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26 novembre 2020 4 26 /11 /novembre /2020 13:41

   Dans la foulée surtout d'une réflexion sur l'obéissance aveugle aux ordres du régime nazi et de la responsabilité du citoyen face aux injustices, la philosophe Hannah ARENDT se situe tout-à-fait dans le sillage d'une pensée occidentale de longue date.

   Hannah ARENDT considère la désobéissance civile comme une politisation de l'affirmation socratique selon laquelle il vaut mieux subir une injustice que la commettre. SOCRATE, dans un dialogue risqué, entre philosophie et politique - on a souvent écrit qu'il exprimait un conflit entre philosophie et politique, mais un commentaire contemporain, vu l'expérience de nombreux siècles - tend à ne pas relayer cette perspective un peu abstraite. L'inservitude volontaire dont fait preuve SOCRATE, comme l'écrit Hourya BENTOUHAMI-MOLINO, n'a rien d'une préoccupation éthique puisque qu'elle relève non pas d'une préférence, d'une disposition personnelle, mais d'un appel à la transformation du rapport que chacun entretien aux affaires publiques et communes, ce qui explique en partie la virulence de l'attaque du pouvoir envers le philosophe grec. La véritable question que pose SOCRATE dans le Criton semble donc être : en quoi "ne pas faire" dans la Cité peut-il consister en une action? "Autrement dit, précise notre auteur, ce qui se présente en apparence comme une "défaite", une "retraite" ou un "renoncement" peut-il constituer une action de nature politique?"

  Si SOCRATE se défend dans l'Apologie de faire précisément de la politique, rien n'empêche la philosophie contemporaine de considérer, comme le fait Hannah ARENDT, que le refus de participer aux affaires publiques tel que le contraint le pouvoir constitue un engagement politique. Dans un monde où le pouvoir prétend agir au nom du peuple, quel que soit d'ailleurs la caractéristique démocratique ou dictatoriale de ce pouvoir, le retrait de la vie publique équivaut à une opposition, surtout quand ce retrait est exprimé publiquement, et non, comme le voudrait précisément ledit pouvoir, restreint à une sphère privée. La non-participation à la citoyenneté républicaine devient politique lorsqu'on s'interroge sur les modalités  de cette non-participation.

     Surtout dans Responsabilité et jugement, la philosophe américaine d'origine allemande, montre ainsi au cours d'une interrogation sur la responsabilité comment une certaine forme de non-participation peut s'entendre comme un pouvoir proprement politique. C'est pour éviter toute confusion concernant la signification de cette non-participation qu'elle s'attache à dresser une typologie :

- dans un pays autoritaire, une non-participation, qui ne relève pas d'un choix, en raison de la clôture de l'espace public à tous les habitants ou à une partie d'entre eux, est une non-participation contrainte (une non-participation de fait) ;

- dans un pays libre, une non-participation qui relève de la liberté de ne pas s'intéresser aux affaires publiques ;

- dans un pays totalitaire, la participation peut vouloir dire la complicité dans des activités criminelles (non-participation de décision) ;

- dans les pays libres, la non-participation est en réalité une forme de résistance - comme dans le cas de ceux qui refusent d'être enrôlés dans la guerre au Vietnam -, souvent justifiée sur des bases morales, mais dans ce cas, ce qui est central, ce n'est pas le soi - je n'y vais pas parce que je ne veux pas me salir les mains, ce qui, évidemment, peut être un argument valide -, mais le destin de la nation et sa conduite à l'égard des autres nations dans le monde.

     Selon la troisième et quatrième catégorie, la non-participation, commente notre auteur, est clairement un équivalent du refus moral de se salir les mains. Et ARENDT précise qu'à l'intérieur de la première et de la dernière catégorie, la non-participation varie qualitativement du simple refus de commettre l'injustice (proprement socratique) ou de participer à son exécution, même indirecte (être un rouage), au refus de commettre l'horreur, de devenir un monstre. La décision de l'omission de l'acte est en effet un acte moral qui pose la question de la responsabilité dans la perpétuation d'un injustice ou d'une autre. Hourya BENTOUHAMI-MOLINO s'intéresse surtout au quatrième type énoncé par ARENDT. Là où la non-participation équivaut bien à une action politique, et cela pour trois raisons essentielles :

- la non-participation dans les régimes totalitaires ne peut être considérée comme un phénomène de résistance politique stricto sensu que dans des conditions bien déterminées, car pour l'essentiel des activités, le pouvoir réclame la passivité. Il s'agit pour le citoyen plus de "sauver sa conscience" que d'exercer une activité politique. L'exercice public de la faculté de juger étant interdit, il faut que l'expression d'une non-participation s'exerce sur des éléments actifs requis par le pouvoir (fonctionnement économique, prestations de serment, acquittement d'un tribut...) dans un temps relativement restreint dans le temps et dans l'espace.

- la non-participation dans le contexte démocratique renvoie au fait que, dans les démocraties dites représentatives, les crimes commis par le gouvernement le sont en notre nom. Suspendre sa participation équivaut dans le modèle représentatif des démocraties à une forme d'enrayement aussi bien de la légitimé de la division de la souveraineté que de la logique du mandat.

- la démocratie est le seul régime où l'on peut être à la fois citoyen et rebelle, au sens où l'on peut exercer sa faculté de juger sans exposer sa vie. Ainsi contre tous ceux qui estiment que tout véritable républicanisme s'entend exclusivement à partir d'une définition positive de la citoyenneté active de type rousseauiste, ARENDT montre  comment il arrive souvent que l'action soit une simple non-participation, c'est-à-dire qu'elle désigne le retrait délibéré, pour des raisons politiques, hors du système de coopération et de consentement. Cette omission est bien souvent une action politique dès lors qu'elle cherche à transformer le monde ou du moins notre rapport au monde. Il s'agit bien entendu d'une action collective menée de la manière la plus tapageuse possible, et non d'une action individuelle clandestine avec le moins de remous possible. Il s'agit d'une action démocratique par essence - contrairement au statut aristocratique que certains veulent lui donner, réservée à des nantis et demandant une élaboration intellectuelle forte - car participant, carrément, au conflit constant que toute démocratie porte. Loin de la passivité du citoyen obéissant, cette action critique de désobéissance civile, vise à changer la société ou un aspect de cette société. La non participation concertée et ouverte, avec toute l'amitié qui caractérise les réseaux de solidarité nécessaire à son existence durable et à son expression étendue, dans un système démocratique, est l'envers négatif de tout pouvoir fondé sur la violence ou la domination. C'est pourquoi, entre autres, que désobéissance civile et non-violence sont souvent liées. Contrairement au système qui tend vers l'autoritarisme, tout en se déclarant toujours démocratique, la possibilité ouverte à la possible rébellion constitue un antidote puissant.

   Hourya BENTOUHAMI-MOLINO, dont nous prolongeons ci-dessus le propos, termine sa référence à Hannah ARENDT, sur une réflexion à propos de l'excuse souvent émise par la majorité silencieuse, de n'être qu'un rouage dans un système complexe. "L'excuse du rouage est souvent convoquée dans les justifications de certains hommes et femmes cherchant à se mettre hors de cause de toute participation réelle à l'injustice ou à la perpétuation d'un crime en raison de leurs positionnement apparemment secondaire dans une chaîne de production de l'injustice ou du crime qui ne laissait pas voir aux acteurs les conséquences de leurs actes. (voir Responsabilité personnelle et régime dictatorial" dans ARENDT, Responsabilité et jugement). Or, le rouage, loin d'être une pièce anodine ou secondaire d'une machine, en constitue le maillon essentiel dans la mesure où toute défection de cette partie nuirait au bon fonctionnement du système. Ce diagnostic relève d'un réalisme critique contre les formes d'illusions sociales qui font office de véritables récits mythiques de la représentation du rôle dévolu à chacun dans la société. Cette approche nous permet par conséquent de réhabiliter une forme de défection en politique (contrairement à ce que peut écrire par exemple Manour OLSON, dans Logique de l'action collective, PUF, 1978). Ce que montrent les considérations sur la désobéissance civile, c'est précisément la refondation d'une pensée de la défection ou de la non-participation où celles-ci ne relèveraient pas de la servitude volontaire, mais au contraire d'une dénonciation de ce que la volonté peut comporter de vice déshumanisant."

 

Hourya BENTOPUHAMI-MOLINO, Le dépôt des armes, Non-violence et désobéissance civile, PUF, collection pratiques théoriques, 2015.

 

PAXUS

 

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commentaires

philippe moal 26/11/2020 18:55

Bonjour, j'apprécie fréquemment vos articles que je référencie dans le site de l'Observatoire de la non-violence (https://o-nv.org/fr/) cependant en général la signature de l'auteur de l'article n'est pas claire (pour moi). Par exemple pour l'article ci-dessus je suis tenté de mettre comme auteur GIL. Mais est-ce correct ? Merci pour votre réponse. Cordialement

GIL 27/11/2020 09:53

Oui, absolument. Les articles signés PAXUS, peuvent se comprendre comme signés GIL, car ce sont généralement des articles écrits à deux ou trois... La référence de ces articles est donc stricto sensu leconflit.com.

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