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14 octobre 2020 3 14 /10 /octobre /2020 12:39

    Ce livre n'est pas consacré au sabotage du pipeline (même si un manuel ne serait pas de trop étant donné les difficultés et les dangers de l'entreprise - danger pour les personnes qui entreprennent quelque chose sur un pipeline, difficultés car nombre de sécurité y son installées, notamment des confinement de tuyau en cas de percée...), mais plus sérieusement aux moyens d'action déployés par les différents mouvements contre le changement climatique depuis déjà bien des années.

   Le maitre de conférences en géographie humaine en Suède et militant pour le climat Andreas MALM s'inquiète d'une certaine inefficacité au moment où la situation réclame des mesures de plus en plus urgentes. L'auteur fait le constat "que les classes dirigeantes de ce monde sont restées sourdes à ces signaux (du changement climatique). Si elles n'ont jamais eu un peu de bon sens, elles l'ont aujourd'hui totalement perdu." "Nous dressons nos campements de solutions durables. Nous faisons tourner nos cantines véganes et tenons nos assemblées. Nous manifestons, nous bloquons, nous montons des pièces de théâtre, nous adressons des listes de revendications à des ministres, nous nous enchaînons aux grilles, nous nous collons au bitume, nous manifestons à nouveau le lendemain. Nous sommes toujours parfaitement, impeccablement pacifiques. Nous sommes plus nombreux, incomparablement plus nombreux. Il y a maintenant un ton de désespoir dans nos voix ; nous parlons d'extinction et d'avenir annulés. Et pourtant, les affaires continuent tout à fait comme avant - business as usual." Et Andreas MALM, et il n'est pas le seul dans la mouvance écologique, se demande "à quel moment nous déciderons-nous ) passer au stade supérieur?"

Il juge, à l'instar du romancier et essayiste John LANCHESTER, étrange que les militants pour le climat n'aient pas commis d'actes de terrorisme, posant l) une question sans doute que les prochaines années trancheront, la violence étant souvent le résultat d'un désespoir. Trop gentils, trop respectueux de la propriété privée, et de la propriété tout court, les militants pour le climat s'auto-limitent dans leurs moyens d'action. Malgré toutes les manifestations, toutes les grèves, tous les boycott, le business est toujours actif.

"Une bonne partie du mouvement pour le climat et la plupart de ses intellectuels frémiraient à la seule idée d'un au-delà de la non-violence absolue, une doctrine particulière s'étant imposée en son sein : le pacifisme." L'auteur dénonce ce pacifisme moral enseigné par exemple par Bill MCKIBLEN, figure emblématique et organisateur infatigable du combat contre le changement climatique. Ce pacifisme moral codifié le plus rigoureusement par le mouvement Extinction Rebellion (avec Roger HALLAM, son fondateur et idéologue), pour encadrer tous les moyens utilisables. Et l'auteur remonte au pacifisme stratégique dans les pays du Nord qui "scintille de références à des luttes passées" pour dénoncer cette mentalité et cette idéologie non-violentes. Pour lui d'ailleurs, comme pour un certain nombre d'autres auteurs - encore très minoritaires - les leaders et militants pensent surtout par comparaison avec ces luttes passées, comparaison qui s'accompagne - mais là il faut dire que nous ne le suivons que très peu - d'une déformation historique des acquis (soit-disant selon lui) obtenus par des moyens non-violents (les luttes contre l'apartheid, contre l'esclavage, pour le droit des votes des femmes n'étant pas exemptes de violences). S'il est vrai que nous soyons parmi les premiers à déplorer un certain romantisme occidental par rapport à l'action par exemple de GANDHI, bien plus politique que ne le raconte maints ouvrages ou oeuvres filmiques, il est parfaitement inutile d'abonder une liste, comme l'auteur le fait, des circonvolutions des activités politiques des leaders habituellement qualifiés de non-violents (GANDHI, MANDELA...) du reste faite à l'aide de citations sorties de leur contexte... Là où l'auteur est le plus convainquant, c'est lorsqu'il met en avant l'urgence des changements climatiques dont les effets pourraient être irréversibles d'ici une dizaine d'années... Il est vrai que l'expérience des luttes non-violentes passées n'est que peu d'utilité face à ce péril imminent, qu'il aurait fallu combattre au moins dès les années 1950...

A trop forcé le trait, en disant par exemple que des auteurs (lesquels?) auraient écrits que la résistance non-violente avait été plus efficace contre Hitler pendant la seconde guerre mondiale que les troupes alliées, l'auteur décrédibilise quelque peu son argumentation. Dans l'Histoire, très peu de leaders ont avancé la non-violence absolue comme la solution pour gagner une lutte, beaucoup en revanche ont hésité, tergiversé et s'ils sont venus à opter pour la non-violence, quel que soit leur conviction profonde, c'est souvent par efficacité politique... D'aucuns ont même plaidé à un moment pour des tactiques violentes (l'exemple du combat conte l'apartheid est sur ce point exemplaire) avant de s'apercevoir qu'ils alimentaient en fait les forces de répression et les tendances répressives au sein des pouvoirs d'État... De plus, le débat sur le sabotage a traversé aussi tous les mouvements non-violents proprement dits, bien plus tôt d'ailleurs que l'ensemble de la mouvance contre le changement climatique, et beaucoup ont tranché : le sabotage est compatible avec l'action non-violente (sous certaines conditions). C'est ce qui donne un caractère un peu bizarre à ce livre, qui semble enfoncer des portes déjà ouvertes, en tout cas en Europe, et notamment en France (dans les pays anglo-saxons, le débat est moins clair)...

Dans le dernier chapitre "Combattre le désespoir", évoquant quelques de ces opuscules qui circulent dans le monde (notamment sur Internet) prônant le sabotage massif de l'industrie (comme Deep Green Resistance, pour la "Guerre écologique décisive"), notre auteur se demande comment ne pas dérailler vers un terrorisme écologique ou une guerre civile généralisée... L'organisation de commandos ciblés contre des installations productrices de gaz à effet de serre, qui met en émoi tous les dirigeants économiques du secteur (comme l'affaire de 2016 autour de la mine et des voies ferrées de Schwarze Pumpe) serait peut-être une voie à suivre, mais même l'auteur ne semble pas vraiment catégorique sur ce point...qualifiant la destruction des clôtures de "violence des plus douces"...

Ce qui frappe à la lecture de ce livre, c'est qu'au final d'une dénonciation de l'idéologie de la non-violence, il ne fait guère de propositions de moyens de combat... Ses avertissements - on oserait dire voilés - sur l'apparition d'une insurrection violente contre les changements climatiques devraient pourtant alerter... Le désespoir de maintes populations prises au pièges (inondations, incendies) pourrait conduire toutefois à des mouvements violents plus ou moins spontanés...

Dans un tout dernier chapitre (Post-scriptum), l'auteur, en mars 2020 décrit depuis Berlin, évoque l'épidémie du covid-19, qui met à l'arrêt tout le capitalisme mondial mieux que ne l'avait fait tout le mouvement écologique, mentionnant aussi l'impatience des financiers et des pouvoirs publics de tout recommencer comme avant et de tout re-polluer (la pollution a diminué sèchement notamment autour des grandes villes dans le monde entier).  "Le sabotage n'est pas incompatible avec la distanciation sociale" termine-t-il.

 

 

Andreas MALM, Comment saboter un pipeline, La fabrique editions, 2020, 210 pages. Traduction de l'anglais How to blow up a pipeline, paru chez Verso Books la même année.

 

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