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9 janvier 2021 6 09 /01 /janvier /2021 10:13

    L'humaniste, théologien protestant, traducteur de la Bible, professeur, ambassadeur et poète français Théodore de BÈZE, un des plus importants auteurs monarchomaques, est le chef incontesté de la cause réformée dans toute l'Europe et le successeur de Jean CALVIN à la tête de l'Académie de Genève.

 

Une jeunesse baignée dans la Réforme

    Issu d'une famille de petite noblesse (bénéficiaire du travail industriel des forges et de nombreux bénéfices ecclésiastiques...), Théodore de BÈZE est placé très tôt dans la famille du célèbre helléniste allemand Michior WOLMAR RUFUS DE ROTTWELL, déjà maître de CALVIN à Paris. Le jeune homme suit bientôt son maître à Bourges, auprès de la reine de Navarre, soeur de François Ier, lieu de France où souffle le plus fort le vent de la Réforme. Lorsque François 1er publie son décret contre les innovations dans l'Église, WOLMAR retourne en Allemagne, tandis que Théodore, suivant les ordres de son père, revient à Orléans pour étudier le droit. Il y passe 4 ans (1535-1539), mais préfère au droit la lecture des classiques de l'Antiquité. Il lit alors le traité d'Heinrich BULLINGER, De l'origine des erreurs dans la célébration du culte divin (1529) qui détermine sa propre voie. Licencié en droit en août 1539, il le pratique, toujours sur les désirs de son père.

 

De Paris à Genève, le retour sur les questions de la Foi.

     A Paris, ayant acquis une position en vue dans des cercles littéraires, il fréquente le Brigade littéraire de Jean DORAT, Pierre de RONSART et Joachin du BELLAY durant deux ans.  Tout en nouant une vie conjugale, il publie un recueil de poésies latines très populaires, les célèbres Poemata. Tombant gravement malade (probablement de la peste), il se découvre des besoins spirituels et se résout à trancher les liens qui le rattachent au monde. Il se rend discrètement à Genève, ville refuge pour les évangélistes (adeptes de la Réforme) en 1548. Sa fuite est remarquée, car c'est alors un personnage considérable à Paris, et en 1546, un acte du Parlement de Paris décrète la saisie de tous ses biens. Classé comme hérétique luthérien, il est passible du bûcher et ne peut revenir en France.

Chaleureusement accueilli par Jean CALVIN, qui ne peut subvenir à ses besoins, il songe à revoir son maitre WOLMAR à Tübingen, avant d'être nommé comme professeur de grec à l'Académie de Lausanne (par l'entremise de Pierre VIRET) en 1549. C'est donc à Genève qu'il rédige un drame biblique, Abraham sacrifiant, publie son Passavantius, satire dirigée contre Pierre LIZET, abbé de Saint-Victor près de Paris, qui fait tout pour acquérir la réputation de pourfendeur de l'hérésie.

 

Des controverses aux prises de positions radicales

   Son activité à partir des années 1550 se caractérisent par une défense des protestants au coeur de la lutte entre catholiques et protestants en Europe. Entre les deux controverses, l'une sur la doctrine de la prédestination et celle de CALVIN contre Jérôme-Hermès BOLSEC (1553-1554), ses voyages à travers l'Europe (1557, en faveur des vaudois par exemple et la même année en faveur des frères de Paris) et le premier synode de France de 1559 où il représente CALVIN, ses positions se font de plus en plus marquées. Il établit sa propre confession de foi, imprimée en latin en 1560 avec une dédicace à WOLMAR, traduite en plusieurs langues, pièce maitresse d'une résistance ecclesiale et politique des huguenots face aux persécutions.

  Au colloque de Poissy en 1561, où il préside la délégation réformée, il se fait considérer comme le chef et le porte-parole de toutes les communautés réformées de France, très aimé et très détesté. Aumônier, trésorier et conseiller spirituel et politique du principal chef protestant français LOUIS, prince de CONDÉ en 1562, au début de la Première guerre civile (1562-1563), il est accusé en d'être l'instigateur de l'assassinat de François de GUISE par Poltrot de MÉRÉ en mars 1563. Très actif, il réussit à obtenir des subsides anglais dans sa campagne pour le protestantisme, mais ses efforts sont battus en brêche par la publication du décret de pacification que CONDÉ accepte, en ce même mois de mars.

  A la mort de CALVIN en mai 1564, il devient tout naturellement son successeur. Il devient surtout jusqu'en 1580 un "modérateur de la compagnie des pasteurs" et l'âme du grand établissement d'enseignement à Genève, fondé par CALVIN en 1559, véritable caisse de résonance de la théologie protestante. Il organise les protestants en France (ministère de la Parole, consistoire), et favorise l'absence de polémiques doctrinales. Les discussions concernent alors surtout des questions à caractère pratique,social ou ecclésiastique comme la suprématie des magistrats sur les pasteurs, la liberté dans la prédication et l'obligation faite aux pasteurs de se soumettre à la majorité de la compagnie des pasteurs. BÈZE n'impose pas ses propres idées à ses associés et ne décrète aucune mesure contre ses collègues irréfléchis ou emportés, agissant plutôt en médiateur. Sa confession de foi enfin rédigée, lors du Synode national des Églises réformées de France à La Rochelle en mars 1571, il s'oppose au pasteur Jean de MOREL et au philosophe Pierre de LA RAMÉE, qui demandent de reconnaître l'autorité du gouvernement civil sur l'Église. Sur le plan politique comme sur le plan doctrinal, l'année suivante est marquée par les débats qui l'opposent aux mêmes collègues (Synode national de Nîmes, 1572). Le cours des débats seraient restés à un niveau élevé mais pacifié si n'était pas intervenu en août 1574, le massacre de la Saint-Barthélémy. Tout en organisant l'accueil des réfugiés à Genève, il s'engage alors dans des prises de positions plus radicales.

 

De jure magistratum

   En 1574, il écrit son De jure magistratum (les limites fixées aux pouvoirs du souverain), où il proteste solennellement contre la tyrannie en matière de religion et soutient qu'il est légitime pour un peuple de s'opposer activement à un gouvernement indigne et, au besoin, de recourir aux armes pour le renverser.

   Au XVIe siècle, l'autorité des princes et des rois est considérée comme dérivant de Dieu, selon les modalités du droit divin. Théodore de BÈZE affirme l'idée que Dieu doit être obéi sans exception, ce qui vaut aussi bien pour les citoyens que pour les magistrats (y compris rois et princes), ce qui limite de fait leur puissance. Les citoyens doivent obéir aux magistrats, à condition que ce qu'ils demandent ne soit ni contraire à la religion, ni inique. Si le roi peut être considéré comme un père pour ses citoyens, et si le père a un droit étendu sur ses enfants, cela n'enlève rien au fait que Dieu reste ultimement le père de toute l'humanité. Ainsi, si un roi veut contraindre ses sujets à accepter une religion idolâtre, il rompt avec les commandements de Dieu d'où il tire son autorité. Il n'est alors plus roi, mais tyran : son autorité ne dérive plus de Dieu et les citoyens sont en droit de le déposer.

   Avec la conception calviniste du droit de résistance, celle de BÈZE connait une influence considérable. Ainsi, la déclaration d'indépendance des Pays-Bas, en 1581, s'inspire directement du Droit des magistrats.

 

Dans la polémique LUTHER/CALVIN

    BÈZE s'intéresse longuement aux polémiques sur la confession d'Augsbourg en Allemagne, particulièrement après 1564, qui concernaient la doctrine sur la personne du Christ et les sacrements. Il publie plusieurs ouvrages contre les idées de WESTPHAL, HESSUSEN, SELNECKER, Johann BRENZ et Jakob ANDREA. Cela le fait détester, surtout après 1571, par tous ceux qui avaient adhéré au luthérianisme et s'opposaient aux entreprises de MELANCHTON. Le dernier conflit polémique d'importance, en mars 1586, à l'occasion du colloque de Montbéliard, qui devait sceller l'union des protestants, peut être considéré comme une très importante étape dans la séparation entre luthériens et calvinistes, chacune des confessions se déclarant seule orthodoxe, avec toutes les conséquences institutionnelles que cela suppose.

 

Par-delà le conflit entre protestants, des contributions à la postérité longue.

   Pour ses études théologiques (dans Tractationes theologicae), à côté de ses écrits humanistes et historiques, il apparaît comme le meilleur élèves de CALVIN, plus, son alter ego. Sa conception de la vie est déterministe et sa réflexion religieuse repose sur la reconnaissance de la prédestination : toute l'existence temporelle est un effet de la volonté absolue, éternelle et immuable de Dieu, si bien que même la chute de la race humaine lui apparait comme un objet indispensable au plan divin sur le monde. De la façon la plus lucide, BÈZE montre la connexion des conceptions religieuses qui découlaient de ce mode de pensée fondamentalement supralapsaire. C'est ce qu'il ajoute dans son traité Summa totius Christianismi.

   En publiant une édition du Nouveau Testament grec en 1565, accompagnée dans des colonnes parallèles du texte de la Vulgate et de sa propre traduction (déjà publié en 1556), il assure la diffusion de bases solides dans l'enseignement des pasteurs.

  Dans l'activité littéraire de BÈZE aussi bien que dans sa vie, se distingue une période humaniste (qui finit avec la publication de ses Juvenilia) d'une période d'homme d'Eglise. Mais des productions tardives comme Passaventius, humaniste, mordant et satirique, ainsi que sa Complainte de Messire Pierre Lizet... prouvent que, dans les années ultérieures, il revient de temps en temps à ses premières réflexions. A côté d'ouvrages de fond, destinés à des lettrés aux références classiques figurent des oeuvres polémiques destinées plus au "grand public". Dans l'ensemble de ses écrits, par la suite, ce sont surtout ses travaux historiographiques et notamment son Histoire ecclésiastique des Églises réformées au Royaume de France (1580) et sa biographie de CALVIN (1575) qui sont beaucoup consultés. Pourtant l'impact historique de De jure magistratum est sans doute le plus marquant dans son oeuvre; au delà d'un public strictement huguenot. Son oeuvre, dans l'ensemble est parfois difficile à délimiter, tant l'usage de pseudonyme se répand à son époque.

   Simultanément, Théodore de BÈZE mène une lutte inlassable contre les hérésies, anciennes ou modernes, et soutient les réformés allemands dans le combat sans merci qui les oppose aux luthériens ubiquitaires, multipliant les oeuvres polémiques, particulièrement sur la doctrine de la cène. Il mène cette défense de l'orthodoxie réformée en étroit contact avec ses homologues zurichois (Heinrich BULLINGER, 1504-1575), puis Rudolf GUALTHER (1540-1617). Diminuant progressivement ses activités à partir de 1580, il reste jusqu'à sa mort une figure centrale et vénérée par les Genevois et les réformés de partout. (Béatrice NICOLLIER)

 

Théodore de BÈZE, Le Passavant, Épître de maître Benoit Passavant à messire Pierre Lizet, 1553 ; Du droit des magistrats sur leurs sujets, 1574 (voir www.e-rara.ch) ; Histoire ecclésiastique des Églises Réformées au Royaume de France, 1580 ; Chrestiennes Meditations, 1581. 43 tomes de sa Correspondance a été (ré)édité par les Éditions Droz de 1960 à 2017.

Alain DUFOUR, Théodore de Vèze, poète et théologien, Droz, 2006. Violaine WEBEN, Théodore de Bèze, un grand de l'Europe, Les bergers et les mages, 2000. Sous la direction de LÉO Hamon, Un siècle et demi d'histoire protestante : Yheodore de Bèze et les protestants sujets du roi, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 1989. Isabelle BOUVIGNIES, La résistance comme cadre de la mutation théologico-politique du droit, dans Le droit de résistance, XIIe-XXe siècle, ENS éditions, 2001. Simone GOYARD-FABRE, Au tournant de l'idée de démocratie : l'influence des monarchomaques, dans Cahiers de philosophie politique et juridique, 1, 1982. Béatrice NICOLLIER, Théodore de Bèze, dans encyclopédie du protestantisme, Sous la direction de Pierre GISEL, PUF, 2006.

 

Complété le 18 janvier 2021

 

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