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13 novembre 2020 5 13 /11 /novembre /2020 10:44

    Dès ce qu'on considère généralement comme le point de départ de la philosophie occidentale (surtout par défaut de textes disponibles...), les textes sur les dire et la vie de SOCRATE (longue vie qui va jusqu'à 70 ans, celle d'un très vieux vieillard pour l'époque...) - lequel n'a laissé aucun écrit -, se pose la question de l'objection de conscience et de la désobéissance civile.

ARISTOPHANE dans une comédie, XÉNOPHON, PLATON (deux de ses disciples) et ARISTOTE, dans leurs réflexions philosophiques et politiques, exposent une figure (contradictoire) du philosophe grec du Ve siècle avant JC., qui fait l'objet d'innombrables écrits par la suite. Polémiques si fortes que, dans la littérature occidentale, on voit apparaitre successivement un SOCRATE de HEGEL, UN SOCRATE de KIERKEGAARD, un SOCRATE de NIETZSCHE, un SOCRATE de LACAN, sans compter et pour se limiter à la période moderne, les multiples variations d'autres auteurs.... La recherche sur les textes n'est pas terminée, et ne risque pas de l'être en l'absence de découvertes de textes de SOCRATE, et récemment Gregory VLASTOS distingue nettement deux SOCRATE, et en partant de l'analyse uniquement des Dialogues de PLATON, en tentant de corroborer cette vision à l'aide d'autres textes d'autres auteurs.

 

Deux SOCRATE "principalement"....

   Dans les quelques 24 dialogues de PLATON, Gregory VLASTROS décèle deux discours différends portés par le "même : toujours laid, impudent, amusant, exaspérant, interminablement bavard, le même intellectuel infatigable qui domine ses interlocuteurs par la force de sa personnalité et par son énergie spirituelle". S1 et S2, comme il les nomme, proposent deux champs de réflexion philosophique : S1 s'exprime uniquement sur la philosophie morale, S2 a des opinions sur de nombreux sujets, ontologiste, métaphysicien, épistémologiste, philosophe de la science, du langage, de la religion et de l'art, philosophe politique. "Dans toute l'histoire de la pensée occidentale, écrit notre auteur, aucun philosophe n'a eu un champ plus large que S2, aucun n'a eu un champ de réflexion plus étroit que S1". Il regroupe les dialogues suivant les tendances S1 et S2 suivant le champ de leur réflexion philosophique, leurs centres d'intérêts scientifiques, l'expression de la théorie métaphysique de l'âme, celle de la théorie métaphysique de la Forme, la dimension religieuse, la théorie politique, la psychologie morale, la connaissance morale, la méthode d'investigation philosophique. On peut aboutir à la conclusion  que les dialogues de PLATON témoignent de l'évolution intellectuelle de PLATON et non de celle de SOCRATE. L'étude historico-philosophique de PLATON de notre auteur l'amène à voir une évolution brutale de ses réflexions, notamment au contact des philosophes pythagoriciens de l'Italie du Sud.

   La possibilité d'existence de ces deux SOCRATE "intellectuels" se renforce à la lecture de certains textes d'ARISTOTE, notamment dans la Métaphysique. En lisant le texte du livre V de La République, on en est encore plus convaincu. Mais si ARISTOTE répond plus à PLATON qu'à SOCRATE sur un certain nombre de sujets, si S1 et S2 correspondent tous deux à des étapes différentes du raisonnement de PLATON lorsqu'il parle de SOCRATE, toute l'exégèse et l'analyse de Gregory VLASTOS ne nous convainquent que d'une seule chose : la pensée grecque ancienne gagne considérablement d'unité, car les maitres et disciples, même s'il mettent des noms d'autorité sur certaines idées pour mieux se faire entendre, et parfois en y mettant des contradictions, poursuivent le même objectif de rationalisation, le même qui éclate aux trois chefs d'accusation mêmes pesant sur SOCRATE et conduisant à son suicide.

"Ne pas croire aux dieux de la Cité", "introduire des divinités nouvelles", "corrompre la jeunesse"... Même si SOCRATE se défend, même si XÉNOPHON, PLATON et ARISTOTE détruisent plus ou moins bien la véracité de ces chefs d'accusation, la manière dont ils le font conduit tout droit à des contestations très fortes des principes des accusateurs : la croyance au dieu de la Cité, la main-mise sur la jeunesse du pouvoir. Si le jury le condamne, c'est bien qu'effectivement SOCRATE introduit un doute sur les dieux, c'est qu'effectivement il conteste l'éducation du moment de la jeunesse. C'est qu'effectivement il résiste, il alimente la contestation, il promeut une insurrection, il justifie une désobéissance civile... Contre XÉNOPHON, par ailleurs, qui met en avant la piété de SOCRATE pour le défendre, PLATON et ARISTOTE place au premier plan son activité philosophique, celle-là même qui justifie une opposition au pouvoir, dans ce mouvement d'ensemble, assez ancien finalement par rapport à l'instant d'exercice de ces maitres et disciple, de la société grecque - athénienne surtout - qui conteste tout argument d'autorité, toute divinité et met en avant le raisonnement, la rationalité. Et s'il est condamné, malgré sa notoriété, c'est que sa pensée représente un véritable danger pour le pouvoir.

 

L'importance de la figure de SOCRATE dans la littérature philosophique européenne...

   Rappelons simplement ici que Apologie de Socrate, de PLATON, rapporte les plaidoyers de Socrate lors de son procès en 399 av. JC. à Athènes qui débouche sur sa condamnation à mort, et qu'il y eut vingt jours d'intervalle entre sa condamnation et sa mort, pendant lesquels il resta enchaîné dans sa prison. Criton, du même philosophe, décrit une conversation entre Socrate et son ami Criton au sujet de la justice, de l'injustice, et de la manière la plus appropriée de faire face à l'injustice. Socrate décline l'offre d'aide de Criton pour s'évader  de prison. Les protagonistes s'interrogent sur la valeurs à accorder à l'opinion publique ainsi que sur le devoir d'obéissance aux lois de la cité. Certains auteurs y voient la présentation d'une forme primitive de théorie du contrat social. XÉNOPHON, se son côté, dans sa propre Apologie de Socrate (les Apologies sont alors une traditionnelle forme littéraire de défense d'une personne ou d'un personnage...), décrit également le procès de SOCRATE, en prenant sa défense sous une forme différente et en émettant d'autres détails.

Ce procès dû certainement être relater ailleurs et longtemps, et, dans le christianisme des Grecs, il constitue une référence. Certains auteurs (comme JUSTIN DE NAPLOUSE, ORIGÈNE, CLÉMENT D'ALEXANDRIE...) font même de SOCRATE un précurseur de JÉSUS. Mais cette présentation est abandonnée à partir du IIIe siècle quand le caractère divin de JÉSUS est affirmé par les autorités religieuses (TERTULLIEN oppose les martyrs chrétiens à SOCRATE...). A partir des Temps Modernes, la figure de SOCRATE est de nouveau mise en parallèle avec celle de JÉSUS (chez le père FESTUGIÈRE en 1934, chez HEGEL, KIERKEGAARD, MARX ou NIETSZCHE...)

 

L'Apologie de Socrate, le Criton, textes clés pour les mouvements de désobéissance civile...

   Dans les années 1960 et 1970, alors que les États-Unis sont secoués par les mouvements de désobéissance civile, l'Apologie de Socrate et le Criton de PLATON connaissent un impressionnant regain d'intérêt, comme l'explique Hourya BENTOUHAMI-MOLINO. "Il s'agissait de déterminer dans quelle mesure il était possible de s'opposer à des lois qu'on avait auparavant reconnues ou dont on avait suivi les commandements : la fidélité à ses principes pouvait-elle être compatible avec la loyauté vis-à-vis de l'État? Et surtout : existe-t-il une loyauté spécifique vis-à-vis de l'État? La question était celle de l'antériorité logique de l'obéissance et du principe de non-contradiction appliquée au politique : comment des citoyens qui avaient reconnu  - consenti à - la loi pouvaient-ils se mettre à se dédire en considérant désormais que ces lois étaient injustes? Enfin, la question - commune sur ce point avec Antigone (voir article précédent) était celle de la définition de la communauté politique : l'amitié pouvait-elle en venir à être le modèle de l'organisation politique? Par son acceptation dans le Criton de la condamnation de la cour athénienne qui l'astreint à boire la cigüe après avoir retenu les deux principaux chefs d'accusation contre lui (le déshonneur des dieux - dû à la recherche des principes premiers des phénomènes naturels, en interrogeant l'essence des choses - et la perversion de la jeunesse - imputée à l'injonction socratique formulée auprès de chacun à s'exercer à sa propre vertu), Socrate semblait valider sa vie et sa pensée par le courage de sa mort. Ainsi, en se référant à ce texte, les interprètes de la désobéissance civile soulignent le courage, l'héroïsme propre au refus de parler la même langue que le pouvoir. Dans ce cas-là il ne s'agissait pas simplement d'une préférence, "je préfère mourir que renoncer à philosopher", mais d'une valeur universelle, "mieux vaut mourir que renoncer à philosopher". Déjà dans l'Apologie, Socrate rejette d'avance toute proposition d'acquittement conditionné par son arrêt de la philosophie. (...) La position de Socrate est donc celle d'un homme prêt à défier les lois pour ce qu'il considère être juste."

"Pourtant, constate notre auteur qui s'en étonne, les critiques de la désobéissance civile ont beaucoup plus mis l'accent sur le Criton, étroitement lié à l'Apologie par le temps et le thème déployés, mais dans lequel Socrate parle avec une toute autre voix. Dans l'Apologie, Socrate est polémique et rebelle. Dans le Criton, il serait révérencieux et soumis au contraire, se référant à lui-même comme à un enfant et à un esclave des lois, voulant souffrir l'injustice s'il est incapable de persuader les institutions de l'erreur de leur jugement et de leur décision." "Il est étrange que les théoriciens de la désobéissance civile aient mis l'accent sur ce texte présentant un Socrate qui se sacrifie et reconnaît la justice globale des lois (dans le Criton) plutôt qu'un Socrate résistant dans l'Apologie."

En fait, la bataille qui a été conduite dans les années 1970 aux États-Unis concernant l'interprétation de la combinaison logique des deux textes en fonction de l'actualité de la pratique de la désobéissance civile a été menée selon une ligne de front bien précise : alors que la démonstration visant à montrer la cohérence entre les deux textes était motivée par l'idée que l'attitude socratique vis-à-vis des lois relève bien d'un modèle de désobéissance civile, la démonstration de l'incohérence ou de l'incomplétude des deux textes cherchait au contraire à disqualifier ce rapprochement, considéré comme anachronique et donc épistémologiquement douteux (l'approche de Peter EUBEN). Il s'agit pour ce dernier de monter que le conflit réellement central  pour SOCRATE est le conflit dramatique entre philosophie et politique.

En fait, pour notre auteur, il n'y a pas incohérence entre les deux textes, et l'on peut mettre en retour, le caractère rationnel de la désobéissance civile entendue doublement comme transgression des lois pour des raisons politiques d'une part, et acceptation du châtiment, d'autre part. En fait, le dilemme socratique, celui de l'obligation politique incarné par la tension entre les deux attitudes socratiques "est celui que devrait affronter toute personne impliquée dans une action de désobéissance civile : dans un premier temps défendre jusqu'au bout non seulement ses principes, mais aussi ce qui fait corps avec une certaine autodéfinition de ce qu'est une vie vivable et aller jusqu'à la désobéissance frontale aux lois considérées comme injustes, et dans un second temps, accepter le châtiment pour prouver l'authenticité de ses convictions." 

La soumission finale de SOCRATE au jugement des lois relève non pas d'un démenti de ses propres principes mais au contraire d'une persistance dans ce qu'il croit juste. En acceptant de mourir, il démontre aux yeux de tous l'impossibilité d'accepter une injustice, affichant en quelque sorte une figure de martyr. Tout le procès de SOCRATE est l'occasion de réfléchir sur ce qu'est l'attachement à la Cité, et la remise en contexte historique - un moment dramatique où Athènes perd son empire et où les autorité se réfugient dans un ancrage dans une tradition et des valeurs traditionnelles tournant le dos à un certain progrès moral et sans doute social. C'est que ce n'est pas SOCRATE qui change, mais l'ensemble de la polis. Outre le fait que le philosophe n'adhère pas à une conception du devoir d'obéissance fondée sur la résidence et la gratitude, le conflit tant décrit entre la philosophie et la politique, comme si c'était des concepts abstraits qui se combattraient, n'est souvent que camouflage des enjeux réels, la définition du citoyen et de la citoyenneté, au moment d'un certain retrait de la Cité sur elle-même.

SOCRATE, comme le signale ARENDT ne veut pas combattre l'injustice par une autre injustice (celle de fuir, de s'évader) et qu'il vaut mieux souffrir une injustice que d'en commettre une, mais l'interprétation qu'en fait la philosophe moderne va peut-être un peu plus loin que la pensée du philosophe antique, qui s'en tient à une défense du droit à philosopher, à critiquer, à questionner, même à un moment où la politique du pouvoir est de se soumettre et de se rassembler sur ce qu'il dit essentiel, comme d'habitude, afin de sauvegarder une identité de la Cité que l'on dit, comme pour justifier des positions, avoir été corrompue par des entreprises aventureuses (comme celle de construire un empire maritime) en s'éloignant des conception traditionnelles. Et au nombre de ces corruptions figurent, bien entendu, à l'instar des accusations lors du procès de SOCRATE, celle de ne plus honorer les dieux et de détourner la jeunesse de ses devoirs...

 

Hourya BENTOUHAMI-MOLINO, Le dépôt des armes, Non-violence et désobéissance civile, PUF, 2013. Gregory VLASTOS, dans Philosophie grecque, Socrate, Sous la direction de Monique CANTO-SPERBER, PUF, 1997.

 

PAXUS

 

 

 

 

 

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