Mardi 22 novembre 2011 2 22 /11 /Nov /2011 16:03

          L'ouvrage de David RICARDO (1772-1823), économiste anglais, agent de change, député et... spéculateur, publié en 1817 et remanié en 1821, nous intéresse non pas seulement parce qu'il constitue (son) le principal ouvrage d'économie politique durant au moins cinquante ans et qu'il traite de pratiquement tous les éléments d'une vision libérale, comme la valeur, la répartition du produit national, du commerce international, de la monnaie et de la banque, de l'impôt et de l'emprunt... mais aussi parce qu'il participe au conflit ouvert au sein du capitalisme entre propriétaires terriens et industriels, en pleine période napoléonienne ou post-napoléonienne. Ecrit pour prendre la défense d'une partie de la classe montante en Grande Bretagne, pour le libre-échange, il s'inscrit aussi en creux au moins (dans les faits en plein...) dans un contexte de guerre économique et de guerre tout court. Cette oeuvre constitue encore aujourd'hui l'un des plus importants de l'économie politique ; elle propose à la fois la présentation la plus aboutie (avant WALRAS) de la théorie de la valeur dans l'école classique, la présentation d'une nouvelle version de l'équilibre économique - avec une "loi des avantages comparatifs" - et une analyse des effets économiques de la répartition des revenus entre groupes sociaux. Cette analyse est d'ailleurs reprise ensuite par de nombreux économistes, libéraux ou non, dont Karl MARX. Avant lui et dans des termes évidemment moins tranchés, il décrit bien le conflit typique en système capitaliste entre capitalistes de différentes branches et entre ceux-ci et les travailleurs. 

Fondamentalement, estime François-Régis MAHIEU qui rédige une introduction à cette oeuvre, "la motivation de Ricardo est politique. A travers cet ouvrage, son but a été de rappeler que le taux de profit ne peut augmenter que par la baisse du prix des biens nécessaires. Il existe donc un conflit premier entre capitalistes et salariés, puis entre ces deux classes et les propriétaires fonciers. Si Ricardo prend position pour les capitalistes, y compris les fermiers, son opinion sur les travailleurs sera nuancée dans le chapitre autocritique sur les machines. Par contre, sa position personnelle sur les propriétaires fonciers, même au comble de sa fortune terrienne, ne sera jamais remise en cause."

Sa pensée se situe au début dans l'un des plus grands problèmes économiques en Grande Bretagne pendant la guerre contre la France, l'inflation, la dépréciation des billets de banque et la hausse du prix de l'or, puis dans le problème du prix du blé. Mais toute sa problématique dépasse ce problème lancinant pour pénétrer le sens de la dynamique économique, alors que son pays entre, en avance sur tous les autres, dans une phase d'industrialisation. Encore pour François-Régis MATHIEU, "la première version ricardienne de la dynamique économique est simple, presque visionnaire : le fonctionnement à perte du capitalisme agraire provoque la perte du capitalisme dans son ensemble. Elle aboutira dans les "Principes" à un modèle plus élaboré tel que le capitalisme évolue fatalement vers l'état stationnaire, compte tenu des lois de la valeur et de la répartition".

 

       Dans la préface à la première édition des Principes..., il déclare que son objectif essentiel est d'expliquer comment la production nationale se partage entre les trois classes de la société : propriétaires fonciers, possesseurs de capitaux, travailleurs : "Déterminer les lois qui règlent cette distribution, voilà le principal problème en économie politique. Il entre donc dans un vif du sujet du conflit économique et n'hésite pas à vouloir clarifier la lutte confuse des intérêts dans la société, s'engageant d'ailleurs par ailleurs au Parlement pour faire valoir ses vues. Il s'attache à démontrer, sur la base des analyses d'Adam SMITH, une formulation précises de "lois naturelles" qui régissent les relations économiques entre les hommes. Il le fait dans un constant dialogue avec les économistes de son temps, de Jean-Baptiste SAY à MALTHUS. 

 

       Des principes de l'économie politique et de l'impôt se présente en 32 chapitres qui s'enchainent les uns les autres et qui traitent successivement surtout de la théorie de la valeur, de la rente, des salaires, des impôts (de toutes les forms d'impôt, sur 11 chapitres centraux), du commerce international, de la monnaie et du machinisme. La version de 1821 comporte en fin d'ouvrage, des Notes de Jean-Baptiste SAY. Les thèses principales de l'ouvrage portent sur la valeur (chapitre 1), la rente de la terre (chapitre 2); sur le prix naturel et le prix du marché (chapitre 4), sur les salaires (chapitre 5), sur les profits (chapitre 6), sur le commerce extérieur (chapitre 7), sur les changements brusques dans les voies du commerce (chapitre 19), sur les propriétés distinctives de la richesse et de la valeur (chapitre 20). Les passages les plus polémiques se situent dans les chapitres 8 à 18 qui traitent des impôts mais l'ensemble du texte reste très "austère" et très dense, et n'hésite pas à se servir de démonstrations mathématiques pour appuyer les conclusions. Il ressemble aux écrits de l'économiste (Karl MARX) qui s'appuie sans doute le plus sur lui pour discuter et contrer ses conclusions, mais le Capital apparaît tout de même plus vivant et plus polémique (et même virulent, à côté de celui de RICARDO!). L'ensemble oblige à une lecture attentive et peut rebuter facilement le grand public. Pourtant, on ne peut se passer de la profondeur de certaines vues, encore présentables de nos jours. 

Si nous suivons Nicolas CHAIGNEAU, les Principes "sont avant toute chose une recherche sur les conditions de l'accumulation du capital, acumulation dont dépend la croissance économique. cet objectif conduit Ricardo à s'attaquer à ce qu'il considère comme "le principal problème en économie politique" : déterminer comment le revenu tiré d'une marchandise - le prix - se répartit entre les classes sociales impliquées dans sa production. Autrement dit, si l'on excepte la rente touchée par les propriétaires fonciers (dont Ricardo montre au chapitre 2 qu'elle n'apparait pas dans la composition du prix), il s'agit de préciser les relations entre le salaire des travailleurs et le profit des capitalistes qui ont participé à la production du même bien. C'est à cette condition qu'il sera possible de dégager "les principes qui règlent les profits" perçus par les capitalistes et, donc, d'évaluer le rythme de l'accumulation du capital. Les 6 premiers chapitres de l'ouvrage sont ainsi consacré à l'analyse de ses conditions de production : elle est déterminée par la quantité de travail direct (celui des travailleurs) et indirect (celui qui a été fourni pour produire les moyens de production) nécessaire pour la produire. Une même quantité de travail produit donc une même valeur. Il s'ensuit qu'une hausse des salaires est sans effet sur la valeur d'une marchandise qui incorpore une quantité constante de travail. En revanche, comme le souligne le chapitre 6, cette hausse affecte "les profits" qui "doivent nécessairement baisser", puisque les salaires accaparent une part plus grande d'un même revenu. Il existe donc une relation inverse entre salaires et profits, et il s'agit là du théorême fondamental qui oriente toute la suite du discours des Principes. Dans le chapitre 7, Ricardo en fait le point de départ de son analyse du commerce extérieur et parvient à mettre en évidence la supériorité du libre échange international, à travers la loi dite des "coûts comparatifs" (sans que l'expression ne figure toutefois dans les principes) : "Quoique le Protugal pût faire son drap en n'employant que 90 hommes, il préférerait le tirer d'un autre pays où il faudrait 100 ouvriers pour le fabriquer, parce qu'il trouverait plus de profit à employer son capital à la production du vin, en échange duquel il obtiendrait de l'Angleterre une quantité de drap plus forte que celle qu'il pourrait produire en détournant une portion de son capital employé à la culture des vignes, et en l'employant à la fabrication des draps." les chapitres 8 à 23 s'appuient également sur le théorême reliant salaires et profits pour, d'une part, évaluer les conséquences de l'impôt - une "portion toujours payée par le capital" - et, d'autre part, proposer des mesures que Ricardo juge adaptées au contexte économique de l'époque. C'est sans aucun doute dans cette visée normative que les Principes prennent toute leur dimension".

 

     Le premier chapitre s'intitule simplement De la valeur. En sept sections, l'économiste anglais veut démontrer que "la valeur d'une marchandise, ou la quantité de toute autre marchandises contre laquelle elle s'échange, dépend de la quantité relative de travail nécessaire à sa production, et non de la plus ou moins grande rétribution versée pour ce travail. A travers une discussion sur les relations entre la valeur d'usage et la valeur d'échange d'une marchandise, il indique que la valeur d'échange d'un produit n'est finalement pas fonction de son utilité (l'eau n'a pas de valeur d'échange). Il explique que la différence de valeur entre deux biens qui ont nécessité une même quantité d'horaire de travail réside dans l'aspect qualitativement différent de ces travaux, du pont de vue de leur intensité ou du savoir-faire qu'ils requièrent. Les variations des salaires, soit le coût monétaire du travail, ne signifient pas une évolution de la valeur d'échange mais uniquement une variation des profits. Par ailleurs, la quantité de travail que requiert la production comprend aussi celle de la production de biens qu'elle nécessite, à savoir le capital fixe. l'emploi de machines et d'autres éléments de capital fixe et durable modifie considérablement le principe selon lequel la quantité de travail consacré à la production des marchandises règle leur valeur relative. La durée de vie inégale du capital, et la rapidité variable avec laquelle il est recouvré par celui qui l'a employé, modifient également le principe selon lequel la valeur ne varie pas avec la hausse ou la baisse des salaires. Les valeurs relatives des produits ne sont proportionnelles aux quantités de travail nécessaires à leurs productions que si les durées de vie du capital fixe et sa part dans les quantités de travail sont identiques. Les différents effets de la modification de la valeur de la monnaie - moyen de mesure par lequel le prix est toujours exprimé -, ou de la modification de la valeur des marchandises que la monnaie achète proviennent de la valeur de l'or, qui fluctue comme celle de n'importe quel produit, mais la difficulté de son extraction en fait un étalon relativement stable. pour l'auteur, la variation de la valeur de la monnaie n'influe pas sur le taux de profit.

La théorie de la valeur que l'économiste anglais met à la base de son explication des mouvements fondamentaux des prix n'est pas une théorie aussi simpliste qu'on l'a dit parfois, car il prend soin de délimiter la portée de sa thèses et de répondre aux objections qui pourraient lui être opposées. Il dit bien que le coût en travail ne rend compte de la valeur que si l'on a affaire à des biens que l'industrie humaine peut reproduire de façon pratiquement illimitée (ce qui exclue les objets d'art). De plus il précise encore que le travail nécessaire à la production d'un bien comprend le travail consacré à la fabrication des "outils, machines, bâtiments" indispensables pour la production. Par ailleurs, la qualité du travail contribue également à déterminer la valeur d'un bien. Enfin, il aborde la difficulté qui avait incité Adam SMITH à renoncer à expliquer les valeurs actuelles des biens par les coûts en travail. Les profits du capital font partie du prix des marchandises et ils tendent à être proportionnels au montant des capitaux nécessaires à la production de chaque bien. La grande préoccupation de David RICARDO est de montrer que les mouvements des prix dépendent des variation des coûts des produits et non des fluctuations des salaires. (Henri DENIS)

 

     Le seconde chapitre, De la rente de la terre, ne doit pas étonner dans une économie qui reste à plus de 80% agricole. Un troisième chapitre traite de la rente des mines. La démonstration de David ROCARDO est la suivante : Soient trois types de terre classés selon leur fertilité. Si la production nécessaire à l'alimentation de la population n'exige pas l'utilisation totale des terres du meilleur type, alors suivant les lois de l'offre et de la demande, les quelques propriétaires terriens ne pourront demander le versement d'une rente en échange de l'usage de leurs terres et le prix de la production du champ sera fonction de sa valeur. lorsque la population augmente, l'exploitation des terres moins fertiles du second type povoque une hausse de la valeur d'échange. L'exploitant de la terre du premier type fait alors un surplus de profit car la quantité de travail à lui n'a pas varié, d'où une forte demande pour les terres les plus fertiles. Leurs heureux propriétaires suivant les lois de l'offre et de la demande peuvent alors exiger le versement d'une rente proche de ce surplus de profit. La rente apparaît donc sur les terres du premier type. La mise en exploitation des terres du troisième type provoquera l'apparition de la rente sur celle du second types et l'augmentation de celle du premier type, et ainsi de suite. Le prix des produits agricoles et le montant de la rente sont donc fonctions croissantes de la population selon la loi des rendements décroissants ainsi établie. La rente est toujours le résultat d'un monopole partiel. Dans le chapitre 32, l'économiste renouvelle sa position : la rente ne représente qu'une création de valeur sans création de richesse. La contourner, par exemple par le commerce extérieur, permet de réduire cette valeur et d'accroître la richesse.

L'analyse qu'il propose se rapproche de celle des marginalistes plus tard, thèse d'ailleurs voisine de celle de MALTHUS auquel il se réfère souvent. (Henri DENIS)

 

    Au chapitre 4, Du prix naturel et du prix du marché, très court, il s'agit d'expliquer les variations des prix. Lorsque le prix du marché s'écarte du prix naturel, lorsque l'offre est inadaptée à la demande, les capitaux et les travail se rapprochent ou s'éloignent  de la production du bien concerné. Les écarts entre la valeur travail et les prix courants (constatés) se résorbent naturellement par l'activité des capitalistes. En effet, ces derniers cherchent à maximiser leur profit en détournant leur capital du secteur où le profit est plus faible vers le secteur où le profit est le plus élevé. Par ce mécanisme, l'offre et la demande redeviennent égaux et le prix courant est égal au prix naturel (celui qui est en relation avec la quantité de travail...). En fait David RICARDO demande pour tout ce qui touche à cette question de se reporter au chapitre 7 de La richesse des Nations, d'Adam SMITH...il précise, "ainsi, lorsque je parlerai de la valeur d'échange des marchandises, ou de leur pouvoir d'acheter d'autres biens, j'entendrais toujours le pouvoir dont elles disposeraient si elles n'étaient pas soumises à des perturbations temporaires ou accidentelles, c'est-à-dire leur prix naturel." 

 

   Immédiatement après, dans le chapitre 5 , il est question Des salaires. Le travail est une marchandise. Du coup, son prix est celui qui est "nécessaire pour permettre globalement aux travailleurs de substituer et de perpétuer les espèce sans variation de le leur nombre." Le salaire ne dépend pas d'une quantité de monnaie mais des biens nécessaires à la survie des salariés. Le prix naturel du travail dépend donc du prix de biens comme la nourriture. Lorsque le prix du marché est inférieur au prix naturel, la pauvreté des travailleurs et les privations provoquent "une réduction de leur nombre", et le retour à l'équilibre. Lorsqu'il est supérieur, une augmentation de la population ou une baisse de la demande de travail le rabaisse au prix naturel. Le prix naturel "dépend essentiellement des uns et coutumes". "Dans une période plus reculée de notre histoire, on aurait considéré comme biens de luxe nombre de biens d'agrément appréciés aujourd'hui dans les chaumières anglaises." Les lois sur les pauvres, qui aident les pauvres à survivre, en déréglant la pertinence de l'indicateur qu'est le prix du travail provoque une hausse non souhaitable de leur nombre. "Aucun projet d'amendement des lois sur les pauvres ne mérite la moindre attention s'il ne vise, à terme, leur abolition. Celui qui peut nous indiquer comment atteindre ce but avec un maximum de sécurité et un minimum de violence, est le meilleur ami des pauvres et de l'humanité. Ce n'est pas en changeant la manière de collecter le fonds destiné à l'entretien des pauvres que le mal sera endigué. Si le montant du fonds augmentait ou si ce fonds était levé comme le stipule certaines propositions de loi récentes par une contribution générale supportée par l'ensemble du pays, non seulement il n'y aurait là aucune progrès, mais bien une aggravation de la détresse que nous souhaitons voir disparaître".

L'auteur cherche à expliquer le salaire en appliquant au travail, considéré comme une marchandise, la distinction posée par Adam SMITH entre le prix courant déterminé par la situation de l'offre et de la demande, et le prix naturel ou normal, déterminé par des facteurs plus fondamentaux, l'entretien et la reproduction du "stock de main-d'oeuvre" existant. Malgré la remarque de l'évolution des chaumières anglaises, on n'assiste pas à cette époque à une amélioration de la situation des salariés, mais au contraire à une détérioration de leur situation. Il écrit lui-même : "Dans la marche naturelle des sociétés, les salaires tendront à baisser en tant qu'ils seront réglés par l'offre et la demande ; car le nombre des ouvriers continuera à s'accroître dans une progression plus rapide que celle de la demande." (Henri DENIS)

 

    Le chapitre 6, fait presque écho du précédent : Des profits. La valeur totale "n'est répartie qu'entre deux composantes : les profits du capital et les salaires". L'auteur partage le pessimisme de MALTHUS sur les effets d'une augmentation de la population. Parce que les rendements de la terre sont décroissants, la production de la nourriture nécessite de plus en plus de travail au fur et à mesure que la population augmente. Le phénomène est compensé par les progrès techniques apportés dans son exploitation par le fermier. Apparaît un cercle vicieux : plus, sous l'effet d'une rente toujours croissante et de salaires toujours plus élevés, le profit du fermier se restreint, plus sa capacité à accumuler du capital visant à accroître sa productivité est moindre, plus les prix augmentent et ainsi de suite. Pour les capitalistes, autres que fermiers, les salaires en monnaie de leurs employés augmentent. De plus les rentrées de monnaie restent constantes car les biens produits contiennent toujours la même quantité de travail. Les profit diminuent. L'investissement disparaît peu à peu. sans investissement, la quantité de travail nécessaire à la production d'un bien reste constante : il n'y a plus de progrès. "Nous retrouvons (...) ce que nous recherchions précédemment : en tout temps et en tous lieux, les profits dépendent de la quantité de travail requise sur cette terre, ou avec ce capital, qui ne rapporte pas de rente, pour fournir aux travailleurs les biens nécessaires. Les effets de l'accumulation sont donc différents selon les pays, et dépendent principalement de la fertilité de la terre. Aussi vaste qu'un pays puisse être, si la terre y est de médiocre qualité, et si l'importation des denrées alimentaires est interdite, la moindre accumulation de capital s'accompagnera d'une importante réduction du taux de profit et d'une augmentation rapide de la rente ; par contre, dans un pays peu étendu mais fertile dans lequel, en particulier, l'importation des vivres est libre, on peut accumuler une grande quantité de capital sans grande diminution du taux de profit, et sans que la rente de la terre n'augmente considérablement. (...) j'ai essayé de montrer, premièrement, qu'une augmentation des salaires n'augmenterait pas le prix des marchandises, mais réduirait inexorablement les profits, et deuxièmement, que si le prix de toutes les marchandises pouvait augmenter, l'effet sur les profits resterait le même, et qu'en fait, seule la valeur du moyen par lequel on évalue les prix et les profits se trouverait réduite."

 

   Pour David RICARDO, au chapitre 7 sur le commerce extérieur, "aucune expansion du commerce extérieur n'augmentera immédiatement le total de la valeur dans un pays, bien qu'elle contribue fortement à accroître la masse des marchandises, donc la somme des biens d'agrément. La valeur de toutes les marchandises étrangères étant mesurée par la quantité du produit de notre terre et de notre travail offerte en échange de celle-ci, nous ne disposerions pas d'une valeur supérieure si, grâce à la découverte de nouveaux marchés, nous obtenions deux fois plus de biens étrangers en échange d'une quantité donnée des nôtres." Seule la baisse des salaires peut provoquer une hausse du taux de profit. Ainsi l'intérêt du commerce extérieur est de mettre sur le marché à un prix moindre des produits nécessaires aux travailleurs. La baisse alors possible du salaire en monnaie permet une hausse des profits. Il faut donc abroger les "Corn Laws". Chaque nation a intérêt à ses spécialiser dans la production où elle possède l'avantage comparatif le plus élevé ou le désavantage le moins prononcé. Cela ne contredit pas la théorie des avantages absolus d'Adam SMITH car il envisage que les facteurs de production puissent s'orienter uniquement vers les pays possédant un avantage absolu. Toutefois, la recherche de la sécurité, l'amour de son pays... qu'encouragent les gouvernements rendent cette théorie impraticable, d'où celle des avantages comparatifs. 

La doctrine du gain mutuel dans l'échange international affirmée par l'auteur devient rapidement un des arguments couramment employés en Angleterre en faveur du libre-échange. David RICARDO donne à cette doctrine sa formulation la plus extrême, de "l'équilibre automatique de la balance des comptes". Selon cette doctrine, tout déficit de la balance des comptes d'un pays tend à s'éliminer de lui-même par suite des mouvements des prix, qui, dans une nation déficitaire et dans la lou les nations excédentaires, sont engendrées par ce déficit lui-même. Il défend la version la plus rigide de cette théorie, soutient que ces mouvements des prix sont uniquement engendrés, en régime de monnaie convertible, par les sorties de métal précieux qui se produisent dès que le taux de change atteint le "point de sortie de l'or". Il adhère strictement (au moins dans ses opuscules sur les questions de la monnaie) à la théorie quantitative de la monnaie. (Henri DENIS)

 

    Les chapitres 8 à 18 traitent des impôts. Tour à tour, les impôts en général, les impôts sur les produits bruts, les impôts sur la rente, la dîme, l'impôt foncier, les impôts sur l'or, les impôts sur les maisons, les impôts sur les profits, les impôts sur les salaires, les impôts sur les marchandises autres que les produits bruts, et la taxe des pauvres sont analysés. L'auteur reprend la règle d'or de Jean-Baptiste SAY : "le meilleur de tous les plans de finance est de dépenser peu, et le meilleur de tous les impôts est le plus petit". Afin de préserver le capital, les impôts - soient les consommation de l'Etat - doivent être compensés par une augmentation de la production ou une baisse de la consommation, sous peine de mener à la récession. l'impôt est par nature nocif car il ralentit la constitution du capital et décourage sa mobilité, moteur du retour incessant à l'équilibre des marchés. De tous les impôts, s'il faut choisir, c'est l'impôt sur la rente qu'il faut privilégier. Celui-ci touche uniquement le rentier. Comme le montant de la rente est fixé en référence de la terre la moins productive, il ne peut répercuter l'impôt. 

 

     Dans la continuité du chapitre 7, le chapitre 19 traite Des changements brusques dans les voies du commerce. Ces changements ont un effet néfaste. Ils peuvent, en cas de guerre, mettre fin à la richesse tirée de la théorie des avantages comparatifs. S'il s'agit d'un changement de la demande, alors le capital fixe risque d'être perdu. L'importation de blé en diminuant la production nécessaire sur le territoire national entraînerait un abandon des terres les moins fertiles et donc une chute de la rente. 

 

 

    Dans le chapitre 20, Des propriétés distinctives de la valeur et de la richesse, l'auteur reprend au départ le texte de la Richesse des Nations d'Adam SMITH : "Un homme est riche ou pauvre en fonction des moyens dont il dispose pour se procurer les biens nécessaires, commodes et agréables de la vie". "La valeur, écrit-il, diffère donc essentiellement de la richesse, car elle ne dépend pas de l'abondance, mais de la difficulté ou de la facilité de production." Une meilleur productivité fait varier à la baisse la valeur des biens, mais non la richesse qu'ils représentent. L'accroissement de la richesse repose donc sur la diminution de la valeur des biens, permise par l'amélioration des techniques, la meilleure division du travail, la découverte de nouveaux marchés.  Le chapitre 21 présente Les effets de l'accumulation sur le profit et l'intérêt. Le chapitre 22 complète par la discussion sur les primes à l'exportation et Prohibitions des importations, tandis que le suivant examine le cas Des primes à la production. 

         L'auteur est préoccupé par le problème de la croissance économique et veut le résoudre de façon aussi catégorique que celui de la valeur et celui de la répartition. Il n'existe qu'une seule condition, nécessaire et suffisante pour la croissance économique : l'existence d'un taux moyen de profit suffisamment élevé. Si le capital rapporte suffisamment, il y aura des épargnes abondantes et le développement économique sera assuré par l'augmentation de l'emploi et par l'amélioration des techniques de production. Il nie que les débouchés extérieurs puissent jouer un rôle essentiel dans la croissance industrielle d'un pays, au contraire d'Adam SMITH. Ce problème des débouchés ignoré, la question de la croissance est entièrement dominée par le problème de l'évolution du taux des profits. Or l'évolution du taux des profits est lié à l'évolution de la part des capitalistes dans le revenu national, et celle-ci dépend à son tour de la part obtenue par les salariés et pas les propriétaires fonciers. . Tôt ou tard, à cause de l'augmentation de la population - constamment décidément le pessimisme de MALTHUS parcourt le texte - l'évolution des rentes foncières va dans le sens de l'augmentation : la tendance à la baisse du taux des profits est une loi fondamentale de l'évolution économique. Tôt ou tard, le revenu national cessera de croître ou atteindra un état stationnaire de l'économie. L'auteur s'y résigne, sans mettre en cause la viabilité du capitalisme, cette évolution pouvant être retardée grâce au machinisme, aux découvertes agronomiques  et à la libre importation des denrées agricoles étrangères. C'est pour cela qu'il faut supprimer les droits de douanes. (Henri DENIS)

 

  Certains des chapitres suivants constituent des développements sur les échanges entre David RICARDO et d'autres économistes. Ainsi dans le chapitre 24, il examine la Doctrine d'Adam SMITH sur la rente de la terre, ses observations sur le commerce colonial (chapitre 25) et sur le revenu brut et le revenu net (chapitre 26) , et L'opinion de M MALTHUS sur la rente (chapitre 32), comme de celle Des impôts payés par le producteur par jean-Baptiste SAY chapitre 29).

 

   Dans les chapitres 27 et 28, David RICARDO aborde la question irritante (de par la quantité de littérature que lui est consacré) de la place de la monnaie dans l'économie : De la monnaie et des banques, puis, De la valeur relative de l'or, du blé et du travail dans les pays riches et dans les pays pauvres. 

Les réflexions les plus importantes sur la monnaie de l'auteur sont dispersées dans Principes et dans un texte de 1816 intitulé Propositions pour une monnaie économique et sûre, où il prône un étalon de change or et une convertibilité interne en lingots (mais pas en espèces), qui contraint la banque nationale sur les réserves d'or. Favorable au caractère public de la banque "nationale", il synthétise la pensée monétaire classique, en codifiant les règles d'un système étalon-or (mais qui n'est pas celui finalement adopté par son pays). Il s'agit pour lui de contrôler strictement les mouvements de la monnaie afin que ceux-ci ne perturbent pas la marche "normale" de l'économie. 

 

    Le chapitre 31 traire Des machines, soit un problème qui devient de plus en plus conflictuel à son époque (il y a même un mouvement populaire de destruction des machines).

 Ce chapitre figure dans la dernière édition des Principes. David RICARDO reconnaît que les progrès du machinisme peuvent engendrer du chômage, pour la raison que "les fonds où les propriétaires et les capitalistes puisent leurs revenus peuvent grandir, tandis que celui qui sert à maintenir la classe ouvrière diminue". L'auteur admet que le machinisme se développera assez lentement pour qu'il produise seulement un ralentissement de la demande de main-d'oeuvre, et non pas une diminution de cette demande. De toute manière, si l'on entrave l'emploi des machines, d'une part on pousse  le capital à s'expatrier, ce qui diminue l'emploi de la main-d'oeuvre, et d'autre part, on empêche la baisse des coûts de production, d'où résultent les avantages que l'on obtient dans le commerce extérieur. Karl MARX, plus tard accentue la mise en évidence là d'un aspect essentiel des contradictions qui peuvent apparaître dans une économie de marché moderne. (Henri DENIS)

 

    Les notes de Jean-Baptiste SAY mettent en évidence des divergences sur la valeur (selon lui, "une mesure invariable des valeurs est une chimère parce qu'on ne peut mesurer les valeurs que par des valeurs, c'est-à-dire par une quantité essentiellement variable", ce qui invalide la recherche insistante de David RICARDO d'un invariant), même si l'auteur affirme le contraire, et sur la rente (car l'auteur français s'efforce, au contraire de David RICARDO, d'estomper l'opposition entre propriétaires et capitalistes)

 

     Sur le plan pratique, l'oeuvre de David RICARDO, notamment cet ouvrage central, a une influence considérable en tant que promoteur du libéralisme économique et en particulier de la politique libre-échangiste que la Grande Bretagne adopte au milieu du XIXème siècle - en fait presque juste après les guerres napoléoniennes, et mise en pratique jusqu'en 1914. Bien entendu l'essor du capitalisme anglais ne s'explique pas seulement par ce libre-échange, mais aussi par la politique de conquête coloniale et la recherche de marchés privilégiés. Nombreux sont les économistes comme Jérémie BENTHAM (qui est tenté un moment de fonder une science économique sur le calcul des plaisirs et des peines) et James MILL (1821, Elements d'économie politique ; 1829, Analyse des phénomènes de l'esprit humain), qui reprennent ses thèses. (Henri DENIS).

    François-Régis MAHIEU estime que les Principes... constitue un grand livre ouvert aux relectures. Car "la dynamique grandiose ne se laisse pas enfermer dans l'atemporalité de la logique. cette dynamique s'appuie sur l'analyse d'une hétérogénéité sociale et d'un cadre international. Elle intègre des politiques et des aléas ; le tout ne pouvant constituer un cadre de raisonnement homogène." Karl MARX, qui remet en cause ces Principes s'appuie beaucoup sur les réflexions sur la valeur, sur la présence des stades, sur les contrastes entre France et Angleterre, pour en tirer des logiques bien différentes. Les Principes "parachèvent la dynamique à long terme d'un capitalisme laminé entre la baisse du taux de profit et la hausse des salaires et des rentes. Ricardo nous livre aussi une magnifique fresque historique et stimule notre réflexion sur la substantialité du développement."

  Pour Nicolas CHAIGNEAU, "la force de l'approche ricardienne réside dans sa capacité de s'appuyer sur une vision théorique de la dynamique du capitalisme pour énoncer des mesures concrètes de politique économique" C'est d'ailleurs ce qui peut distinguer les ouvrages d'économie de ceux - et par la suite ils auront tendance à s'intituler ainsi, d'économie politique. "Au terme de son ouvrage, Ricardo parvient notamment à démontrer que la législation anglaise en matière de commerce extérieur du blé met en danger la croissance du produit national. Adoptées en 1815, les lois sur les blés visaient à protéger la production domestique par l'application de droit de douanes et poussaient ainsi le prix intérieur à la hause. Or, la théorie générale exposée dans les Principes permet de mettre en évidence le caractère néfaste de ce dispositif. L'essentiel du raisonnement repose en réalité sur la proposition suivante : le taux de salaire dépend du prix des marchandises que le travailleur doit se procurer pour assurer sa subsistance, parmi lesquelles le blé. Si bien qu'une hause du prix du blé oblige à élever les salaires dans toutes les branches de l'économie et provoque donc une baisse généralisée du taux de profit qui met en danger l'accumulation du capital. Pour Ricardo, la conclusion est sans appel : il faut abroger les lois sur les blés - ce qui ne sera le cas qu'en 1846 - et instaurer au contraire la libre importation des produits étrangers. De fait, "si, par l'accroissement du commerce étranger (...), on peut fournir aux travailleurs la nourriture et les autres objets de première nécessité à plus bas prix, les profits hausseront". Le même type de raisonnement permet de faire des Principes un plaidoyer en faveur de l'abrogation des lois d'assistance aux pauvres alors en vigueur en Angleterre : "l'impôt pour les pauvres" favorise en effet l'existence de "hauts salaires" et représente donc un frein à l'accumulation. On trouve ainsi dans cet ouvrage une première formulation des arguments modernes fustigeant le protectionnisme ou les politiques sociales. Les Principes constituent également le creuset dans lequel la théorie économique marxiste se développe dans la seconde moitié du XIXème siècle : c'est en amendant la théorie ricardienne de la valeur que Krl Marx parvient, dans Le Capital (1867), à mettre en évidence un phénomène inexorable de baisse tendancielle du taux de profit, qui crée les conditions d'un renversement du capitalisme". A l'inverse, des théoriciens, notamment néo-ricardiens, tentent de "rétablir" les "vraies lois" du capitalisme, en amendant cette construction "grandiose", ce qui permet de le réformer sans avoir à accepter l'analyse marxiste. 

 

       En tout cas, David RICARDO allie la réussite sociale, le pessimisme économique et l'abstraction théorique et ouvre la voie à l'économie abstraite et à l'analyse moderne. 

 

David RICARDO, Des principes de l'économie politique et de l'impôt, traduction de l'édition anglaise de 1821, de Cécile SOUDAN et de ses collaborateurs de l'Université Lille I, Présentation de François-Régis MAHIEU, GF-Flammarion, 1992, 508 pages.

Henri DENIS, Histoire de la pensée économique, PUF, collection Quadrige, 1999 ; Nicolas CHAIGNEAU, Article Des principes... dans Encyclopedia Universalis, 2004.

On lira avec profit, concernant une pensée néo-ricardienne, l'ouvrage de SRAFFA de 1960 : La production des marchandises par des marchandises : prélude à une critique de la théorie économique. 

Par GIL - Publié dans : OEUVRES
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Lundi 21 novembre 2011 1 21 /11 /Nov /2011 11:27

       Le philosophe et économiste autrichien Friedrich HAYEK est une figure de nos jours du libéralisme, opposée au socialisme et aux interventions de l'Etat dans l'économie. Artisan sur le plan de la philosophie de la connaissance, de l'économie et de la sociologie d'une vision de la société qui veut renouer avec le libéralisme après des décennies de domination intellectuelle du keynésianisme et à plus moindre degré du marxisme, il est revendiqué par l'ensemble des auteurs néo-libéraux comme l'initiateur de l'individualisme méthodologique. Même si son oeuvre, qui se partage entre l'épistémologie, l'économie et la sociologie de la liberté, comporte des éléments qui sont loin de conforter cette position, elle contribue à l'hégémonie actuelle du libéralisme économique et politique qui commence d'ailleurs à reculer. Il fait partie activement d'abord de l'Ecole de Vienne, mais s'en distancie par la suite sur de nombreux points.

 

     Si ses premières oeuvres sont économiques, avec Prix et production (Conférences en Angleterre) de 1931, Monetary Nationalism and international Stability en 1937 et Pure Theory of Capîtal en 1941, il s'oriente surtout vers l'épistémologie et la sociologie, avec par exemple une série d'articles sur la "contre-révolution de la science" de 1941, La route de la servitude en 1944, fondant la Société du Mont-Pélerin en 1947, The Sensory Order de 1952, La constitution de la liberté en 1960, et surtout sa trilogie publiée en 1973, 1976 et 1979, Droit, Législation et liberté. Il tente, dans l'objectif d'en finir avec le socialisme, d'organiser une rencontre entre économistes libéraux et économistes socialistes en 1988 - sans succès - dont il rédige le texte introductif Présomption fatale : les erreurs du socialisme. influencé par

 

      Le point de départ de ses réflexions, chronologiquement et sur le plan analytique, réside dans ses interrogations sur la nature de la connaissance. Quelle est la nature de la réalité? pouvons-nous la percevoir directement? Y-a-t-il une différence entre l'esprit et la matière? Quelles sont la part de l'inné et de l'acquis dans l'expérience humaine? Quelle est la nature de l'esprit? Quel est son rapport avec la matière? Quelles sont les relations entre les événements d'ordre physique et les faits mentaux? Il s'agit pour le penseur de l'Ecole de Vienne, d'élucider les relations entre le monde "phénoménal" et le monde "physique". Le monde phénoménal est celui qui est perçu en termes de qualités sensorielles. C'est l'ordre sensoriel. Alors que le monde physique se définit exclusivement par les relations entre ses éléments. La tâche de la physique consiste à découvrir dans les événements du monde extérieur des régularités indépendantes des individus qui perçoivent, alors que celle de la psychologie est de montrer comment ces événements se manifestent dans un ordre différent à travers leurs effets sur nos sens. Pour Friedrich HAYEK, "ce que nous appelons l'"esprit est donc un ordre particulier dans un ensemble d'événements se produisant dans un certain organisme et d'une certaine manière relié à, mais non identique avec, l'ordre physique des événements dans l'environnement" (The Sensory Order). Du coup, la classification qu'opère le cerveau humain ne correspond pas toujours au réel du monde physique. Plus, le monde physique est tel que le cerveau humain ne peut complètement l'appréhender. Et dans la foulée de ces scepticisme qui rejoint celui de HUME, cité à de nombreuses reprises dans son ouvrage, il s'oppose au rationalisme métaphysique, dans une pleine conscience selon lui des limites de la raison.  Le positivisme logique croit à tort poossible une explication totale et unitaire du monde. La société est un organisme d'une telle complexité (au degré de complexité plus grand que le cerveau humain), qu'il est impossible pour l'esprit de donner une explication complète et globale de son fonctionnement. Le philosophe autrichien se situe donc à l'opposition du positivisme qui se construit en Europe depuis Auguste COMTE. C'est ce qui rend l'explication globale du fonctionnement économique impossible, la planification socialiste tout aussi impossible, comme généralement tous les projets de reconstruction rationnelle des sociétés utopiques.

La tendance à considérer la société comme composée de totalités, d'ensembles que l'on peut directement appréhender, constitue une des nombreuses dérives du scientisme, que Friefrich HAYEK qualifie de "totalisme" (selon la traduction de Raymond ARON de collectivism dans Scientisme et sciences sociales : essai sur le mauvais usage de la raison, Plon, 1953, traduction d'un ouvrage paru en 1952). Il y associe des concepts comme ceux de classes, de nation, d'industrie, de capitalisme, d'impérialisme, toutes des constructions théoriques provisoires et non des réalités objectives. 

 

      La pensée économique de Friedrich HAYEK, portée souvent en porte-drapeau pour toute la famille néo-libérale est pourtant plus complexe que le simplisme de certaines de leurs théories. Si finalement, elle connaît le succès, c'est sans doute en grande partie parce qu'elle est construite notamment pour démontrer la fausseté de l'analyse économiques qui soutient toutes les expériences socialistes. dans un monde d'économistes qui semblent ne jurer que par des mathématiques parce que exemptes de toute idéologie et de toute implication sociale, à la suite des travaux de Arthur SPIETHOFF (1873-1957), de Knut WICKSELL(1851-1926) et de Eugen von BÔHM-BAWERK (1851-1914) dont il se situe dans une filiation directe, l'économiste autrichien met en garde contre l'illusion mathématique. pour lui, et ce sera encore plus net dans ses derniers ouvrages (par exemple, La présomption fatale...), il dénonce "l'usage extensif (...) des mathématiques, qui ne manque pas d'impressionner les hommes politiques qui n'ont aucune formation en ce domaine, et qui est réellement ce qui est le plus proche de la pratique de la magie au sein de l'activité des économistes professionnels". Les statistiques ont leur utilité "pour nous informer sur l'état des affaires", mais il ne croit pas "que l'information statistique puisse contribuer de quelque manière à l'explication théorique du processus" (Hayek on Hayek : An autobiography Dialogue, Stepehn Kresge et Lef Wenar, Londres, Routledge). Dès les premières pages de Monetary Theory and the Trade Cycle, de 1929, il s'attaque à l'illusion en vertu de laquelle on pourrait utiliser les statistiques pour comparer la validité de théories alternatives des cycles. Certaines données économiques complexes ne peuvent tout simplement pas être quantifiées. Cette illusion s'ajoute à une autre, l'illusion macroéconomique, lieu principal de l'erreur scientiste en économie. "Le nombre de variables distinctes qui, dans tout phénomène social particulier, déterminera le résultat d'un changement donné, sera en règle générale beaucoup trop grand pour que l'esprit humain puisse les maîtriser et les manipuler effectivement (Scientisme en sciences sociales).

Sa pensée économique suit d'abord celle de WICKSELL : une économie théorique a-monétaire tendrait, conformément à la conception de l'équilibre général de WALRAS, spontanément vers une situation d'équilibre où le taux d'intérêt nominal correspondrait au taux d'intérêt naturel, vers une situation où l'investissement correspondrait à l'épargne disponible. "Dans une économie de troc, l'intérêt  constitue un régulateur suffisant pour le développement proportionné des biens capitaux et des biens de consommation. En l'absence de monnaie, s'il est admis que l'intérêt prévient effectivement toute expansion excessive de la production de biens de production, en la contenant dans les limites de l'offre disponible d'épargne, et qu'un accroissement du stock de biens capitaux basé sur un report volontaire dans le futur de la demande des consommateurs ne peut jamais mener à des expansions disproportionnées, alors on doit nécessairement admettre que le développement disproportionné dans la production de biens de capitaux peuvent seulement naître de l'indépendance de l'offre de capital monétaire par rapport à l'accumulation de l'épargne" (1933). Le crédit monétaire amplifie cette possibilité de déséquilibre. "Un trait essentiel de notre système de production "capitalistique" moderne, est qu'à tout moment la part des moyens originels de production disponibles employés pour obtenir des biens de consommation dans un futur plus ou moins lointain est beaucoup plus importante que celle qui est utilisée pour satisfaire des besoins immédiats. Ce mode d'organisation de la production permet, en allongeant le processus de production, d'obtenir une plus grande quantité de biens de consommation à partir d'un montant donné de moyens originels de production" (1975). Plus le "triangle" des valeurs qui sert à représenter le détour de production est allongé, c'est-à-dire plus la période des productions est longue, plus est grand le nombre de stades successifs de production, plus la structure de la production va être capitalistique et permettre de produire une plus grande masse de biens de consommation. Le caractère capitalistique de la production dépendra de deux facteurs : le comportement des entreprises à l'égard de l'investissement et la décision d'épargner des agents économiques. En fait, plus forte sera la demande de biens de production et ainsi plus les agents économiques accepteront de reporter leur consommation, plus capitalistique sera alors la structure de production. C'est à ce niveau que se pose le problème de l'équilibre dès lors que l'on tient compte de l'existence de la monnaie, et surtout de la possibilité d'une création monétaire "ex nihilo" par les banques.

Pour Friedrich HAYEK, "toute tentative pour expliquer les processus économiques doit partir de la proposition que, étant donné la constellation particulière des circonstances qui existent, il n'y a qu'un seul mode particulier de comportement d'un sujet économique qui correspond à ses intérêts, et il continuera de changer ses décisions jusqu'à ce qu'il ait réalisé les utilisations les plus avantageuses des ressources économiques pour lui" (1928). Sa définition de l'équilibre met plus l'accent sur l'individu que sur la coordination entre les agents, ce qui le distingue de la conception walsarienne. Le marché n'est pas un modèle d'équilibre abstrait. C'est un processus relié à un système d'information. Il forme dans Droit, Législation et Liberté, le mot "catallaxie" pour désigner l'ordre du marché engendré par l'ajustement mutuel de nombreuses économies individuelles sur ce marché. C'est un ordre spontané produit à partir des actes des gens qui se conforment à des règles juridiques concernant la propriété, les dommages et les contrats. Ce terme, tiré du verbe grec katallatien, rassemble les sens d'échanger, d'admettre dans la communauté, de faire un ami d'un ennemi. 

Les fluctuations monétaires, reliées à l'élasticité des systèmes monétaires de crédit sont les premières responsables des fluctuations et des crises économiques et elles ne peuvent être résorbées que par la neutralisation de la monnaie. Les crises ne sont pas dues à l'insuffisance des demandes effectives (ce qui permet de faire l'impasse du coup sur les problématiques des salaires et des prix...), mais au contraire par les surinvestissements qui se transforment en excès de demande de consommation par rapport aux moyens de la satisfaire. Quels que soient les critiques émises contre sa théorie de l'effet d'accordéon, même dans sa seconde version nommée effet Ricardo, l'économiste autrichien s'en tient toujours à la trop grande léasticité du crédit monétaire.

Opposé donc aux politiques économiques prônées par KEYNES, Friedrich HAYEK continue après la seconde guerre mondiale son offensive contre l'interventionnisme d'Etat. Il estime avoir montré qu'une hausse de la demande pour les biens de consommation peut mener à une baisse de la demande pour les biens capitaux et que ce déclin peut être retardé par le maintien des taux d'intérêt à de bas niveaux, mais la chute sera d'autant plus importante que les taux de profit dans les secteurs intensifs de main-d'oeuvre auront été plus élevés. Inversement, si l'on permet aux taux d'intérêt de s'élever, on atténue les conséquences néfastes du processus. Une faible propension à consommer aura le même effet, dans tous les cas la fin de la croissance est provoquée par une rareté de capital. pendant la période de dépression, ce n'est pas le taux d'intérêt, mais le taux de profit et les salaires réels qui déterminent le déclin et l'éventuelle reprise de l'investissement. Ce n'est donc pas la baisse dans les occasions d'investissement qui provoque la crise, contrairement aux idées en vogue dans les années 1930 et qui aboutissent à la fin de la seconde guerre mondiale aux politiques keynésiennes. Dans Prix et Production (Calmann-Lévy, 1975, traduction de l'ouvrage de 1931, remanié), nous pouvons lire : "Keynes s'était basé sur l'hypothèse d'une corrélation positive simple entre la demande globale et le niveau de l'emploi, et sur le fait que le chômage pouvait et devait être combattu par un accroissement convenable de la demande globale. L'application de cette théorie a non seulement entraîné l'inflation mondiale en échouant dans une prévention durable du chômage mais se trouve être à long terme la cause d'un chômage beaucoup plus important que celui qu'elle entendait combattre (...) Il se peut que l'effondrement de l'illusion keynésienne auquel on est en train d'assister donne à l'autre explication des causes du chômage présentées dans ce livre davantage de chances d'être écoutées qu'il y a quarante ans." En fait, le rôle de l'Etat est de fournir le cadre juridique requis par le jeu de la catallaxie, tâche pour laquelle il dispose du monopole de la coercition, mais de plus, loin de plaider pour un "Etat minimal", l'auteur lui demande d'user de son pouvoir fiscal pour assurer un certain nombre de services qui ne peuvent être fournis de manière adéquate par le marché. Il en est ainsi des biens collectifs qui profitent à tous, notamment la santé, la protection civile contre les catastrophes, les transports et les infrastructures d'énergie, mais aussi de toutes les solutions à apporter aux problèmes de pollution. Si le champ d'intervention de l'Etat est relativement étendu, son type d'intervention doit être assez circonscrit. Comme le marché demeure en dernier ressort le meilleur moyen pour la production et l'allocation des ressources, il convient de réduire au minimum les activités qui ont pour effet de le contrarier. Dans la gestion de ces activités, il n'y a en outre pas de raison de ne pas soumettre l'Etat aux règles de la concurrence. Friedrich HAYEK ne jette pas aux oubliettes, comme le font beaucoup de ceux qui se réclament de sa pensée, toute politique économique, mais son attitude très ambiguë vis-à-vis de l'objectif d'un "niveau stable et élevé" de l'emploi et le fait qu'il faut cesser selon lui d'utiliser l'impôt comme moyen de redistribuer et comme levier d'une politique économique, indiquent bien une conception très restrictive, finalement, malgré certains passages de ses ouvrages économiques, sur l'Etat. C'est que sa conception de l'économie est supportée par une vision bien précise de la société.

 

     Friedrich HAYEK remplace souvent le terme société, qui pour lui se réfère à une vision holiste qu'il réfute, par des périphrases tels que "ordre étendu", "grande société", "société ouverte"... S'il cède à l'usage courant la plupart du temps, ses écrits donnent facilement, même s'il peut s'en défendre, une vision économiciste de la société. Pour étudier les phénomènes complexes, l'auteur préfère nettement le concept d'ordre qu'il défini comme un "état de choses dans lequel une multiplicité d'éléments de nature différente sont en un tel rapport les uns aux autres que nous puissions apprendre, en connaissant certaines composantes spatiales ou temporelles de l'ensemble, à former des pronostics corrects concernant le reste ; ou au moins des pronostics ayant une bonne chance de s'avérer corrects" (Droit, Législation et Liberté). La société est un ordre spontané d'ensemble qui contient en son sein à la fois des ordres spontanés plus spécifiques et des groupes organisés qui relèvent plus de la notion de taxis. Telles sont les familles, les entreprises, les sociétés de toute nature, mais aussi les institutions publiques, y compris le gouvernement. L'ordre spontané n'a pu être conceptualisé que dans le cadre d'une société sécularisée, ou en tout cas libéré des mythes religieux, et la conceptualisation qui s'est imposée, celle d'un rationalisme constructiviste, de même que la notion de contrat social, celle qui sert de référence au freudisme, au marxisme et à KEYNES, menace en fait la survie d'une civilisation qu est le résultat d'une évolution longue et complexe... En fait, l'ordre spontané ne doit pas être confondu avec un organisme qui désigne un ordre dans lequel les éléments individuels occupent une position relativement fixe. Les règles d'une société ne sont en fait pas le résultat d'une élaboration consciente, et si elles existent, c'est parce qu'elles ont fait la preuve de leur efficacité et de leur supériorité pour par exemple la croissance économique. L'effort d'abstraction, s'il est conduit, et c'est le cas le plus souvent, sans une réelle connaissance de toute la réalité, conduit à des impasses et à des erreurs. Plus une société est évoluée et complexe, plus ses membres suivent, sans en être conscients, des "règles de juste conduite" dans leurs actions et dans leurs interactions avec leurs semblables.

L'objet principal de La constitution de la liberté est le "réseau combinant philosophie, jurisprudence et économie de la liberté, et qui jusqu'à présent fait défaut". Friedrich HAYEK rejette à la fois la conception du libéralisme rationaliste et celle du libéralisme utilitariste de la liberté. A toutes les notions qu'il critique, il oppose la seule signification qui lui semble acceptable (celle qu'il désigne par liberty et freedom) : cette condition humaine particulière où la coercition de certains par d'autres se trouve réduite au minimum possible dans une société". Elle se définit donc négativement par l'absence de coercition, ou plus précisément par la réduction au minimum de cette anomalie que l'on retrouve dans tous les regroupements humains. Du coup, l'existence de la propriété privée est nécessaire à la liberté, bien qu'elle ne constitue pas une condition suffisante. L'extension de sa sphère et le développement de la société ouverte s'accompagnent de la généralisation de règles de conduite fondées sur l'honnêteté, le respect des contrats qui sont essentielles à la survie de la civilisation. A cause de l'existence d'instincts primitifs, du vol et de la fraude, la coercition ne peut être complètement évitée, et non plus le monopole de cette coercition par l'Etat. Il développe une sorte de sociologie morale où le droit n'a certainement pas été créé pour servir à un but formulable politiquement, mais au contraire pour rendre les gens qui s'y conforment plus efficaces dans la poursuite de leurs propres objectifs. ... Pour que ce monopole de la coercition, nécessairement présente pour l'évolution du droit, reste dans les limites de la nécessité, seule la démocratie apparaît comme une véritable garantie contre l'arbitraire du gouvernement (confondu pour l'auteur avec l'Etat). Mais contrairement au libéralisme, la démocratie n'est pas un bien en soi : "la démocratie est essentiellement un moyen, un procédé utilitaire pour sauvegarder la paix intérieure et la liberté individuelle. En tant que elle, elle n'est aucunement infaillible" (La route de la servitude, 1946). En fait, non seulement, la démocratie n'est pas synonyme de libéralisme, mais on peut envisager une société libérale sans démocratie... dans un régime autoritaire, à condition qu'il soit limité par la loi. la méfiance manifestée par le philosophe autrichien envers la démocratie représentative trouve sans doute sa source, plus que dans une argumentation, dans le contexte social et politique dans lequel il a vécu, à Vienne, dans les premières décennies du siècle, et par sa hantise des soulèvements populaires. En fait, la critique du socialisme constitue un axe majeur de sa pensée politique. Tout son ouvrage, La route de la servitude, son manifeste libéral, est tendu vers cette critique. Il n'y a pas pour lui de différence de nature entre hitlérisme et stalinisme et il n'y a qu'une différence de degré entre la social-démocratie, le socialisme et le communisme. Il faut abandonner cette route de la servitude pour... quelque chose qui n'est pas entièrement théorisé. Il n'y a pas de système social ou politique chez l'auteur, parce qu'il a toujours une méfiance absolue pour toute élaboration théorique à partir de phénomènes que l'homme ne peut complètement appréhender...

 

    Gilles DOSTALIER, à propos de sa théorie de la connaissance, qui supporte une grande partie de la tonalité de son oeuvre, "on peut s'interroger sur le degré de cohérence d'une démarche au terme de laquelle est niée la possibilité de l'opération que Hayek a lui-même entreprise, soit celle d'expliquer le fonctionnement de la société pour démontrer rationnellement l'impasse de l'interventionnisme, sous toutes ses formes, et la supériorité du libéralisme classique." Si, effectivement, nous sommes loin de posséder toutes les données de la réalité, de la réalité économique surtout, rien ne justifie qu'une partie de la société puisse indiquer la bonne voie... Etant donné, qu'en plus, il semble tout de même d'une étonnante coïncidence que cette voie est précisément celle qui satisfait le plus cette partie... Sur l'économie proprement dite, toute sa construction reposant sur la neutralisation de la monnaie, nous ne pouvons que poser la question du pourquoi de sa "popularité" dans une époque où le  capitalisme financier est proprement envahissant. En fait, cette "popularité" tient surtout à des ouvrages qui ne traitent pas précisément d'économie mais qui constituent des sortes de pamphlet contre le socialisme.

 

      Théoricien polyvalent, au moment où la plupart des économistes restent cantonnés dans des domaines très spécialisés, Friedrich HAYEK propose une oeuvre impressionnante (d'érudition)  qui... impressionne surtout les tenants du libéralisme et du néo-libéralisme. Toutefois, au-delà des sympathies politiques, nombre de ses écrits oblige à réfléchir à des propositions. Même s'il n'y a pas de concordances strictes entre les positions épistémologiques, les analyses économiques, les théories sociales et les positions politiques, son impact reste énorme dans les milieux économistes. S'intéressant à de nombreux champs de la connaissance, il force à toujours penser l'interdépendance des phénomènes économiques, sociaux et institutionnels. Son oeuvre offre aussi le tableau des conflits théoriques (croisés entre KEYNES, MARX et les libéraux) qui rebondissent d'une époque à l'autre, sur des aspects théoriques et pratiques, sur  notamment la place de l'Etat dans l'économie, débat très actuel à l'heure de bouleversements économiques induits par le développement du crédit tant analysé et critiqué par lui. 

 

Freidrich HAYEK, La route de la servitude, PUF, collection Quadrige, 2011 ; 

Gilles DOSTALER, Le libéralisme de Hayek, La découverte, collection Repères, 2001 ; De catallasia, dans le site consacré à HAYEK, Galaxieliberaux.org, La théorie du cycle économique, Analyse de Christian DEBLOCK et Jean-Jacques GISLAN.

 

 

 

 

 

 

Par GIL - Publié dans : AUTEURS
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Samedi 12 novembre 2011 6 12 /11 /Nov /2011 08:27

                 Les approches libérales, regroupées par exemple par Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM sous le nom générique "smithiens", forment la tendance encore largement dominante, tant dans l'esprit du public que dans les cercles universitaires, de la compréhension de l'économie capitaliste - qu'elles ne nomment d'ailleurs pas ainsi. A la suite d'Adam SMITH, ces économistes adoptent l'explication de l'économie essentiellement en terme de marchés, et cela quel que soit le marché (biens de consommation, biens de production, capitaux, travail, le marché déterminant étant normalement, mais ce n'est finalement plus le cas pour de nombreux économistes à l'heure actuelle, celui des biens de consommation). Si leurs explications, techniques comptables à l'appui, constituent encore la base du raisonnement de la plupart des décideurs économiques, une large partie du monde universitaire estime caduque ces raisonnements, qui eux-mêmes expliquent selon la plupart des économistes hétérodoxes (tendance SCHUMPETER), sont à la base d'un très mauvais fonctionnement du système économique. La recherche constante de mécanismes du marché, qui puisse révéler l'existence de leviers d'influence sur ses évolutions, constitue l'essentiel de l'activité de ces économistes libéraux qui ne s'accordent pas tous, loin de là, sur le rôle de la monnaie, de l'Etat ou des innovations techniques. A tel point qu'il semble parfois difficile de faire entrer dans la même catégorie, les explications classiques, marginalistes, monétaristes du fonctionnement du capitalisme, d'amalgamer des pensées libérales et néo-libérales... L'essentiel de leur communauté de vue réside dans leur opposition farouche aux explications marxistes et dans une certaine méfiance envers l'Etat.

 

       Une manière pratique de comprendre cette explication de l'économie est de faire comme les deux auteurs de... Comprendre les théories économiques : "Prenons un produit donné, par exemple des chemises ; le prix de la chemise est bas, les consommateurs en achèteront beaucoup. Certes, le besoin de chemises est limité, mais ceux qui étaient rationnés par un prix élevé pourront se payer ce qui était jusqu'ici hors de leur portée. Un prix bas attire de nouveaux consommateurs. En d'autres termes, la demande de chemises varie en fonction inverse de la variation  des prix. Au contraire, au fur et à mesure que les prix augmentent, les fabricants de chemises ont normalement avantage à accroître leur production. Un prix élevé peut d'ailleurs rendre rentables des fabrications qui ne l'étaient pas lorsque le prix était bas. L'offre varie dans le même sens que les prix. Nous pouvons représenter les intentions d'achat et de vente des chemises sur un graphique. Sur l'axe des X, nous portons les quantités offertes ou demandées ; sur l'axe des Y, les prix. A chaque niveau de prix correspond une intention d'achat ; en reliant tous les points ainsi obtenus, on obtient  la courbe de la demande. de la même manière, nous pouvons tracer la courbe de l'offre. Si le prix du marché lui était supérieur, des entreprises auraient théoriquement avantage à produire une plus grande quantité de chemises, mais ces chemises resteraient invendues. Ce prix ne pourrait être maintenu. Si le prix du marché était inférieur à ce prix d'équilibre (notons que la recherche principale porte toujours sur ce prix d'équilibre et qu'il s'agit de déterminer le plus vite possible avant les concurrents...), les achats pourraient être importants, mais les entreprises ne produisaient pas les quantités demandées. L'ajustement entre l'offre et la demande suppose naturellement une circulation parfaite de l'information et des anticipations sur les conséquences de tel prix ou de telle quantité offerte ou demandée. Des tâtonnements sont prévisibles, mais le prix qui apparaît sera stable car, à un moment donné, il n'existe (normalement) qu'un point d'équilibre. Bien entendu, sur une période plus longue, le prix d'équilibre change. Par exemple, une augmentation du revenu des consommateurs peut les amener à accepter d'accroître pour chaque niveau de prix les produits désirés. La courbe de la demande se déplace alors vers la droite. On peut aussi imaginer que des innovations techniques abaissent les coûts de production. A chaque niveau de production, le prix permettant un profit acceptable est abaissé. La courbe de l'offre se déplace elle aussi vers la droite ; le prix d'équilibre change. Il s'agit là d'un exemple théorique et simplifié. (...) Les partisans de l'économie de marché pensent que, de toute manière, il est bon de raisonner à partir d'un modèle exemplaire. On peut ainsi mieux comprendre les conditions d'un équilibre stable (comportement rationnel, concurrence, bonne circulation de l'information...) et expliquer les distorsions entre les prix réels et les prix théoriques."

Paul SAMELSON et William NORDHAUS ne présentent pas les choses différemment dans leurs éditions successives du Manuel d'économie de référence qui commence invariablement par une explication de lecture des graphiques de l'offre et de la demande. La monnaie constitue le "lubrifiant" de ces échanges, finalement entre marchandises, une économie moderne utilisant "une énorme quantité de bâtiments, de machines et d'ordinateurs (...), facteurs de production qualifiés de capital (...)". Dans une économie de marché, ce capital relève généralement de la propriété privée, "le revenu tiré du capital allant aux individus". 

 

      L'économiste suisse Léon WALRAS tente d'établir, à la suite de ses prédécesseurs, une science économique parfaitement autonomisée. Il donne une formulation mathématique de l'équilibre général qui démontrerait que, dans un système de concurrence pure et parfaite, le prix de chaque produit est égal à son prix de revient, et que l'ensemble des facteurs de production est utilisé. Il démontre surtout l'interdépendance de tous les prix et de toutes les quantités ; sa théorie est souvent présentée comme la démonstration de la justesse de la vision smithienne, mais beaucoup d'auteurs font remarquer que possibilité de formalisation mathématique et vérité sont deux choses bien différentes, contrairement à ce que l'on veut souvent faire croire aux étudiants en économétrie par exemple. Léon WALRAS lui-même, par ailleurs plutôt socialiste agrarien luttant contre la rente foncière, n'est pas dupe de sa théorie pure. Il propose dans son Traité d'économie sociale que l'Etat s'approprie la rente foncière, ce qui permettrait de supprimer l'impôt. L'échange se ferait alors dans de meilleures conditions. Alors que ses études sont utilisées par les économistes libéraux et tous les défenseurs du marché, sa théorie est loin de conforter la vision libérale de l'économie. Depuis, beaucoup d'auteurs ont perfectionné la théorie de cet équilibre walrasien, notamment ARROW et DEBREU, et cela dans une optique pas forcément libérale (A MARSHALL, KEYNES, LEONTIEFF...). Ce sont ces équations qui, de l'ensemble économique à la microéconomie, qui fondent en grande partie la science économique moderne. 

 

     Au-delà des imperfections, due à l'inexistence d'une concurrence pure et parfaite, étudiées par de nombreux auteurs anglo-saxons (A MARSHALL, E CHAMBERLIN, Joan ROBINSON), les auteurs libéraux se rejoignent sur le fait que l'économie de marché est perturbée par les politiques keynésiennes. Reprenons les explications de Jean-Marie ALBERTINI et d'Ahmed SILEM : "Pour les libéraux contemporains, l'erreur part d'une mauvaises interprétation de la crise de 1929. De la persistance du chômage dans les années trente, Keynes a cru pouvoir conclure qu'il ne pouvait y avoir de retour spontané au plein emploi. Or, (pour eux), 1929 n'est qu'un accident historique. A la suite de mesures prises à contretemps, les autorités monétaires américaines avaient provoqué une amputation de 30% de la masse monétaire. Cet événement fortuit créait le chômage, car les salariés refusaient une baisse identique de leur salaire, autorisant une baisse des prix et un rajustement général. Dans une telle situation, en partant de prémisses théoriques non fondées, la politique keynésienne eut à l'époque des résultats relativement efficaces. La réinjection de pouvoir d'achat et de monnaie permettait de relever les prix et de rendre plus supportables les rigidités des salaires nominaux. Malheureusement, par la suite, la politique keynésienne n'eut plus à lutter contre une situation exceptionnelle. Elle a donc perdu de son efficacité. Pire, en déstabilisant les comportements des agents économiques, elle est devenue pernicieuse. Aujourd'hui, la persistance du chômage n'est plus due à une insuffisance de la demande effective. la relance de la demande ne peut améliorer l'emploi. Pour réduire le chômage, il faut d'abord permettre à l'économie de marché de retrouver un fonctionnement normal. Pour parvenir à ce diagnostic, les descendants d'Adam Smith font trois constatations : 

- Il existe, dans nos économies, une tendance à l'augmentation du chômage volontaire ;

- Les politiques keynésiennes ne parviennent qu'à un abaissement passager du taux naturel du chômage ;

- Les errements keynésiens débouchent sur l'inflation, l'instabilité et des erreurs dans l'allocation des ressources."

   Du coup, pour laisser fonctionnement le marché et éviter les désordres causés par des interventions publiques :

- Il faut abandonner l'idée que le plein emploi est un objectif politique, car le marché du travail est un marché comme un autre ;

- Il est nécessaire d'empêcher la monnaie de jouer un rôle actif dans les anticipations ;

- Il faut réduire le poids des dépenses publiques et leur assurer une plus grande neutralité, quitte à comme Milton FRIEDMAN le propose d'instaurer un système fiscal qui assure un revenu minimum, en deça (impôt négatif) et au-delà duquel (impôt positif) l'Etat intervient uniquement pour faciliter les mécanismes des marchés. Ces dernières propositions indiquent que même chez des économistes libéraux, les préoccupations sociales peuvent y trouver leur compte, même si elles ne constituent pas leur objectif premier ;

- Il faut stimuler la recherche de leur intérêt personnel par tous les acteurs de la vie économique, afin que chacun profite de ses gains.

   Mais il ne faudrait pas croire qu'au-delà de ces positions quasiment de principe, l'accord se fait sur le fonctionnement du capitalisme. Entre ceux qui veulent éliminer la monnaie et ceux qui veulent l'utiliser comme instrument principal de l'économie, les divergences sont fortes. Entre les auteurs classiques, les auteurs marginalistes et les auteurs néo-libéraux, les différentes sont parfois aussi profondes que celles qui les animent envers les autres approches, qu'elles soient marxistes, keynésiennes ou schumpeteriennes...

   Une des raisons sans doute fondamentale à cela est que la science économique est loin de pouvoir se prévaloir de la même solidité que les sciences naturelles, contrairement à certains commentaires. L'information sur les événements économiques à partir de laquelle s'établissent les prix des marchés reste souvent parcellaire, sinon parfois sciemment déformée à des fins stratégiques. Et cela d'autant plus que l'on s'éloigne d'une logique axée sur la circulation des marchandises et que l'on se rapproche d'une logique polarisée sur la circulation de l'argent...

 

   Ainsi, le déploiement des "fils" d'Adam SMITH, au delà des trois grands principes qui fondent le libéralisme économique, à savoir que les individus ont des comportements rationnels, que le marché est l'élément moteur de toute régulation économique et que les valeurs s'échangent contre des valeurs, se diversifie dans le temps, notamment sous la pression de la montée d'autres analyses du capitalisme. De réaction en réaction, il est bien difficile de retrouver parfois dans les raisonnements par exemple de Friedrich HAYEK, les présupposés d'Adam SMITH, lesquels appartiennent à des époques très différentes...

 

  On peut distinguer plusieurs tendances, à l'intérieur desquelles encore des différences peuvent exister, tant les considérations théoriques se mêlent parfois à des luttes (politico-professionnelles) à l'intérieur des institutions économiques :

- L'école classique anglaise : A la suite directe d'Adam SMITH (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations), se situent Thomas Robert MALTHUS (1766-1834), David RICARDO (1772-1823) et John Stuart MILL (1806-1873), au coeur de la révolution industrielle. Thomas Robert MALTHUS (Essai sur le principe de la population, 1798 - Principes d'économie politique, 1820) montre dans le premier ouvrage les liens entre explosion démographique et crises économiques et conteste dans le deuxième la loi des débouches de Jean-Baptiste SAY en montrant que la cause des crises de surproduction provient de l'excès d'épargne des riches. David RICARDO (Méthode de la science de l'économie politique, 1836 - Des principes de l'économie politique et de l'impôt, 1821) allie la réussite sociale, le pessimisme économique et l'abstraction théorique dans un système où la valeur-travail (dont s'inspire ensuite Karl MARX) occupe une place centrale. John Stuart MILL (Principes d'économie politique, 1848) domine l'enseignement dans les universités anglaises et américaines. Sa théorie, bien plus nuancée que celle des autres auteurs, fonde le réformisme libéral. Il ne considère pas comme David RICARDO, l'état stationnaire de l'économie comme une catastrophe (pour ce dernier il est lié à la baisse des taux de profits) et considère que la durée de travail peut être une variable (on peut la réduire...) d'ajustement aux crises de surproduction. Car ce qui préoccupent ces économistes, ce sont bien les crises de surproduction industrielle...

- L'école classique française : Jean-Baptiste SAY (1767-1832), Frédéric BASTIAT (1801-1850), Charles DUNOYER (1786-1862), Jacques RUEFF (1896-1978), parfois considéré plutôt comme un néo-classique (ou néo-libéral) et Henri Charles CAREY (1793-1879) sont les plus souvent cités. Jean-Baptiste SAY (Catéchisme d'économie politique, 1821 - Cours complet d'économie politique, 1828) détaille sa loi des bébouchés, fondamentale pour comprendre toute une partie de l'analyse classique en termes d'équilibre. Il est le premier à faire du profit le revenu d'un service rendu à la production par l'entrepreneur, distingué du capitaliste. Très attaché à la notion de valeur-utilité, ses études sont beaucoup utilisées par la suite par les néo-classiques. Frédéric BASTIAT (Sophismes économiques, Petits pamphlets, Harmonies économiques...). fait partie d'une longue lignée d'économistes qui mêle polémique et théorie économique, dans une défense et une apologie du libéralisme. Il tente de faire la synthèse entre la valeur-utilité et la valeur-travail... Charles DUNOYER fait l'apologie du libéralisme qui n'a pas pour fonction d'améliorer le bien-être et de rendre ainsi la lutte des classes inutiles, mais qui permet d'inciter les travailleurs, enclins à la paresse, à l'alcoolisme et bien d'autres vices (cela ne vous rappelle rien?...) à demeurer dans le bon chemin. Le professeur LEROY-BEAULIEU (fin du XIXème siècle) (par ailleurs pourfendeur des marginalistes) est très représentatif de cette tendance française, dominante longtemps sur l'enseignement universitaire français. On lui doit sans doute ce désespérant conservatisme des études économiques dans l'Hexagone. Jacques RUEFF (Théorie de la parité des pouvoirs d'achat), tout en restant dans une théorie de l'équilibre très classique, montre que tout niveau de charges salariales supérieure à la productivité suscite un déséquilibre de la balance commerciale qui ne peut être corrigée que par une dévaluation monétaire. Il oppose constamment, en arrière-plan, deux types de de civilisations : les civilisations à vrais droits, où les prix sont libres, et les civilisations à faux droits, ou à prix contrôlés. Il se rattache à l'école classique car il laisse toujours une grande place à l'ordre naturel et aux mécanismes automatiques. Henri-Charles CAREY constitue un auteur paradoxal, car il milite pour le libéralisme à l'intérieur et pour le protectionnisme le plus radical à l'extérieur des Etats-Unis. Partisan d'établir un atelier unique (la grande-Bretagne, à son époque) à qui doit être expédié les produits bruts du monde entier (Principe de la science sociale, 1861), cet auteur devrait être plus lu qu'il ne l'est car il énonce bien les principes (trompeurs parfois) dont se réclament les capitalistes américains. S'il prône le libre-échange, c'est presque toujours à sens unique, dans une certaine candeur d'ailleurs. Ce discours libéral cache un nationalisme sans concessions.

 

 Une grande coupure s'installe entre les économistes autour de 1870. Des auteurs entendent rompre avec une certaine historicité (qui ne cachent pas les conflits socio-économiques par exemple) et veulent faire de l'économie une science positive, et non normative. En refusant tout sens idéologique, ces économistes installent une sorte de discours qui devrait de toute façon s'imposer à tous les acteurs économiques. A la valeur-travail, notion autour de laquelle peut s'élaborer ouvertement un conflit doctrinal, ils préfèrent la notion de valeur-utilité. La valeur-travail est bien entendu incohérente par rapports aux hypothèses de base de l'harmonie des intérêts. Ce qui détermine en fait la vraie valeur des choses, c'est la valeur-utilité. Ce n'est pas la travail qui détermine la valeur, mais l'utilité marginale de la dernière unité du bien disponible, soit la satisfaction ou le plaisir. En soit, le marginalisme est une technique d'analyse qui peut se développer dans des contextes totalement différents, y compris autrefois en Union Soviétique. c'est pourquoi il faut le distinguer du néo-classicisme qui se situe dans une perspective microéconomique et accorde un rôle central au calcul en termes d'utilité dans la réalisation de l'équilibre économique. Ces économistes veulent en quelque sorte revenir à l'étude des fondamentaux qui favorisent l'équilibre économique, en abandonnant les recherche sur la croissance et la dynamique ds structures (ce qui permet, là encore, d'éviter de penser en terme de conflictualité...). 

  Là encore des différences essentielles séparent différentes écoles :

- L'école marginaliste de Vienne, avec Carl MENGER (1840-1921), E von BÖHM-BAWERK (1851-1914) et Frédéric von WIESER (1851-1926) pour la première. Une deuxième école de Vienne, appelée néo-marginaliste, diffuse véritablement les idées nouvelles dans le monde entier. Carl MENGER se tourne surtout vers la psychologie pour expliquer l'économie plutôt que vers les mathématiques. E von BÖHM-BAWEK s'intéresse principalement au capital et à l'intérêt du capital en rejetant la théorie néo-classique des trois facteurs de production (terre, travail, capital). F von WIESER introduit la notion de valeur naturelle et lie valeur et distribution des revenus. Cette notion de valeur naturelle des biens, mise en évidence lorsqu'on supprime l'inégalité des revenus, fait distinguer les biens à forte utilité sociale (valeur d'échange plus élevée), des biens à faible valeur d'usage social (valeur d'échange plus faible). La production devrait s'orienter vers les biens les plus nécessaires... à condition que cesse l'inégalité des revenus... On peut faire remarquer que l'on peut théoriser à l'infini sur l'identité entre valeur sociale et valeur de marché tout en occultant cette condition... Encore une manière de passer outre à une analyse de conflits entre agents économiques bien différents...

- L'Ecole marginaliste anglaise et fondation de l'Ecole de Cambridge regroupe Stanley JEVONS (1835-1882), F Y EDGEWORTH (1845-1926) et Alfred MARSHALL (1842-1924). Ils font des mathématiques abstraite la base de l'économie, celles-ci seules pouvant établir sa scientificité. Alfred MARSHALL (Principes d'économie politique, 1890 - Industrie et Commerce, 1919 - Monnaie, Crédit et Commerce, 1923) remplace John Stuart MILL comme auteur principal des manuels universitaires anglo-saxons. Fondateur de l'Ecole de Cambridge, il amorce l'économie industrielle et les études sur la théorie de la concurrence monopolistique (développée par E H CHAMBERLIN et Joan ROBINSON). Si les pionniers du marginalisme affichent des opinions extrêmes, les analyses d'Alfred MARSHALL sont beaucoup plus nuancées. Système-pratique plutôt que système cohérent, son approche permet toutes les ramifications idéologiques. Il montre bien les différences entre la théorie et la pratique dans l'élaboration de la libre concurrence. Après lui, A C PIGOU (économie du bien-être), Joan ROBINSON (concurrence imparfaite et accumulation du capital marxiste), Piero STRAFFA (retour à RICARDO) et N KALDOR (mêlant apports de KEYNES et de MARX) poursuivent les études de l'Ecole de Cambridge dans des voies bien différentes, tout comme John HOBSON (théoricien de l'impérialisme). Mais peut-on vraiment alors parler d'une même école pour ces économistes, à part le fait d'avoir traversé au début les mêmes circuits d'études?

- L'Ecole de Lausanne fondée par Léon WALRAS (1834-1910), tente de trouver une solution complète et précise à l'équilibre général, ceci en montrant l'interdépendance de tous les prix et de tous les revenus ; et en s'appuyant sur le rôle de l'utilité dans la formation des prix et de la valeur d'échange, tout en situant les conditions de fixation du prix de la monnaie. Son successeur direct, Vilfredo PARETO (1848-1923) poursuit les recherches  sur l'économie pure et mène en même temps des recherches sociologiques et sur les sciences politiques. Il développe une théorie de l'élite et une critique virulente du socialisme et de la démocratie. Il rompt avec la vision du fondateur (Manuel d'économie politique, 1906) par une critique de la notion d'utilité : en fait, le consommateur ne "mesure" pas l'utilité d'un bien ; il sait seulement qu'il préfère une quantité d'un certain bien pour un prix donné à un quantité d'un autre bien à un autre prix donné. Il classe les préférences. Que ce soit en économie ou en politique, l'individu agit en fonction de ce qu'il pense être un optimum. A C PIGOU (1877--1959), successeur de MARSHALL à la tête de l'Ecole de Cambridge est en quelque sorte son continuateur lorsqu'il décrit une économie de bien-être. Toute une construction algébrique supporte ces théories. En fait, si pendant des décennies les oeuvres de PARETO éclipsent celles de WALRAS, celles-ci reviennent sur le devant de la scène "économiste", lorsque des auteurs comme K ARROW, Maurice ALLAIS, G DEBREU, J R HICKS et P A SAMUELSON estiment que l'équilibre général du fondateur de l'Ecole résiste beaucoup mieux que les autres systèmes postérieurs aux critiques de KEYNES. Ces sont les tableaux et les équations mathématiques de WALRAS qui sont pris comme bases de raisonnements chez W LEONTIEFF, et chez les économistes français E MALINVAUD, J-C MILLLERON, J-P FITOUSI et P ARTUS. C'est une véritable économie néo-walrasienne qui se développe, tant dans les travaux de macroéconomie et que microéconomie. 

 

  Seconde grande coupure chez les économistes, alors que les foyers du néo-classicisme se développent un peu partout, entre les deux guerres mondiales, se développe, se sur-développe, pourrait-on écrire, un néo-marginalisme. L'hédonisme simpliste des fondateurs d'Ecole est abandonnée, au profit du calcul économique, mais dans des directions là encore bien différentes.  Car ce néo-marginalisme se refuse à une option libérale a priori (ce qui ne l'empêche pas d'y tomber le plus souvent...), le calcul économique pouvant régir aussi bien une économie capitaliste qu'une économie centralisée. On la voit en oeuvre dans les différentes planifications économiques après 1945, dans les pays occidentaux. L'appréciation de l'utilité n'est plus aussi indépendante du milieu social ou de la pression sociale. On admet une grande part de conflictualité tous azimut dans nombre de théories économiques. Ces nouveaux économistes substituent tous (sauf von NEUMANN) à l'utilité cardinale l'utilité ordinale, ce qui évite la mesure (finalement jugée impossible...) d'un élément subjectif. On peut distinguer, mais il semble qu'au fur et à mesure qu'on approche du XXIème siècle, le tableau se complexifie notablement :

- La deuxième Ecole de Vienne, qui en fait se diffuse de par le monde, est fortement mathématique. S'y retrouvent Hans MAYER, von STRIGL, Nicolas ROSENSTEIN-RODAN, Friedrich von HAYEK et aussi Joseph SCHUMPETER, ainsi que, mais alors l'échantillon semble vaste, Albert AFTALION, Gaétan PIROU, François PERROUX, Henri BOUSQUET, René COURTIN, E PANTALEONI, Luigi EINAUDI et Ugo RICCI... Plusieurs économistes "sortent" du cadre de l'Ecole de Vienne par la suite, notamment SCHUMPETER, PERROUX....

- Le marginalisme américain, vivier du néo-libéralisme rassemble J B CLARK (1847-1938), F W TAUSSIG (1859-1940), Irving FISHER (1867-1947), Frank KNIGHT (1885-1973) et Edward H CHAMBERLIN (1899-1967) parmi les plus importants auteurs. Un des fondateurs du marginalisme, J B CLARK, précise la loi naturelle de la répartition en fonction de la productivité marginale des facteurs, qui supporte sa dénonciation des trusts et des monopoles qui empêchent le fonctionnement du marché. F W TAUSSIG, avec certaines tendances keynésiennes, étudie surtout le commerce international, et rencontre lui aussi dans ses réflexions ces mêmes mastodontes économiques. Irving FISHER aborde de nombreux sujets même s'il est surtout connu pour avoir formalisé la théorie quantitative de la monnaie, théorie qui est ensuite utilisée aussi bien par KEYNES que par l'Ecole monétariste actuelle. Frank KNIGHT (Risque, Incertitude et Profit) , fondateur de l'Ecole de Chicago dominée ensuite par Milton FRIEDMAN, présente le profit comme la contrepartie du risque assumé par l'entrepreneur. Son discours parait souvent de nature apologétique, dans une justification sans limite du profit. Edward H CHAMBERLIN (Théorie de la concurrence monopolistique, 1933) se centre sur la formation concurrentes des prix du marché. Il s'ait pour chaque firme d'élever ses prix sans perdre sa clientèle. 

- L'Ecole de Stockholm est souvent rapprochée de KEYNES, même si Gustave CASSEL s'oppose fortement aux théories de ce dernier. En fait, les débats sur les conséquences de la crise de 1929 précipite de manière opposée les positions des auteurs de formation souvent proches, qui s'écartent les uns les autres selon les thèmes. Le rôle de la monnaie (et de l'Etat) est la pierre d'achoppement entre nombre de visions économiques. On y trouve Knut WICKSELL (1851-1926), beaucoup dans le prolongement de Jean Baptiste SAY, von HAYEK, Strigl, L von MISES (qui vont ensuite dans la seconde Ecole de Vienne....), T C KOOPMANS (Ecole hollandaise)...  C'est surtout par cette Ecole que les croisements et les décroisements avec le keynésianisme se font...

- Alors que l'essentiel de l'Ecole de Cambridge passe du côté des keynésiens, reste dans la persective néo-classique, John Richard HICKS (Valeur et Capital, 1939) qui reformule l'équilibre général de WALRAS.

- Certains économistes néo-classiques recherchent une voix socialiste ou socialisante : E BARONNE (1859-1924), Otto EFFERTS (1870-1923), A AFTALION, qui pourrait être classé parmi les néo-keynésiens par ses travaux macroéconomiques et par sa théorie de cycle, A LANDRY (1874-1956). 

- Un autre courant, héritier de la tradition des ingénieurs économistes français à la DUPUIT, participe au progrès de l'économétrie contemporaine : C COLSON (1853-1939), F DIVISIA (1889-1964), Maurice ALLAIS; J lESOURNE, E MALIVAUD, J C MILLERON... C'est sur beaucoup de leurs travaux que se fondent certaines approches économiques de l'impact sur l'économie des dépenses militaires. Certains auteurs de ce groupe parviennent à une reformulation de la théorie walrasso-parétienne de l'équilibre. D'après un théorème fondamental du rendement social formulé par Maurice ALLAIS, "toute économie, quelle qu'elle soit, collectiviste ou de propriété privée, soit d'organiser sur une base dévcentralisée et concurrentielle". G DEBREU (Théorie de la valeur, une analyse axiomatique de l'équilibre économique, 1958), expose toutes les hypothèses de la théorie de l'équilibre et les relations entre équilibre et optimum dans une économie de marché. Nous ne pouvons que recommander cet ouvrage, même lorsqu'on ne partage pas la vision libérale de l'économie...

 

           Ce qui frappe, dans tous ces travaux, même dans ceux qui se montrent critiques envers l'intervention de l'Etat, c'est que, plus ou moins, tous ces économistes travaillent à un moment ou à un autre dans le cadre d'un large développement... des moyens étatiques d'interventions économiques, ne serait-ce que dans les différents planifications d'après-guerre. Comme s'il s'agissait avant tout de faire apparaître le capitalisme comme un système capable de rivaliser autant sur le plan de la production de richesses que sur les effets sociaux avec les différentes variantes de propositions venant d'économistes plus ou moins tentés par les expériences de "socialisme" à l'Est de l'Europe, en Asie et en Amérique Latine... Cet effet de mimétisme l'emporte parfois sur les considérations de base "smithiennes" de l'économie de marché. Ce mouvement, bien que général, n'est pas uniforme, mais il semble bien qu'au lieu de décridibiliser les approches interventionnistes, il les a renforcé en l'obligeant à plus de rigueur dans ses démonstrations comme dans sa pratique. Les théories de SCHUMPETER et de KEYNES n'auraient pas été aussi affinées sans les regards critiques des auteurs (qu'ils côtoyaient parfois...) libéraux et néo-libéraux. La plupart des études ne s'opposent pas à KEYNES, mais tentent de trouver une présentation du keynésianisme (puisque c'est la théorie alors dominante) plus ou moins conformes aux habitudes néo-classiques...

La situation change radicalement après la chute du "socialisme" et de l'Union Soviétique. Plus de système économique concurrent en vue... donc les théories sur la libre concurrence peuvent reprendre le dessus, dans une critique radicale de toutes les interventions de l'Etat. Bien entendu, même pendant la domination pratique du courant keynésien, l'élaboration théorique est demeurée en partie néo-classique, notamment à coup de formalisations mathématiques. Mais dès les années 1980,  c'est une véritable contre-offensive néo-classique qui part à l'assaut de toutes les "citadelles" universitaires et... étatiques. 

 

      Même si ce ne sont pas vraiment les auteurs-clés de cette contre-offensive, Paul Anthony SAMUELSON (né en 1915), qui reformule dans ses différents manuels les idées de KEYNES dans une option néà-classique et Friedrich August von HAYEK, qui perpétue la deuxième Ecole de Vienne, anti-keynésien farouche et pourfendeur du marxisme, comme du freudisme d'ailleurs, contribuent dans le monde universitaire et dans le grand public à décrédibiliser les interventions de l'Etat dans l'économie. C'est en fait tout un faisceaux d'auteur de différents courants qui mènent une véritable reconquête (qui parait être aujourdh'ui remise en cause) des institutions et des cerveaux. Nous pouvons distinguer différents courants, suivant qu'ils s'opposent plus ou moins à l'approche keynésienne :

- Qualifiée par certains de fondements microéconomiques de la macroéconomie, la théorie des déséquilibres (contre-révolution keynésienne), préparée par WICKSELL ou SAMUELSON est élaborée par R CLOVER, A LEIJONHULVUD, J-P BERNASSY, E MALINVAUD, Michio MORISHIMA, Janos KORNAÏ (Anti-Equilibrium, 1971)... 

- Autre type de combinaison  entre keynésianisme et néo-classicisme, un monétarisme initié par M FRIEDMAN, situé dans l'Ecole de Chicago, met l'accent sur le rôle à court terme de la monnaie, sans lui accorder de rôle sur le moyen et long terme. De nombreuses variétés de monétarismes possèdent en commun un certain pragmatisme dans la mise au point d'instruments et d'indicateurs d'une politique économique. Les recherches actuelles portent sur l'hypothèse du taux de chômage naturel (très extensible...), la crédibilité des politiques de stabilisation et la mise au point de modèles de plus en plus sophistiqués. 

- Parmi les théoriciens de l'économie publique, se séparent de ceux qui s'attaquent au problème posé par le Welfare State (politique sociale), ceux qui s'intéressent au problème de l'offre et de la demande de biens collectifs (Ecole des chois publics ou Analyse de la bureaucratie). D MUELLER (Public Choice) et B FREY (Modern Political Economy, 1978) synthétisent de telles recherches. La bureaucratie semble être l'objet principal de leurs préoccupations pour des auteurs comme M BUCHAMAN (Théorie fiscale et économie politique, 1960 - Finances publiques et processus démocratique, 1967), William NISKANEN (Bureaucratie et gouvernement représentatif, 1971) et Gordon TULLLOCK (Le marché politique, 1978). La théorie de l'information et des incitations est constitutive de la nouvelle micro-économie, et finalement rejoint cette problématique de la circulation d'information sur les réalités économiques qui forme une sorte de noeud gordéen de l'équilibre. La réflexion sur l'asymétrie d'information des agents en interaction est menée par des auteurs comme William S VIKREY (1914-1996) et James A MIRRLEES. On peut comprendre que ce "pénible problème" mette en difficulté toute les théories fondées uniquement sur l'étude des équilibres des marchés....

- La Nouvelle Ecole classique n'a que faire de ces problèmatiques qui semblent pour elle vouloir à tout prix intégrer KEYNES et ses "erreurs". L'Ecole de Minneapolis (R E LUCAS, T J SARGENT, N WALLACE) élabore d'autres postulats que keynésiens. Il s'agit surtout de la capacité des agents économiques à optimiser et à anticiper rationnellement et d'autre part de comprendre comment parvenir à l'équilibre des marchés, avec des modèles en forme de système clos d'interactions. Il s'agit surtout d'élaborer pour les décideurs des modèles marcro-économiques d'aide à la décision, donc de repérer les invariants et les enchainements, à la suite de WALRAS et de PARETO. Cette nouvelle macro-économie classique comporte deux axes de recherche pour expliquer les fluctuations économiques, chaque orientation suscitant des évaluations spécifiques de la part des auteurs... Il s'agit d'une part (F MUTH, Anticipations rationnelles et théorie des mouvements des prix, Econometrica, 1961 - R E LUCAS, anticipations et neutralité de la monnaie, Journal of Economic Theoru, 1972...) de recherches qui attribuent les fluctuations de l'activité économique globale aux anticipations rationnelles des chocs monétaires. Et d'autre part de la théorie des cycles réels des affaires, une théorie de cycle économique provoqué par des facteurs indépendants de la variation de l'offre de monnaie (Finn KYDLAND, John LONG, Edward PRESCOTT, Charles PLOSSER, REBELLO....). La monnaie est alors considére comme n'ayant aucun rôle, ou alors pure variable déterminée dans le modèle mais jamais déterminante... 

- Des économistes qui rejettent ou ignorent complètement les apports de KEYNES proposent des théories de l'économie de l'offre, qui reviennent beaucoup aux écrits de J-B SAY. Ils se situent dans un vaste mouvement intellectuel dit de l'individualisme méthologique. (LEPAGE, L'avenir du capitalisme ; JJ ROSA et Florin AFTALION, L'économie retrouvée, 1977)

- Parmi les théories néo-classiques de la croissance, celle de Ch W COBB et P H DOUGLAS prend en compte à la fois le capital, le travail et progrès technique. B ROSIER, dans Croissance et Crise capitaliste fait remarquer qu'"une des constantes de la pensée néo-classique est une optique centrée sur la recherche de moyens propres à retrouver le "paradis perdu" d'un optimum concurrentiel". 

- Sans doute, le développement le plus récent et le plus spectaculaire du renouveau des études néo-libérales se situe-t-il dans l'exploitation des la théorie des jeux, parallèlement à la recherche de nouveaux raisonnements rationnels. Cette théorie des jeux alimente la réflexion sur le fonctionnement du marché financier, et ce d'autant plus que les salles de marchés s'informatisent et que les confrontations entre offres et demandes peuvent avoir lieu en temps réel. (Harry MARKOWITZ (né en 1927), William SHARPE, Merton MILLER, et Harry V ROBERTS, Principes de gestion financière des sociétés...)

 

Jean-Marie ALBERTINI, Comprendre les théories économiques, Editions du Seuil, 2001 ; Paul A SAMUELSON et William NORDHAUS, Economie, Economica, 2000.

 

ECONOMIUS

 

 

 

 

 

 

Par GIL - Publié dans : ECONOMIE
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Dimanche 6 novembre 2011 7 06 /11 /Nov /2011 08:39

              Ce livre du rédacteur en chef adjoint du mensuel Alternatives économiques effectue un survol très clair et précis d'une grande partie de l'histoire financière de l'Occident, à travers ses crises, et précisément de cinq crises représentatives du fonctionnement du capitalisme financier. A travers la description de la spéculation sur les tulipes dans les années 1635 en Hollande, de l'entreprise aventureuse de John LAW sous le règne de Louis XV en France, de la panique de 1907 aux Etats-Unis et enfin de la crise de 1929, l'auteur dégage les caractéristiques d'une crise financière, qui se retrouvent dans la crise des subprimes des années 2000. Il détaille les tenants et aboutissants de la crise financière que nous vivons aujourd'hui jusqu'aux plans de désendettement engagés sous l'égide de l'Union Européenne et de l'administration OBAMA. Sans concession aucune, Christian CHAVAGNEUX expose, aux meilleures sources, les différents conflits qui opposent aujourd'hui les marchés aux Etats, après que ceux-ci se soient rendus compte du caractère évanescent d'un auto-contrôle de la finance mondiale.

 

    On se rend compte à quel point la destruction dans les années 1980-2000 des différentes barrières  à l'instabilité financière établies après la crise de 1929 aux Etats-Unis et en Europe mène la planète au bord du gouffre. Et aussi de la virulence des conflits entre les administrations d'Etat, lorsqu'au sein de celles-ci existent encore la notion d'intérêt général, et des différentes institutions privées financières. Encore actuellement, une grande partie des institutions bancaires privées refusent toute idée de réglementation, à tel point qu'il est difficile de faire la différence entre un comportement financier et un comportement de malfaiteur... tant les multiples voies illégales sont fréquentées pour échapper à tout contrôle. Tout en gardant un ton finalement mesuré - l'auteur ne dénigre pas entièrement les tentatives du G20, pointant de façon équilibrée ses forces et ses faiblesses - il déroule sous nos yeux les logiques infernales à l'oeuvre. 

Au centre de son ouvrage, travaux d'historiens économiques à l'appui -  parfois issus du milieu même des banques et parfois même encore en exercice dans les institutions bancaires internationales (Charles KINDLEBERGER, Hyman P MINSKY, Joseph STIGLITZ...) -, l'auteur s'efforce de répondre simplement à la question : Qu'est-ce qu'une crise financière? Au départ, une simple perte d'équilibre, des innovations non contrôlées (armes de concurrence massive, systématiquement établies pour naviguer par beau temps, avec une grande capacité à offrir des services de contournement réglementaire), dont les fameux produits dérivés, puis une déréglementation subie ou voulue, la course aux profits financiers débouchant sur des bulles de crédits, une mauvaise gouvernance des risques (notamment avec des mécanismes d'assurances qui n'assurent rien), avec des fraudes organisées, qui multiplies les liens entre criminalité et finance où les paradis fiscaux, finalement en grand nombre, jouent un rôle, avant l'éclatement de la crise, alimentée par des inégalités économiques fortes, le tout avec la participation d'économistes (souvent de l'ensemble des économistes) aveugles au désastre pourtant annoncé par quelques voix marginales discordantes. Avant que plus ou moins tardivement, les autorités politiques se décident à intervenir, mettant en place quelques réglementations dont les effets (comme en 1929) peuvent être durables ou finalement de peu d'importances car ne mettant pas en cause les structures qui permettent ces crises. Si les Bourses se calment un petit moment après la crise financière, comme en 2008 (faillite de Lehman Brothers), les opérateurs reprennent ensuite leurs (mauvaises) habitudes. "Mais une bulle, écrit l'auteur, ne s'arrête pas avec la maîtrise de la panique de court terme. L'étape suivante est décisive : les autorités publiques vont-elles ouvrir les chantiers permettant d'établir et de mettre en oeuvre à moyen terme les nouvelles régulations susceptibles de réduire fortement la probabilités de nouvelles crises? Ou bien les nouvelles régulations discutées ne sont-elles que des faux-semblants qui n'empêcheront pas de relancer la fuite en avant?" 

 

     Cette question est actuellement cruciale dans la nécessaire régulation, car depuis 2008, le système financier va de crises en crises continuelles, se déplaçant de secteur à secteur et de régions à régions. Le Forum de stabilité financière, devenu Conseil de stabilité financière met depuis sur la table "un document très complet, qui n'ouvre pas moins d'une dizaine de chantiers de régulation. Un document (qui date du 10 octobre 2008) peu commenté à l'époque, mais qui contient déjà pratiquement tous les grands sujets et propositions discutés les mois suivants. Le G20 de Londres d'avril 2009 va ensuite marquer une rupture dans le discours d'acceptation de la logique d'autorégulation des marchés. En plus du communiqué général habituel de ce genre de réunion, les pays du G20 livrent en effet une "Déclaration sur le renforcement du système financier" (voir www.g20.org), très technique, détaillée, longue de six pages et qui fixe un objectif très ambitieux : "Toutes les institutions, tous les marchés et tous les instruments d'importance systémique devront faire l'objet d'un niveau adéquat de régulation et de surveillance." Le texte pose les principes d'un changement majeur du rôle des Banques centrales, appelées à développer les outils et politiques à même de contrer l'instabilité financière. Il réclame la mise en oeuvre d'un contrôle serré de la distribution de crédits par les banques, pour qu'elles arrêtent de nourrir les bulles. Il veut encadrer les marchés des produits dérivés, ces innovations financières qui mettent souvent le feu à la finance. Il exige une régulation des fonds spéculatifs. Il s'attaque aux paradis fiscaux. Les principes de régulation ainsi dessinés ont été de nouveau validés au G20 de Pittsburgh de septembre 2009. Ils ont servi de base à quasiment toutes les politiques discutées dans les mois qui ont suivi, aux Etats-Unis, en Europe, au Royaume-Uni, etc. Un processus qui est loin d'être terminé car on discute encore des modalités concrètes d'applications de la nouvelle loi de régulation financière Dodd-Frank, votée le 21 juillet 2010 aux Etats-Unis, tandis que la Commission Européenne n'a fini de mettre sur la table l'essentiel de ses propositions de régulation qu'à l'été 2011 et qu'il reste encore de très long mois avant de les mettre en oeuvre. On n'aura une vision à peu près définitive et claire du paysage de la nouvelle régulation financière mondiale postsubprimes qu'aux alentours de 2013, certaines parties ne devant être entièrement finalisées qu'en 2018-2019." L'auteur donne un avis plutôt favorable à l'esquisse, tout en pointant de nombreux faiblesses majeures, et nul doute que de nombreuses péripéties vont se jouer jusqu'aux échéances fixées, riches en sinueuses manoeuvres, car ce qui est en jeu, c'est ni plus ni moins la future géopolitique financière et notamment les nouveaux rapports de forces entre institutions publiques et institutions privées, les unes et les autres jouant soit au niveau national ou régional ou encore multinational. Entre les marchés et les Etats, à la lecture de ce livre, c'est bel et bien une grande et vaste partie de bras de fer qui est en train de se jouer.

 

   Ajoutons qu'en fin d'ouvrage, l'auteur évoque le lancement le 30 juin 2011 de Finance Watch, "un pôle européen d'expertise, de communication et de lobbying pour faire contrepoids aux banques", créé par près de trente associations de la société civile européenne.

 

Christian CHAVAGNEUX, Une brève histoire des crises financières, Des tulipes aux subprimes, Editions La Découverte, collection Cahiers libres, 2011, 235 pages. 

 

 

 

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Samedi 5 novembre 2011 6 05 /11 /Nov /2011 07:09

                Revue d'économie politique et pas simplement d'économie, elle provient de l'Association d'économie politique née en 1980, dans un période où la mode est au libéralisme, rencontre d'abord informelle entre économistes d'Europe (de France) et d'Amérique du Nord (Quebec) désireux de mettre en commun "les analyses et leurs réflexions sur les problèmes contemporains, dans une perspective qui déborde le cadre tant de la science économique orthodoxe que des autres disciplines des sciences sociales refermées sur elles-mêmes.Il s'agissait d'ouvrir un dialogue susceptible, entre autres, de réponde aux besoins des organisations syndicales et populaires, dans un monde de plus en plus dominé par le discours néo-libéral." Pour les responsables de l'association, puis de la revue Interventions économiques créée dès 1982, "les années soixante-dix marquent en effet le passage généralisé de l'interventionnisme keynésien qui a marqué les trois décennies de l'après-guerre, à un libéralisme de plus en plus radical qui remet en question tous les acquis sociaux des dernières décennies. Ce libéralisme est étayé par un discours monolithique, posant l'économie comme un organisme naturel mû par les lois du marché, au même titre que le système solaire par les lois de la gravitation."(Gilles DOSTALER). Cette revue s'intéresse aux débats théoriques en économie politique et en socio-économie, à l'évolution et aux transformations socio-économiques des sociétés actuelles et aux résultats de recherches menés dans ces divers domaines.

 

             Elle présente des analyses et des résultats de recherche, menées surtout à l'Université québéquoise de l'UQAM et aux Université de Paris et de Grenoble, mais débordant bien entendu le cadre de ces deux pôles, pouvant provenir de l'ensemble des sciences sociale, mais qui privilégie les thèmes reliés à l'économie politique, à la sociologie économique, au travail et à l'emploi, à l'organisation du travail, au développement (local, régional, international), à la mondialisation et à l'économie politique internationale, ainsi qu'à l'analyse des écrits d'auteurs importants dans ces différents champs. Elle publie des numéros thématiques sur des auteurs comme Karl POLANYI (1886-1964), Thorstein VEBLEN (1857-1929), John Rogers COMMONS (1862-1945) et Joseph SCHUMPETER (1883-1950) et est très intéressée à recevoir des projets de numéros sur des auteurs hétérodoxes en économie politique et en sociologie notamment. Animée par un comité de rédaction d'une quinzaine d'universitaires (où l'on retrouve entre autres Mehdi ABBAS, de l'Université Pierre-Mendes-France de Grenoble, Yves BÉLANGER, Eduardo DAVEL Benoït LÉVESQUE (UQAM) ou Bruno THÉRÊT, de l'Université Paris-Dauphine) sous la direction conjointe de Diane-Gabrielle TREMBLAY (Quebec, Montréal) et de Christian DEBLOCK (UQAM) et par un comité scientifique international, la revue aborde autant l'impérialisme, la question régionale, la filière canadienne, les politiques industrielles, l'Etat que le développement local ou les régions à l'heure de la métropolisation. Son dernier numéro, disponible sur Internet, comme elle l'est maintenant de manière générale depuis 2002 (portail revues.org), porte sur Pratiques, analyses et enjeux de la recherche partenariale.

 

       Semestrielle, au support imprimé de 1982 à 2001, présente surtout alors dans les universités au Quebec, puis depuis 2002 en accès libre sous forme numérique, la Revue interventions Economiques convient très bien à un lectorat étudiant en économie et en sociologie comme au grand public, avec des articles, parfois longs, très accessibles. Elle constitue une excellente voie d'accès à des études d'économistes se situant en dehors de la sphère libérale comme de la sphère marxiste. Aujourd'hui, comme d'autres revues, elle se situe dans un courant critique qui tend à dominer la perception des réalités économiques. 

 

Revue Interventions Economiques, www.teluq.uquebec.ca ; www.revues.org.

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Jeudi 3 novembre 2011 4 03 /11 /Nov /2011 09:10

             Deux manières peuvent coexister dans une présentation du fonctionnement du capitalisme : une présentation qui met l'accent uniquement sur les mécanismes strictement économiques d'éléments qui fonctionneraient suivent des lois quasiment naturelles, en roue libre, automatiquement et une présentation qui met l'accent sur les acteurs du système économique, qui refuse cette désincarnation un peu trop favorable, du reste, à une partie seulement des acteurs en question. Personne ne présente plus le capitalisme - à part quelques économistes perdus dans les calculs et graphiques - comme un système uniquement économique, mais il existe encore de façon dominante, dans la presse comme dans l'enseignement de présenter le capitalisme comme un ensemble de rouages, comme une méga-machine, ce qu'il n'est qu'en partie.

 

                 François PERROUX donne une présentation positive du fonctionnement du capitalisme dont on peut faire le départ d'une discussion.

"La vie des hommes en société n'apparaît à l'observateur scientifique ni comme un pur conflit ou concours de libertés, ni comme un pur agencement d'automatismes et de mécanismes. le tort de nombreux interprètes de la vie économique a été de la concevoir soit tissée de choix libres et de contrats délibérément conclus, soit constitués par des ajustements mécaniques de quantités individuelles ou globales. Le fonctionnement d'un système économique réel et dynamique dépend à la fois de liaisons automatiques ou quasi automatiques et des libres choix, d'actes créateurs dont les conséquences sont largement imprévisibles pour les parties directement impliquées et imparfaitement prévisibles pour le tiers observateur qui enregistre les mouvements de masses. L'une des forces les plus certaines du régime capitaliste est de faire, en vue du rendement économique, sa part à chacun de ces aspects et à chacune de ces chances de la vie sociale. Le marché est issu de décisions et de choix, émanant des individus et des unités élémentaires : firmes et ménages. la rencontre des décisions et choix de tous formule une loi impérative pour chacun. Le prix de concurrence auquel nu n'échappe n'est l'oeuvre particulière de personne. Mais ce régime résiste par sa structure même à l'ossification et à la sclérose. la nouveauté y pénètre, non sans à-coups et fluctuations mais par des modifications susceptibles d'être amorties et absorbées avec un bénéfice net. Si tout va bien, l'inégalité est tenue dans les limites qui la rendent supportable ; la domination est précaire et transitoire." Le fonctionnement du capitalisme s'inscrit dans des calculs des différents acteurs (rencontre entre désirs et pouvoir d'achat des individus et offre de marchandises et de services) calculs qui induisent un quasi-automatisme du marché, globalement, dans un modèle d'équilibre dynamique qui, en définitive sous l'influence d'un certain nombre de facteurs, est toujours instable. Parmi ces facteurs figurent les inadéquations entre emploi des ressources et attentes des consommateurs, dans l'espace, mais ausi surtout dans le temps. Ajustements et désajustements constituent la trame du fonctionnement normal du système, car le capitalisme "tire son dynamisme de la conjugaison d'innovation et des faits de domination." Ce dynamisme "repose, dans ses secteurs les plus caractéristiques, plus encore que sur le calcul, sur le pari". Que les marchandises et les services offerts trouveront preneurs et seront acquis à des prix adéquats. Les innovations en question peuvent être techniques (invention technique matérielle) ou purement monétaires. "Pour que le capitalisme soit largement accepté et pour que les principes de son fonctionnement déroulent sans a-coups insupportables leurs conséquences, il faut donc que le produit global soit assez élevé pour que les inégalités dans la répartition des richesses et des revenus aient au moins quelque apparence d'utilité et d'efficacité économiques. On en dira pas plus. Nul, en effet, n'a encore trouvé le secret de mesurer économiquement et statistiquement l'inégalité inéliminable pour un niveau de produit donné ou l'inégalité la plus propre à porter au maximum le produit. (En plus, précisions-le, le produit pr,nd un certain temps à naître et ne rencontre pas forcément son objectif.). Le certain est qu'aucun système économique ne peut maintenir et élever la productivité en organisant l'égalité des rémunérations, en contrepartie de l'inégalité des prestations et des capacités. Le marché, en régime de concurrence praticable, maintient un certain (et François PERROUX souligne ce certain) contact entre les prestations productives et leurs rémunérations ; le régime de l'entreprise, par la liberté même qu'il octroie à l'entrepreneur ou à ses représentants, permet de rémunérer exceptionnellement les prestations exceptionnelles. de fortes présomptions militent donc en faveur de l'efficacité économique des inégalités présentes dans le système capitaliste. Encore faut-il que le produit global de ce système soit assez élevé pour que ses fluctuations soient supportables. Si elles sont très accusées, et surtout, si les dépressions se prolongent, accompagnées d'un chômage massif, il n'est pas de puissance au monde qui puisse protéger la foi dans les vertus de l'économie de marché et dans l'entreprise. Les oscillations sur un trend progressif sont acceptées, les oscillations dans la pénurie et la misère semblent à tous inutiles. (...)".

 

          Dans le petit ouvrage du même nom (le capitalisme), dans la même maison d'édition, Claude JESSUA adopte une toute autre présentation du fonctionnement du capitalisme. Pas de mention d'un progrès qui s'approche de l'intérêt général, et un dernier chapitre traite comme si ce système économique devait être défendu, des "ennemis du capitalisme", qui argumente sur le fait qu'il n'y a pas véritablement de crise du capitalisme, mais une crise, succédant à bien d'autres, dans le capitalisme. C'est bien le point de vue des capitaines de l'économie sur l'évolution du capitalisme qui est décrit. il met l'accent sur le fait majeur de la révolution industrielle, sans lequel nous ne pouvons pas comprendre ce système économique : "Nous devons (...) prendre en compte le fait que la nature même des mouvements économiques généraux, ainsi que les rythmes qui en scandent le déroulement se sont profondément modifiés. Avant la révolution industrielle, les nations européennes étaient essentiellement agricoles ; c'étaient donc les temps et contretemps de la production agricole qui marquaient la conjoncture. Désarmais, ce sont les mouvements de l'industrie et du crédit qui vont gouverner les rythmes de l'activité économique. Retenons en tout cas de l'esquisse historique qui précède (dans son ouvrage) que la naissance et le développement du capitalisme n'ont été possible que grâce à l'ouverture des régions et des nations (le fameux désenclavement du monde décrit entre autres par Fernand BRAUDEL) les uns aux autres, à l'émancipation des producteurs à l'égard des pouvoirs locaux, à l'émancipation des esprits à l'égard des Eglises, à la substitution des opérations en monnaie aux opérations en nature."

Le professeur émérite à l'Université Panthéon-Assas (Paris II) indique que les rythmes de l'activité économique engendrent un contrastes entre périodes dans lesquels le fonctionnement du capitalisme s'avère très différent d'une période à l'autre. Il n'est pas possible de décrire un fonctionnement uniforme qui soit entièrement valide du capitalisme des cinq phases distinctes qu'il expose, à la suite d'Angus MADDISON. Ces cinq phases distinctes comportent des traits spécifiques saillants :

- La première phase (1820-1870) correspond à l'industrialisation progressive, à la combinaison entre la révolution industrielle et la libéralisation des échanges extérieurs de chacun des zones considérées ;

- La deuxième (1870-1913), relativement calme, coïncide avec une grande prospérité et correspond à la diffusion planétaire des progrès techniques, à la grande mobilité des facteurs de production (les capitaux comme les hommes) et au progrès des communications et des transports. C'est un régime libéral qui prévaut dans la plupart des pays, en ce sens que les lois du libre échange continuent d'être appliquées, que les pays ont adopté l'étalon-or avec un régime de changes fixes. Les gouvernements n'interviennent pas ou peu dans les économies, les dépenses publiques restent réduites, l'Etat se contente d'exercer ses attributions régaliennes du maintien de l'ordre, de la défense et de l'instruction publique ;

- La troisième phase (1913-1950), tragique, est marquée par deux guerres mondiales et une crise majeure. Le libre-échange est remplacé par le protectionnisme, l'économie libérale, par l'économie de guerre, puis par l'économie dirigée. La guerre de 1939-1945 provoque non seulement un nombre énorme de victimes et de destructions matérielles massives, mais aussi une redistribution des cartes économiques amorcée après la première guerre mondiale. Cette redistribution des richesses et de la puissance économique s'effectue en faveur des Etats-Unis, au territoire épargné, qui avaient mis dans la bataille toutes les ressources de leur appareils productif et de leur capacité d'innovation technique, tandis que les nations européennes étaient sortie très appauvries de ces deux conflagrations ;

- La quatrième phase (1950-1973), qui correspond à peu près aux "Trente glorieuses" décrites par Jean FOURASTIÉ, est une phase de rattrapage, pour les pays occidentaux, âge d'or de l'histoire économique. Cette période est dominée par l'élan déclenché par les besoin de la reconstruction, par le début de la guerre froide entre l'Est et l'ouest et par la solidarité qui en a résulté entre les nations occidentales européennes et les Etats-Unis, solidarité notamment traduite par le plan Marschall et par la volonté des gouvernements américains successifs d'assumer des responsabilités mondiales, y compris dans le domaine économique. Pendant toute cette phase, les Etats-Unis servent constamment de modèle, aussi bien en matière d'investissements et de progrès techniques qu'en matièr de méthodes de gestion et de politique économique. D'autre part, la période en question voit s'instaurer les politiques de protection sociale (l'Etat-providence) et des politiques de la demande globale d'inspiration keynésienne. Se mettent en place des "stabilisateurs automatiques" et des politiques de stabilisation conjoncturelle, au point que la notion de cycle semble devenir obsolète, les taux de croissance étant toujours positifs. S'amorce un grand mouvement d'ouverture des frontière économique entre les pays, mouvement caractérisé par l'abandon progressif de pratiques telles que le contrôle des changes, s'affirme la tendance à la convertibilité générale des monnaies dans les pays occidentaux et en Extrême Orient, débuts vers la mondialisation de l'économie ;

- La cinquième phase (1973-1994), commencée par deux chocs pétroliers, se caractérise par un changement brutal du régime de croissance, engendrant une forte poussée de chômage et d'inflation. Une nouvelle politique conjoncturelle se met en place : abandon des politiques keynésiennes de relance, prélude à la politique d'unification monétaire européenne. 

Au lieu d'envisager une sixième phase, non achevée, l'auteur se tourne alors, pour expliquer cette succession de phase, vers les hypothèse de KONDRATIEFF et de SCHUMPETER de cycles longs. Ces cycles longs, de quarante ans environ, correspondent à des innovations majeures :

- Premier cycle  : 1785-1845, première révolution industrielle, marquée par l'énergie hydraulique, l'industrie textile et l'industrie du fer ;

- Deuxième cycle : 1845-1900, industrie de la vapeur, chemin de fer et acier ;

- Troisième cycle : 1900-1950, électricité, industrie chimique et moteur à combustion interne ;

- Quatrième cycle : 1950-1990, industrie pétrolière, électronique et aviation ;

- Cinquième cycle débutant en 1990, réseaux numériques, logiciels et nouveaux médias, qui pourrait se terminer aux environs de 2020...

L'auteur reprend une explication de l'accélération de l'histoire s'expliquant de trois manières : d'abord par une sorte d'effet d'apprentissage, les entreprises et même les consommateurs sont plus à l'affût des nouveautés et plus promptes à les adopter, ensuite parce les innovations les plus marquantes, celle du cinquième cycle, ont tendance à se développer de façon exponentielle, touchant toutes les branches de l'économie et engendrant un abaissement des coûts unitaires par économies d'échelle (effets de réseaux), et enfin par le fait que ces innovations, en raison de leur caractère largement immatériel (mais l'auteur néglige peut-être les dépenses nécessaires d'énergie...), se prêtent facilement aux forces de la concurrence, désormais mondiale. 

           Ces innovations, décrites par SCHUMPETER dans Capitalisme, socialisme et démocratie (1942) s'accompagnent d'une massive "destruction créatrice", sorte de tempête économique qui entraîne la disparition brutale de centaines de milliers d'emplois, tout en provoquant la création d'emplois nouveaux en nombre égal ou supérieur. Cela ne peut se faire que si l'économie a un haut degré de flexibilité, donc une capacité d'adaptation rapide, et que si les conditions de la concurrence y sont respectées. Et ceci dans un ouverture globale des économies, permise par le rôle croissant des marchés financiers. "Désormais, résume Claude JESSUA, en effet, c'est de plus en plus par un appel aux marchés (par augmentation de capital ou par émission d'obligations) que les grandes firmes se procurent les fonds dont elles ont besoin pour financer leurs investissements. Or, les marchés financiers sont interconnectés et ils ont la particularité d'être beaucoup plus instables que les marchés des biens et services. ce sont en effet des marchés d'opinion : ils dépendent des prévisions des opérateurs sur l'évolution des valeurs négociées, prévisions qui ont nécessairement une fragilité intrinsèque. Les engagements et les dégagements des opérateurs sur telle ou telle valeur se font instantanément, à la différence des opérations industrielles, qui prennent du temps et qui présentent, une fois réalisées, un certain caractère d'irréversibilité, et donc d'inertie. Les transactions sur ces marchés sont affectées par le comportement moutonnier des opérateurs, comportement qui expliquent la formation de bulles financières ainsi d'ailleurs que les dégonflement. Les économies de marché acquièrent pour ces raisons une volatilité marquée : elles connaissent des fluctuations rapides, amplifiées par l'interdépendance internationale des économies. (...)".

 

   Même si, tout au long de l'histoire du capitalisme et s'il existe en définitive plusieurs types de capitalisme, ce qui le caractérise réside dans plusieurs éléments : 

- Dans la circulation des biens économiques (ou même de services) en vue de leur consommation ou de leur utilisation pour produire d'autres marchandises, l'intermédiaire-argent joue un rôle de premier plan. Il ne s'agit ni d'un échange de marchandise à marchandise (économie de troc pur et simple) ni d'échange pur (il y a au moins un référent de marchandise même si celui-ci est presque oublié, comme dans certaines variantes de capitalisme financier) entre monnaies ;

- Il existe une dissociation plus ou moins complète entre le capitaine de l'entreprise, le capitaliste et les travailleurs qui produisent les marchandises ou les services. Dissociation qui se traduit par un partage des rôles : au travailleur un salaire calculé par le propriétaire ou le gestionnaire de l'entreprise, au capitaine de l'entreprise la direction de toutes les opérations. Ceci peut paraître moins clair dans le cas de l'artisanat, cela l'est complètement dans le cas d'une grande entreprise. Il existe une hiérarchie et selon la variante de capitalisme dont il s'agit, cette hiérarchie et plus ou moins stricte, en terme de répartition de pouvoirs comme en termes de travail ou de type de travail effectif ;

- Même dans un système où le travailleur-salarié fait presque office d'esclave, ce dernier est considéré comme précieux, au moins tout le long d'un processus conçu comme continu (même si ce continu est bref), - il faut au moins renouveler sa force de travail - et possède toujours la capacité de discuter et de défendre, et d'améliorer son statut, soit en progressant lui-même dans la hiérarchie de l'entreprise, soit dans une action collective entre travailleurs ;

- La lutte économique la plus visible, la plus commentée, la plus codifiée a lieu entre capitaines d'entreprise, dans un système de concurrence évolutif, au gré des innovations et des événements strictement politiques. A un point que beaucoup d'économistes considèrent les combats livrés entre entreprises d'une même branche et entre différentes branches comme les seuls combats qui comptent réellement dans l'évolution du capitalisme ; les combats internes aux entreprises étant des éléments parasites de ces luttes économiques. De plus, les entreprises qui ne veulent pas obéir aux règles générales du capitalisme (par exemple frein dans la recherche du meilleur profit, ou à l'inverse recherche de profit sans contrepartie - piratages ou banditismes) sont combattues farouchement avec l'aide des systèmes politiques capables d'actionner la violence ou de systèmes judiciaires capables de les déclarer hors-la-loi. Le capitalisme agit comme un système nécrophage à l'égard de tout autre système, dont il amalgame et réagence les forces (d'ailleurs c'est sa préférence), à défaut de les détruire.

   Le capitalisme possède en commun avec un certain nombreux d'autres systèmes économiques, et surtout si celui-ci est étendu dans le temps et dans l'espace, de garder opaque, aux yeux des dirigeants comme aux yeux des subordonnés, son véritable fonctionnement. De fait, dans l'évolution du capitalisme, le système évolue dans des formes de plus en plus complexes, jusqu'au capitalisme financier où même un trader, noyé dans ses calculs quotidiens, ne perçoit même pas son fonctionnement global.

 

     Si l'analyse marxiste est si combattue par les acteurs principaux du capitalisme, c'est parce qu'à la fois elle lève une certaine opacité et qu'au lieu de proposer des instruments économiques pour le perfectionner, elle cherche tout simplement à le faire remplacer par un autre système, même si celui-ci - avec pour nom le communisme - n'est pas défini réellement dans ses contours. Les défenseurs du capitalisme - surtout parmi les économistes libéraux (nous pensons surtout ici à Raymond BARRE, un temps qualifié de meilleur économiste de France) - font parfois preuve d'un certain humour en déclarant qu'après avoir lu Le Capital, il n'y ont pas trouvé des instruments économiques.... Pourquoi pas, à ce compte, y chercher des instruments comptables! L'analyse marxiste met l'accent sur les rapports sociaux de production, donc sur les conflits à la fois entre capitalistes et à l'intérieur même du processus de production, entre propriétaires/gestionnaires des moyens de production et utilisateurs/travailleurs de ces moyens, entre patrons et salariés, entre dirigeants et ouvriers/employés...

   A l'inverse, l'analyse libérale met l'accent sur les automaticités du fonctionnement de l'économie, comme si ce fonctionnement dépendait bien plus des structures que des hommes. Elle met l'accent sur la concurrence entre entreprises et sur les habilités des entreprises à "jouer" avec les mécanismes du marché. Elle considère les interventions publiques comme autant de parasites dans ce fonctionnement. 

  Loin de se résumler à un face à face entre économistes libéraux et économistes marxistes, beaucoup d'économistes, qualifiés d'hétérodoxes, combinent les deux manières de voir, ou plutôt souvent les contournent en mettant en avant des fondements sociologiques du fonctionnement du capitalisme. C'est d'ailleurs de ces économistes hétérodoxes que nous vient une vision sans doute plus réaliste et plus globale du fonctionnement de l'économie. Il faut dire que beaucoup d'entre eux s'inspirent bien plus du marxisme que du libéralisme, (Joseph SCHUMPETER étant là une figure emblématique)...

 

      Plus fondamentalement, la divergence entre les analyses marxistes et les analyses libérales du capitalisme, outre le fait bien évidemment que les acteurs alors qui discutent de l'économie (ou s'y positionnent) ne sont pas du tout les mêmes, est que les premiers s'attachent à démontrer ses contradictions profondes et les moyens qu'il utilise pour les surmonter et rebondir dans de nouveaux dynamismes, et les impasses (obligatoires pour les premiers marxistes qui voient dans ces contradictions les éléments du dépérissement du capitalisme) qu'il peut rencontrer alors que les seconds veulent montrer que, même à travers (et parfois grâce à) ses crises les plus profondes, ses dynamismes toujours présents, aucun système ne semble pouvoir le remplacer dans son efficacité productive de progrès de tout ordre. Longtemps, le problème de la détermination de la valeur oppose les deux manières d'analyser le capitalisme, mais aujourd'hui cette question est plutôt seconde (mais pas secondaire) par rapport aux conséquences du fonctionnement du capitalisme, que celui-ci perdure ou dépérisse. Ces conséquences amènent d'ailleurs une revitalisation des approches marxistes sans que la question de l'alternative (un système alternatif au capitalisme) soit résolue pour autant : le socialisme reste encore à inventer et cela, très largement... 

     Nous pouvons dégager bien plus de manière de comprendre le capitalisme qu'entre ces deux grandes écoles économiques, aux descendants des fondateurs du marxisme et aux descendants d'Adam SMITH, s'ajoutent ceux qui s'inspirent des travaux de KEYNES et ceux qui s'inspirent de ceux de SCHUMPETER. A ceux-là peuvent s'ajouter des approches dites néo-libérales comme celles de de Friedrich HAYEK. Et bien entendu, des lectures très différentes des ouvrages fondateurs peuvent engendrer de nouvelles approches, que les étiquettes ne parviennent pas toujours à bien caractériser.

 

     Tous tournent autour de la relation dynamique entre les marchandises/services et la monnaie, les uns mettant l'accent sur les transformations de la monnaie (KEYNES, HAYEK), les autres recherchant les fondements de la circulation des marchandises (MARX, SMITH...). Saisissant l'économie par un angle ou par un autre, chaque "école" tend à donner à différents acteurs le rôle prépondérant dans la création de valeur. En ricochet, les visions des uns et des autres influent sur les pratiques des différents acteurs, y compris des Etats, tant et si bien que le fonctionnement de l'économie capitaliste constitue un ensemble complexe de relations sociales diversifiées dans le temps et dans l'espace. Le capitalisme du XXème siècle ne ressemble pas à celui du XIXème siècle et celui du XXIème s'annonce lui aussi très différent, le seul dénominateur commun étant la recherche (privée) des moyens les plus efficaces d'augmenter les profits des entreprises (et des types d'entreprises là encore tout différents). Cette recherche du profit a des effets bien différents selon que l'on a affaire au capitalisme marchand, au capitalisme industriel ou au capitalisme financier qui mettent tour à tour en dominance des entreprises bien différentes... C'est sur le plan des conséquences sociales globales de son fonctionnement que le capitalisme semble pourtant imposer sa marque : chômage massif et inflation galopante sont des éléments qui se retrouvent tout au long de l'histoire du capitalisme, ce qui amène la grande majorité des économistes à vouloir soit le réformer, soit le remplacer par un autre système... Sur le long terme, nous pouvons poser la question au coeur de sa légitimité : la création de richesses, constat dramatique aujourd'hui avec les modifications climatiques... Même sans cette perspective, les différentes analyses du capitalisme mettent bien en évidence - même chez les économistes libéraux - au minimum de "grands défauts" qui amènent à changer de beaucoup sa nature même. C'est pourquoi il semble que le capitalisme évolue entre la prépondérance des acteurs privées et celle des Etats, jusqu'à faire discuter d'un capitalisme d'Etat

 

Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM, Comprendre les théories économiques, Seuil, 2001 ; François PERROUX,  Le capitalisme, PUF, collection Que sais-je?, 1969 ; Claude JESSUA, Le capitalisme, PUF, collection Que sais-je?, 2011.

 

ECONOMIUS

 

 

 

 

 

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Mercredi 2 novembre 2011 3 02 /11 /Nov /2011 12:58

          Plusieurs types de capitalismes se succèdent depuis sa lente émergence dans le temps et dans l'espace, et coexistent de plus entre capitalismes dominants et capitalismes dominés. Si de nombreuses études historiques traitent du capitalisme marchand et financier, puis du capitalisme industriel, qui fournit le prototype de bien des définitions de ce système économique (qui n'est pas seulement d'ailleurs qu'un système économique...), indiquant comment, dans des régions différentes, on passe de l'un à l'autre selon des modalités de destruction/expansion, d'autres études tentent de montrer comment existent et coexistent dans le même temps, à l'époque contemporaine par exemple, différents types de capitalisme. Sans compter bien entendu les multiples classifications qui, à l'instar de certaines études marxistes ou libérales, classent ces capitalismes suivant les types de propriétés dominants dans l'un ou dans l'autre, le capitalisme d'Etat étant la forme la plus achevée d'une conduite étatique de l'économie (si tant elle ait existé...).

 

       D'ailleurs les discours concernant ces capitalismes fluctuent suivant le temps, suivant que la presse de masse, la presse spécialisée ou le monde des économistes, accordent à l'un ou à l'autre sa préférence ou sa perception dominante. Il semble que ces discours ne reflètent pas forcément la réalité du moment et surtout occultent au profit d'un type de capitalisme, l'évolution des autres. Richard FREEMAN (Single Peaked Versus Diversified Capitalism : The Relation Between Economic Institutions and Outcomes, NBER, Working Paper, n°7556, 2000) rappelle à quel point le discours dominant connaît des évolutions cycliques. L'incitation à imiter une forme ou une autre n'est jamais absente des focalisations momentanées. Cet auteur cite la planification centrale du "New Deal" dans les années 1930, la planification indicative à la française dans les années 1960, la codétermination à l'allemande dans les années 1970, le modèle japonais à base de kanban et d'implication dans le travail dans les années 1980 et le modèle anglo-saxon dans les années 1990-2000. En fait, depuis les crises financières des années 2000, il semble que le "débat" ait quelque peine à se formuler dans un sens ou dans un autre, tant les thèmes d'une faillite ou d'une inadéquation du capitalisme aux défis mondiaux se multiplient, que ce soit dans le domaine social, purement économique ou écologique.

Il faut donc se méfier, propose Bruno AMABLE (Les cinq capitalismes, Seuil, 2005), qui pense que ce discours repose sur deux erreurs :

- croire qu'il existe une et une seule façon de bien faire les choses en économie, ce qui appliqué aux modèles de capitalisme signifie que tous les pays devraients adopter les mêmes institutions pour être efficace ;

- croire que le changement institutionnel, et donc l'évolution des modèles de capitalisme, répond à une pression concurrentielle qui pousserait les pays à adopter les meilleurs pratiques. En fait, les relations entre institutions et performances économiques sont loin d'être aussi simples que le mythe des "meilleures pratiques" le laisse suppose et le changement institutionnel ne peut en génarl pas se déduire simplement des différences de performances économique.

Nous aimerions ajouter une troisième erreur, celle de croire que le système le meilleur, soit le meilleur du point de vue de n'importe quel acteur (objectif...) et surtout que celui-ci existe. Ce qui laisse tout de même la place à un autre débat que le choix entre capitalismes existants et la possibilité de penser d'autres systèmes économiques que le capitalisme.

Il est d'ailleurs tout-à-fait remarquable qu'après avoir applaudi la fin d'un système soit-disant socialiste, les commentateurs et les économistes libéraux soient mis devant la perspective d'une faillite possible bien plus cinglante du capitalisme. Et que précisément, cette faillite soit liée à l'absence d'intervention des Etats dans celui-ci...

 

    Que sont-ce ces différents types actuels de capitalisme? Nous reprenons ici la classification de Bruno AMABLE, en nous efforçons de caractériser les contenus de chacun d'entre eux. Ils diffèrent par les institutions présentes dans les domaines de la concurrence sur les marchés de produits, du marché du travail et la relation d'emploi, de la protection sociale, du système éducatif et du système financier : le capitalisme néolibéral, proche du modèle néo-américain de Michel ALBERT (Capitalisme contre capitalisme, Seuil, 1991) ; le capitalisme européen continental, que l'on peut assimiler au capitalisme rhénan ; le modèle social-démocrate (en vigueur dans certains pays du Nord de l'Europe) ; le capitalisme "méditerranée" ; le capitalisme asiatique...

- Le modèle néolibéral, où la concurrence jour un rôle majeur est devenu surtout depuis les années 1980, une référence pour les économistes, même si tous ne s'accordent pas sur ses conditions de fonctionnement optimum. Sur les marchés des produits, la concurrence rend les firmes plus sensibles aux chocs économiques, qui ne peuvent être entièrement absorbés par des ajustements de prix et impliquent donc des ajustements en quantité. Ce type d'ajustement concerne notamment l'emploi. le maintien de la profitabilité implique donc de pouvoir licencier facilement une main-d'oeuvre devenue excédentaire. La flexibilité de l'emploi permet des réactions rapides aux conditions changeantes du marché. Le développement des marchés financiers, c'est-à-dire un mode de financement plus "liquide" que la finance intermédiées (les banques) contribue aussi à cette exigence des firmes à s'adapter à un environnement compétitif changeant.

- Le modèle européen continental, proche du modèle social-démocrate, se caractérise par une protection de l'emploi plus forte et une protection sociale moins développée. Un système financier centralisé facilite l'élaboration de stratégies à long terme pour les entreprises. Les négociations salariales sont coordonnées et une politique de salaire fondée sur la solidarité est développée, mais à un degré moindre que dans les pays nordiques.

- Le modèle socio-démocrate fonctionne selon des principes qui ne sont pas tous économiques, entendre par là ne sont pas tous fondés sur les exigences des entrepreneurs-propriétaires. Les exigences de flexibilité sont satisfaites à l'aide de mécanismes qui ne reposent pas, ou pas entièrement, sur la régulation marchande. Une forte pression de la concurrence extérieure exige une certaine flexibilité de la main-d'oeuvre, mais celle-ci n'est pas obtenue par des licenciements. La protection des salariés est assurée par un mélange de protection légale de l'emploi modérée mais réelle, et par un haut niveau de protection sociale. Cette protection des travailleurs agit comme une incitation à investir dans la formation et plus généralement dans tous les éléments qui valorisent la relation d'emploi. La compétitivité des firmes repose  alors en partie sur cette relation stable. Par ailleurs, un système de négociations salariales coordonnées conduit à un faible écart des salaires et donc de faibles inégalités de revenu, ce qui baisse le coût relatif du travail qualifié et favorise l'innovation et la recherche de la productivité.

- Le modèle "méditerranée" se caractérise par une protection sociale sensiblement plus faible mais un plus haut niveau de réglementation des marchés du travail et des biens et services produits. 

- Le modèle asiatique repose sur une complémentarité entre des marchés relativement réglementés, une faible protection sociale et un système financier orienté vers les relations à long terme entre banques et entreprises. Ce modèle donne un rôle central à la grande firme, à la fois pour la formation de la main-d'oeuvre et pour la progression dans la carrière des individus. 

  Chaque modèle est un idéal-type, non une reproduction du "réel", mais plutôt une idée ou une orientation générale. (au sens de Max WEBER). Au cours des deux décennies passées, la plupart des économies ont subi des transformations substantielles qui ont modifié les formes institutionnelles dans des domaines importants (système financier, concurrence sur le marché des biens, systèmes éducatif et de santé, relation d'emploi...) et ont également de ce fait altéré les complémentarités entre les institutions. La majeure partie des changements institutionnels s'est faite dans un sens convergent, celui de la soumission aux mécanismes du marché. La plupart des économies développées se sont donc éloignées des modèles de capitalisme de référence autres que le modèle néo-libéral. Néanmoins, selon Bruno AMABLE, "il serait exagéré de parler de convergence vers un modèle unique car si les changements ont pu être significatifs dans certains domaines, ils n'ont pas en général remis en cause les compromis sociaux les plus fondamentaux ni les institutions hierarchiquement les plus importantes, d'une manière telle que l'engagement vers un modèle de capitalisme néolibéral soit définit." Cela n'est pas dû à une quelconque prudence des entreprises, toujours mûs elles-mêmes par les mêmes principes de recherche du profit maximum, mais plutôt à des résistance fortes dans chacun des pays concernés. Si la protection sociale s'est fortement érodée, si les relations d'emploi se sont déséquilibrées en défaveur des salariés, si la concurrence sur le marché des biens et services s'est étendue à des catégories de produits (l'énergie, les transports...) auparavant réglementées au niveau étatique, et cela même par des actions politiques, de la part des responsables étatiques, ce qui est patent dans le cadre de l'Union Européenne, moins ailleurs en Europe, il existe encore de multiples mécanismes propres au différents types de capitalisme, non encore démantelés. Mais c'est surtout dans les systèmes financiers que la convergence vers un modèle néo-libéral est la plus flagrante. La financiarisation de l'économie est d'ailleurs le symbole même de la généralisation du capitalisme néo-libéral à l'ensemble de la planète. "On peut apprécier, écrit toujours Bruno AMABLE, cette généralisation du modèle fondé sur la prédominance des marchés financiers, au détriment d'un système fondé sur les banques et les relations à long terme entre finance et industrie, à l'aide de nombreux indicateurs. On peut notamment remarquer l'importance croissante prise par les actionnaires (ou plutôt dirions-nous des "représentants des actionnaires"...) dans la gestion des firmes. la création de valeur pour l'actionnaire a été promue au rang de principe suprême de gestion des firmes, à travers la corporate governance. La conformité des systèmes financiers aux "bonnes" pratiques de corporate governance peut s'apprécier à l'aide de quelques critères (SHINN J, private or Public Purpose? Shallow Convergence on the Shareholder Model, Princeton University, 2001) : les règles de comptabilité (modifiée pour les grandes entreprises afin d'évaluer les actifs en fonction du marché...), l'exigence d'un audit externe (lesquels sont assez médiocres concernant les conflits internes dans les directions chargées des valorisations boursières, entre les instances chargées de réaliser directement ces valeurs et les instances chargées de contrôler les observances des cahiers des charges de sécurité financière...); la présence de membres indépendants dans le conseil d'administration (parfois des personnalités qui n'entendent rien aux finances...), l'existence d'obligations de la direction vis-à-vis des actionnaires, les règle de droits de vote, l'absence ou la présence de dispositions anti-OPA et l'existence d'incitations financières significatives pour la direction (stock options, entendre de très fortes rémunérations incitatives à la recherche perpétuelle des résultats les plus positifs, sans être trop regardants sur la sécurité... ces dernières parenthèses sont de nous...). Tous les pays développés ou presque ont sensiblement augmenté le degré de conformité de leurs systèmes financiers à ces principes au cours des années 1990 et 2000. Cette transformation a été particulièrement sensible en France et dans les pays proches du modèle continental en général ; elle a été moins prononcée chez les pays proches du modèle socio-démocrate."

 

   Ces types de capitalisme diffèrent notablement des étapes du capitalisme décrites notamment par les auteurs marxistes : il ne s'agit pas du tout de la même chose. Tandis que les types de capitalisme permettent de comparer les réalités actuelles, les étapes du capitalisme indiquent la dynamique interne du capitalisme, et bien entendu, nous retrouvons dans les capitalismes actuels des éléments, commerciaux, agricoles, industriels, (des précédentes étapes, plus ou moins transformés) même s'ils sont dominés actuellement par la sphère financière. Ainsi dans le secteur industriel se retrouvent à la fois des sociétés "familiales", aux fameuses dynasties industrielles et des sociétés anonymes au sens littéral du terme en ce sens que ne dominent plus les propriétaires en titre mais les gestionnaires (parfois salariés) de ces sociétés. Par ailleurs, la description de ces types de capitalisme ne mentionne pas les relations de subordination géoéconomique. Si la coupure Nord/Sud entre économies liées par un échange inégal n'est plus la même aujourd'hui que dans les années 1970-1980 - et en cela il y a véritablement une accélération de l'histoire - des relations dominés/dominants persistent plus subtilement, d'une part à l'intérieur de chacune des zones - et même des pays, et d'autre part par le vaste mouvement de délocalisation industrielle qui ne déplace pas de la même manière le versant matériel (usines, emploi, savoirs techniques..) et le versant des pôles de décision économique. Du fait même de la prépondérance dans les prises de décisions et les mouvements de transfert de propriété de la sphère financière (où une certaine opacité technique existe...), même les institutions chargées de dresser les statistiques économiques peinent à comprendre exactement où se trouvent les véritables pôles de décisions. Etant donné de plus, que les Etats abandonnent dans les années 2000 l'essentiel de leurs outils à la fois d'analyse et d'intervention aux mécanismes des marchés, le caractère "national" des dirigeants des grandes entreprises perd de sa force, dans un cosmopolitisme dont le seul objectif est de gagner toujours plus. 

 

     Robert BOYER, président de l'Association Recherche et Régulation estime que ces "quatre ou cinq formes" de capitalisme, fondées sur des logiques différentes, "sont susceptibles de donner des réponses très contrastées à l'impératif écologique. Confiance (naïve, on l'a vu) dans l'efficacité ds signaux du marché, contrainte étatique et recours à la fiscalité, internalisation par les acteurs économiques de l'impératif écologique ou encore recherche de leur intérêt bien compris des entreprises constituent autant de réponses à ce même défi. Tout porte à penser qu'un futur modèle de croissance tirée par l'innovation technologique se déclinera encore selon des modalités aussi diverses que celles déjà observées dans le passé. Sans oublier que les capitalismes émergents (Brésil, Chine, inde) ont toute chance de converger vers une forme originale : ils apporteront sans doute une autre solution à la question des ressources naturelles et de l'écologie".

 

    De même, suivant les types de capitalisme, les salariés ne sont pas considérés de la même manière, dans une graduation entre un statut stable et inscrit dans la durée, pouvant déboucher sur une véritable participation aux objectifs et plus rarement aux décisions des entreprises et un statut d'objet interchangeable à un autre. Il existe un lien entre le caractère démocratique d'une société et la manière dont les citoyens participent à la vie économique. On peut dire que ce lien se traduit par une dégradation de ce caractère au fr et à mesure de la financiarisation de l'économie, et cela d'autant plus que les dirigeants des entreprises du secteur financier recourent de plus en plus à des relais publics pour faire prévaloir des intérêts très particuliers. Si dans le modèle social-démocrate, les citoyens et le bien public constituent très officiellement les objectifs des activités économiques, dans le modèle néo-libéral, ce n'est au maximum qu'en tant que retombées positives du fonctionnement de l'économie qu'ils constituent un objectif. Le bien être et le progrès clamés par François PERROUX n'est plus qu'un objectif lointain dans un système dominé par le secteur financier. 

 

    Enfin, suivant les types de capitalisme, les liens internes entre les secteurs producteurs de biens et services et les secteurs que l'on pourrait englober comme étant ceux de la monnaie ne sont pas du tout les mêmes. Dans la circulation du capital, qui va des marchandises ou services à l'argent pour retourner ensuite aux marchandises, dans un cyle sans fin, le pôle dirigeant se trouve du côté des entreprises productrices ou des entreprises financières. Suivant la profitabilité des différents secteurs, il peut varier d'un ensemble productif mû par une plus ou moins importante planification à un ensemble financier mû uniquement par la recherche d'une circulation monétaire (métal et papier, et influx électroniques). Nous retrouvons là les dynamismes décrits dans maints ouvrages, notamment marxistes (mais aussi de plus en plus au-delà), où le taux de profit des différentes branches du capitalisme joue un rôle... capital!

 

Robert BOYER, entretien paru dans le dossier "Capitalisme, crise et Développement", Contretemps, numéro 21, février 2008 ; Bruno AMABLE, dans Cahiers français n°349, 2009 ; François PERROUX, Le capitalisme, PUF, collection Que sais-je?, 1969.

 

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Mardi 1 novembre 2011 2 01 /11 /Nov /2011 13:41

          Étymologiquement , Capital et Capitalisme mettent l'accent sur les acteurs qui utilisent les richesses de manière économique, dans la sphère économique, même si par extension des sociologues comme Pierre BOURDIEU peuvent discuter du capital social ou du capital culturel. En ce sens, l'apparition d'analyses du système économique, centrée sur les activités dirigeantes, a contrario des acteurs qui ne peuvent le faire, est en soi conflictuelle, fait partie de la conflictualité économique. Capital, qui provient du mot latin capitalis - dérivé de caput - qui signifie "la tête", et Capitalisme qui désigne la doctrine de cette "tête", constituent des termes de combat, même s'ils sont utilisés dès la fin du XVIIIème siècle, de manière parcimonieuse d'ailleurs (le dernier par Etienne CLAVIER, 1788 ; David ROCARDO, 1817 (Principles of Political Economy and Taxation), Jean-Baptiste Richard de RADONVILLIERS, 1842, Enrichissement de la langue française ; dictionnaire des mots nouveaux, Louis BLANC, 1850 et Pierre-Joseph PROUDHON, 1861...). Ils sont largement utilisés par Karl MARX et Friedrich ENGELS pour faire la critique d'un système économique d'exploitation de l'homme par l'homme, d'une classe par une autre, notamment dans les Livres du Capital, dont la publication de la première partie intervient en 1867... Même si par la suite, les auteurs d'ouvrage d'économie politique et/ou d'économie tentent d'en faire des dérivés techniques de termes auparavant utilisés (richesses, argent, fonds, biens, avoirs, terres ou propriétés pour le capital...), il reste que les analyses du capitalisme, des capitalismes, en tant que tels, à l'inverse des études dans le sens libéral de l'économie, gardent un aspect critique qu'elles ne risquent pas de perdre avec leurs évolutions récentes.

 

        Faire l'analyse et même effectuer la définition du capitalisme relèvent déjà de la conflictualité socio-économique, du fait même qu'une véritable analyse et d'une véritable définition passent par la prise en compte de l'existence dans ce système d'acteurs aux pouvoirs très inégaux sur le capital. Alors que dans les analyse précédentes des systèmes économiques, les travailleurs non propriétaires n'existent pratiquement pas, ils deviennent partie intégrante des mécanismes économiques.

 

        Guy CAIRE explique que "le capitalisme est tout à la fois un mode de production déterminé et, en cette qualité, un objet théorique relevant de l'analyse et une série de formations économiques et sociales, entités concrètes dont la compréhension, si elle n'est jamais dépourvue de référence à une problématique, relève cependant essentiellement de la description." Comme mode de production, continue-t-il, "il doit être caractérisé par les forces productives qu'il mobilise et à l'essor desquelles il contribue puissamment au moins dans une première phase et par les rapports de production sur lesquels il repose : de ce point de vue, le rapport fondamental qui le constitue est le rapport capital/travail. En tant que formation économique et sociale, c'est-à-dire combinaison concrète et complexe de plusieurs modes de production dont l'un est dominant et les autres dominés, il ne peut être défini qu'en fonction des étapes de développement dans lesquels on se place (et on parlera alors de capitalisme marchand, manufacturier, monopoliste, etc) et des espaces dans lesquels on se place (on évoquera par exemple les capitalismes du centre et ceux de la périphérie, les capitalismes dominants et les capitalismes dépendants, les capitalismes anglais ou français...)."

Longtemps, les théories économiques traitent de la valeur en se centrant sur de nombreux aspects "techniques", comme l'équilibre entre offre et demande, circulation de la monnaie, rapports entre la rente et la production... Pour les économistes marxistes, on dispose avec les trois livres du Capital des clés essentielles pour comprendre les relations entre valeur d'usage et valeur d'échange, entre le travail et le capital : Guy CLAIRE rapporte la lettre de Karl MARX à Friedrich ENGELS (1867) à ce propos : "Ce qu'il y a de meilleur dans mon livre c'est 1/ (...) la mise en relief, dès le premier chapitre, du caractère double du travail selon qu'il s'exprime en valeur d'usage ou en valeur d'échange ; 2/ l'analyse de la plus-value, indépendamment de ses formes particulières : profit, intérêt, rente foncière, etc" "Produire de la plus-value, écrit l'auteur dans Dictionnaire Critique du Marxisme, sous ses différentes formes (plus-value absolue, relative ou extra), telle est en effet la loi fondamentale du capitalisme à tous ses stades. cette plus-value, le capitaliste la rapporte à l'ensemble du capital engagé lorsqu'il cherche à évaluer le taux de profit de son affaire. A tort, puisque ce n'est que le capital variable (lequel achète la force de travail créatrice de valeur) qui la produit. Or, au fur et à mesure que l'accumulation, résultant de la transformation de la plus-value en capital se réalise, la composition organique du capital s'élève, provoquant une baisse tendancielle du taux de profit. Par ailleurs, et au moins tant que jouent les mécanismes de la concurrence, les capitaux quittent les branches où le taux de profit tombe au-dessous de la moyenne pour aller vers les branches où il est supérieur à la moyenne, ce mécanisme de péréquation des taux de profit n'est lui aussi qu'une tendance qui se heurte à des obstacles de plus en plus nombreux avec le passage au capitalisme des monopoles. Enfin, si le producteur de marchandises s'approprie le premier la plus-value, il n'en reste pas le dernier possesseur, devant la partager avec d'autres capitalistes qui accomplissent d'autres fonctions dans la production sociale : la plus-value se scindera ainsi en profit industriel, intérêt, gain commercial, rente foncière. Au fil des trois livres du Capital, on passe ainsi de l'analyse de la production des marchandises, qui est production de la plus-value, à l'étude des mécanismes de l'accumulation et de la circulation du capital et à la description de la réalisation des marchandises (qui doivent être vendues si le capitaliste veut récupérer le capital avancé, ce qui suppose l'existence d'une demande sociale solvable et l'existence d'un prix rémunérateur) par laquelle se clôt l'examen du procès d'ensemble de la production capitaliste."

 

     François PERROUX tente, sans y parvenir, de définir la notion de capitalisme de manière aussi acceptable pour un libéral extrême que pour un marxiste intransigeant. Dans sa définition, il examine le capitalisme sous l'angle du progrès économique et de l'accumulation du capital efficient, de l'entreprise, de l'entrepreneur dynamique, de l'économie d'entreprise et du progrès économique. il écrit dans une période où déjà les Etats sont intervenus de manière massive dans le fonctionnement du système économique, ce qui lui permet, dans un climat donc moins conflictuel (la première édition de son petit livre sur Le capitalisme date de 1949) de présenter le capitalisme sans choquer sous un jour plus technique (et dans une appréciation bien entendu plus favorable...). Aujourd'hui, nous ne savons pas si une telle présentation serait acceptable... Il début de la manière suivante sa définition : "Le progrès économique s'exprime en termes de satisfaction et de coût. Soit, à un moment ou en cours d'une période ultérieure, nous pourrons dire qu'il y a progrès si nous constatons une plus grande satisfaction à coût égal, une égale satisfaction à moindre coût, ou une plus grande satisfaction à moindre coût. Ces propositions sont exactes pour un individu et pour un groupe d'individus ; elles le sont, que les satisfactions et les coûts soient exprimés en termes réels ou en termes monétaires. (...) Pour un groupe quelconque, pour une nation, par exemple, le progrès économique se manifeste par une plus grande quantité de biens et de services obtenus à coût de travail égal ou par une quantité égale de biens et de services obtenus à moindre coût de travail, ou par une plus grande quantité de biens et de services à coût de travail moindre.  (...) Tout progrès économique est lié à l'accumulation et à l'emploi efficient de biens de capital tels que l'équipement fixe, les matières premières et semi-produits, le fonds de subsistance des travailleurs. Ces biens de capital élèvent le rendement physique et en valeur de travail humain. Pour un groupe, pour une nation, on constate une corrélation entre l'accumulation et l'emploi efficients des biens du capital d'une part, l'élévation de la productivité réelle par homme et par heure de travail et l'élévation du revenu réel moyen d'autre part. Quant à l'individu, sans recourir aux raisonnements abstraits tristement célèbres sous le nom de "robinsonnades", il peut constater, par réflexion personnelle et en se référant à son expérience professionnelle, que l'élévation de son rendement est largement dépendante de la détention et de l'emploi ingénieux de biens de capital. On observera en passant que l'économiste contemporain n'a aucun souci, comme certains de ses prédécesseurs (BÖHM-BAWERK), de dresser l'acte de naissance du premier capital  qui ait fait son apparition sur la terre. Il sait que nos connaissances historiques, si loin qu'elles remontent en amont, rencontrent l'homme armé d'outils et non l'homme aux mains vides lâché dans la nature. Il n'insistera donc pas sur la distinction des facteurs originaires (nature, travail) et des facteurs dits produits (capital) ; il se préoccupera d'analyser le rôle des biens de capital et du capital dans l'économie et de déterminer comment se forment opportunément les paris ou les calcules économiques relatifs au capital et au flux de services ou de biens de consommation qui en découlent (...)." C'est bien, dans cette vision du capitalisme, l'entreprise et l'entrepreneur dynamique qui constituent l'unité de base de toute l'activité économique. 

 

    Dans l'Introduction de son Histoire du capitalisme, Michel BEAUD décrit certaines conditions de compréhension du capitalisme : "Il m'a été enseigné (et c'est hélas, dirions-nous ce qui a encore cours dans les écoles d'économie), que le capitalisme était un système économique. j'ai assez vite compris qu'on ne pouvait le réduire (et l'auteur se réfère ici aux études de Fernand BRAUDEL) à la seule dimension économique et qu'il fallait prendre en compte les dimensions sociale, idéologique, politique et éthique. Fondamentalement, ce qu'on peut cerner comme "capitalisme" est indissociable de la (ou des ) société(s) et du (ou des) Etat(s) en relation avec qui il se développe. Cela m'a très tôt amené à me méfier de l'analyse en termes de mode de production, à quoi ne peut jamais se réduire l'étude du capitalisme. Hollandais, britannique, américain, japonais, le capitalisme est le plus souvent saisi comme une réalité nationale, ce qui rend mal compte des transformations du monde que son développement a engendrées. A l'inverse, des auteurs contemporains, comme I Wallerstein, l'ont présenté comme une réalité d'emblée mondiale - même si, à ses origines, ce fut "en pointillé". le travail sur l'histoire m'a, dès la première édition de ce livre (en 1981), fait comprendre que ce fut toujours une réalité à base nationale, mais pour les capitalismes puissants et dynamiques, une réalité qui tend à déborder les frontières, jusqu'à contribuer, avec d'autres, à transformer la configuration du monde. Capitalisme marchand, capitalisme manufacturier, capitalisme industriel, capitalisme postindustriel en cours d'émergence (nous pourrions tout de même ajouter capitalisme financier), le "capitalisme a évolué dans l'histoire : il l'a fait par stratification, chaque strate se développant en détruisant partiellement les anciennes, en transformant ce qu'il en reste, et en se transformant lui-même dans un incessant processus. Une des difficultés est que nos lectures du capitalisme sont dominées par les analyses fondées au XIXème siècle et développés dans les deux premiers tiers du XXème ; ces analyses sont donc principalement marquées par les caractères du capitalisme industriel, ce qui risque de nous empêcher de comprendre et d'analyser les évolutions en cours. Une autre difficulté est que l'emploi du mot recèle des pièges : certains parlent du capitalisme comme d'un acteur, ce qu'il n'est pas - les acteurs sont les financiers, les banquiers, les dirigeants des très grands groupes,, mais aussi les petits et moyens entrepreneurs, les salariés, les producteurs indépendants, les épargnants, les consommateurs ; d'autres en parlent comme d'un système ; or outre que l'idée qu'il existerait une panoplie de systèmes entre lesquels on peut choisir me parait fallacieuse, je doute de plus en plus qu'on puise parler d'un système capitaliste en général : ce qui a trop longtemps été fait en prenant la schématisation du capitalisme industriel du XIXème siècle pour "le" système capitaliste. j'en arrive en effet à l'idée que le capitalisme est principalement une logique sociale complexe, porteuse de forces transformatrices et autotransformatrices, qui a émergé d'une manière alors invisible aux XVème-XVIème siècles, s'est imposée au XIXème à travers l'industrialisation et tend aujourd'hui à dominer la plupart des sociétés et le monde."

 

Michel BEAUD, Histoire du capitalisme de 1500 à 2000, Seuil, 2000 ; François PERROUX, Le capitalisme, PUF, collection Que sais-je?, 1969 ; Guy CAIRE, article Capitalisme, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999.

 

ECONOMUS

 

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Jeudi 27 octobre 2011 4 27 /10 /Oct /2011 09:20

            La sublimation, élément très important de la psychanalyse, n'a pourtant pas de théorie réellement construite, ce qui explique les nombreuses divergences d'appréciation d'auteurs sur sa fonction, sa nature, son inclusion ou non dans les mécanismes de défense, sur son rôle dans le conflit psychique. 

 

           Dans son texte sur Les mécanismes de défense, au chapitre général sur ceux-ci, Anna FREUD, après avoir longuement mis en perspective le rôle de refoulement dans le développement de l'enfant et sa place à l'intérieur des mécanismes de défense et à un niveau plus englobant qu'eux, écrit :  

"La sublimation, c'est-à-dire le déplacement vers un niveau le plus élevé du but pulsionnel du point de vue social présuppose une acceptation ou tout au moins une connaissance des valeurs morales, partant l'existence d'un surmoi. Ainsi les mécanismes de défense du refoulement et de la sublimation apparaîtraient assez tardivement au cours du développement, tandis que la date d'apparition assignée à la projection et à l'introjection dépend du point de vue théorique que l'on adopte. Des processus tels que la régression, le retournement en contraire, le retournement contre soi, restent vraisemblablement indépendants du stade atteint pas la structure psychique et doivent être aussi vieux que le conflit entre les pulsions instinctuelles et l'obstacle quelconque qui se dresse contre elles. Nous ne serions pas surpris d'apprendre qu'ils constituent les premiers mécanismes de défense utilisés par le moi. Toutefois, cette tentative de classification chronologique est contrariée par l'expérience. En effet, les premières en date des manifestations névrotiques de la prime enfance sont les symptômes hystériques dont les liens avec le refoulement sont indéniables. D'autre part, les manifestations masochiques vraies qui résultent d'un retournement de la pulsion contre le sujet lui-même sont les plus rares chez les petits enfants. Nous pensons que l'introjection et la projection apparaissent à l'époque qui suit la différenciation du moi d'avec le monde extérieur. D'après l'école analytique anglaise (Anna FREUD fait allusion au mouvement impulsé par Mélanie KLEIN), ce sont au contraire, ces mécanismes qui engendrent le moi et c'est à eux que devrait être attribuée la différenciation de celui-ci d'avec le dehors. ces divergences d'opinion montrent que la chronologie des phénomènes psychiques reste l'un des domaines les moins explorés de l'analyse théorique (à son époque, bien entendu)." Suivant que l'on adopte la vision de l'instance du surmoi précoce ou tardive, la place de la sublimation change évidemment. 

 

       Otto FENICHEL (1897-1946), notamment dans La Théorie psychanalytique des névroses (réédité en 1987 aux PUF), place également la sublimation parmi les mécanismes de défense :

"Les défenses du moi peuvent être divisées en défenses qui réussissent, qui font cesser toutes les pulsions refoulées, et en défenses qui échouent et qui exigent la répétition ou la continuation du processus de défense destiné à empêcher l'émergence des pulsions refoulées. Les défenses pathogènes, qui sont à la base des névroses, appartiennent à la seconde catégorie lorsque les pulsions refoulées ne peuvent se décharger, mais restent en suspens dans l'inconscient où elles sont sans cesse renforcées par l'activité continue de leurs sources physiologiques, il s'ensuit un état de tension. Et une irruption (dans le champ de la conscience) de la pulsion refoulée peut se produire. C'est pourquoi les défenses victorieuses sont moins importantes dans la psychologie des névroses ; en fait on les comprend moins bien. Cependant les frontières entre les deux catégories ne sont pas parfaitement définies, et il est parfois impossible de distinguer une pulsion transformée par l'influence du Moi. Une pulsion qui arrive à percer de façon déformée contre la volonté du Moi et a son insu". Ce dernier type de pulsion produira des attitudes crispées, se répétera indéfiniment, ne permettra jamais une détente complète, et aboutira à de la fatigue."

Sur la sublimation, premier mécanisme de défense abordé, nous pouvons lire :

"Les défense qui réussissent peuvent être placées sous la dénomination de sublimation. Ce terme ne désigne pas un mécanisme spécifique ; différents mécanismes peuvent être employés dans les défenses qui réussissent, comme le passage de la passivité à l'activité, le renversement de la situation par rapport au sujet, l'échange d'un but pour un but opposé. le facteur commun est que sous l'influence du Moi le but de la pulsion instinctuelle ou l'objet (ou les deux) est changé sans blocage de la décharge adéquate. (Il vaut mieux omettre le jugement de valeur généralement impliqué dans la définition de la sublimation). La sublimation ne doit pas être confondue avec les défenses qui font intervenir des contre-investissements ; les pulsions sublimées trouvent leur issue, bien que canalisées via un itinéraire artificiel ; tandis qu'il en va différemment pour les autres. Dans la sublimation, la pulsion originelle disparaît parce que son énergie lui est retirée au profit de l'investissement de son substitut. Dans les autres défenses, la libido de la pulsion originelle est contenue par un important contre-investissement. Les sublimations ont besoin d'un courant ininterrompu de libido, exactement comme la roue d'un moulin a besoin d'un courant d'eau non ralenti et canalisée. C'est pourquoi les sublimations n'apparaissent qu'après qu'un refoulement a été supprimé. Métaphoriquement, les forces défensive du Moi n'attaquent pas de front les pulsions originelles, comme dans le cas d'un contre-investissement, mais les heurtent de biais, produisant une résultante qui conjugue l'énergie instinctuelle et l'énergie défensive et qui peut suivre son chemin librement. Les sublimations diff!rent des satisfactions névrotiques de substitution par leur désexualisation ; autrement dit, la satisfaction du Moi n'est plus une satisfaction ouvertement instinctuelle. Quelles tendances peuvent subir une telle vicissitude et quelles circonstances déterminent si la sublimation est oui ou non possible? Si les pulsions prégénitales et les attitudes agressives qui les accompagnent ne sont pas réprimées par la formation d'un contre-investissement (qui les excluerait du développement ultérieur de la personnalité, elles sont plus tard organisées sous le primat de la sphère génitale. La constitution plus ou moins complète de ce processus est la condition préalable d'une sublimation réussie de la portion de la prégénitalité qui n'est pas utilisée sexuellement dans les mécanismes du vorlust. Il est très improbable qu'il existe une sublimation de la sexualité génitale adulte. Les organes génitaux constituent un appareils préposé à la réalisation de la décharge orgastique entière, c'est-à-dire non sublimée. Ce sont les tendances prégénitales qui peuvent être sublimées. Cependant si les tendances prégénitales ont été refoulées et restent dans l'inconscient, en rivalité avec le primat du génital, elles ne peuvent être sublimées. La possibilité d'un organe génital rend possible la sublimation (desexualisation) des tendances prégénitales. Il n'est pas facile de dire ce qui détermine si oui ou non le Moi réussira à atteindre une solution aussi heureuse. La sublimation est caractérisée par une inhibition du but (de la réaction du but), un désexualisation (ou plutôt décharnalisation), une absorption complète d'un instinct par ses dérivés, et par une modification au sein du Moi. Tous ces caractères peuvent également être retrouvés dans les résultats de certaines identifications, comme par exemple dans le processus de formation du Surmoi. Le fait empirique que les sublimations, particulièrement celles qui se produisent dans l'enfance, sont fonction de la présence de modèles ; d'incitations fournies directement ou indirectement pas l'entourage, corrobore l'hypothèse de Freud que la sublimation peut être reliées intimement à l'identification. De plus, l'étude des cas de troubles dans l'aptitude à sublimer montre que cette inaptitude correspond à une difficulté à réaliser des identifications. De même que certaines identifications, les sublimations peuvent, elles aussi, combattre et annuler certaines pulsions infantiles de destruction, mais aussi et de façon déformée faire place à ces mêmes pulsions destructrices dans un certain sens, toute fixation artistique d'un processus naturel est un "meurtre" de ce processus. des schèmes avant-coureurs de sublimations peuvent se voir dans certains jeux d'enfants dans lesquels les tendances sexuelles sont satisfaites de façon "désexualisée", après une déformation du but ou de l'objet ; et les identifications sont également très nettes dans ce genre de jeux. La mesure dans laquelle le but est dévié dans la sublimation varie énormément. Dans certains cas la déviation est limitée à un inhibition vis-à-vis du but ; le sujet qui a réalisé la sublimation fait exactement ce que son instinct le pousse à faire, mais ne le fait qu'après que l'instinct a été désexualisé et subordonné à l'organisation du Moi. Dans d'autres types de sublimation, il se produit des transformations qui ont des effets beaucoup plus grands. Il peut même arriver qu'une activité dirigée à l'opposé de l'instinct originel, ait réellement remplacé ce dernier. Certaines réactions de dégoût - courante chez les peuples civilisés - qui ne montrent aucune trace des pulsions instinctives infantiles contre lesquelles elles étaient formées à l'origine, appartiennent à cette catégorie. Ceci est identique à ce que Freud a décrit comme une "transformation en l'opposé" ; après l'installation de ce mécanisme, l'énergie totale d'un instinct agit dans la direction opposé."

 

      Claude LE GUEN, dans un article de 2003 pour la Revue française de psychanalyse, tente de faire le point sur les "Positions et propositions sur la sublimation" :

"Situer la sublimation "dès le début", plus encore que repérer une genèse, implique une structuration. Là comme ailleurs, cela se situe par rapport à la pulsion dans ce qu'elle a de premier, voire de biologique ; tout est fonction de cette énergie "déplaçable et indifférente" qui va venir renforcer, façonner un courant libidinal et, notamment, animer la sublimation : celle-ci n'est pas une pusion par elle-même mais devient proprement pulsionnelle sous l'effet de cette énergie. Elle ne peut être désexualisée que parce qu'elle est précédée d'une sexualisation (...) ; nous avons là affaire à des processus secondaires, mais qu'en est-il des primaires en ces temps où le moi n'est pas encore séparé du ça, ce "grand réservoir de libido narcissique"? Repartons d'une notion complémentaire et inverse à celle de la sublimation : la régression. Par définition, elle ne peut advenir qu'après une évolution développementale, après une progression. Même si celle-ci est peu traitée en propre, l'idée n'en habite pas moins toute la pensée freudienne, qu'elle porte sur l'appareil psychique ou sur la culture ; elle écoule de la notion dotant l'appareil psychique d'une direction. Or la sublimation est essentiellement progrédiente, et elle est même sans doute le seul processus à l'être à ce point (...). Que la sublimation ait une fonction protectrice semble assez clair ; est-ce pour autant une défense? Certainement pas, si l'on se souvient de Freud affirmant qu'aucune relation à la sexualité n'est inhérente ni au refoulement ni aux défenses - et il (le) souligne  (...). La sublimation ignorant le conflit, "la question ne se pose plus..." ; elle travaille en dehors de la sexualité ; ce n'est pas qu'elle serait sans relation avec elle mais, plutôt que de s'en défendre, elle en triomphe, fût-ce partiellement. Bien que protectrice, elle n'est pas une défense, ce qui explique qu'elle puisse se situer au plus près du conscient, du moi, quelle que soit la profondeur de ses racines inconscientes, "jusqu'au biologique". Freud, tout en plaçant la sublimation au tout début, la lie au désir de savoir, à la capacité d'investigation, à une pulsion "capable de s'exercer librement au service de l'intérêt intellectuel" ; elle a ainsi d'emblée une connotation originelle. Serait-ce ce besoin, ce désir de savoir, qui serait aussi aux origines? Disons que lui seul peut justifier la conquête du monde que doit opérer tout être vivant, à commencer par le petit d'homme ; la seule pulsion sexuelle ne saurait pas plus suffire à l'expliquer que les violences exercées par la réalité. Mais, par son indifférence à la sexualité, ce mouvement acquiert une liberté et une indépendance extraordinaire, qu'il va chercher à satisfaire. Bien sûr, ce besoin de connaître ne pourra que rencontrer la sexualité ; ça va donc se sexualiser puis, dans un mouvement secondaire, de désexsualiser pour revenir aux pliaisirs aconflictuels des premièrs investigations, passant ainsi de ce qu'il faut bien appeler une sublimation primaire à une sublimation secondaire. Ce mouvement est extrêmement précoce, et on peut penser que l'apparition du moi va marquer le passage à la secondarisation ; il va aussi l'ancrer dans le narcissisime, quitte à resexualiser celui-ci. Nous sommes bien là dans le pulsionnel, la sublimation étant l'une des formes prises par "l'énergie déplaçable indifférente". Quelle soit dès le début (...) est essentiel, tant par sa nature que pour sa structure ; elle va déterminer le développement. (...) En ces temps apparaîtrait l'idéal du moi, si proche de la sublimation, ce qui nous conduit à la première identification, à celle qui est prise de connaissance de l'autre en le prenant en soi. Freud nous dit qu'elle se s-ferait au "père de la préhistoire personnelle", on le cite à l'envi, oubliant trop souvent qu'il dut rectifier, non seulement en remarquant que l'enfant n'accorde pas de valeur différentes au père et à la mère, mais surtout en ajoutant que "pour simplifier l'exposé il ne traiterait que de l'identification au père" - retrouvant le procédé dont il usa avec l'Oedipe où, déjà pour "simplifier", il parla surtout du garçon. Mais il n'a pu persister à simplifier et tout ce qu'il découvre à partir des années 1930 (sur l'Oedipe féminin d'abord, mais qui ne peut qu'impliquer aussi le masculin) vient révéler l'extraordinaire importance de la mère dans le jeu des toutes premières identifications. (...) (Cette prise de connaissance de l'autre) nous conduit à l'idée de l'absence ; la connaissance de la perte est la condition même de la sublimation, dans la mesure où elle est la condition de la connaissance du moi et du non-moi. La perte première est celle de la mère, telle qu'elle est découverte à 8 mois, à l'occasion de la peur de l'étranger, c'est-à-dire lors de l'Oedipe originaire. Là se situe bien la première manifestation reconnaissable d'un désir de savoir qui, s'il ne peut effectivement que se produire dans l'angoisse, porte et promet le bonheur éperdu des retrouvailles. Là se retrouve toute la problématique du vécu sublimatoire. (...)".

 

  Jean LAPLANCHE, dans son recueil de cours de psychanalyse à l'UER des Sciences Humaines Cliniques (Sorbonne-Université Paris VII), consacré à la problématique de la sublimation (1976-1977) tente de la situer et de faire le point sur une littérature finalement assez abondante, sans toutefois à épuiser le sujet.

"Non seulement la sublimation se montre difficile à caractériser en théorie, mais elle se dérobe le plus souvent à la description clinique, notamment dans la cure où elle est mentionnée comme une issue sans être jamais montrée à l'oeuvre, repérée comme un processus. Ce qui amène à douter qu'il s'agisse bien d'un processus conscient échappant au refoulement comme Freud dans certains passages voudrait l'indiquer". Il reprend la définition qu'il indique avec PONTALIS dans leur Vocabulaire de la psychanalyse, "processus postulé par Freud pour rendre compte d'activités humaines apparemment sans rapport avec la sexualité mais qui trouveraient leur ressort dans la force de la pulsion sexuelle. Freud a décrit comme activité de sublimation principalement l'activité artistique et l'investigation intellectuelle. La pulsion est dite sublimée dans la mesure où elle est dérivée vers un nouveau but non-sexuel et où elle vise des objets socialement valorisés". Pour tenter de la situer, il insiste sur le caractère de postulat de l'existence de la sublimation et reprend les termes de cette définition. D'abord sur le rapport du sexuel au non-sexuel, avec la question du possible possible de l'un à l'autre, il indique une possibilité de réversibilité et ensuite sur la question de la valorisation sociale. "Cette notion de valorisation va ouvrir à un double questionnement : d'abord savoir si cette valorisation sociale est capitale dans la définition même des activités sublimées, ce qui notamment introduit à s'interroger sur le champ de la sublimation et sur ses limites : une activité non valorisée - à supposer qu'il en existe - un hobby, une marotte, un collectionnisme aberrant, est-il une sublimation au même titre qu'une activité culturellement reconnue? Et si ce ne sont pas des sublimations, faut-il un autre concept pour en rendre compte? D'autre part, à supposer que cette dimension de valorisation sociale soit à retenir, comment la comprendre, comment comprendre qu'elle soit susceptible de marquer le processus psychique lui-même? Est-ce l'utilité pour la société, est-ce, de façon plus profonde, la "reconnaissance" par l'autre ou les autres, est-ce la valeur de communication, voire la valeur de langage qui est ic en cause? Nous ne serions pas si loin de certains problèmes déjà soulevés par les rituels d'initiation où le temps de la reconnaissance nous était apparu comme essentiel." 

"Pourquoi la sublimation? (...) c'est (...) l'index (d'une) question irritante : y-a-t-il un destin non-sexuel de la pulsion sexuelle, mais un destin qui ne soit pas l'ordre du symptôme?"  Cette interrogation qui revient inlassablement dans ses cours, le rapprochement constant de la sublimation au refoulement et à la répression peuvent nous conduire à poser la question du sens d'une activité "socialement valorisée" comme étant peut-être tout simplement un refoulement réussit... Jean LAPLANCHE s'interroge à ce point qu'il en vient à théoriser un dérivation de la sublimation, avec les points suivants :

"- Si un tel destin de la pulsion, qui n'oublie pas ses origines sexuelles existe, il doit être cherché non pas dans un retour, dans un rebroussement qui fasse repasser du sexuel à l'auto-conservation (comme il semble bien que Freud l'indique parfois, dans une conception tout à fait restrictive de la culture, qui voudrait que le phénomènes du culturel soit en dernier ressort lié à l'auto-conservation de l'espèce humaine) mais dans une sorte de tressage, dès l'origine, entre le non-sexuel et cette source permanente du sexuel ;

- A propos de cette source permanente, un tel destin de la pulsion - tel qu'il apparaît notamment dans la création artistique mais aussi bien dans la création spéculative d'un Freud avec ce chapitre IV de Au-delà du principe de plaisir - implique l'idée d'une sorte de néo-création répétée, continuée, d'énergie sexuelle, donc une réouverture continuelle d'une excitation et non pas d'une canalisation d'énergie pré-existante ;

- Cette néo-création, cette sorte de sexualité qu'on pourrait dire extemporanée, au sens où l'entendent les chimistes par exemple, c'est-à-dire de création sur le moment, de plat servi chaud et non pas de réchauffé, cette sexualité extemporanée, tressée avec une création d'une oeuvre, nous est apparue comme intimement liée à la question du traumatisme."

Le parcours toujours inachevé sur la sublimation, quatrième point de cette théorisation, et sur cette dérivation de la sublimation, lui semble inséparable de la psychanalyse elle-même.

 

     Pour prendre un aspect de cette question de la créativité, qui peut aussi bien être un symptôme névrotique qu'une manière d'échapper à la névrose, traité de manière concrète, sur un plan clinique, Daniela GARIGLIO, psychologue psychothérapeute et Daniel LYSEK, médecin micropsychanalyste, dans Scienza Psicoanalisi (2001) développent une réflexion très proche de la problématique de la sublimation. Lisons le résumé qu'ils font de leur étude : "On peut actuellement, écrivent-ils, soutenir l'hypothèse que la créativité est une fculté humaine universelle. L'absence de créativité résulterait ainsi d'un processus d'inhibition obscurcissant le potentiel créatif. Tout se passe comme si les actes créateurs étaient bloqués par refoulement. Lorsqu'une analyse ou une psychothérapie parvient à lever le blocage, on assiste au développement spontané d'une activité créatrice. la non-créativité pourrait donc être assimilée à un symptôme névrotique, qui peut être douloureux et gênant. L'expression d'une créativité est souvent vécue par le sujet comme une lumière dans son existence. Il la décrit par exemple comme un cheminement de l'obscurité à la clarté, cela ne cadre pas avec la sublimation, qui évoque renoncement ou souffrance. Les auteurs émettent l'hypothèse que la créativité est un phénomène distinct de la sublimation et plus primaire qu'elle. Avec un exemple clinique, ils s'appuient sur la théorie micropsychanalytique pour établir un parallèle avec le travail du rêve. Pour la micropsychanalyse en effet, le rêve puise des matérieux dans le sobre fonds inconscient et les façonne en contenus psychiques aptes à paraître au grand jour. La créativité semble faire de même."

 

        Daniel LYSEK discute par ailleurs de la sublimation de l'agressivité (1997) :

"Une étude sur la sublimation de l'agressivité rencontre a priori deux difficultés. la première concerne la sublimation en général. Même si le concept apparaît très tôt dans les écrits freudiens, le phénomène en lui-même a été beaucoup moins étudié que les conflits psychiques. Et pour cause ! Alors que ces derniers forment le coeur de l'investigation analytique et sont donc au centre de la métapsychologie, la sublimation y occupe une place périphérique. Située en marge du conflit, elle constitue une voie d'élaboration normal pour certains produits primitivement conflictuels. L'analyste peut donc être tenté de se désintéresser de cet exutoire non production de symptômes. la seconde difficulté est plus spécifique puisqu'elle concerne la relation entre l'agressivité et l'inconscient. Le concept de sublimation provient en fait de la sexualité : il répond à la nécessité d'expliquer que des contenus manifestes non sexuels (...) ont pourtant leur source dans la sexualité inconsciente et tirent leur force d'expression de la libido. Or, du point de vue freudien, il ne va pas de soi d'appliquer la même explication au domaine de l'agressivité. Longtemps, la psychanalyse a considéré que l'inconscient est d'essence sexuelle, qu'il se compose de représentations sexuelles refoulées donnant lieu à des désirs également sexuels. la sublimation de l'agressivité manquait donc totalement de base théorique. Lorsque l'agressivité s'est trouvée prise en compte, elle n'a pas pour autant acquis le même statut que le sexualité quant à l'inconscient, en particulier à cause de difficultés conceptuelles concernant la nature de la pulsion de mort et le rôle du négatif dans l'inconscient. Or, la question de la sublimation de l'agressivité bute également sur ces points. Qu'en est-il pour la micropsychanalyse? Fanti a poursuivi le cheminement théorique qui a conduit Freud à la pulsion de mort et à faire entrer l'agressif dans la dynamique inconsciente. Mais, pour intégrer les données issues des longues séances, il a été amené à repenser totalement la métapsychologie de l'agressivité : comme l'expérience indique qu'elle se refoule autant que la sexualité, il a montré qu'elle contribue pleinement à composer l'inconscient et à nourrir ses manifestations. ce nouveau statut transparait d'ailleurs bien dans la définition de la sublimation que donne le Dictiionnaire de la psychanalyse et de la micropsychanalyse : "une pulsions sexuelle ou agressive, inhibée quant au but, voit son objet-but désexualisé ou désagressivé et valorisé socialement, en particulier culturellement (Fanti, 1983). Cela n'a cependant pas incité les micropsychanalystes à approfondir la question. On pourrait expliquer ce désintérêt par la spécificité de la micropsychanalyse : les longues séances sont un outil particulièrement performant pour creuser très profondément en quête de l'originaire. Aussi, la recherche micropsychanalytique s'est-elle naturellement orientée vers la mise en évidence de déterminants toujours plus primaires. Or, la sublimation se trouve aux antipodes de ces sources reculées : elle se fonde sur une élaboration secondaire sophistiquée, elle résulte d'une travail qui se déroule essentiellement au niveau pré-conscient. Pour l'étudier, il faut se placer dans une optique que la micropsychanalyse n'a pas privilégiée d'emblée. Mais il y a certainement là une lacune à combler car, si la quête asymptômatique de l'élémentaire est effectivement fascinante, les impacts pratiques de notre travail dépendent aussi des processus superficiels. Et, parmi les effets de notre travail , l'ouverture à la sublimation occupe une phase non négligeable. Quant à la sublimation de l'agressivité, on s'y intéresse dès qu'on tente de dégager les nécessaires transformations que subit le potentiel agressif inconscient pour permettre la dimension sociale de l'individu. En somme, dès qu'on s'interroge sur la régulation préconsciente de l'agressivité inconsciente. L'être humain n'a rien d'un animal pacifique, cela ne demande pas à être démontrer. (...) L'investigation analytique n'est donc pas nécessaire à révéler l'agressivité humaine, mais à souligner sa dimension inconsciente et à dévoiler ses causes inconscientes. Au cours de chaque analyse, on peut effectivement constater que l'inconscient mémorise des vécus utéro-infantiles de destruction et d'agression. Ce sont par exemple différntes expériences d'annihilation, d'éclatement, de meurtre, d'élimination, de rejet, d'abandon, d'emprise... qui, à la suite d'un refoulement, se sont imprimées définitivement dans l'inconscient, avec la trace de leurs objets (parents, frères et soeurs...) et de leur charge affective (haine, rage, colère, mépris...). certains de ces vécus intériorisés pendant l'enfance sont toujours actifs chez l'adulte, d'autres se réactivent au cours de son existence. Dans tous les cas, ils génèrent des désirs dévastateurs ou mortifères, qui cherchent à se réaliser au moyen de co-pulsions agressives. Cette mémoire constitue donc une véritable poudrière que chacun porte en soi. Avec un tel potentiel de destruction caché dans son inconscient et autant de vibrations agressives dans son comportement, comment se fait-il que l'être humain cohabite en général assez bien avec lui-même et réussisse à vivre en groupe sans trop de difficultés? Car c'est généralement une évidence, l'homme est un animal social et, dans l'ensemble, son immense potentiel agressif ne l'empêche ni de survivre ni de coexister avec ses semblables. Il dispose donc d'une capacité naturelle à créer une cohésion individuelle et sociale. ce qui nécessite évidemment la mise en place de mécanismes intrapsychiques visant à tempérer sa destructivité et à restreindre ses débordements agressifs. On connaît bien les différents mécanismes névrotiques qui servent à brider l'agressivité (...). La contention névrotique de l'agressivité me parait même jouer un rôle social aussi important que les défenses érigées contre la sexualité infantile. (...) Mais ne serait-il pas étonnant qu'il n'existe aucun dispositif physiologique (non producteur de symptômes) destiné à rendre l'agressivité inconsciente compatible avec la vie individuelle et sociale? Il me semble qu'une sublimation de l'agressivité - c'est-à-dire une désagressivation des poussées inconscientes n'entraînant pas de mal-être névrotique - ferait parfaitement l'affaire ; pour favoriser le développement socioculturel de l'humanité, la nature n'aurait pu trouver mieux que de combiner la sublimation de l'agressivité avec celle de la sexualité. J'ai donc interrogé la pratique et la clinique pour vérifier si elles indiquent l'existence d'un tel mécanisme et s'il se distingue bien des défenses névrotiques. Je pense pouvoir répondre positivement. (...)"

 

    Nous indiquons simplement ici un des passages de l'oeuvre de Daniel LAGACHE concernant l'agressivité et abordant la sublimation, dans des termes très circonspects : "Il est incontestable que l'influence de la théorie topique a été grande dans tous les domaines de la psychanalyse, et jusque sur le terrain de la psychanalyse appliquée. On peut cependant distinguer entre la manière concrète dont une influence s'exerce et la fécondité euristique proprement dite. Le fait historique est qu'au cours des années 20, la psychanalyse changea d'orientation, qu'elle se détourna des fantasmes inconscients, des plaisirs désirés et des punitions r"edoutées, pour se tourner vers le moi, ses mécanismes de défense et ses déformations. Mais le primum movens était-il la distinction des trois instances? Ce qui fut fécond, c'est l'idée des états de dépendance du moi ; rien ne le montre mieux que le fait que, lorsqu'on parle des chevauchements des trois systèmes, les données que l'on mentionne ont toutes trait aux états de dépendance du moi. Point capital dont certaines conséquences, cependant, ont été incomplètement formulées ou aperçues. la première concerne les buts et les effets de la cure psychanalytique. Nul doute que, dans le chapitres sur les "Etats de dépendance du moi", Freud n'ai clairement exprimé l'idée que la fonction du traitement était de libérer le moi de l'emprise des deux autres instances. La difficulté soulevée ici ne concerne que la désignation du processus de libération. La formule devenue classique est que le moi substitue à des défenses plus régressives des défenses moins coûteuses. Ce n'est pas là une formulation satisfaisante. la différence n'a été précisée qu'à propos de la sublimation, laquelle se distingue des mécanismes de défense proprement dits par le fait qu'elle a pour condition préalable l'abolition du refoulement, donc de la défense, et qu'elle se classe par suite parmi ce qu'on pourrait appeler plus justement les mécanismes de dégagement du moi. L'introduction du concept de "dégagement", distingué du concept de défense, est une condition préalable à une approche fructueuse du problèmes des moyens et des effets de la cure psychanalytique."  

 

   Dans son analyse de la sublimation, Sophie de MIJOLLA-MELLOR, se pose la question de savoir, étant donné toutes les métaphores de la dérivation utilisées couramment dans le milieu psychanalytique et au-delà, si elle constitue un mécanisme de défense. "Le terme de défense, écrit-elle; est ambigu dans la mesure où il connote au sens transitif l'interdiction et au sens pronominal la protection contre un danger, les deux étant d'ailleurs liés puisque les facteurs de risque feront l'objet d'interdits protecteurs. Anna Freud proposera une liste très élargie des mécanismes de défense (...). Sa définition n'apporte rien de nouveau puisqu'elle n'y voit que "le déplacement vers un niveau plus élevé du but pulsionnel au point de vue social" mais elle ajoute que cette opération "présuppose une acceptation ou tout au moins une connaissance des valeurs morales, partant l'existence d'un surmoi (Le moi etles mécanismes de défense). Ces considérations rejoignent celle qui avaient amené Freud à "restaurer le vieux concept de défense" pour distinguer, parmi les méthodes de défense qu'tilise l'appareil psychique, celles qui présentent ou font suite à la structuration en ça/moi/surmoi. Anna Freud fera une tentative aussitôt abandonnée, pour classer chronologiquement l'utilisation de ces mécanismes de défense. Dans ce contexte, le refoulement et la sublimation apparaitraient assez tardivement au cours du développement. En fait, ces classifications introduisent plutôt de l'obscurité dans la mesure où elles mettent sur le même plan des opérations de nature très différente, le refoulement ayant une place à part comme constitutif de l'inconscient et les autrs mécanismes relevant soit du cfonctionnement pulsionnel lui-même (introjection, projection) soit de techniques au service du moi (annulation rétroactive, isolation, etc. Nous en examinerons deux cependant en raison de la proximité apparente qu'ils ont avec la sublimation : la formation réactionnelle et l'inhibition issue du refoulement."  Quant à la sublimation de l'agressivité, elle stime que "cette notion est particulièrement complexe car elle s'est beaucoup modifiée au cours de l'élaboration de la théorie freudienne, notamment avec l'introduction de la pulsion de mort, et c'est aussi là que se situe l'apport original et important de Mélanie Klein sur la sublimation précoce de la pulsion de détruire en épistémophilie" La directrice de l'Ecole doctorale "Recherches en psychanalyse" à l'Université de Paris 7-Denis-Diderot, choisit de n'évoquer "que ce qui concerne l'opération sublimatoire proprement dite qui ne doit pas être confondue avec le fait que la libido puisse rndre "utile" la pulsion de destruction originaire, pure émanation de la pulsion de mort, en la liant et en la dérivant vers les objets extérieurs à l'aide du système organique particulier que constitue la musculation." Après avoir dégagé trois acceptions différentes de la notion d'agressivité (originaire, pure émanation  de la pulsion de mort ; addition comme composante libibinale à la pulsion sexuelle et qui constitue la force qui permet de conquérir et maitriser l'objet ; existence de celle totalement sexualisée dans le sadisme et le masochisme), elle aborde la sublimation épistémophilique du sadisme chez l'enfant, le rejeton sublimé de la pulsion d'emprise puis l'éthique comme sublimation. Ce dernier aspect comporte l'étude de la volonté de changer (sublimation de la destruction) et du passage de l'envie au sentiment du juste. 

 

Daniel LAGACHE, agressivité, structure de la personnalité et autres travaux, Oeuvres IV, 1956-1962, PUF, Bibliothèque de psychanalyse, 1982 ; Jean LAPLANCHE, problématiques III, La sublimation, PUF, Quadrige Grands textes, 2008 ; Anna FREUD, Le moi et les mécanismes de défense, PUF, Bibliothèque de psychanalyse, 2001 (1949) ; Daniel LYSEK, La sublimation de l'agressivité, dans Bolletino dell'Istituto italiano di Micropsicoanalisi, n°22, 1997 ; Daniela GARILIO et Daniel lysek, De l'obscurité à la clarté : évolution thérapeutique d'une formation de symptôme à la créativité, Communication présentée aux Journées de Printemps de la Société Française de Psychiatrie et de Psychologie Médicale, dans la Revue de cette Société, n°67, tome VII, juin 2003 ; Claude LE GUEUEN, Positions et propositions sur la sublimation, Revue française de psychanalyse, n°5/2003 - 675 ; Otto FENICHEL, La théorie psychanalytique des névroses, PUF, 1987 ; Sophie de MIJOLLA-MELLOR, La sublimation, PUF, collection Que sais-je?, 2006. 

 

PSYCHUS

Par GIL - Publié dans : PSYCHANALYSE
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Mardi 25 octobre 2011 2 25 /10 /Oct /2011 10:00

             Cet essai de la professeur à l'Université Paris-Diderot, psychanalyste français membre du IVème Groupe qui dirige la revue Topique, déjà auteur de nombreux ouvrages, notamment sur la sublimation, la cruauté et la paranoïa, traite de l'acte criminel. De tout acte criminel, que celui-ci soit légal ou illégal, malgré les différences sociales existantes entre l'un et l'autre. C'est l'occasion de faire le point sur des notions aussi contestées que la pulsion de mort et la pulsion de vie, dans un style non spécialiste, même si l'on ne peut pas faire l'impasse sur le langage psychanalytique.

 

         Comme l'écrit l'auteur dans son Introduction, "Donner la mort est aussi métaphysiquement impensable que donner la vie. Dans les deux cas, l'individu se hausse au niveau d'un processus biologique qui lui échappe et auquel il est lui-même soumis comme le maillon d'une chaîne dont il connaîtra jamais ni l'origine ni la fin. Le don de vie vient de surcroît à l'issue d'une rencontre sexuelle sans en être nécessairement le but, et la mort peut être donnée involontairement, par imprudence ou concours de circonstances malheureux, voire par incompétence. En revanche, l'acte par lequel un être humain supprime intentionnellement la vie de son semblable l'installe dans une toute-puissance qui donne le vertige. Tuer par accident ou accepter d'aider à mourir qui le demande relèvent de tout autres questionnements que ceux soulevés par le fait de prendre délibérément sa vie à un autre." Elle écarte le suicide de son champ de réflexion et n'entend pas revenir non plus sur le phénomène génocidaire. Elle estime, qu'à côté du droit et de la réflexion collective emprunte de perplexité devant l'acte criminel, "la psychanalyse peut apporter des éléments de compréhension sur la paralysie de la pensée que genère le crime en vue de contribuer ainsi à le réintégrer dans l'humain et favoriser l'empathie nécessaire pour juger et, le cas échéant, pour assumer la défense ou pour soigner. Le paradoxe du crime est en effet d'apparaître au sujet policé par la civilisation comme un acte inimaginable et non plus comme le résultat d'une pulsion. Or, si l'on fait l'hypothèse que l'homicide est aussi fondamentalement inscrit dans la nature humaine que la pulsion sexuelle, se dessine du même coup la nécessité d'interpréter ce qui nous sépare ainsi de nous-mêmes au point que nous avons le sentiment d'une incapacité à l'entendre. C'est donc la représentation que l'on peut se donner de l'homicide davantage que l'homicide lui-même qui sera ici interrogé afin de faire advenir du jugement étayé sur de la compréhension conformément au but de la civilisation de dépasser les impasses du refoulement par le jugement et éventuellement la sublimation. 

 

       Sophie de MIJOLLA-MELLOR propose dans son livre trois figures, (au sens de A WARBURG, dans Essais florentins, Klincsieck, 1990), "trois images qui ont un contenu émotionnel permettant d'y rattacher des faits devenant dès lors pensables" : tuer pour un identité ; tuer pour survivre et tuer par ivresse de la toute-puissance (hubris). "envisagés sous l'angle de la criminalité individuelle, ces modèles ne recoupent pas des diagnostics psychopathologiques, ils visent au contraire à dépsychiatriser l'approche que nous pouvons avoir du meurtrier en rappelant le point de vue de la psychanalyse qui en fait d'abord le sujet d'une histoire dont les déterminations psychiques sont dans une certaine mesure possibles à entendre dans leurs différentes dimensions, topique, dynamique et économique. Mon propos n'est donc pas de reprendre les classifications qui sont connues, mais d'essayer de dégager au-delà des traits cliniques récurrents une réalité humaine partageable. le diagnostic est toujours une mise à distance impliquant une coupure entre la maladie et la santé, le pathologique et le normal. Il faut à l'inverse trouver ce qui peut nous permettre de résoudre pour nous-mêmes l'énigme que nous posent ces crimes qu'ils soient individuels ou collectifs. Il est aussi possible d'envisager l'hypothèse que les diverses motivations, lorsqu'elles ne sont pas de nature utilitaire, n'en constituent en fait qu'une seule sous la forme d'une tentative pour s'identifier à la mort elle-même. Devenir la mort, être celui qui la donne peut alors fantasmatiquement protéger le sujet d'en être la victime. En ce sens, il n'y aurait aucune pulsion spécifique poussant au crime, mais une "solution" proche d'un délire pour échapper à l'agresseur en s'identifiant à lui. Par ailleurs, et sans en confondre des registres fondamentalement différents, j'ouvrirais aussi cette dimension de l'homicide au vécu du combattant en temps de guerre, qu'il s'agisse de conflits organisés régulièrement, d'actes terroristes, de massacres à visée idéologique ou de guerres dites "justes". Ainsi que cela a été souvent souligné, c'est l'indifférence à la mort de masse acquise au cours des combats de la Première Guerre et plus encore la technicisation de la guerre qui cessait d'être un combat d'homme à homme qui a contribué à poser en Europe les bases de la barbarie génocidaire ultérieure." 

   Au bout de son étude longue, à partir de considérations sur les parricides, les matricides et les infanticides, et dans l'analyse des positions des criminels, des victimes et des témoins des crimes, qu'ils soient individuels ou collectifs, qui remet à jour également la question de la finalité de la guerre et le problème du Mal de manière générale, l'auteur pose la question de l'utilité d'une notion telle que la "pulsion de mort" pour penser le meurtre. En fait, la psychanalyse "ne dispose donc pas d'une notion simple qui expliquerait le pourquoi de la destruction, qui nous permettrait de dire pourquoi les crimes se commettent et les combats, voire les massacres se mènent. En revanche, les deux figures de la pulsion de vie et de la pulsion de mort sont présentes simultanément dans toute ce qui a été évoqué à propose de la mort donnée comme le double visage de Janus : à la destruction organisée, méthodique et efficace ou à la violence sous des formes plus primaires de l'attaquant vont répondre chez la victime la désorganisation, la déliaison, le champ de ruines, la débandade et ce, jusqu'au moment où la position aura changé et où l'attaquant devra à son tour se soumettre à un plus fort. La pulsion de destruction, comme lutte active et obstinée pour venir à bout de la vie, et sa forme originaire inverse comme pulsion de mort autodestructrice ne peuvent qu'aller indéfiniment de pair. Toutefois, la pulsion de mort devenir pulsion de destruction ressemble alors à s'y méprendre à l'affirmation dionysiaque de la vie. La vie dans son affirmation narcissique se construit  ainsi aux dépens de la soumission de l'autre et, dans les cas que nous avons évoqués, de sa mort."

Une fois réaffirmé ce postulat, dont nous avons déjà dit qu'il ne nous semblait pas forcément le plus opératoire pour comprendre ce qui se passe dans la personne humaine, de l'existence de ces deux pulsions, on peut s'interroger, comme le fait l'auteur que l'existence d'autres voies "pour l'expression de ces mêmes pulsions qui passeraient par la sublimation du narcissisme identitaire". Elle met en avant le cosmopolite qui "multiplie et annule simultanément les cités d'appartenance, et en s'appuyant sur l'aptitude de la pensée à se mettre à l'écart de ce qui est proche en réalité ou en nostalgie, il ouvre à une dimension qui s'attache au-delà des instances particulières des objets de l'expérience, à la recherche d'universaux qui sont par définition, hors de toute localisation concrète." Se situant dans une tradition à laquelle se rattache aussi bien ARISTOTE (la vie du penseur est une vie d'étranger) que Hannah ARENDT, auxquelles les problématiques évoquées au dernier chapitre sont bien familières, l'auteur estime que "le seul moyen pour passer de la puissance originelle à la force collective est la préservation  du multiple dans l'unique, soit une coexistence des contraires qui ne se fait pas sans conflits mais ne nécessite pas ce recours à la force qui risque fatalement de se transformer en violence. L'équivalent d'un chois sublimatoire individuel pour un état devrait se penser dans les termes où il est renoncé à la réalisation immédiate d'un but pour y parvenir par une voie mieux mesurée quant à ses conséquences. Sur le plan politique, toute la question de la dynamique de sortie de crises est ici concernée. Le développement économique en remède à la violence sociale, le respect des différences au lieu des crispations communautaires en serait des exemples. Qu'il s'agisse de l'individu ou du collectif, le mouvement sublimatoire est toujours celui qui, au lieu d'aller vers une satisfaction immédiate aux conséquences auto- et hétérodestructrice, se porte vers l'invention d'autres espaces de réalisation des mêmes buts".

 

     Ce livre, encore une fois écrit dans un langage très accessible qui n'en fait pas un ouvrage réservé au cercle même élargi des connaisseurs en psychanalyse, permet de réfléchir - et cela est toujours nécessaire dans un monde qui privilégie précisément trop l'immédiat, l'apparence et la vitesse - à ces forces individuelles et collectives qui poussent à la destruction de la vie d'autrui. Son abord passe bien entendu par la compréhension de nombreux récits de "cas", qu'il soit psychanalysés ou non, comme il est coutume dans la pratique de cette discipline. 

 

Sophie de MIJOLLA-MELLOR, La mort donnée, Essai de psychanalyse sur le meurtre et la guerre, PUF, collection Quadrige Essais/Débats, 2011, 330 pages.

Par GIL - Publié dans : LECTURES UTILES
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