - et l'odieux attentat que tout cela représente contre le socialisme et l'humanité."

  Plus loin, toujours dans son livre de 1935, notre auteur écrit : "En somme, le grand problème de l'action révolutionnaire des masses réside en ceci : Comment trouver des moyens de lutte dignes de l'homme auxquels même la puissance réactionnaire la plus armée ne pourra tenir tête? C'est précisément ces moyens-là que les peuples de couleur (l'auteur fait référence aux luttes anti-colonialistes de son époque)  commencent aujourd'hui à avoir recours : désobéissance civile, non-coopération, boycottage, refus collectif de payer les impôts, refus de service militaire, etc. Si les masses prolétariennes de tous les impérialismes de l'univers, y compris le Japon, savent pratiquer ces moyens au moment opportun - surtout si, à la même heure, ils sont employés par les masses opprimées des pays coloniaux et semi-coloniaux, - il n'y aura pas de puissance au monde capable de leur résister. Dans une telle action, il ne serait même pas nécessaire de verser une seule goutte de sang du parti adverse. S'il doit y avoir du sang versé, ce sera en premier lieu celui des combattants non violents. Mais un tel sang est réellement sacré : on se sacrifie, en effet, non seulement pour une idée, mais pour ce qui dépasse l'idée.

Il est d'ailleurs probable qu'une telle attitude ne se produira pas avec la perfection entrevue par Shelley ( voir La Paix créatrice) et qu'un certain nombre de ceux qui combattent pour la paix et la justice retomberont encore dans la violence vulgaire. D'innombrables opprimés et déshérités, outre qu'ils sont tourmentés par des ressentiments et une soif de vengeance somme toute compréhensible, obéissent automatiquement comme nous l'avons remarqué, à la suggestion de la violence bourgeoise, féodale et pré-féodale. Pourtant, on a eu l'occasion d'observer dans l'Inde, même chez les Pathans, combien les masses sont capables de 'élever au-dessus de cela. On l'a vu également, en mai 1926, en Angleterre, pendant la grève générale, où les ouvriers, par leur conduite, atteignirent à un très haut niveau moral. En tout cas, dans des luttes aussi gigantesques, la violence sera réduite au minimum, alors que le niveau moral atteindra le maximum. Ce dont il s'agit ici surtout, c'est de persuader les masses de tous les pays que la violence n'est pas leur atout le plus fort, mais au contraire, leur carte la plus faible, et que, si au cours des mouvements de non-coopération, de boycottage, de grève, la violence officielle peut bien détruire la masses travailleuse, elle ne peut pas la ramener dans les rangs du travail.

Cela ne signifie nullement que les moyens de lutte non violents ne soient pas susceptibles d'entraîner des conséquences redoutables". Ici de LIGT, montrant là un niveau de réflexion important, évoque le fait que les boycottages économiques peuvent être des méthodes très dangereuses, entrainant du chômage massif (dans les zones exportatrices). Mais, face à l'intransigeance des pouvoirs en place, alors que la violence "verticale et horizontale" s'accroit et devient de moins en moins efficace pour faire plier les exploités en révolution, les méthodes de lutte non-violente en elles-mêmes ne détruisent rien. Après avoir fait le point sur les facteurs économique et moral de la révolution sociale, notre auteur indique la nécessité d'un rapport juste entre les méthodes de coopération et de non coopération, dans une organisation maitrisée d'une solidarité et d'une coopération universelle, avec une préparation technique des moyens non-violents, se situant dans une perspective de révolution sociale comme long processus historique.

Dans tout le long de son développement, Barthélemy de LIGT se situe d'emblée dans un mouvement d'ensemble d'idées et d'actions favorables à une révolution socialiste, très proche des idées marxistes, à l'exception bien entendu de la doxa violente. A une époque où l'on juge encore possible une révolution mondiale... 

Plus tard, surtout après la Seconde guerre mondiale, la perspective de cette révolution mondiale s'éteint peu à peu, surtout à l'Ouest, et les mouvements et personnes qui prônent l'action non-violente ne pensent plus du tout la révolution dans les mêmes termes. Plus tard encore, après la chute du "socialisme réel" à l'Est, la réflexion prend encore un autre tour et le sens de révolution n'est plus du tout à orientation socialiste, du moins dans le sens de planification centrale de la vie démocratique, dans la majeure partie de la mouvance non-violente. Ce qui ne veut pas dire qu'elle n'existe plus (notamment sous la forme de socialisme autogestionnaire...), mais toute une partie de l'argumentation se déplace de la révolution à la résistance au capitalisme d'une part, et des perspectives de luttes des classes à des changements profonds de société (anti-productivisme, écologie...).

 

Une perspective révolutionnaire

   C'est ainsi que par exemple Jean-Marie MULLER décrit un dynamisme révolutionnaire sans lequel de multitudes d'actions non violentes partielles n'ont que peu de sens.

"Aussi, écrit-il (Stratégie de l'action non-violente), dans la perspective offerte par la non-violence lorsque l'analyse nous a montré qu'il était illusoire de prétendre que les opprimés pourraient obtenir la justice sans exiger une transformation profonde du système économique et politique, il s'agit bien de se situer dans une visée révolutionnaire. On ne saurait alors se contenter de demander de petites réformes dont on sait qu'elles viennent davantage consolider le système en place que l'affaiblir. C'est pourquoi l'action non-violente serait vaine s'il ne s'agissait, comme on peut parfois le penser, que de protester régulièrement, par l'organisation d'une "manifestation", qu'il s'agisse d'une marche, d'un enchaînement, ou d'une grève de la faim, contre toutes les violences et les injustices que la société porte en elle, en les considérant les unes après les autres, sans aucune perspective d'ensemble. La multiplication de ces actions isolées et sans lendemain, qui seraient en quelque sorte des actions "charitables" d'une nouvelle formule, ne pourrait prétendre à aucune efficacité en vue de l'instauration d'un ordre social plus juste.

Pour combattre l'injustice, il s'agit donc de "renverser le système" qui la crée et la maintient. Mais précisément il n'est pas possible pour cela de le soulever d'un bloc et les forces dont disposent ceux qui désirent la justice sont trop faibles. Il serait vain de rêver d'une Révolution qui viendrait un beau jour mettre définitivement un terme à toutes les injustices du système en place et permettrait l'avènement d'une société nouvelle où règneraient effectivement la liberté, l'égalité et la fraternité. (...). En fait, on ne peut mener le combat contre "l'Injustice" ni contre "la Violence". Bien qu'il faille se situer dans une perspective qui englobe l'ensemble, c'est une nécessité stratégique de combattre telle ou telle injustice ou telle ou telle violence. (...) Les plus beaux programmes socialistes que l'on peut concevoir en pensant à la prise du pouvoir restent inopérants tant que le pouvoir reste inaccessible. Or c'est précisément pendant ce temps qu'il est urgent d'agir."

"Aussi la stratégie non-violente consiste-t-elle à choisir un point précis du système qui permette d'avoir prise sur lui et de pouvoir le faire basculer en agissant avec un levier. Ce point précis, ce sera la prise", un point faible. On le voit, on rejoint là la conception de de LIGT d'une lutte dans un long processus historique, même si les références politiques ne sont plus aussi clairs qu'auparavant. C'est que l'Utopie d'une société non-violente, mobilisatrice, prend la forme, non plus comme issue d'un conflit international global, mais plus "rampante", comme prise de pouvoir progressive de l'ensemble des citoyens, avec des objectifs plus précis, plus limité, mais décisifs dans une sorte de "longue marche".

 

Marxisme, révolution et non-violence...

     Pour notre auteur, il s'agissait dans les années 1980, quand on discute de la révolution, de maintenir le dialogue entre "marxistes" et "chrétiens", entre ces militants qui luttaient parfois sur les mêmes terrains, comme entre ces théoriciens du système social venant d'horizons parfois éloignés, nonobstant les tenants d'un marxisme révolutionnaire violent et les tenants d'une non-violence puriste empreinte souvent de religiosité, se passant souvent de toute analyse politico-économique. Même si plus proche de GANDHI que de MARX, et aujourd'hui d'ailleurs "plus gandhien que jamais", il se méfie de la phraséologie révolutionnaire du Grand Soir et ne croie pas, in fine, en cette fameuse convergence des luttes (ouvrières, étudiantes, paysannes...) si souhaitée à l'extrême gauche de l'échiquier politique français...

Jean-Marie MULLER estime que le socialisme apparait comme l'idéal-type de la démocratie et pourtant le socialisme historique s'est dévoyé en pactisant avec l'État totalitaire. Ce faisant, il s'est discrédité lui-même et il a permis au capitalisme de s'accréditer comme le seul régime qui puisse garantir les libertés fondamentales. Et c'est vrai que depuis plus d'un demi-siècle, ces contradictions n'ont pas été surmontées mais se sont plutôt renforcées. Elles empoisonnent et stérilisent le débat idéologique partout dans le monde, produisant un blocage politique et un brouillage idéologique permanent, qui favorisent le maintien du statu quo. Pire, comme l'histoire est dynamisme, le néo-ibéralisme prend de l'ampleur, et va jusqu'à faire remplacer l'État, dans maints secteurs économiques, par les classes sociales les plus favorisées...

Pourtant, comme le fait remarquer Jean-Marie MULLER, quand on relit les textes de Marx, d'Engels et même de Lénine sur l'État, on s'aperçoit que la pensée marxiste offre toujours, sur ce sujet, d'étonnants contrastes. Il faut relire effectivement L'État et la révolution (LÉNINE), Introduction à "La guerre civile en France" de MARX, rédigée par ENGELS. Ce sont les concepts négatifs de contrainte et de violence qui caractérisent pour eux l'État. Et il n'est question que de transformer, et faire dépérir l'État, comme l'ont oublié les praticiens soviétiques. Les anarchistes et les marxistes n'ont jamais été si proches les uns des autres jusqu'à ce que la prise du pouvoir en plein chaos violent par les bolcheviks fassent basculer toute la pratique socialiste dans la violence et la contrainte. Et il faudra sans doute tout l'art de camouflage idéologique de l'État soviétique pour fourvoyer des générations de militants sincères socialistes, notamment entre les deux guerres mondiales. Malgré ce que Jean-Marie MULLER nomme le socialisme historique, nombre de réflexions marxistes, nourries  pour partie de l'expérience de révoltes et de révolutions socialistes violentes, de la Commune à la guerre d'Espagne, restent utiles de nos jours. La relecture des textes fondateurs offre bien des surprises à bien des militants qui se disent révolutionnaires...

Repenser le marxisme à partir de ses propres bases est une entreprise déjà bien entamée par de nombreux chercheurs, philosophes, sociologues... et nombre d'entre ont trouvé matière à penser, dans le cadre d'une volonté de révolution (nécessaire et possible), à partir de lui, une politique de non-violence. A l'heure où surgissent des périls assez définitifs pour l'espèce humaine, l'urgence de la révolution, et de la révolution non-violente, est bien encore là....

 

Jean-Marie MULLER, Stratégie de l'action non-violence, Fayard, 1972. Barthélemy de LIG, Pour vaincre sans violence, réflexions sur la guerre et la révolution, Éditions Mignolet & Storz, 1935.

 

PAXUS

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