Jeudi 29 octobre 2009 4 29 /10 /Oct /2009 15:05
      L'apparition et l'utilisation de l'arme atomique en 1945 a bouleversé les conceptions en matière de stratégie, de conception de la guerre et sans doute de conception du monde tout court. Mais ce bouleversement, à effet visible sur le champ de bataille, n'est pas le premier et ne sera sans doute pas le dernier. D'autres armes, à d'autres époques, ont provoqué des bouleversements du même ordre dans les mentalités, avec la différence essentielle que l'existence de l'armement nucléaire a rendu notre planète très petite à nos yeux.
     Les différents changements introduits par cet arme, comme les précédents avec la roue ou le poudre par exemple, montrent que la dynamique militaire part souvent de la découverte technologique pour aller à la recherche de nouvelles stratégies et de nouvelles tactiques, et que rarement, la recherche d'avantages tactiques ou stratégiques aboutit à une percée technologique, contrairement sans doute à certaines perspectives de la recherche-développement moderne. C'est en fait la surprise technique qui change la manière de combattre des hommes, souvent contraints en définitive de le faire, faute de pouvoir faire disparaître la découverte technique elle-même.

     Hervé COUTEAU-BEGARIE, tout au long de son Traité de la stratégie, nous indique les différents bouleversements introduits par l'existence de l'armement nucléaire :
             - La dialectique offensive-défensive montre l'affirmation de la supériorité de la défensive sur l'offensive  (CLAUSEWITZ) d'un point de vue théorique, et à plusieurs reprises dans l'histoire, des auteurs "ont essayé de substituer à (cette) dialectique un triade", sans pouvoir l'imposer réellement. Récemment encore, cette dialectique a été remise en cause par des auteurs américains estimant qu'elle ne rend pas compte des nouveaux modes suscités par l'arme nucléaire. Barry R POSEN, par exemple distingue trois sortes de doctrine (The source of military doctrine, France, Britain and Germany between the World Wars) : Les doctrines offensives ont pour but de désarmer l'adversaire, de détruire ses forces armées. Les doctrines défensives ont pour but d'interdire à un adversaire d'atteindre l'objectif qu'il poursuit. Les doctrines dissuasives ont pour but de punir un agresseur." Mais la pertinence de cette distinction est faible, la dissuasion n'étant qu'une forme de défensive.
                - La recherche de la rupture stratégique sur le plan opérationnel est constante, non pas liée à la percée d'un front, mais à la création d'un déséquilibre, d'une situation nouvelle qui ouvre des possibilités auparavant interdites, "par bouleversements de certaines données de base de la situation antérieure". Lucien POIRIER (Essais de stratégie théorique) parle de la rupture provoquée par l'arme nucléaire.
                - Le but fondamental de la stratégie, jusqu'à l'apparition de l'arme nucléaire, est la défaite de l'ennemi. Défaite stratégique obtenue par l'utilisation de tous les moyens militaires par le vainqueur, jusqu'à épuisement de son adversaire. Or l'armement atomique en soi possède des caractéristiques qui la rende difficile à manier sur le terrain, pour obtenir une véritable victoire stratégique.
                - La terreur introduite par les explosions nucléaires provoque l'inadaptation des méthodes classiques de la stratégie. "L'émergence de la bombe atomique, en favorisant la montée en puissance des analystes civils, a suscité une prise de conscience du caractère relatif de la stratégie et surtout une importation des règles et des fondements de la recherche universitaire, avec une interrogation sur les présupposés de la réflexion" entreprise auparavant. La stratégie nucléaire est fondamentalement une stratégie de dissuasion, alors que la stratégie conventionnelle reste une stratégie d'action. "La seule méthode utilisable (pour penser une telle stratégie) est celle des scénarios. Il s'agit de penser l'impensable, selon une formule d'Herman KAHN (De l'escalade, Métaphores et scénarios, Calmann-Lévy, 1966). S'élaborent alors des stratégies virtuelles dont la diffusion assure la promotion : "Tout se passe comme s'il suffisait (à l'acteur dominant) de construire une image cohérente et plausible d'une stratégie novatrice et qui marque une suffisante avance sur les pratiques usuelles pour que le crédit (scientifique, technologique, financier...) dont il bénéficie suffise à conférer à cette projection d'un modèle théorique, dans un futur encore indéterminé, la prégnance d'un système quasi-actualisé et l'efficacité d'une stratégie de persuasion fondée sur des forces réelles" (Lucien POIRIER).
               - Dans la même logique, la stratégie opérationnelle connaît une crise qui a donné à la stratégie des configurations jusqu'alors inconnues, au moins négligées, avec le développement de la théorie de la dissuasion. La stratégie ne pouvait plus se penser principalement en termes militaires, et au seul temps de guerre. Nous sommes dans une ère de stratégie totale, au sens initié par le général André BEAUFRE (introduction à la stratégie, Stratégie pour demain) : "De ce fait, la guerre militaire n'est généralement plus décisive au sens propre du mot. La décision politique, toujours nécessaire, ne peut plus être obtenue que par une combinaison de l'action militaire limitée avec des actions convenables menées dans les domaines psychologique, économique et diplomatique. la stratégie de la guerre, autrefois gouvernée par la stratégie militaire, ce qui donnait pour un temps la prééminence aux chefs militaires, relève maintenant d'une stratégie totale menés par des chefs de gouvernements, et où la stratégie militaire ne joue plus qu'un rôle subordonné."
              - Vu le potentiel de destruction immense du moindre explosif nucléaire, surtout au début de l'ère nucléaire, le risque d'une guerre nucléaire est conçu comme toujours plus grand que l'enjeu : il s'agit là de l'essence de la dissuasion.  
         C'est en modulant l'agitation diplomatique de l'utilisation de l'arme atomique qu'une stratégie de persuasion ou de contrainte peut être mise à l'oeuvre, par la menace d'emploi, toujours "sur le fil du rasoir" en temps de crise, mais jamais au-delà d'une point de non-retour, d'autant plus que celui-ci n'est pas visible aux acteurs, ce qui les rend extrêmement prudent dans la manipulation de cette menace nucléaire.
L'histoire de l'arme nucléaire "peut être considèrer comme celle de son insertion dans le jeu politique d'abord, dans le processus militaire ensuite." Une fois que les Etats-Unis ont perdu leur position de monopole dans la possession de l'arme nucléaire, une course aux armements, qui révèle encore plus l'instabilité de la dissuasion, notamment entre les Etats-Unis et l'Union Soviétique, mais ensuite aussi avec l'entrée en jeu de la France, de la Grande Bretagne, de la Chine, puis plus récemment d'autres Etats (dans un enchaînement de prolifération des technologies nucléaires), provoque la naissance de multiples types d'armements, sur terre, dans les airs, sur mer, avec des vecteurs porteurs de plusieurs têtes nucléaires à la puissance de plus en plus grande.
                 - La stratégie est pensée en tant que système, de manière absolument homologique au système technicien, tel que le présente Jacques ELLUL (Le système technicien, Calmann-Lévy, 1977). ce système technicien possède huit caractères qui influe complètement la stratégie elle-même :
                                  - l'autonomie : la technique suit sa propre voie, sans tenir compte des finalités politiques ;
                                  - l'unité : les techniques sont reliées les unes aux autres, de manière dépendantes ;
                                  - l'universalité : la technique s'étend à tous les domaines de l'activité humaine, et à tous les pays ;
                                 - la totalisation : un phénomène technique ne peut s'étudier que globalement, toutes les spécialisations évoluent dans le cadre de cette globalité. De sorte que la stratégie fait appel à des spécialistes, dans les domaines les plus divers et les plus inattendus, qui échappaient autrefois à l'attraction de la stratégie ;
                                  - l'auto-accroissement : Tout se passe, écrit Jacques ELLUL, "comme si le système technicien croissait par une force interne, intrinsèque et sans intervention décisive de l'homme... Cet homme est pris dans un milieu et dans un processus qui font que toutes les activités, même celles qui apparemment n'ont aucune orientation volontaire, contribuent à la croissance technicienne, qu'il y pense ou non". Conséquence : les chercheurs, les fabricants d'armes, dans un complexe militaro-industriel qui se ramifie dans toute la société, obsédés par la crainte d'être dépassés, participent tous à une course au développement des arsenaux qui finit par ne plus avoir aucune rationalité stratégique, une croissance exponentielle des armes nucléaires ;
                                - l'automatisme : "Dans chaque situation nouvelle, pour chaque domaine nouveau, les techniques se combinent de façon qu'au résultat et de façon indépendante d'une décision humaine, c'est plutôt telle technique qui est appliquée, telle solution qui est apportée..." ;
                                - la progression causale et l'absence de finalité : "La technique ne se développe pas en fonction de fins à poursuivre, mais en fonction des possibilités déjà existantes de croissance."  L'apparition de nouvelles technologies provoque l'apparition d'autres technologies, multipliant les applications à l'armement nucléaire : stations spatiales, miniaturisation, précision des ciblages, balistique intercontinentale se développent avant même que les décideurs politiques puissent leur trouver une possibilité d'utilisation. Les annonces de programmes nucléaires qui se font en fonction de la conjoncture politique ne le sont en fait que pour suivre cette évolution technique sans fin.
                                   - l'accélération. Le système stratégique connaît une accélération sans précédent dans l'Histoire depuis 1945, et cela se ressent dans les stratégies maritimes, aériennes et terrestres élaborées, quel que soient le théâtre des opérations.
                 - La course aux armements se fait au minimum à deux, mais cela n'est pas une difficulté : une puissance trouve toujours une autre puissance sur le chemin de ses projets. Les Etats-Unis en tant qu'Etat n'ont aucune problème pour se concevoir des ennemis. Hier, l'Union Soviétique, demain la Chine?  Aujourd'hui, la menace "terroriste islamique", demain l'Union Européenne? Comme l'écrit François GERE (Les lauriers incertains, Fondation pour les Etudes de Défense Nationale 1991) beaucoup de raisonnements des décideurs stratégiques présentent le point commun de considérer la situation géopolitique comme immuable : "Ils postulent l'URSS, sinon come ennemi durable, du moins comme rival géostratégique constant. Le poids du communisme serait-il définitivement soustrait de l'épreuve des volontés et des forces, resterait invariant, celui de l'espace, des peuples et des armes."
     Hervé COUTEAU-BEGARIE, toujours, distingue 8 facteurs à cette course aux armements :
          - l'inertie ;
          - la technique ;
          - l'intérêt des décideurs ;
          - l'épidémiologie (peur d'être dépassé par l'autre) ;
          - la planification (très difficile à remanier) ;
          - la doctrine stratégique ;
          - le gouvernement et ses rapports avec les armées (autrement dit la balance pouvoir militaire/pouvoir civil) ;
          - la localisation géographique.
                 - Tout récemment, depuis le début des années 1990, une littérature pléthorique fait la promotion d'une "Révolution dans les Affaires Militaires" (RMA). "L'idée centrale est que la guerre a désormais radicalement changé de mode de fonctionnement, sinon de nature, avec l'avènement des nouveaux moyens de surveillance, de repérage et de transmission et la mise au point d'armes à grande portée et de grande précision." L'objectif est d'éliminer l'incertitude par des opérations d'information qui permettent la mise au point des nouveaux concepts opérationnels :
                   - la manoeuvre supérieure fondée sur les capacités en matière d'information et de mobilité qui permettent de concentrer des forces combinées ;
                   - l'engagement précis dans lequel les forces localisent l'objectif ou la cible et obtiennent l'effet désiré sans moyens superflus ;
                   - la protection intégrale qui assure l'entière liberté d'action et prévient les pertes ;
                   - la logistique intégrée dans laquelle la combinaison des techniques d'information, de ravitaillement et de transport permet une réaction rapide aux crises et un soutien à tous les niveaux.
  La guerre du Golfe contre l'Irak devait en être la première démonstration, et on très loin du compte, selon les multiples experts. Disons plutôt que c'est le premier essai de la mise en oeuvre d'une telle Révolution, qui est d'abord une révolution technique.
                  - L'apparition de l'armement nucléaire bouleverse bien entendu les stratégies particulières, maritime, aérienne et terrestre.
  Sur le plan de la stratégie maritime : la révolution nucléaire n'a pas simplement révolutionné les armes, elle a transformé le submersible. Dépendant de la surface, il a cédé la place à un sous-marin à propulsion nucléaire bénéficiant d'une mobilité et d'une protection exceptionnelles. Le sous-marin nucléaire lanceur d'engin (SNLE) est devenu l'instrument le plus important de la dissuasion nucléaire. Longtemps bénéficiaires d'une quasi-invulnérabilité du fait de la difficulté de détecter un objet sous l'eau, les SNLE sont constamment menacés par une percée technologique de détection. Ils sont les éléments les plus souples pour lancer les missiles nucléaires dans n'importe quel point du globe.
  Sur le plan de la stratégie aérienne : l'avion participe tant à une stratégie d'anéantissement qu'à une stratégie d'usure pendant la Seconde Guerre Mondiale notamment. L'action d'anéantissement est bien sûr renforcée par l'emport d'armes nucléaires. La fonction de bombardement stratégique fut longtemps privilégiée dans les débuts de l'ère nucléaire avant que les sous-marins nucléaire prennent la relève.

           La participation de l'aviation à la bataille terrestre est un autre aspect. En fait, la course technologique a donné naissance à des armes nucléaires de courte portée, à puissance "réduite", appelé justement armements nucléaires tactiques (ANT).
Ces armements constituent le moyen pour de nombreux experts de tenter de redonner un aspect opérationnel à une guerre nucléaire de plus en plus virtuelle.
 C'est aussi précisément sur le plan de la stratégie terrestre que cette tentative, avec le développement d'armements tactiques nucléaires, fut menée, notamment en France avec les système d'armes Pluton et Hadès, le plus loin. Rien ne dit que dans un proche avenir, avec les progrès de la miniaturisation, ne se mettent pas en place des véritables unités terrestres nucléaires, comme l'envisageait d'ailleurs la stratégie nucléaire soviétique. Nous traiterons dans un autre article cette tentative, toujours présente dans l'establishment militaire. A signaler par ailleurs que des mines nucléaires furent envisagées comme moyen imparable d'empêcher une invasion de chars venant d'un pays ennemi, même si le développement des missiles portatifs guidés avec précision lui fut préféré.

     Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de stratégie comparée, collection Bibliothèque stratégique, 2002.

                                                            ARMUS

                              
                    
Par GIL - Publié dans : ARMEMENT
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Mardi 27 octobre 2009 2 27 /10 /Oct /2009 14:38
         Au fur et à mesure que la société se complexifie et ses membres deviennent très nombreux, l'impossibilité d'une communication directe entre individus et la formation de classes sociales différenciées entraînent la constitution de nouveaux moyens d'obtenir l'obéissance. Que ce soit dans les anciens domaines de la guerre, de la religion, du travail (selon la trifonctionnalité indo-européenne) ou dans le cadre de nouvelles institutions scolaires, universitaires, nécessaires à la transmission de savoirs complexes, il est impossible que seuls la remémoration de faits anciens ou le charisme de chefs permettent à une société d'exister, en tant qu'organisme ayant une identité et un véritable fonctionnement interne, sans éclater en multiples groupes en guerre ouverte. Aussi, les membres d'une société, qu'elles que soient leur fonction, leur appartenance sociale ou leurs occupations spécialisées sont-ils régis pour avoir des relations continues de collaborations, par un même raisonnement qui inclut l'obéissance à des lois qu'ils ne sont pas forcément aptes en eux-mêmes à comprendre le bien-fondé. Si le désordre n'est pas généralisé sur un territoire donné, c'est qu'une forme de discipline, un ensemble de règles et d'instruments de contrôle d'observations de ces règles existe. Même si cette discipline peut apparaître différente suivant les lieux de travail et d'occupation des hommes, elle traverse tous et partout et toujours, suivant des évolutions toujours lentes.
   Ceci est d'autant plus vrai que la justice ne régit pas les relations entre les individus et les groupes, que les inégalités sont importances entre eux, que leurs conditions de vie sont très différentes.
 
    Comment les dirigeants des institutions obtiennent-elles l'obéissance? Pourquoi les hommes et les femmes obéissent-ils à de mêmes lois, grosso modo, alors qu'ils ne bénéficient pas des mêmes avantages de cette observance? C'est cette question à la fois sociologique et de philosophie politique que de nombreux chercheurs se sont attachés à résoudre, et souvent ceux qui l'ont fait et ceux qui le font encore, sont nécessairement, quelque part, mentalement ou socialement, détaché de cette obligation d'observance et jouissent d'un minimum de détachement nécessaire à toute observation scientifique, car réfléchir à cela, c'est d'une certaine manière en contester la totalité légitimité. Parmi eux, nous retiendrons ici, mais pas seulement, deux d'entre eux, Michel FOUCAULT (1926-1984) et Erving GOFFMAN (1922-1984). Par ailleurs, et commençons par là, de nombreux historiens permettent de comprendre comment se met en place une discipline sociale.

     Dans les désordres qui suivent le déclin de l'Empire Romain d'Occident, avec son cortège de destructions, (de lieux de savoirs et d'habitations, voire de villes entières), de guerres, de disparitions de liens économiques, le christianisme constitue sans doute un des seuls liens existants entre les différents peuples (qui se séparent ainsi).
      Entre 1074 et 1294, entre la papauté de Grégoire VII et celle de Boniface VIII, le monachisme du XIIème siècle participe fortement aux rétablissements de liens économiques, sociaux et moraux.
"Parmi les grands centres d'influence, au Moyen Age, il faut nommer le couvent (qui ) fut un vaste foyer de religion élevé aussi bien que de sombre superstition. Le moine a été associé à tous les mouvements considérables de l'époque. Il a été, avec la papauté, le principal promoteur des Croisades et a été parmi les grands bâtisseurs. Il a fourni aux Universités leurs docteurs les plus profonds. Certains religieux du Moyen-Age ont été les Puritains, les Piétistes, les méthodistes, les Evangélistes de leur temps. Le monachisme (....) a été un immense réceptacle d'idées et de tendances très diverses, parfois contraires : fraternité évangélique et penchant militariste, vie contemplative et esprit d'activité, amour du silence et zèle missionnaire, légalisme étroit et libéralisme large, fidélité envers l'Eglise et velléités hérétiques.La vie monastique était très prisée (et aussi dirons-nous très protégée, car la principale bénéficiaire des diverses "Paix de Dieu" et trêves obligatoires). Au sein d'une société déchirée par les guerres, les couvents étaient des asiles de paix et de sanctification, qui attiraient les meilleurs esprits et où les seigneurs venaient parfois se recueillir (...et se réfugier, dirons-nous aussi). On célébrait chez les moines le renoncement, la discipline, les mortifications, la vie fraternelle ; on admirait leurs travaux agricoles, leur zèle de copistes, leurs initiatives artistiques et surtout leur bienfaisance. (...) On multiplia les couvents à satiété, au point que le IVème concile de Latran dut interdire la création de nouveaux Ordres.
Un trait remarquable du monachisme fut son alliance étroite avec le Saint-Siège. Étrange union que celle des moines méprisant le monde et des papes avides de le régenter! Ils les aidèrent à affermir leur pouvoir contre l'autorité épiscopale, à lutter contre les rois, à remplir leurs trésors, à produire des richesses, et les richesses ont détruit la religion." (Regard Bibliothèque chrétienne online, www.regard.eu.org).
     Ces lignes montrent l'importance des couvents et indiquent une voie de propagation à l'ensemble de la société d'une certaine forme de discipline. La discipline des couvents prépare en quelque sorte la discipline des ateliers, des écoles et des...casernes, tant l'institution militaire avait perdu la mémoire de celle qui présidait à l'organisation de l'armée romaine. Pour qui veut approfondir cette facette de l'histoire européenne, nous ne saurons que trop conseiller la lecture de Le monde et son histoire, de Luce PIETRI et de Marc VENARD (notamment le deuxième tome), qui complète bien, à plus d'un égard les études émanant des institutions ou organismes religieux.

    Plus près de nous, Michel FOUCAULT consacre une grande partie de son oeuvre à la discipline. Ou plus précisément à la formation des institutions disciplinaires, lieux analogues dans leur fonction : faire de l'homme un individu prévisible,  contrôlable, obéissant (école, asile, prison, caserne, hôpital, usine, école).
  Dans Surveiller et punir (1975), le sociologue et philosophe français, il examine la manière dont la société diffuse un système de punition généralisée. "Au point de départ, on peut donc placer le projet politique de quadriller exactement les illégalismes, de généraliser la fonction punitive, et de délimiter, pour le contrôler, le pouvoir de punir. Or, de là se dégagent deux lignes d'objectivation du crime et du criminel. D'un côté, le criminel désigné comme l'ennemi de tous, que tous ont intérêt à poursuivre, tombe hors du pacte (social), se disqualifie comme citoyen, et surgit, portant en lui comme un fragment sauvage de nature; il apparaît comme le scélérat, le monstre, le fou peut-être, le malade et bientôt l"'anormal". C'est à ce titre qu'il relèvera un jour d'une objectivation scientifique, et du "traitement" qui lui est corrélatif. D'un autre côté, la possibilité de mesurer, de l'intérieur, les effets du pouvoir punitif prescrit des tactiques d'intervention sur tous les criminels, actuels ou éventuels : l'organisation d'un champ de prévention, le calcul des intérêts, la mise en circulation d'un champ de représentations et de signes, la constitution d'un horizon de certitudes et de vérité, l'ajustement des peines à des variables de plus en plus fines ; tout cela conduit également à une objectivation des criminels et des crimes."
      C'est cette volonté de contrôler avec le minimum de moyen qui se retrouve notamment dans l'architecture des bâtiments des institutions spécialisées que sont le couvent, l'école, l'atelier et la caserne. Définir pour tous ce qui est interdit et autorisé existe bien évidemment déjà dans les Livres Sacrés, mais leur perte d'influence, vu le syncrétisme et la généralisation d'un esprit sceptique dans la société, exige bien d'autres moyens d'intériorisation de la discipline. Entre l'intériorisation, via la religion, des règles et de l'acceptation des punitions, et l'existence d'institutions disciplinaires, la palette est vaste pour obtenir l'obéissance de tous, même lorsque les conflits semblent l'emporter en intensité sur les coopérations.
  Plus loin, dans son même ouvrage, Michel FOUCAULT poursuit, avant d'aborder en tant que telle l'institution de la prison: "L'extension des méthodes disciplinaires s'inscrit dans un processus historique large : le développement à peu près à la même époque de bien d'autres technologies - agronomiques, industrielles, économiques. Mais il faut bien le reconnaître : à côté des industries minières, de la chimie naissante, des méthodes de la comptabilité nationale, à côté des hauts fourneaux ou de la machine à vapeur, le panoptisme a été peu célébré. On ne reconnaît en lieu qu'un bizarre petite utopie, le rêve d'une méchanceté ) un peu comme si BENTHAM avait été le FOURIER d'une société policière, dont le Phalanstère aurait eu la forme du Panoptison. Et pourtant, on avait là la formule abstraite d'une technologie bien réelle, celle des individus."
 Il s'agit, dans une société devenue très complexe, non de multiplier les individus devant contrôler les autres, mais de faire en sorte que le contrôle soit possible partout, de sorte que tout le monde se sente surveillé. Un peu comme nous le faisons avec l'inflation de caméras de surveillance dans les villes, enregistrant tout ce qui est enregistrable dans leur champ de vision, sans que bien évidemment, les responsables de la sécurité ait la possibilité de tout visionner. Il suffit que le citoyen ordinaire, comme le délinquant et le criminel sente, croie, qu'il est surveillé pour que ses actions soient plus contrôlables par la société.
 Rappelons que le panoptique est un type d'architecture carcérale définée par le philosophe utilitariste Jeremy BENTHAM (1748-1832). L'objectif de la structure panoptique est de permettre à un individu, logé dans une tour centrale, d'observer tous les prisonniers, enfermés dans des cellules individuelles autour de la tour, sans que ceux-ci puissent savoir s'ils sont observés. Cette idée dérive des plans d'usine mis au point pour une surveillance et une coordination efficace des ouvriers.

     Gilles DELEUZE (1925-1995), dans un "Post-scriptum sur les sociétés de contrôle" (1990), qui selon lui viennent avec la fin ds institutions disciplinaires, en les remplaçant, reprend les études de Michel FOUCAULT sur la discipline.
 "Foucault a situé les sociétés disciplinaires aux XVIIIème et XIXème siècles ; elles atteignent leur apogée au début du WWème. Elles procèdent à l'organisation des grands milieux d'enfermement. L'individu ne cesse de passer d'un milieu clos à un autre, chacun ayant ses lois : d'abord la famille, puis l'école, puis la caserne, puis à l'usine, de temps en temps l'hôpital, éventuellement la prison qui est le milieu d'enfermement par excellence. (...). Foucault a très bien analysé le projet idéal des milieux d'enfermement, particulièrement visibles dans l'usine : concentrer; répartir dans l'espace; ordonner dans le temps; composer dans l'espace-temps une force productive dont l'effet doit être supérieur à la somme des forces élémentaires. Mais ce que Foucault savait aussi, c'était la brièveté de ce modèle : il succédait à des sociétés de souveraineté, dont le but et les fonctions étaient tout autres (prélever plutôt qu'organiser la production, décider de la mort plutôt que gérer la vie) ; la transition s'était faite progressivement, et Napoléon semblait opérer la grande conversion d'une société à l'autre. Mais les disciplines à leur tour connaîtraient une crise, au profit de nouvelles forces qui se mettraient lentement en place, et qui se précipiteraient après la Deuxième guerre mondiale : les sociétés disciplinaires, c'était déjà ce que nous n'étions plus, ce que nous cessions d'être."  Faisant le constat de la crise généralisée de tous les milieux d'enfermement, concomitante d'ailleurs aux remises en cause de tous les systèmes sociaux d'autorité, le philosophe français propose surtout un programme de recherche sociologique sur ces sociétés de contrôle, et ce dans chacune des institutions disciplinaires en crise. Il le fait dans un vision pessimiste de l'évolution des sociétés : "La famille, l'école, l'armée, l'usine ne sont plus des milieux analogiques distincts qui convergent vers un propriétaire, État ou puissance privée, mais les figures chiffrées, déformables et transformables, d'une même entreprise qui n'a plus que des gestionnaires. Même l'art a quitté les milieux clos pou entrer dans les circuits ouverts de la banque. Les conquêtes de marché se font par prise de contrôle et non plus par formation de discipline, par fixation des cours plus encore que par abaissement des coûts, par transformation de produit plus que par spécialisation de production. La corruption y gagne une nouvelle puissance. Le service de vente est devenu le centre ou l'âme de l'entreprise. On nous apprend que les entreprises ont une âme, ce qui est bien la nouvelle la plus terrifiante du monde. Le marketing est maintenant l'instrument du contrôle social, et forme la race impudente de nos maîtres. Le contrôle est à court terme et à rotation rapide, mais aussi continu et illimité, tandis que la discipline était de longue durée, infinie et discontinue. L'homme n'est plus l'homme enfermé, mais l'homme endetté. Il est vrai que le capitalisme a gardé pour constante l'extrême misère des trois quart de l'humanité, trop pauvres pour la dette, trop nombreux pour l'enfermement : le contrôle n'aura pas seulement à affronter les dissipations de frontières, mais les explosions de bidonvilles ou de ghettos."

            Erving GOFFMAN, dans Asiles (1961) notamment, développe la notion d'institution totale : "lieu de résidence ou de travail où un grand nombre d'individus, placés dans une même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et rigoureusement réglées." Le sociologue américain considère les prisons, camps de concentration ou d'internement, asiles, couvents, internats, orphelinats... comme autant d'institutions totales. Dans celles-ci les individus développent des stratégies qui tendent à contourner la discipline qui leur est imposée. Il part surtout d'observations réalisées dans des établissements hospitaliers pour malades mentaux, mais utilise de nombreux éléments d'observation puisés ailleurs, dans le théâtre ou le cinéma. pour lui, deux forces s'opposent dans ces institutions :
               - Les techniques de mortification, de dépersonnalisation, d'aliénation (cérémonies d'admissions, dépouillement des biens, perte d'autonomie, contamination de la perception des autres et de celle du personnel hospitalier...), justifiées de diverses manières (raisons d'hygiène et de sécurité surtout). Ces techniques influencent, jusqu'à les modifier, les perceptions et les comportements des reclus, selon un rôle décidé par l'institution. Les malades adoptent le point de vue de l'institution, par un système de récompenses et de punitions très élaborés, intégrés souvent de manière explicites dans les règlement de discipline de ces établissements ;
              - Les reclus développement des capacités de s'écarter du rôle assigné par l'institution : de manière frontale contre l'institution, dans ce cas, ils risquent une véritable désintégration de leur personnalité, de par les punitions infligées ; de manière intégrée par des stratégies de contournement, d'évitement, de tromperie, pour s'adapter à l'institution et tenter ainsi de se réapproprier leur vie.

         Erving GOFFMAN, Asiles, Editions de Minuit, 1968 ; Gilles DELEUZE, Post-scriptum sur les sociétés de contrôle, L'autre journal, n°1, 1990 ; Michel FOUCAULT, Surveiller et punir, Naissance de la prison, Gallimard, 1975 ; Luce PIETRI et Marc VENARD, Le monde et son histoire, Tome 2, La fin du Moyen Age et les débuts du monde moderne, Robert Laffont, Collection Bouquins, 1971.

                                                            SOCIUS

    


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Mardi 27 octobre 2009 2 27 /10 /Oct /2009 09:58
           La discipline militaire, selon un adage connu, "fait la force des armées". Formule rapide pour justifier toute une réglementation qui encadre le soldat, elle ne doit pas cacher la multiplicité de ses formes ni camoufler qu'elle est en relation non seulement avec un modèle occidental de la guerre qui n'a pas toujours fait ses preuves d'efficacité, mais aussi avec le fait simple que le soldat est le premier en contact avec les richesses conquises ou défendues. D'une manière générale, la discipline varie suivant les époques et les contrées ; elle est un fait de société qui dépasse largement le cadre militaire, mais pour l'instant limitons-nous à ses objectifs, ses modalités et ses évolutions dans le domaine de la guerre.

           Gilbert BODINIER fait une description de l'évolution de la discipline dans les armées et commence par précisément la signification du vieil adage : "Selon Maurice de SAXE, la discipline est "l'âme de tout le genre militaire. Si elle n'est établie avec sagesse et exécutée avec une fermeté inébranlable, l'on ne saurait compter avoir de troupes : les régiments, les armées ne sont plus qu'une vile populace armée, plus dangereuse à l'Etat que les ennemis mêmes." Plus elle est sévère et plus on exécute de grande choses mais la sévérité doit être accompagnée de bonté. NAPOLEON pensait qu'elle était la première qualité du soldat, la valeur n'en était que la seconde. "Une troupe en main moins instruite, ajoutait LYAUTEY, vaut mieux qu'une troupe plus instruite moins en main.""
  Discipline stricte chez les Grecs et discipline encore plu stricte dans l'armée romaine, médiocre chez les Gaulois et dans l'armée de Mérovingiens, discipline de fer dans l'armée mongole de TAMERLAN, discipline loin d'être établie dans les armées occidentales à l'époque de la Renaissance... C'est au XVIIIème siècle que "la discipline fit de grands progrès dans les armées européennes, la plupart des généraux interdisaient le pillage. La discipline était particulièrement sévère dans l'armée prussienne, elle ne l'était guère moins dans l'armée française qui s'inspira des méthodes de Frédéric II." Toute une graduation des punitions, la plupart très sévères, était prévue, pour les manquements à l'observation des règles qui régissent les relations entre soldats dans les casernes, des règles pour les modalités des exercices militaires, comme pour celles du combat proprement dits, et également pour après les batailles. Elle différait suivant l'arme : dans la marine, elle restait particulièrement dure, tandis que dans l'infanterie, son évolution va plutôt dans le sens d'un "adoucissement".
   En France, dans les soubresauts de la Révolution et de l'Empire, jusqu'à la Restauration, des variations dans un sens ou dans un autre se firent sous l'effet des insubordinations pour raisons politiques, de même que pour des problèmes d'intendances (eau, nourriture, vêtements) difficiles à régler dans les désordres économiques nés de la guerre. Nous pouvons suivre l'histoire de la discipline militaire en France depuis le règlement de 1818, dont Raoul GIRARDET nous entretient dans La société militaire, pendant la IIIème République avec l'idéologie de l'officier social cher à LYAUTEY, après 1919 où nous assistons à une montée de l'antimilitarisme dans l'ensemble de la société, jusqu'à nos jours, avec le règlement de discipline militaire en vigueur au 12 octobre 2009.
  On peut lire dans la sous-section 1 de l'article D4137-1 du code de la Défense : "Le service des armes, l'entraînement au combat, les nécessités de la sécurité et la disponibilité des forces exigent le respect par les militaires d'un ensemble de règles qui constituent la discipline militaire, fondée sur le principe d'obéissance aux ordres. Le militaire adhère à la discipline militaire qui respecte sa dignité et ses droits. La discipline militaire répond à la fois aux exigences du combat et aux nécessités de la vie en communauté. Elle est plus formelle dans le service qu'en dehors du service, où elle a pour objet d'assurer la vie harmonieuse de la collectivité"
 L'expérience de la seconde guerre mondiale, puis celle de la guerre d'Algérie, où des ordres obligeaient les soldats à accomplir des crimes contre l'humanité, a entraîné la mention dans le code de la Défense de la possibilité pour un subordonné de refuser d'exécuter un ordre "prescrivant d'accomplir un acte manifestement illégal". C'est vrai pour le cas de la France, mais aussi pour une forme ou une autre pour de nombreux pays occidentaux.
     Dans d'autres pays comme aux Etats-Unis ou en Allemagne de l'Ouest, nous pouvons constater une évolution de la discipline militaire, dans le premier cas juste après la Seconde Guerre Mondiale, après l'épisode de la gifle donnée par le général PATTON à un soldat prétendant être atteint de troubles nerveux (Commission DOOLITTLE), dans le deuxième cas, en réaction contre les valeurs militaristes du régime nazi. Assouplissement des règles elles-mêmes, modération des punitions prévues se constatent dans l'ensemble des armées européennes et nord-américaines.

           Raoul GIRARDET décrit cette évolution depuis la fin de l'Empire. Du soldat "de caractère simple, passionné" sans beaucoup d'instruction militaire vers la fin du règne de NAPOLEON Premier, où les règles peuvent varier d'un régiment à l'autre et selon la personnalité du commandant, parfois très politisé et fanatisé, "avide de rapines et d'aventures individuelles", on passe au soldat soumis à l'obéissance passive, avec un règlement unifié dans l'armée royale, dans laquelle la discipline constitue le centre de la vie militaire, où les opinions politiques sont interdites d'expression.  Il pointe l'uniformisation de l'évolution en Europe, en même que son incidence sur le déroulement de la guerre : "Ainsi, dans son comportement au combat, le soldat du second Empire traduit-il l'atmosphère moral dans laquelle il a été formé. Certes il ne peut être question de tenir le principe même de l'obéissance passive pour directement responsable des désastres de 1870. On ne peut dissimuler en effet que c'est une éthique militaire à peu de choses près identique que l'on découvre alors des deux côtés du champ de bataille. Si l'efficacité, si la valeur intellectuelle des deux commandements ne paraissent nullement comparables, les principe moraux dont ils se réclament restent par contre très étroitement apparentés. La conception qu'un ROON ou qu'un MOLTKE se font des devoirs et du métier des armes ne se distingue guère de celle d'un MAC-MAHON ou d'un LEBOEUF. C'est par leurs résultats pratiques, non par leurs fondements philosophiques que divergent les deux systèmes. L'armée prussienne a admirablement su pendant quelques années concilier le principe de la primauté de l'obéissance avec la sauvegarde des droits essentiels de l'intelligence, de l'imagination et de la recherche. Inversement, on ne peut nier que, de l'autre côté, l'apothéose du règlement, le culte exclusif de l'ordonnance, ne se soient accompagnés d'un sensible appauvrissement du génie militaire. La génération des grands chefs du second Empire parait dans son ensemble nettement plus médiocre que celle de leurs prédécesseurs de la Restauration ou de la Monarchie de Juillet, les fortes personnalités moins nombreuses, les caractères plus ternes, les cerveaux plus lourds et plus frustes."
   Nous voyons ici à l'oeuvre la contradiction qui peut exister entre une discipline militaire trop stricte et l'esprit d'initiative tout le long de la chaîne du commandement. Nous pouvons aussi indiquer la différence de motivations du soldat entre celui qui veut défendre les idéaux de la Révolution et celui qui entend simplement faire son service. Les origines politiques de l'application d'une discipline militaire expliquent parfois beaucoup de choses sur le plan strictement militaire.

        Jacques BAUD nous propose une analyse de cette évolution de la discipline et surtout des facteurs influençant celle-ci. "La particularité de la discipline à la guerre (par rapport précisons-nous aux différentes formes de discipline sociale) est qu'elle cherche à maîtriser les impulsions les plus profondes de l'individu face au danger, voire la mort : la peur et l'agressivité. Il s'agit d'une part, de canaliser l'énergie et l'agressivité du combattant et, d'autre part, de maîtriser cette énergie dans un tout cohérent. Or cette maîtrise dépend dans une large mesure, de sa confiance en lui-même et en l'organisation qui l'entoure."
  L'auteur distingue plusieurs étapes dans la constitution d'une discipline militaire :
                  - Dans la guerre primitive, qui permet à chaque individu de s'identifier avec les objectifs de la guerre, la discipline découle de cette intégration et ne nécessite que peu d'efforts. An amont, la stricte sélection des guerriers partant au combat résout en grand partie le problème de cohésion du groupe. De plus, le pillage, but de guerre souvent avec la vengeance, est direct et le surplus facilement transportable jusqu'au village de la tribu vainqueur.
                  - Dans l'Antiquité et le Moyen-Age, les batailles possèdent des dimensions relativement réduites permettant au chef de suivre l'évolution du combat. Le charisme des chefs de guerre, l'usage de méthodes cruelles pour décourager l'insubornisation et surtout la quasi-absence de contraintes après la bataille (pillage individuel permis, ou partage effectué sur place, avant ou après réserve du surplus transporté à la Cité). Dans l'armée romaine, il faut remarquer tout de même que l'ampleur des richesses à piller est telle, la puissance acquise par les auteurs des rapines si importantes, que des règles vont vite s'appliquer pour le partage du butin.
                  - Ensuite, la complexité croissante des armées et la coordination des manoeuvres exigent un encadrement, une codification plus précise des activités et de leur respect. Le combat au nom du Roi, de la République ou de l'Empire ne permet plus le partage sur place du produit des conquêtes, et même le pillage pour ravitailler les troupes est de plus en plus réglementé, pour pratiquement disparaître légalement à l'aube de la Première Guerre Mondiale.
    "La discipline est dont le résultat de la convergence de deux facteurs essentiels du fonctionnement des armées : un élément fonctionnel, à savoir la nécessité de faire fonctionner simultanément des milliers d'individualités en un seul mouvement cohérent et avec un minimum de frictions ; un élément psychologique, le fait d'obtenir une réponse adaptée dans une situation de crise où la capacité de jugement de l'individu est perturbée. Il en résulte une uniformisation des comportements afin a) de simplifier les procédures de conduite et le langage utilisé, b) d'obtenir une réponse prévisible à une impulsion donnée et c) d'obtenir un mouvement d'ensemble cohérent."
  Nous ajoutons à ces deux facteurs, celui de la dimension du produit de la conquête pour une société complexe face à une autre société complexe. Politiquement, le résultat d'une guerre ne peut plus se réduire à un transfert de richesses et surtout le partage des "fruits de la victoire" n'est ni immédiat, et il faut le dire, ni forcément équitable... La discipline garantit que le soldat ne se transforme pas en guerrier, comme l'analyse par exemple Alexandre SANGUINETTI.
     Jacques BAUD indique les facteurs influençant la discipline :
                   - La stratification sociale des forces militaires, notamment à l'intérieur des armées impériales pluri-nationales, ou pluri-ethniques, notamment dans la composition des unités de combat ;
                   - Les relations entre militaires : leur degré d'agressivité révélé entre autres par la pratique plus ou moins étendue du "bizutage" ;
                    - La santé et les conditions d'hygiène. L'usage d'alcool et d'autres drogues est modulé suivant les armées et l'effet qu'en en attend ou qu'on veut éviter (contradictoirement l'oubli de la perspective de la mort presque certaine au combat et la "démoralisation" induite par la consommation régulière de drogues plus ou moins dures).
     Sur l'influence de la société, Jacques BAUD conclue : "Alors que, jusqu'à la seconde moitié du XXème siècle, les rapports humains et hiérarchiques civils n'étaient pas très éloignés des principes en usage dans les armées, les écarts entre la société civile et les forces armées se sont creusés. La finalité de la discipline militaire est mal comprise et souvent mal appliquée." Le développement de l'individualisme dans la société civile s'oppose à la persistance de règles réduisant souvent le soldat, de base notamment, à un "automate intelligent", c'est-à-dire possédant de grandes capacités techniques (que ce soit de la tactique militaire ou du fonctionnement d'armes de plus en plus complexes) mais dépourvu de capacités et politiques (discussion sur le bien-fondé de modalités ou de résultats d'une manière de combattre, ou même de la légitimité d'une guerre) et morales (capacités d'empathie avec les adversaires du moment, qu'ils soient civils ou militaires)...

     Jacques BAUD, article Discipline dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000 ; Raoul GIRARDET, La société militaire, Perrin, 1998 ; Gilbert BODINIER, article Discipline dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988.

                                                                    STRATEGUS

                  
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Dimanche 25 octobre 2009 7 25 /10 /Oct /2009 09:05
          Etienne SCHWEIGUTH, directeur de recherche au CEVIPOF, à l'école doctrinale de Sciences politiques de Paris, dans sa revue des différentes analyses sur le système de valeurs dans l'institution militaire, expose quatre solutions à "la contradiction à concevoir l'armée à la fois comme neutre (présentation officielle face à l'activité politique) et comme conservatrice (force sociale conservatrice)", dans les pays occidentaux : les solutions essentialiste, psychologiste, fonctionnaliste et la solution de tradition et de socialisation.
       Solution essentialiste, ainsi est qualifiée la théorie de Samuel HUNTINGTON (1927-2008), notamment dans The soldier and the state (1957), qui répond aux accusations dont l'armée américaine était alors l'objet de la part de la gauche américaine. C'est directement à Charles MILLS (1916-1962) qui dénonce dans The power elite (1956) la collusion entre les chefs militaires et les dirigeants du monde de l'industrie et des affaires, et par là une militarisation croissante de la société et l'avènement d'un "État-caserne", que le sociologue s'adresse. Son objectif est de montrer quelles sont les conditions nécessaires à l'existence d'une armée à la fois efficace et soumise au pouvoir civil. Il pense montrer que la société tient l'armée en suspicion et incorpore de force les idées libérales dans l'institution militaire, son obéissance étant ainsi assurée, mais ces valeurs libérales compromettent selon lui son efficacité. L'armée demeure un outil efficace et politiquement neutre par la valorisation d'un "professionnalisme militaire". La profession, au sens anglo-saxon, dont le concept est au centre de la "démonstration de Samuel HUNTINGTON se caractérise par :
                   - le monopole d'un corpus généralisé et systématique de connaissances,
                   - un mode de contrôle social interne,
                   - une éthique définissant les normes et les valeurs du groupe.
  L'officier professionnel, dans ses relations avec l'Etat, se borne à formules des avis sur la défense, avis fondé sur ses compétences en matière d'utilisation de la violence, sans chercher à imposer son point de vue. Cette neutralité n'est pas incompatible avec l'idéologie conservatrice, mais par contre trois autres idéologies sont contraires à l'éthique militaire :
         - le libéralisme, à cause de son optimisme et surtout de son individualisme ;
         - le marxisme, parce qu'il ne conçoit la violence qu'entre classes sociales ;
        - le fascisme, parce qu'il valorise la violence et la puissance, alors que l'éthique militaire ne fait qu'en reconnaître la nécessité.
     Etienne SCHWEIGUTH, à la suite de nombreux autres auteurs, pointe le vice fondamental de la méthodologie de Samuel HUTINGTON, à savoir un ahistoricisme et un subjectivisme, qui fait déduire que certains valeurs sont des valeurs militaires parce qu'elles sont en vigueurs dans l'institution militaire. Ayant autonomisé l'éthique militaire, il la présente comme neutre et justifie en conséquence le conservatisme idéologique des militaires, car celui-ci serait nécessaire à son efficacité. Très cité dans les textes anglo-saxons de sociologie militaire, le sociologue a pratiquement rendu incontournable cette notion de profession militaire, malgré la faiblesse de son fondement. Mais ce succès se paie d'un polysémie, car le professionnalisme militaire peut recouvrir des significations très différentes : professionnalisme contre amateurisme (de certains mercenaires, par exemple), professionnalisme contre dérives criminelles (massacres contre des populations civile non armées), professionnalisme contre conscription... De plus, nous pouvons ajouter à ce qu'en dit le directeur de recherche du CEVIPOF, qu'il sous-tend que l'on peut professionnaliser, maîtriser le recours à la violence en vue d'objectifs politiques, rendre propre le caractère toujours sale d'une guerre (des morts, des épidémies, des destructions...).
         Solution psychologiste est celle proposée notamment par Bengt ABRAHAMSON, chargé de cours au Collège de défense suédois, dans par exemple Military professionalization and political power de 1972, qui part  dans ses réflexions des analyse de Samuel HUNTINGTON, en s'appuyant sur les études de H McCLOSKLY (Conservatism and personnality, 1958). Il caractérise le conservatisme comme conception pessimiste de l'homme, égoïste, faible, irrationnel. La violence, inscrite dans le patrimoine génétique de l'humanité et dans sa profonde psychologie, ne peut être maîtrisée que par l'application du principe d'autorité, condition de la stabilité sociale. Cette conception pessimiste coïncide avec le sentiment de l'inévitabilité d'une guerre prochaine. Dans Occupation and values, en 1957, M ROSENBERG montre, comme d'autres auteurs, une corrélation entre une faible confiance dans le peuple et la croyance en l'impossibilité d'éliminer la guerre. Pourtant, on peut objecter que l'acceptation du recours à la violence n'implique nullement l'adhésion à une idéologie conservatrice, témoin l'histoire de nombreuses révolutions sociale et politiques. En fait, cet auteur retombe dans une explication des choix idéologiques des militaires qui fait abstraction de l'histoire et des conditions politiques très différentes selon les pays. Le syndrome conservateur de Bengt ABRAHAMSON réunit dans une même logique l'alarmisme, le conservatisme, le pessimisme, le nationalisme, alors que la psychologie des acteurs de nombreux drames militaires est beaucoup plus complexe.
       Solution fonctionnalisme est l'approche de Morris JANOWITZ (1919-1988), dans son ouvrage majeur The professional soldier (1960). Il reprend le concept de profession, mais montre surtout comme l'armée s'adapte ou doit s'adapter, aux nouvelles conditions dans laquelle elle est placée. Deux changements lui paraissent fondamentaux : l'importance croissante de la technique dans les armées modernes et la transformation des relations internationales, placées sous le signe de la dissuasion. La frontière entre les compétences militaires et les compétences civiles tend à s'effacer et le style d'autorité a nécessairement changé. Toutefois, l'armée ne peut adopter une philosophie purement managériale et le maintien d'un esprit martial est nécessaire. Tout cela ne fait que reprendre en fait le discours d'une institution militaire obligée d'évoluer. Selon Morris JANOWITZ, vue l'évolution des relations entre Etats, l'armée doit se transformer en une constabulary force, une sorte de gardien de la paix internationale faisant de la force l'usage le plus modéré possible.
Dans cette perspective, la compétence militaire n'est pas restrictivement définie au seul domaine de la mise en oeuvre des moyens de la violence. Au contraire, contrairement à ce que pense Samuel HUNTINGTON, le militaire doit être très sensible aux considérations politiques, le conservatisme ambiant dans l'armée est selon lui, dépourvu de tout contenu idéologique, et constituerait seulement en une défiance envers les institutions politiques, trop soumises à des intérêts contradictoires. Dans une rhétorique de l'apolitisme, l'armée est à même de mieux percevoir les intérêts vitaux d'une nation. Selon Etienne SCHWEISGUTH toujours, c'est surtout par la richesse de l'information plus que par son raisonnement téléologique, que vaut l'oeuvre de Morris JANOWTIZ.
       Solution de tradition et de socialisation est simplement l'explication que les valeurs militaires sont transmises par la tradition et que les militaires sont socialisés par leur institution d'appartenance. Cette solution amène à penser en fait que le système de valeurs militaire est un donné sur lequel il n'est pas nécessaire de s'interroger. Jacques VAN DOORN, dans Ideology and the military, de 1971, cherche à articuler l'analyse de la tradition à celle de l'idéologie militaire : "La hiérarchie, la discipline et la centralisation sont les pierres angulaires de l'organisation militaire, et représentent par conséquent des concepts clés de l'idéologie corporative. La déformation idéologique devient visible quand ces valeurs deviennent les véhicule du ritualisme et du symbolisme. La défense souvent véhémente de coutumes obsolètes semble refléter les bases idéologiques justifiant une structure organisationnelle qui a perdu une partie de sa raison d'être".
Jacques VAN DOORN définit l'idéologie comme un moyen de défense des avantages procurés par le statu quo., Mais Etienne SCHWEISGUTH pense que l'on peut comprendre aussi qu'elle correspond à un "besoin de rationalisation et de justification au sens psychologique".
 Le thème de la socialisation de l'individu par son institution d'appartenance court à travers l'ensemble de la sociologie, et pas d'ailleurs seulement à travers la sociologie militaire. L'hypothèse inverse est fréquemment opposée : si les militaires de carrière adhérent aux valeurs militaires, c'est parce qu'ils y étaient disposés avant même leur entrée dans l'armée. Etienne SCHWEISGUTH relève que seulement deux études à méthode rigoureuse (enquête par panel) ont été réalisées pour savoir comme trancher entre ces deux thèses, celle de 1953 auprès des élèves officiers de l'armée de l'air américaine (D CAMPBELL et T McCORMACK), et celle de 1966-1968 auprès des soldats de la Bundeswehr oust-allemande effectuant leur service militaire (K ROCHMANN et W SODEUR). Dans les deux cas, le résultat fut la constatation, inattendue pour leurs auteurs, d'une baisse de l'autoritarisme. Les deux équipes de chercheurs tentent d'expliquer cela par le concept de frustration relative : "Le service militaire est une période où l'individu subit une limitation de sa liberté. Le refus de l'autoritarisme est pour lui un moyen de protester contre cette situation. On peut se demander si une telle interprétation est applicable au cas des élèves officiers de l'armée de l'air américaine. une telle transposition paraissant difficile, force est de constater que le problème n'est pas résolu et que le débat reste ouvert : deux expériences donnent le même résultat, pour lequel on ne dispose pas d'une explication unique satisfaisante."
 Etienne SCWEISGUTH conclue qu'"on ne soutiendra pas que l'appartenance soit sans conséquence sur les opinions de ses membre. Mais on peut se demander si l'inculcation des valeurs ne réussit pas exclusivement auprès des sujets prédisposés, pour une raison ou pour une autre, à les accepter. Nous suggérons que pendant ses premières années de service le militaire acquiert la connaissance du code régissant les valeurs militaires. Il apprend les règles de vie, les normes et les rites de l'institution. Tout cela nécessite un apprentissage même de la part des sujets les plus favorablement disposés envers le système de valeurs institutionnel. On peut même penser que les sujets peu disposer à y adhérer doivent néanmoins eux aussi apprendre les normes de l'institution, ne serait-ce que pour éviter de les enfreindre de manière trop flagrante."
    Pour pallier aux défauts de ces quatre "solutions", il propose, plutôt que la notion de système de valeurs, celle de système symbolique, à notamment trois fonctions importantes :
            - Justifier l'utilité du rôle de l'armée en temps de paix ;
            - Donner une identité sociale aux militaires de carrière ;
            - Assurer l'autorité de l'armée sur ses membres.
"L'armée est soumise de la part de la société civile à une pression à la fois économique et idéologique. A qualification égale, le secteur civil offre souvent des carrières plus rémunératrices. Et nombre de sujets n'entrent pas dans l'armée ou la quittent, car ils n'en acceptent pas les normes. On peut avec Charles MOSKOS (1934-2008) prévoir une évolution divergente des différents secteurs de l'armée : le secteur technico-administratif évoluerait vers un mode d'organisation et de fonctionnement proche de celui des institutions civile, cependant que le secteur combattant resterait spécifiquement militaire. Mais nous voudrions pour conclure suggérer une hypothèse valable pour l'institution militaire dans son ensemble. Il est vraisemblable que l'on continuera d'assister à une évolution vers un style militaire moins contraignant. peut-être certaines réformes qui naguère paraissaient impossible verront-elles le jour, le syndicalisme des personnels de carrières par exemple. Il est possible que la vigueur des normes s'affaiblisse et que le système symbolique connaisse certaines transformations. Mais dans tous les cas persistera, croyons-nous, un trait essentiel du système symbolique : une nette différenciation d'avec les systèmes symboliques de la société civile. La fonction de justification que remplit le système symbolique se joue en effet, selon nous, précisément au niveau des symboles et non au niveau des réalités. Aussi peut-on concevoir que, sous la pression de la société civile, l'armée connaisse une évolution vers des formes d'organisation et de fonctionnement de plus en plus libérales sans que pour autant disparaisse l'opposition idéologique entre le monde civil et le monde militaire."

     Dans un mémoire de DEA (Diplôme d'études Approfondies) en sciences politiques présente en 2002, Frédéric COSTE reprend ces études différentes pour "étudier le système de valeurs des armées. (Cette recherche) consiste à en définir les principales composantes (discipline, solidarité, courage, abnégation, sens du service public...) et à préciser le sens que les militaires leur donnent. Elle doit également permettre d'en déterminer les origines et les évolutions. C'est pourquoi, notre travail doit utiliser une histoire sociale de l'institution, replacée dans une histoire plus large de ses rapports avec la communauté nationale (l'ethos et la culture militaire ont été façonnés avec le temps). Enfin, nos investigations porteront également sur la fonctionnalité de cet ensemble pour les individus et les armées et, dans une moindre mesure, sur l'impact qu'il peut avoir sur les comportements sociaux et politiques des militaires. Pour comprendre ces logiques, la sociologie des organisations s'avère particulièrement utile." (L'auteur fait référence à la sociologie des organisations développée notamment par Michel CROZIER). L'auteur s'attarde longuement sur les composantes de la pensée conservatrice, complexe car reposant sur un corpus de doctrines fondé sur les réflexions par exemple d'Edmund BURKE (1729-1797), de Joseph de MAISTRE (1753-1821), de Louis de BONALD (1754-1840) et de Charles MAURRAS (1886-1952). Centrant son mémoire sur l'institution française, Frédéric COSTE s'inspirent beaucoup des écrits mêmes des militaires dans leurs organes spécialisés (L'épaulette, Le Casoar), ayant en tête l'évolution analogue suivie par les institutions militaires des différents pays européens.
  Ses conclusions reprennent beaucoup celles de Raoul GIRARDET, mais il établit en outre une différence de nature entre deux types de conservatisme, entre les traits culturels militaires spécifiques et la pensée conservatrice tels qu'ont pu l'établir les grands auteurs cités : individuellement et collectivement, les militaires ont adhéré à des discours, des régimes et des gouvernements démocratiques, républicains, socialistes, communistes sans pour autant s'opposer aux caractéristiques conservatrices de leur institution. Les militaires adaptent leur comportements, développant de véritables tendances stratégistes. Même si les militaires agissent dans le cadre d'une institution social totale, au sens d'Erving GOFFMAN (1922-1982), fermée, cloisonnée, investissant tous les moments de leur vie (jusqu'à leurs loisirs et leurs temps libres). L'armée évolue selon un rythme très différent de celui de la société civile, intégrant par exemple les changements technologiques et les changements de finalité, tout en gardant ses valeurs spécifiques. La convergence observée par Charles MOSKOS entre le civil et le militaire (institution comme individu), la progressive "civilianisation" analysée par Morris JANOWITZ sont confirmées par les réflexions de Bernard BOENE sur la "banalisation" de l'armée, mais subsistent les valeurs militaires qui agglomèrent, mettent elles-mêmes en musique dans leurs espaces réservés les évolutions démocratiques de la société civile pour mieux sans doute en limiter la portée dans les esprits et dans les coeurs.

     Frédéric COSTE, Analyse du système de valeurs militaires et des caractères conservateurs des armées, Mémoire soutenu sous la direction de Pierre MATHIOT, année universitaire 2001-2002, Université Lille II Droit et Santé, Institut d'études politiques de Lille ; Etienne SCHWEISGUTH, L'institution militaire et son système de valeurs, Revue Française de Sociologie, XIX, 1978.

                                                                               STRATEGUS
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Vendredi 23 octobre 2009 5 23 /10 /Oct /2009 14:05
               Peu d'études sociologiques (nous ne parlons pas évidemment pas des discours apologétiques de l'armée ou de romans guerriers) sont consacrées aux valeurs qui traversent l'institution militaire. Qui se distinguent ainsi des valeurs "civiles" définies à contrario : sens de l'honneur, du sacrifice, du collectif, du dévouement total, sens de la hiérarchie, de la discipline, de l'uniformité... Les valeurs militaires, qualifiées de militaires en soi (alors qu'elles ont cours ailleurs bien entendu) sont souvent mises en relation avec un conservatisme moral et social, défavorable à des évolutions démocratiques. Sans doute la réalité est-elle plus nuancée (en tant cas différenciée suivant les officiers, sous-officiers et hommes de troupes, par exemple) et en tout cas l'armée, partie intégrante de la société - même si nous pouvons discuter de société civile et de société militaire - suit d'une certaine manière la même évolution que les institutions civiles, même si se manifestent de nombreuses résistances.

             Pierre DABEZIES distingue trois fonctions en relation avec le système de valeurs dites militaires : une fonction symbolique, une fonction idéologique et politique, une fonction de sacralisation.
    Une fonction symbolique se manifeste sous forme de manifestations cérémoniales et de défilés périodiques. Cette fonction symbolique, qui est aussi fonction de souveraineté s'exprime également par la présence sur tout le territoire d'organismes militaires qui effectuent des tâches plus tutélaires que répressives (forces de gendarmerie en France, longtemps sous le commandement du ministère de la défense) et qui rappellent à tous, malgré parfois un environnement teinté d'antimilitarisme, sa nécessité et son existence.
    Une fonction idéologique et politique : "Elle est patente dans les États à dictature militaire comme dans ceux où l'armée - qu'elle soit fasciste ou populaire - est le plus ferme soutien, parfois le seul, des gouvernants. Dans les pays libéraux, le phénomène est plus subtil. L'armée étant, en régime de croisière, priée de se tenir à l'écart de la politique, on peut parler de "neutralité". Toutefois, si la politique politicienne lui est, à coup sûr, étrangère, il en va différemment de la continuité de l'Etat et de la cohésion de la communauté nationale qu'elle a souvent contribué à assurer et qu'à sa façon, elle a pour tâche de garantir. Est-ce pourtant l'intérêt général, l'idéologie dominante ou sa propre idéologie que l'armée, le cas échéant, défend? N'est-ce pas sa propre cause, sa propre logique que l'institution militaire, en s'identifiant notamment à la patrie et en cherchant à la maintenir telle qu'elle la voit, cherche à préserver à travers les péripéties historiques?"
   Une fonction de sacralisation est née du mythe guerrier, et plonge sans doute ses racines dans les très lointaines origines des Etats. "Exaltation du sacrifice suprême, culte des héros universellement célébré... Il s'agit là, en réalité, de moyens propres à sacraliser l'esprit de communauté. Ainsi, forte de la mort qu'elle accepte et qu'elle donne, l'armée )- aux côtés de la magistrature, arbitre du bien et du mal, de l'Université, alchimiste du savoir, et de l'Église, tournée vers l'au-delà - prend place au panthéon des grandes institutions. D'autant que le caractère sacré que la mort confère au guerrier n'a pas pour seul effet de le magnifier, il a une incidence collective : en suscitant le culte du souvenir peu à peu mis en légende, il secrète les traditions et donne au corps militaire une autre caractéristique : la mémoire historique."

       Pour Bernard BOENE, dans l'histoire des systèmes de recrutement des armées, le service national "exigé de tous les hommes valides transforme (...) les armées en école de la nation, en vecteur principal de la modernisation sociale et politique ; avec lui, le service sous les armes devient l'expression la plus haute d'idéaux patriotiques transmués en égoïsmes sacrés."  Dans le processus d'uniformisation et d'industrialisation que connaît l'Occident, l'armée participe en effet, fortement, à la véhiculation d'une même appréciation de l'évolution de la société dans toutes les classes sociales, en même temps qu'elle freine en partie certaines évolutions mentales.
"La seule difficulté interne tient aux tensions civilo-militaires que créent le professionnalisme radical et le conservatisme idéologique de corps d'officiers jouissant d'un privilège élevé, et par là encouragés à cultiver des valeurs et un style de vie excentrés dans des sociétés en voie de libéralisation. Le conservatisme dérive pour une part des origines sociales : élites traditionnelles guettées par le déclin social ou méritocrates disposés à absolutiser les valeurs et les normes d'une institution qui les a distingués et élevés dans l'échelle sociale. Il tient aussi à l'exacerbation, dans la perspective d'une guerre totale probable sur le long terme, des valeurs fonctionnelles militaires (cohésion, honneur, discipline...). Bien que contrastant avec la représentativité sociale et culturelle d'une troupe nombreuse servant sous la contrainte légale, ces valeurs et ces styles de vie typés sont rendus possibles par l'armée de masse, qui comporte en son sein toutes les fonctions de soutien nécessaires à la guerre totale et ne dépend plus matériellement de la société environnante dès lors qu'elle a reçu ses dotations globales en hommes et en ressources.
      Ces divergences entre officiers et mainstreams des sociétés créent une tension dans les rapports civilo-militaires. Considérations politiques et questions militaires sont alors aisément séparables : les secondes sont peu susceptibles de se politiser puisque l'adversaire principal est clairement désigné, que face à lui la défense fait l'objet d'un consensus et que le plan stratégique pour la mettre en oeuvre s'en trouve relégué à un registre technique. Une division du travail tranchée est donc la norme entre élites politiques et militaires. Elle conduit parfois à une lecture erronée ou inversée de Clausewitz : à la domination des militaires en temps de guerre, ou à une conception de la politique comme continuation de la guerre en dehors des périodes d'hostilités ouvertes (...). Par ailleurs, dans les pays où existent des courants d'opinion nationalistes hostiles aux régimes parlementaires, ces groupes n'hésitent pas à faire des armées leur point de ralliement symbolique et à encourager l'intervention des militaires en politique, dans un sens césariste ou prétorien."

      Daniel REICHEL indique que fondée sur la base des expériences de l'Antiquité et l'influence du christianisme, "l'éthique militaire traverse les deux millénaires de notre ère, pour parvenir jusqu'à nous sans avoir subi, dans son essence, de modifications profondes : le soldat est un hommes qui accepte d'affronter les pires difficultés. On le prépare à sa tâche en l'habituant à surmonter les obstacles, et en l'accoutumant à la discipline. Come aux premiers âges, on complète sa préparation morale par des cérémonies dans lesquelles ont fait la part de l'irrationnel : l'honneur des armes, la fidélité au drapeau, le serment. L'époque contemporaine s'est efforcée de recourir aux ressources scientifiques (...) que pouvaient lui offrir la psychologie et la sociologie. Ce faisant elle a découvert que l'éthique militaires les avait intégrées, empiriquement, de longue date, par la pratique de la préparation au combat."

      Raoul GIRARDET, dans La société militaire, associe l'histoire sociale à l'histoire des mentalités. Il montre bien dans cette étude de la société française et de l'armée française de 1815 à 1962 surtout, les conflits entre diverses sensibilités militaires, pris dans les soubresauts de la Révolution, de l'Empire, de la Restauration et de la République. Comme au lendemain de tout bouleversement politique, c'est "une conscience militaire" qui est à reconstruire en 1962 et ceci dans d'étroites marges de manoeuvre qui tiennent précisément à certaines valeurs militaires en soi, parfois plus que d'options politique ou idéologiques précises.
 Dans sa conclusion, il écrit : "En bref, concernant la place du soldat de profession dans la cité, c'est bien un phénomène très général de banalisation que l'on est en droit de constater. Ne montent plus vers lui, sinon de façon exceptionnelle et nullement significative, ni les élans de ferveur, ni les mouvements de rejet si puissants encore au début de ce siècle. Au regard de la collectivité nationale, l'officier n'apparaît pas plus comme le "sauveur" trop longtemps attendu que comme l'instrument privilégié de la "réaction". Mais comme un fonctionnaire présentant certes une évidente particularité, mais s'inscrivant dans une carrière, parallèle à celles de tous les autres agents de l'Etat."
 Ailleurs, le même auteur, posant la question des valeurs du pouvoir militaire écrit : "Au-delà des avatars, des péripéties et des contradictions d'une histoire plus complexe que l'on s'accorde le plus souvent à le dire, il faut bien constater toutefois la réalité d'une évidente permanence : celle de la présence à l'intérieur de toute organisation et de tout système militaire (qu'il s'agisse d'un groupe de guérilleros ou de l'encadrement de puissantes masses humaines, d'une armée de métier ou d'une armée de conscription) d'un ensemble spécifique de valeurs, d'attitudes et de comportements. Ensemble dont les impératifs et les exigences se trouvent d'ailleurs directement liés à la finalité même de l'institution, qui n'est autre, faut-il le rappeler, que celle du combat, de l'exercice collectif de la violence...
 Ainsi la logique inhérente au système et à la fonction que cet ensemble est appelé à assurer conduit-elle à accorder une importance décisive à la notion de discipline : d'où (...) la valorisation du principe d'autorité, de la figure du "chef", de l'image privilégiée d'une société rationnellement hiérarchisée. Ainsi, la même logique tend encore à favoriser les notions de cohésion, d'unité organique du groupe : d'où l'importance accordée au rituel, au cérémonial, à toute forme de théâtralisation sacralisante de l'affirmation collective.
  Enfin la priorité accordée à l'action impose encore la nécessité d'une pédagogie particulière visant à développer les qualités d'audace et de courage, à exalter les vertus du sacrifice : d'où la constante référence à un légendaire héroïque, la volonté de demeurer en permanente communion avec un passé où l'image de la mort glorieuse tient toujours une place essentielle.
  Apparemment inséparable de l'exercice du métier des armes, ce système de valeurs peut être récusé, dans son principe même, comme il l'a été au XVIIe et au XVIIIème siècles (nous pourrions dire pour notre part depuis le XVIIème siècle), par une certaine forme d'antimilitarisme chrétien ou, plus proche de nous, par la contestation de l'anarchisme révolutionnaire. Mais il faut bien reconnaître qu'il se retrouve à peu près inchangé dans ses dispositions essentielles, au delà des conflits de doctrine ou des formes d'organisation sociale, dès qu'une communauté humaine s'efforce de mettre en place un appareil institutionnalisé destiné à assurer sa défense ou à assouvir sa volonté de conquête."

     Raoul GIRARDET, La société militaire militaire de 1815 à nos jours, Perrin, 1998 ; L'Histoire, Hors série n°14,,2002, article "L'armée est-elle de droite?" ; Daniel REICHEL, article Ethique militaire, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaire, PUF, 1988 ; Bernard BOENE, Article Sociologie militaire, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000 ; Pierre DABEZIES, article Armée (Pouvoir et société) dans Encyclopédias Universalis, 2004.

                                                                                STRATEGUS
Par GIL - Publié dans : DEFENSE
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Mercredi 21 octobre 2009 3 21 /10 /Oct /2009 15:23
     Les Cahiers d'études stratégiques font partie de ces revues à diffusion presque confidentielle, quoique publique, connue seulement, malheureusement d'ailleurs, eu égard à leurs qualités, des cercles universitaires. Fondés en 1981 par Alain JOXE, directeur d'études à l'EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales) dans la foulée du Colloque de l'ARESPA (Association de REcherche sur la Stratégie et la PAix), le CIRPES (Centre Interdisciplinaire de Recherches sur la Paix et d'Etudes Stratégiques - le mot Centre est remplacé récemment par celui de Collectif) a également comme publication "Le débat stratégique".
    Depuis 1982,  ils diffusent des analyses sur les questions stratégiques et de défense. Animé par une équipe plutôt restreinte, le CIRPES diffuse des analyses sur les questions stratégiques et de défense, même si des collaborations extérieures sont souvent sollicitées pour la réalisation de numéros systématiquement centrés sur un thème précis.
L'équipe est actuellement de quatre personnes, après le décès de Jean-Paul HEBERT (industrie d'armement, fonctions de sécurité et relations transatlantiques, ainsi que construction politique de l'Europe): Alain JOXE, son fondateur spécialiste en sociologie de la stratégie, Thierry ALLEMAND,  Ben CRAMER et Elie KHEIR, la plupart animant ou ayant animé des séminaires à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales. Cette équipe est sujette à de fréquents changements.

      Le chercheur comme l'étudiant trouve dans ses numéros des informations, souvent de premières mains, sur les stratégies de défense (américaine, russe, européenne, française...), l'économie de la défense ou les processus de guerres et de paix., à la cadence de deux-trois numéros par an en moyenne (très variable suivant les années). Ainsi dans le numéro 40-41 (2006) de 300 pages environ, sur la Globalisation stratégique, se trouve regroupées des contributions théoriques constituant un tableau de fond des métamorphoses des derniers quinze années, Successivement par exemple ont fait l'objet d'un numéro la militarisation de l'humanitaire, privatisation du militaire (juin 2005), l'Armement et pays émergents : Brésil, Israel, Corée du Sud (2002), les Processus de paix et Etats de guerre : Colombie, Balkans, Moyen-orient (2000)... En parcourant les thèmes des Cahiers d'études stratégiques, nous y retrouvons les débats d'actualité qui traversent le monde et qui concernent de près et de loin la défense. A noter que les analyses ne se limitent presque jamais au niveau institutionnel ou inter-étatique mais introduisent une dimension socio-politique voire sociale fortes.
Chaque numéro forme pratiquement un ouvrage à part entière. Pour qui veut avoir des références solides, non limité à l'espace français ou européen, c'est là qu'il faut chercher... Il semble que le dernier numéro date de 2006.
   
          Le débat stratégique, est publié de manière beaucoup plus régulière (mensuelle en principe), que l'on peut retrouver intégralement sur son site Internet. Très près de l'actualité immédiate, elle fait souvent le lien entre les événements tels que le lecteur attentif les trouve relatés dans la presse et les évolutions à moyen ou long terme. Sur le site également, on peut trouver des articles suivant l'actualité également, sans qu'ils soient intégrés à une revue. Le dernier numéro (111) montre que l'équipe est toujours alerte et vivace. Elle a décidé de renoncer très récemment à la formule papier.
Le numéro de juillet 2008 porte entre autres sur  le Livre Blanc sur la Sécurité Nationale français que le gouvernement présente alors. un dernier numéro paru en 2012 (n°114- automne 2011) se présente comme le premier d'une nouvelle formule. "Il s'agit plutôt d'un blog. Tous les trois mois l'équipe du CIRPES ouvre une boîte dans laquelle viennent s'incruster une série de contributions qui peuvent avoir trois caractéristiques : soit il s'agit d'un article de fond sur un sujet de l'actualité stratégique. Soit il s'agit d'une brève mentionnant une affaire, un événement, une déclaration ou une action actuelle, illustrant concrètement un thème permanent ou une problématique permanente de la Crise stratégique contemporaine. Soit il s'agit d'un document passé pouvant entrer dans le débat historique théorique ou doctrinaire." Ce numéro du blog est clos début janvier 2012.

       Cahier d'études stratégiques, CIRPES, 54, boulevard Raspail, Courriel cirpes@ehess.fr.
     On peut consulter également avec profit le livre, compte-rendu du Colloque de l'ARESPA, ARESPA/Alain Joxe, Demain la guerre?, Les Editions Ouvrières, 1981. 
     Site : www.cirpes.net
Actualisé le 10 Avril 2012.
Par GIL - Publié dans : REVUES
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Mardi 20 octobre 2009 2 20 /10 /Oct /2009 15:09
     Un des meilleurs spécialistes français des questions militaires et stratégiques, et plus largement de défense, directeur d'étude et fondateur du Groupe de sociologie de défense à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), fondateur de l'ARESPA, mais surtout du CIRPES (Centre Interdisciplinaire de Recherches sur la Paix et d'Etudes Stratégiques) qui multiplie depuis 1982 études précises et analyses globales, Alain JOXE est l'auteur de nombreux ouvrages qui font références jusqu'aux cercles de spécialistes et très prisés dans le monde étudiant qui s'intéresse aux affaires militaires autrement que sous l'angle des préoccupations et des objectifs des institutions officielles.
Influencé par Raymond ARON et GRAMSCI, marxisant critique et militant très à gauche, à la culture éclectique, cet auteur est très attentif aux "hearings" de la Commission de la défense du Sénat des Etats-Unis comme aux débats européens. Ce chercheur en sciences sociales est en fait un des plus informés des variations de la doctrine américaine de défense. Promoteur d'une vision de la défense qui englobe l'ensemble des faits et des dynamismes sociaux qui s'y rapportent et d'une politique de distance vis-à-vis des impérialismes de toute provenance, comme d'une recherche active sur les alternatives populaires de défense, Alain JOXE continue d'inspirer de nombreuses réflexions de fond. En règle générale, ses écrits veulent forcer le lecteur-chercheur à aller au fond des choses et aux mouvements à long terme, loin d'un actualité journalistique qui oublie assez vite les problèmes essentiels.

               Le Rempart social (1979) et plus tard Voyage aux sources de la guerre (1991), traitent des fondements de la guerre, de ses fondements politiques, économiques et sociaux. . Il veut relier les phénomènes globaux aux événements issus des batailles.
     Dans l'avant-propos du premier livre, Alain JOXE indique que "nous sommes habitués, par les luttes passées, à penser le fascisme comme un national-socialisme. Aujourd'hui, il faut parler d'impérial-militarisme si on veut désigner l'espace et les moyens du totalitarisme nouveau qui menace de gérer la crise du capitalisme par l'établissement de la coercition à toutes les échelles du tissu social. De même pour le totalitarisme gérant la crise du "socialisme réel". "On critique ici, comme difficilement utilisables, certains concepts marxistes devenus trop "fermés", trop abstraits ou trop économistes, comme celui de mode de production. On propose le concept de formation impériale comme forme générale élémentaire du pouvoir de domination des classes sociales dans l'histoire et ceux de forces, relations et modes de destruction comme lieux d'une définition de la violence comme "facteur économique", proposée succinctement par MARX. La dimension impériale du pouvoir militaire exige que des analyses empiriques portent une attention prioritaire aux contradictions qui traversent non les classes fondamentales mais les remparts et les casemates sociales qui sont constituées par les classes moyennes, dans la société civile où se déploie le travail hégémonique et dans la société politique où s'organisent les moyens de la coercition. La militarisation relative du rempart social est un bon indicateur du taux de fascisation."
 Économie de la violence, Théorie de l'Empire, Modes de destruction, Menaces de mort, Formation impériale, Militarisation sont déjà les maîtres-mots de ses préoccupations.
 Dans sa conclusion, il écrit qu'"il est nécessaire de montrer que la suspension de la grande guerre qu'on observe depuis 1945, n'est pas due à la nucléarisation mais que c'est plutôt la nucléarisation qui est permise par la suspension de la grande guerre. Depuis qu'on s'oriente (...) vers la nucléarisation des armements et des tactiques de champ de bataille "de pointe", cela signifie que le danger de grande guerre est de nouveau menaçant, mais l'origine de ce danger n'est évidemment pas dans les armements mais dans le développement sur tous les plans de la crise du capitalisme et surtout sur le plan de l'hégémonie, qualitativement érodée par le progrès de la délocalisation et de l'indifférenciation du marché.". Lors de la rédaction de ce livre, nous sommes en plein débat sur la défense populaire et sur l'autogestion : "Comme l'offensive capitaliste actuelle s'attaque à l'Etat-nation, la défense populaire peut s'appuyer jusqu'à un certain point sur l'Etat-nation. Mais elle s'organise aussi dans le cadre des "régions-nations" et de tous les échelons d'organisation définissables géographiquement, dans la mesure où la défense populaire est toujours défense de ce droit vital à la localisation et lutte contre la militarisation du temps qui comprend, aujourd'hui, la destruction et la négation de l'histoire locale. Dans cet espace civil de défense populaire, la bourgeoisie transnationale a déjà placé ses pions et ses moyens d'attaque décentralisés : "l'expérimentation sociale" et centralisés : le contrôle informatique pédagogique et policier des grandes masses. Mais à ces deux niveaux peut déjà s'exercer un contrôle populaire et se prépare une contre-offensive populaire". "Bref, par des cheminements technico-militaires, on voit apparaître dans le développement possible du système militaire contemporain une alternative qu'on peut résumer en : défense populaire ou défense anti-populaire. C'est dire que la défense populaire au sens général a certains atouts dans cette sorte d'affrontement qui met face à face les forces populaires et les armées et dans lequel les forces populaires sans armes n'ont pour s'opposer aux armées que leur capacité indestructible d'être la base de recrutement nécessaire de tout système de défense et de peser dans les débats professionnels des militaires sous la rubrique "moral des troupes"."
          Voyage aux sources de la guerre se veut "un guide pour la compréhension du système contemporain du désordre, de la guerre et de la paix, qui soit illustré de quelques références dans l'Histoire. En effet, l'érudition stratégique, les comptabilités de bombes nucléaires, de chars et d'avions, lassent les esprits les plus attentifs par un mélange d'abstraction et de monotonie dans l'horreur de salves imaginaires. La relation entre le formalisme de la stratégie nucléaire et les enjeux et conflits réels devient de plus en plus mince, tandis que, sous nos yeux, le poids de l'histoire tout entière reprend son importance comme matrice des forces morales et des invariants éthiques qui continuent de guider la politique des peuples.". Arbres des batailles suivant leurs caractéristiques sociales en amont et leurs résultats en aval, Code de conquête, projection de la bataille sur la société vaincue, Fortification et Désordre, Géométrie de la peur sont les concepts qu'Alain JOXE tente d'expliciter à partir de l'histoire des civilisations.
"Le sens de cette enquête en histoire ancienne est de servir de point d'appui pour une réflexion sur le pouvoir de guerre contemporain et de permettre de fonder une démarche analytique critique visant à modifier ce qui peut être considéré comme pathologique dans le code actuel d'acquisition des armements et dans l'application de la science fondamentale à l'art de la destruction.
Les guerres dépendent aujourd'hui d'armements liés au développement des branches les plus sophistiquées de l'industrie et de la recherche, qui sont toutes sous le contrôle des Etats. Cependant nous ne sommes pas naïfs au point de croire, comme les anciens, que les conflits éclatent avant tout du fait des tensions internes entre les groupes et les classes et entre les pays et que ces tensions expliquent l'existence d'une "demande d'armes" en forme de marché. Les conflits peuvent aussi éclater par des interventions et des manipulations externes qui ne sont pas des causes suffisantes mais des causes nécessaires à la montée de la violence aux extrêmes de la barbarie. Ces manipulations s'appuient bien sur le champ archaïques des représentations de la communauté ou de la cité ou même de l'Empire, mais elles sont pensées dans un champ transnational d'intérêts qui s'accommode de la montée régionales du désordre dans certaines zones, comme contre-parties d'une organisation particulière de l'ordre mondial."

       Socialisme et Crise nucléaire (1973) et Le cycle de la dissuasion (1990) montrent l'évolution des stratégies et des armements nucléaires.
     Le premier livre, très dense et très précis sur le plan du déroulement des faits, est issu "d'une étude à chaud dès Novembre 1962, pour comprendre rapidement, au-delà des versions stéréotypées et contradictoires fournies par les Soviétiques et les Américains, ce que les deux Grands avaient bien pu négocier en coulisse pendant qu'ils donnaient au monde le spectacle dramatique d'une crise nucléaire. La crise se prêtait aussi à une étude sur l'application pratique par l'équipe kennedienne de certains principes d'action rationnelles, dont la "théorie" avait été ébauchée à l'avance par des auteurs civils comme Thomas SCHELLING et Herman KAHN, au cours des années précédentes." Le mystère de l'équivoque des motivations américaines et soviétiques ne pourra s'éclairer que "par une étude de l'interaction des deux systèmes de décisions ambiguës, sans se limiter au départ à l'examen kremlinologique ou "casablancologique" des comportements." "Tout système d'explication de la crise cubaine qui parviendrait à sa perfection, grâce à l'accès à ces quelques mystères en dissipant les doutes sur l'état des intentions des acteurs à la veille de la crise nous parait strictement dénué d'intérêt. Notre intérêt réside dans la définition de la manière dont la confrontation hégémonique à Cuba comme ensemble historique concret (et non pas hypothétique) et comme système d'interaction concret d'intérêts déterminés, permet  d'ajouter quelque chose à la compréhension du système des relations mondiales dans lequel nous vivions. Pourquoi la crise de 1962 est-elle considérée aujourd'hui encore comme le tournant, l'aube de l'époque où nous vivons, alors que tant de choses ont changé? Pour répondre à cette question, en allant au-delà des stéréotypes, il faut d'une part confronter les conduites aux théories stratégiques en vigueur, que l'action, par hypothèse, est censée pouvoir expérimenter. On doit alors traiter les théories stratégiques comme des mythes logiques chargés  de donner une structure à l'avenir, et considérer leur confrontation dans une crise comme une ordalie."
     Le cycle de la dissuasion, écrit à la fin de la guerre froide par victoire par forfait de l'empire américain, décrit le système et la représentation du monde qui a pesé sur tous les esprits pendant 45 ans. "Il ne s'agit pas seulement d'une nouvelle atmosphère diplomatique, mais de la fin d'un cycle, d'un changement d'époque. L'explication de ce retournement est cachée dans les replis de l'histoire de la dernière phase de la guerre froide, mais il faut remonter plus haut, creuser plus profond. Que s'est-il passé? Quelle est cette formidable capacité de changement politique qui paraissait arrêtée, depuis une génération, et qui parait aujourd'hui se remettre en marche?" "La course aux armements a permis 45 années de domination de l'imagination politique par la stratégie militaire onirique de la "guerre nucléaire éclair" ; cette guerre est réduite, dans la réalité, à des manoeuvres d'acquisition des moyens, qui sont des opérations lentes s'étalant sur dix-quinze ans pour chaque matériel. IL y a plusieurs "temporalités" dans la stratégie nucléaire. Elle organise la coexistence du temps long des représentations politiques, du temps moyen de la réalité industrielle et du temps ultra-court de l'imaginaire "décisionnel" de l'utilisation militaire des armements. C'est pourquoi elle est un fait de civilisation." Alain JOXE insiste sur le fait que la stratégie nucléaire "n'est qu'un langage, elle n'est pas action." Ce langage unifie les temporalités, parvient à rendre raisonnable le système de croissance des armements (pourtant aberrant du point de vue militaire).
 Avec la fin de ce cycle, Alain JOXE pense que se termine aussi celui de l'hégémonie américaine, ce qui ne veut pas dire la fin de la domination américaine : "Le cycle du pouvoir impérial américain, nucléaire et anticommuniste désormais clos, s'offre à nous un monde fini de 45 années, qu'on peut visiter avec la curiosité d'un anthropologue, pour comprendre les cheminements et les mécanismes logiques et absurdes par où la civilisation industrielle s'est astreinte à accumuler des moyens inutilisables de destruction."
 "Pourquoi cette exploration est-elle nécessaire? Parce que nous ne sommes pas sortis définitivement de l'absurde et nous pouvons y retomber. C'est seulement dans cette période de mutation qu'une prise de conscience politique peut évaluer certains mécanismes et prétendre les maîtriser. C'est un moment fugitif de lucidité critique. Il faut le saisir d'autant plus vivement que les logiques aberrantes de l'organisation de la mort peuvent se remettre en marche autour d'une nouvelle forme de course aux armements, de nouvelles formes de guerre et d'un nouveau système de domination mondial, centré sur cette partie du génie des Etats-Unis qui tourne le dos aux Lumière et entraîne vers ce que j'appelle "l'empire du désordre".

        C'est précisément cet "empire du désordre" que traitent L'Amérique mercenaire (1992) et L'Empire du chaos (2004).
    Ce premier livre revient sur les fondements des conceptions militaires des Etats-Unis. De la Révolution américaine, de la Guerre de Sécession à nos jours, des ruptures se sont faites d'avec les conceptions des Lumières. L'Amérique impériale se fait voit au grand jour dans ses représentation stratégiques à la veille de la Guerre du Golfe et ses options offensives dans les années 1990 sont analysées tout au début de leur mise en application. Dans cet essai, nourri de documents issus du Sénat, de la Chambre des Représentants et du Pentagone, Alain JOXE remet en cause l'idée que les Etats-unis dominent le monde. Dans leurs propres écrits, les responsables américains des questions de défense s'interrogent sur la réalité de la puissance de leur pays. Ils se demandent si leur leadership militaire "ne fait pas d'eux plutôt les simples mercenaires d'un pouvoir mondial dominé économiquement par des pays qui, comme le Japon et l'Allemagne, s'interdisent toute action armée au-dehors."
    Dans l'Empire du chaos, écrit donc après les attentats du 11 septembre 2001, Alain JOXE s'essaie à "un bilan stratégique et politique des douze années écoulées depuis la Guerre du Golfe. J'y reprend notamment certaines réflexions surgies au fil des désastres balkaniques et des analyses plus ciblées sur les petites guerres atroces et les paix en panne qui continuent de surgir au XXIème siècle dans toutes les zones "sud". "On voit que la stratégie américaine d'évitement des responsabilités de protection des sociétés d'Etats-nations et la stratégie de répression des symptômes de désespoir - plutôt que d'attaquer les causes - mènent tout droit à l'impasse ou à l'avènement d'un régime antidémocratique mondial. C'est ce qui s'est ébauché dans les stratégies globalistes sous Clinton et confirmé sous Busch Jr. L'empire, à l'offensive économique sous Clinton, s'est donné avec son successeur ne forme offensive militaire et expéditionnaire tout à fait nouvelle." "Comme le terrorisme n'est pas un adversaire, mais seulement une forme de violence politique, sa suppression n'est pas un but politique clausewtzien peuvent se terminer par une victoire et une paix. D'autant plus que les actions contre-terroristes sont toujours liées à un terrorisme d'Etat ou d'empire, et à des violations des droits de l'homme, mesures qui sont toujours aussi à l'origine des résistances les plus extrêmes et du terrorisme. Sans s'attaquer aux causes, on renforce ce cycle."
 L'auteur distingue notamment deux écoles impériales au moins à l'oeuvre dans le monde, deux tendances qui tentent de maitriser le chaos mondial qui se développe  :
         - l'empire par enlargement du libre marché, qui repousse au-delà des Etats-Unis et de l'Europe les frontières du chaos et agrège de nouveaux espaces à la zone de prédictibilité des acteurs sociaux ; mais l'empire se défend alors par la violence aux échelles "micro" ou "nano" du tissu social, plutôt qu'aux échelles, comme avant, "macro" ou "giga" des Etats ou des empires ;
          - l'empire par la gestion du choc entre civilisations, qui doit s'efforcer de recréer et de renforcer des nouvelles fermetures quasi biologiques, qui triomphe avec Bush Jr.
   Bien entendu, chacune des deux tendances s'oppose à toute autonomie des entités autres que les Etats-Unis.
      A la suite de l'Empire du chaos où il évoque l'antiterrorisme global issu de l'hégémonie américaine après le 11 septembre 2001 comme un nouvel état du monde source d'inquiétudes liées à un retournement de tendance dans la représentation du "progrès", Les guerres de l'Empire global (2012) aborde la situation mondiale dix ans plus tard. "le système global, écrit-il dans l'Introduction, est entré en crise ouverte, aussi profonde que celle de 1929. Cette crise est celle d'une nouvelle forme d'impérialisme, qui ne repose plus sur aucun empire national. Ce pouvoir n'est plus un empire américain ; il ne peut porter ce nom, car il ne repose pas sur une conquête militaire du monde par les Etats-Unis et doit accepter de la part de la Chine des remarques critiques insolentes convenant à son statut de "rival de rang égal" (...). Le centre de ce pouvoir financier est partout, et sa configuration sans tête, l'irresponsabilité politique des "marchés" et les désordres de la spéculation augmentent la probabilité d'une catastrophe économique mondiale". Dans ce livre, Alain JOXE analyse à la fois l'économie et la guerre, dans ce qu'elles ont de semblable par leur mode opératoire : toutes deux se sont informatisées et le court terme domine toute perspective stratégique. "Le monde capitaliste, informatisé et global, cherche à l'emporter par la spéculation, en usant de la violence et du dol - tromperie volontaire sur la nature des contrats -, visant ainsi à dégrader tous les autres types de souveraineté, d'autonomie ou d'économie. Parler encore d'Empire est simplement une façon de dire que ce système de pouvoir mondial est, comme les empires d'hier, à la fois guerrier et financier. 
Qu'il soit un réseau plat plutôt qu'une pyramide ne facilite pas le retour à un contrôle politique démocratique de ce nouveau système, fondé sur une gouvernance "insécuritaire" ; une insécurité qui renvoie au fait qu'un vaste groupe d'entreprises privées, à l'échelle globale, cherche à assurer en tous lieux la prédation et l'accumulation de profits, sans se sentir obligé de maintenir, par prudence sociale, un investissement local ni une redistribution des profits dans tel ou tel compartiment national. Cette délocalisation des intérêts et de la nationalité des actionnariats rend la politique sociale impossible, ou plutôt rend la politique antisociale incontrôlable. C'est là un vieux rêve oligarchique, donc antidémocratique : rendre la politique insaisissable, se débarrasser du contrôle rationnel du peuple en le privant de l'information stratégique sur les flux de profits et l'assiette réelle de l'impôt, la redistribution des ressources dans la collectivité localisée des citoyens. C'est en effet devenu (partiellement) possible aujourd'hui, grâce à la capacité de délocalisation "en temps réel" des entreprises et à la dénationalisation de l'actionnariat." Le stratégiste centre son propos sur la spéculation financière en tant que mode impérialiste de gestion du monde, et se pose la question de la possibilité d'une guerre "dont le nouvel Hitler ne sera pas visible", faisant référence aux analyses d'Elias CANETI (1981, Hilter nach Speer", dans Das Gewissen der Worte, Fischer Taschenbuch Verlag, Francfort). il veut montrer comment est née, en moins de trente ans une société insécuritaire globale, comment s'insèrent dans (et alimentent) cette nouvelle société les stratégies militaires et policières et leur globalisation sous le leadership des Etats-Unis, et pourquoi, dans le désordre créé par la financiarisation de l'économie et l'informatisation des spéculations et des actions de guerre, le soulèvement éthique et l'indignation qui exigent le retour à la démocratie comme but et moyen de la paix deviennent un nouveau réalisme à l'échelle globale.
Mutations économique, militaires et technologiques se combinent dans une accélération des décisions qui efface le temps long du politique et fabrique un système incapable de réguler la finance ni la violence. Pour en finir avec la dictature des marchés, une mobilisation éthique commence en faveur de la conversion de l'Europe en union fédérale solidaire, qui seule, selon lui, pourra restaurer la démocratie sociale à bonne échelle en maîtrisant la crise économique. 

      D'un pessimisme mesurée et combatif, Alain Joxe demande que l'on conserve l'espérance, tout de même loin des possibilités de "changer le monde" que dans ses premiers ouvrages. Il se situe plus dans une logique de résistance au chaos néo-libéral que dans une perspective de changement social plus ou moins socialiste. On note bien qu'au delà du stratégiste et de l'expert en sociologie de défense travaille toujours le militant toujours très près du combat mené par les forces "progressistes" actuelles.

    
       Alain JOXE, Socialisme et Crise nucléaire, L'Herne, collection Théorie et stratégie, 1973 ; Le rempart social, essai sur l'impérial-militarisme, Editions Galilée, 1979 ; Le cycle de la dissuasion (1945-1990), essai de stratégie théorique, Editions La Découverte/Fondation pour le études de défense nationale, collection Textes à l'appui, 1990 ; Voyage aux sources de la guerre, Presses Universitaires de France, collection Pratiques Théoriques, 1991 ; L'Amérique mercenaire, Editions Stock, collection Au vif, 1992 ; L'Empire du chaos, Les Républiques face à la domination américaine dans l'après-guerre froide, Editions La Découverte/poche, 2004 ; les guerres de l'Empire global, Spéculations financières, guerres robotiques, résistance démocratique, La Découverte, Cahiers libres, 2012.
Actualisé le 17 mai 2012
Par GIL - Publié dans : AUTEURS
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Dimanche 18 octobre 2009 7 18 /10 /Oct /2009 08:57
                      De tout temps, les objectifs militaires et les objectifs économiques d'une société se trouvent dans une situation ambiguë : les rapines et les pillages valorisent certes l'économie, mais en même temps affaiblissent le territoire conquis qu'il est ensuite difficile de conserver, problème qui s'aggrave au fur et à mesure de la sédentarisation ; les buts de guerre économiques et stratégiques peuvent se contredire ; les partisans des conquêtes et de la préférence métropolitaine (vieux débat animé par Raymond CARTIER pendant les colonisations et décolonisations françaises) au sein des institutions civiles et des institutions militaires peuvent s'affronter sur les allocations des ressources...
Faisant référence aux évolutions dans l'Antiquité des Empires militaires et marchands, Alain JOXE indique que les zones de conquêtes relèvent de logiques militaires et économiques complexes dans les camps en présence : "... l'hellénisme a trouvé dans l'Egypte sa banque, mais aussi (...) l'Egypte a trouvé dans le macédonien son soldat. La relation de hiérarchisation ambiguë entre pouvoir militaire et pouvoir économique n'est jamais stable, mais c'est une oscillation perpétuelle entre la domination de l'un ou de l'autre."
"Considérons un instant que l'organigramme fondamental de tout Empire est l'organigramme du racket, c'est-à-dire le parasitage par un groupe violent d'un groupe producteur. Alexandre procède dans un certain ordre : il cherche à retrancher le fondement économique de la puissance achéménide avant d'attaquer son système militaire. Il "libère" les terres basses et les grandes organisations hydrauliques pour conquérir ensuite les plateaux iraniens d'où étaient issues les aristocraties cavalières conquérantes de la nation perse" Revenant à la période contemporaine, Alain JOXE écrit encore : "Dans l'Empire des Etats-Unis, la traduction des étapes contemporaines en étapes traditionnelles est plus difficile, étant donné la flexibilité de son code d'Empire maritime et économique. La principale trace de l'extension de son pouvoir est la formation d'un marché international unifié, son extension à la planète entière. L'espace politico-militaire n'est pas directement significatif de cette extension."

         Le Président Dwight David EISENHOWER prononce le 17 janvier 1961 son discours d'adieu à la nation et tire d'une certaine manière quelques leçons de l'évolution du monde après deux guerres mondiales. Il mentionne deux menaces, "nouvelles de par leur nature ou leur degré" :
    "Un élément essentiels pour conserver la paix est notre système militaire. nos bras doivent être puissants, prêt pour une action instantanée, de sorte qu'aucun agresseur potentiel ne puisse être tenté de risquer sa propre destruction. Notre organisation militaire est aujourd'hui sans rapport avec ce que connurent mes prédécesseurs en temps de paix, ou même les combattants de le Deuxième Guerre Mondiale ou de la Guerre de Corée.
  Jusqu'au plus récent conflit mondial, les Etats-Unis n'avaient pas d'industrie d'armement. Les fabricants américains de socs de charrues pouvaient, avec du temps et sur commande, forger des épées. Mais désormais, nous ne pouvons plus risquer l'improvisation dans l'urgence en ce qui concerne notre défense nationale. Nous avons été obligé de créer une industrie d'armement permanente de grande échelle. De plus, trois millions et demi d'hommes et de femmes sont directement impliqués dans la défense en tant qu'institution. Nous dépensons chaque année, rien que pour la sécurité militaire, une somme supérieure au revenu net de la totalité des sociétés américaines."
  Cette conjonction d'une immense institution militaire et d'une grande industrie de l'armement est nouvelle dans l'expérience américaine. Son influence totale, économique, politique, spirituelle même, est ressentie dans chaque ville, dans chaque Parlement d'Etat, dans chaque bureau du Gouvernement fédéral. Nous reconnaissons le besoin impératif de ce développement. Mais nous ne devons pas manquer de comprendre ses graves implications. Notre labeur, nos ressources, nos gagne-pain...tous sont impliqués ; ainsi en va t-il de la structure même de notre société.
   Dans les assemblées du gouvernement, nous devons donc nous garder de toute influence injustifiée, qu'elle ait ou non été sollicitée, exercée par le complexe militaro-industriel. Le risque potentiel d'une désastreuse ascension d'un pouvoir illégitime existe et persistera. Nous ne devons jamais laisser le poids de cette combinaison mettre en danger nos libertés et nos processus démocratiques. Nous ne devrions jamais rien prendre pour argent comptant. Seule une communauté de citoyens prompts à la réaction et bien informés pourra imposer un véritable entrelacement de l'énorme machinerie industrielle et militaire de la défense avec nos méthodes et nos buts pacifiques, de telle sorte que sécurité et liberté puissent prospérer ensemble."
  Cette partie du discours est souvent citée, car elle officialise en quelque sorte l'évolution du pouvoir militaire par le biais des activités économiques de production des armements et met en garde, de manière assez véhémente, contre les menées du complexe militaro-industriel. Une seconde menace, moins citée, est pourtant le complément de la première ;
   "De même la révolution technologique des décennies récentes fut en grande partie responsable des changements radicaux de notre position militaro-industrielle. Dans cette révolution, la recherche est devenue centrale, elle est également plus formalisée, plus complexe et coûteuse. Une part toujours croissante en est conduite pour, par, ou sous la direction du Gouvernement fédéral.
   "Aujourd'hui, l'inventeur solitaire, bricolant au fond de sa boutique, a été dépassé par des troupes de choc formées de scientifiques dans les laboratoires et des centres d'essai. De la même manière, l'université libre, historiquement source d'idées et de découvertes scientifiques nées dans la liberté, a vécu une révolution dans la conduite de la recherche. En bonne partie à cause des coûts énormes impliqués, obtenir un contrat avec le gouvernement devient quasiment un substitut à la curiosité intellectuelle. Pour chaque vieux tableau noir il y a maintenant des centaines d'ordinateurs. La perspective d'une domination des spécialistes de notre nation par les emplois fédéraux, les budhets attribués aux projets et le pouvoir de l'argent, (cette perspective) est bien présente et doit être considérée avec gravité.
  Cependant, tout en apportant à la recherche scientifique le respect que nous leur devons, nous devons également être attentif à un danger à la fois aussi grave et opposé, à savoir que l'ordre public puisse devenir captif d'une élite scientifique et technologique. C'est la tâche de l'homme d'état ue de mouler, équilibrer, intégrer toutes ces forces, anciennes et nouvelles, aux principes de notre système démocratique - en visant toujours à atteindre les buts suprêmes de notre société libre."

       Pierre DABEZIES rappelle que dans les années cinquante et soixante, toute une littérature est consacrée au complexe militaro-industriel, comme à l'Etat-caserne et aux penchants conservateurs voire fascistes de certains généraux américains. Tout en espérant que la fin des deux blocs va peut-être changer les choses et diminuer l'importance de ce pouvoir militaro-économique, il constate sa puissance encore actuelle, tant aux Etats-Unis qu'en France. Lobbying permanent, mobilisation d'associations ou de ligues à optique militaire s'appuyant sur de nouvelles menaces (terrorisme, "islamisme"...), manipulation de l'opinion publique, présence de techniciens et d'ingénieurs d'armement dans les instances de prise de décision en matière budgétaire de l'Etat se conjuguent pour pérenniser son poids. Sous l'apparence très administrative (la Délégation Générale pour l'Armement), et très démocratique (contrôle des budgets alloués par les Parlements) se glissent les acteurs à la fois responsables militaires et responsables industriels. Chaque pays possède en quelque sorte un complexe-militaro-industriel plus ou moins (de moins en moins en fait..) autonomes, inscrit dans un réseau d'alliances industrielles et financières mondial. Si des options politiques sont prises aux plus hauts niveaux des Etats pour favoriser tel ou tel contrat d'armement, suivant des impératifs stratégiques, souvent les questions économiques submergent ces considérations. Autant le pouvoir militaire peut paraître renforcer par l'existence de toute cette dynamique économique, autant il peut devenir (et il l'est en grande partie) instrumentalisé par des intérêts purement économiques.

       Dans les anciennes colonies des pays occidentaux, l'armée possède un poids à la mesure de ses interventions dans les modernisations de ces pays. Joseph COMBLIN et Alain ROUQUIE, entre autres, mettent bien en lumière le rôle extra-militaire de l'armée dans le Tiers-Monde. L'existence de régimes militaires en Amérique Latine et en Afrique, comme en Asie, même si aujourd'hui des régimes civils ont pris (provisoirement?) leur place fut longtemps favorisée par les anciennes puissances coloniales. Le mythe du soldat acteur de modernisation et facteur de stabilité dans un monde sous-industrialisé, brutalement perturbé par cette industrialisation rapide, l'absence de traditions et d'institutions démocratiques fut longtemps propagé par les conseillers militaires et économiques des Etats-Unis en Amérique Latine. C'est surtout dans les années 1960 que ce mythe du soldat modernisateur et stabilisateur a fleuri. Le corps des officiers devait servir d'instrument de coordination sociale, autour duquel se rassemblent les forces d'intégration nationale (moyenne bourgeoisie, parfois à grande peine, notamment). Il s'agit bien d'un mythe sur lequel beaucoup de pays sont revenus, afin de construire d'autres dynamismes socio-politiques. Mais il reste encore beaucoup d'éléments de ce pouvoir militaire centralisé, et sa décomposition dans certaines régions du monde, notamment en Afrique, a laissé aux prises de nombreuses bandes armées, alimentant des guerres civiles interminables. Si ce pouvoir militaire central ne peut plus s'appuyer sur une base économique suffisante et une base sociale qui lui fait maintenant défaut, il se fractionne en autant de pouvoirs féodaux, faute d'une véritable reconversion ou d'une véritable réconciliation (à l'exemple de l'Afrique du Sud).
   
       Joseph COMBLIN, Le pouvoir militaire en Amérique Latine, Jean-pierre Delarge, 1977 ; Alain ROUQUIE, La politique de Mars, Sycomore, 1981 ; Gilbert GIRONDEAU et jean-Louis MAISONNEUVE, Nos armes, la crise et le mal-développement, Auto-édition, 1985 ; Pierre DABEZIES, article Armée (Pouvoir et société), Encyclopedia Universalis, 2004 ; Pascal DELAMAIRE, traduction du discours du Président EISENHOWER (Nous déconseillons, au passage, les traductions de Google), www.pascalirma.org ; Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991.
Par GIL - Publié dans : DEFENSE
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Vendredi 16 octobre 2009 5 16 /10 /Oct /2009 15:31
      Le principal mérite de ce livre en deux gros volumes de Pierre ORDIONI (1907-1999), même si nous n'adhérons pas, loin s'en faut, tous ses aspects, est de provoquer la réflexion sur une lecture de l'histoire de France, loin des succédanés scolaires de MICHELET. En effet, le militaire, diplomate, résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, gaulliste et sympathisant du royalisme, nous présente une vision de la lutte des pouvoirs en France, entre ce qu'il appelle le Quatrième Ordre - militaire - et les trois Ordres fondamentaux, le Clergé, la Noblesse et le Tiers-Etat, très loin d'une certaine linéarité et loin d'une certaine idée de "l'acquisition progressive de frontières naturelles". Une vision qui établit une continuité entre les conflits entre le Temple et la Royauté, entre cette même Royauté française et les loges maçonniques militaires, héritières de ce même Temple, jusque dans les tumultes de la Révolution Française. Il indique que sous l'historiographie officielle et au grand chose, travaillent des forces occultes, secrètes, dont le rôle politique et social, selon lui, est déterminant.
   L'auteur part de deux postulats, l'un historique, l'autre plus méthologique.
Postulat historique : l'Armée régulière et permanente, créée en France par Charles VII en 1445, est née de celle, populaire et nationale, levée par Jeanne d'Arc, au sujet de quoi il se fonde sur les Mémoires du pape Pie II. Le corps des officiers, marquée par cette origine, a peu à peu constitué ce véritable quatrième pouvoir, enfin structuré au XVIIème siècle. Malgré les révolutions, les changements de régime, les épurations dont il aurait été l'objet, il s'est maintenu comme tel jusqu'en 1945.
Postulat méthodologique : C'est essentiellement par recoupements entre documents diplomatiques souvent confidentiels auxquels l'auteur a eu accès, mémoires de personnalités décisives (favorables à la Royauté), éléments historiques connus et archives demi-confidentielles que l'auteur reconstitue une telle trame historique. En cela, il ne diffère pas d'une méthode commune d'historien, à ceci près qu'il fait plus confiance aux mémoires issus des milieux maçonniques et des milieux militaires qu'aux autres, biaisant peut-être par là certaines de ses analyses.
   Toutefois, lorsque nous lisons ces lignes, nous avons l'impression de comprendre mieux certains faits, comme la bataille de Verdun ou le rôle de la Cagoule ou de la Synarchie. Ou encore comment la Royauté française a t-elle pu sauver les révolutionnaires américains des futurs Etats-Unis...Comme tous ces organismes dont le secret est parfois la seule garantie de leur efficacité, ne livrent certainement pas... tous leurs secrets d'une manière aussi évidente que pourrait le faire penser ce livre, il faut parfois manier avec précaution les informations qu'on y recueille...
   A noter que beaucoup d'auteurs s'inspirent de certains de ses chapitres, sans toujours le citer.
   Dans ce blog, nous avons décidé au départ de n'avoir aucune parti pris pour l'origine des sources de réflexions, du moment qu'elles sont clairement établies, dans leurs apports et dans leurs limites. Aussi, nous considérons que la lecture de l'histoire de France selon Pierre ORDIONI peut être utile à tous ceux qui recherchent des informations sur les modalités d'action des pouvoirs militaires.

   Pierre ORDIONI, le pouvoir militaire en France, Tome 1 De Charles VII à Charles de Gaulle, Tome 2 De la commune de Paris à la Libération, Editions Albatros, 1981, 516 et 539 pages.

Par GIL - Publié dans : LECTURES UTILES
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Vendredi 16 octobre 2009 5 16 /10 /Oct /2009 09:10
        Discuter du pouvoir civil et du pouvoir militaire revient à dégager des analyses sociologiques - et politiques souvent - sur deux ordres de conflits :
    - Le(s) conflit(s) entre preneurs de décisions civiles et/ou militaires selon qu'ils se situent (ou se représentent) dans une fonction militaire ou civile officielle, juridiquement fixée et socialement approuvée de manière globale ;
    - Le(s) conflit(s) entre acteurs présents à l'intérieur de chaque fonction (civile ou militaire), à propos des mêmes prises de décision. En effet, ni les institutions civiles ni les institutions militaires (malgré le discours sur la discipline de corps) ne sont monolithiques, même dans le cadre des dictatures militaires.
       Mais ces problématiques conflictuelles n'intéressent surtout qu'une faible fraction du temps historique et pourrait-on aussi écrire, encore une minorité de l'espace de notre planète. En effet, ce n'est que récemment que dans les esprits, les pouvoirs militaires et les pouvoirs civils doivent être séparés et également récemment qu'une subordination du pouvoir militaire au pouvoir civil doive être la règle. De même, si de manière formelle existe dans de nombreux pays (d'Afrique et l'Amérique Latine par exemple ou encore la Chine) une séparation constitutionnelle entre ces deux types de pouvoir, souvent dans les faits les compétences demeurent confondues.

       Comme le rappelle Pierre DABEZIES, "le premier roi fut un soldat heureux". Une connivence, voire une confusion entre  le pouvoir et l'armée est d'abord courante. "Tantôt le corps militaire, gardien de la souveraineté, est l'ombre portée du pouvoir, son dernier recours et son bras séculier ; tantôt, disposant de toute la force de l'Etat, il se pose en concurrent, prêt à abuser de ses armes et à les tourner contre celui qui les lui a confiées. Puissance incoercible que seul le peuple peut parfois égaler, encore que comme le dit LENINE, on ne fasse pas "la révolution contre l'armée!"".
Même constatation chez André CORVISIER : "cedant arma togae (Que les armes le cèdent à la toge), ce précepte cicéronien ne s'applique pas toujours aux sociétés de droit. Par contre contre, il peut s'appliquer à des sociétés qui placent les valeurs militaires au premier rang, même si pouvoir militaire et pouvoir civil sont, comme dans les monarchies d'Ancien Régime, réunis dans les mêmes mains"
        "En fait, les armes ne céderont à la toge qu'assez tardivement. Sans évoquer les Etats barbares où le roi est en même temps et surtout chef de guerre (...), les magistratures antiques cumulaient souvent pouvoirs politique et militaire. C'était le cas des stratèges à Athènes du moins au Vème siècle, mais aussi des magistratures curules à Rome (...). Le cursus des magistratures passait par les charges militaires, et les armes ne le cédaient à la toge que sur le territoire de la civitas. L'administration des provinces mêlait les deux pouvoirs. Aux II et IIIème siècles, bien que la garde impériale (prétoriens) impose et assassine les empereurs, la paix romaine est évidemment plus favorable au pouvoir civil qu'au pouvoir militaire. Le souvenir laissé par l'Empire romain fut celui d'un Etat de droit où prédominait l'élément civil." Même si cette perception n'était exacte que pour quelques siècles de l'Empire, De manière générale, que ce soit en Orient ou en Occident antiques, la confusion des pouvoirs est la règle. Dans l'épaisseur historique de l'Empire romain, la place prise par l'armée est trop grande pour que l'autorité centrale puisse la contourner. De nombreux historiens situent d'ailleurs la chute de l'Empire romain (d'Occident tout au moins) dans l'absorption du pouvoir civil par les prétoriens divisés qui conduiront celui-ci aux désordres par leurs luttes armées incessantes.
       Les Grandes Invasions, la féodalité instaurent le règne des pouvoirs militaires ; seuls les grands juristes formés aux enseignements de l'Eglise (enseignements que celle-ci d'ailleurs ne respectent pas), conseillers des monarchies féodales renouent avec les grandes traditions juridiques romaines. Pendant la Renaissance, c'est-à-dire pendant la redécouverte de pans entiers de la culture civile gréco-romaine et surtout leur diffusion par l'Imprimerie, les monarchies affirment la prépondérance d'une vision civile de l'exercice de leur pouvoir, dans un jeu complexe avec les pouvoirs religieux. Mais au fond, "l'évolution de la monarchie judiciaire vers une monarchie de plus en plus administrative ne change rien à la place du militaire dans la politique." (André CORVISIER)
    Pour le directeur du Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, c'est la Philosophie des Lumières qui est à l'origine d'une évolution importante des esprits, même parmi les pouvoirs en place. "Dans l'Europe occidentale le souverain cesse de se poser en homme de guerre". Même si les évolutions sont divergentes : si en France et en Angleterre, pays à monarchies consolidées le nouvel esprit civilise la politique, en Allemagne et en Italie et même en Russie, pays divisés, les monarchies à despotisme éclairé affichent leur caractère militaire.
   "En France, les guerres de la Révolution non seulement remettent le militaire au premier rang de la société, mais rompent la subordination du pouvoir militaire au pouvoir politique. Le gouvernement de Salut Public était une dictature de guerre où le pouvoir politique restait prépondérant. Il n'en est plus de même après le (coup d'Etat) du 18 Brumaire où les deux pouvoirs sont indissociablement liés au sein d'une dictature militaire. Malgré les efforts faits notamment à la fin du Second Empire, la tradition bonapartiste représente une tendance politique autoritaire à laquelle est souvent attribuée une coloration militariste."
   Les dictatures militaires se sont multipliées à l'époque contemporaine, notamment dans les Etats issus de la décolonisation de l'Amérique Latine au XIXème siècle et de l'Afrique au XXème siècle.
     Les régimes libéraux du XIXème siècle européen se méfient de l'armée, méfiance qui remonte en Angleterre à la république de GROMWELL et en France au Premier Empire. En France, notamment, les militaires sont mis à l'écart du jeu politique, et privés du droit de vote du Second Empire à 1945. L'armée, en France, est supposée être une institution d'exécution des ordres du pouvoir civil et ce n'est qu'au moment de certaines crises politiques que certaines fractions d'entre elles revendiquent une action directement politique. Dans l'Union Européenne d'aujourd'hui, le pouvoir militaire est considéré, même s'il existe de fortes variantes (situation de la Grêce par exemple), comme complètement subordonné au pouvoir civil. Ce n'est que sous forme de groupes de pressions que certaines parties de l'armée, du reste confinés souvent dans les milieux proches de la haute hiérarchie militaire, tentent d'infléchir les choix du pouvoir civil, sous forme d'impératifs d'ordre économique ou sous forme d'expertises en matière de stratégie militaire.

        La situation varie beaucoup d'une société à l'autre, même en Europe de l'Union Européenne, même si l'unification exerce une pression à l'uniformisation des manières de penser les relations entre pouvoir militaire et pouvoir civil. Klaus-Jurgen MÜLLER pense par exemple, dans une approche comparative sur la situation du pouvoir militaire  au XXème siècle en France et en Allemagne, que "Des deux côtés du Rhin, le militaire s'est immiscé dans la politique ou il y a été impliqué, toujours avec des conséquences fatales. Dans les deux pays, les soldats ont traversé de profonds conflits de loyautés et de dure crise de légitimité. Autant en France qu'en Allemagne, des militaires se sont insurgés contre l'ordre établi, voire tenté un coup d'Etat. Quelques uns ont même commis des assassinats politiques." Il expose quatre thèses sur ces relations entre pouvoirs militaire et civil, et dans la quatrième, il insiste fortement sur l'anticommunisme toujours présent dans les deux armées nationales.

        En France, les analyses font souvent ressortir deux moments forts de conflits entre institution militaire et pouvoirs civils : pendant les années du gouvernement de Vichy (1940-1944) et pendant la guerre d'Algérie, avec surtout le putsch manqué d'Avril 1961.
   Mais aujourd'hui encore, l'élite militaire française réclame toujours une place dans le processus décisionnel des programmations militaires et des budgets de la défense, même si elle n'intervient plus ou presque plus du tout dans les questions purement civiles. On ne note plus d'interventions, courantes encore avant la Seconde Guerre Mondiale, en faveur de telle ou telle orientation politique générale. Le capitaine de corvette SAUCEDE, de la marine nationale française, dans un journal spécialisé relevant du Ministère de la défense, pose en 2007 la question de cette place : "Peut-on honnêtement dire aujourd'hui que les militaires français soient marginalisés dans la prise de décision politico-militaire, qu'ils n'aient pas accès aux responsables politiques et qu'ils ne puissent se faire entendre d'eux?" Il répond que dans les crises récentes (éclatement de l'ex Yougoslavie, Guerre du Golfe..), "Dès lors, tous deux engagés (les instances militaires et les instances politiques, au plus haut niveau) dans ce qu'il est convenu d'appeler la gestion de crises, ils sont appris à travailler ensemble dans un climat de confiance réciproque. La relation des mlitaires aux politiques est ainsi devenue de plus en plus directe et décomplexée : les officiers généraux sont désormais habitués à traiter directement avec l'autorité politique pour lui présenter ses scénarios et recueillir son approbation sur les modes d'action proposés. Rarement en Europe, à l'exception du Royaume-Uni, les militaires ont accès aux responsables politiques comme nous l'avons aujourd'hui en France." Il y met tout de même un bémol : "Le temps des crises profondes entre le militaire et le politique semble aujourd'hui révolu. Les pages douloureuses de l'affaire DREYFUS, des fiches du général ANDRE ou de l'Organisation Armée Secrète (OAS) sont bien tournées. Le principe cicéronien "Cedant arma togae" n'est pas remis en question par les officiers français. Toutefois, sans parler de défiance, on peut mentionner qu'un certain climat d'incompréhension subsiste parfois. Il est très probablement consubstantiel de la relation entre ces deux porteurs d'autorité que sont le politique et le militaire. La dissemblance entre ces deux mondes est toujours d'actualité. Quelquefois, le politique tient encore l'officier pour peu maniable, étroit d'esprit et sans vision stratégique générale. De plus, l'inconscient de l'homme politique et de l'opinion publique est toujours peuplé d'images historiques défavorables à l'armée française (...)".

   Dans Voyage aux sources de la guerre, Alain JOXE analyse des aspects du commandement de l'armée qui renvoient à la fois à la structure de la société des combattants et à la conduite des opérations militaires sur le terrain.
    Le sociologue de la défense distingue plusieurs types de commandements militaires étant donné que "le commandement militaire, comme acte, l'imperium en exercice, est un pouvoir absolu mais consenti : c'est un pouvoir politique. Il ne dérive pas en effet de la puissance de feu supérieure du commandement par rapport à la troupe." Le type de commandement est toujours relié à un type de recrutement et à un type d'incorporation.
Ainsi Alain JOXE relève "le premier cas de figure, celui des commandements naturels (qui) concernent tous les systèmes de recrutement et de loyautés issus des sociétés dites "tribales", "gentilices" ou "féodales". Mais c'est aussi le cas dans les systèmes impériaux unitaires en décomposition, où l'on voit ressurgir la prééminence des solidarités traditionnelles.
Le deuxième cas qui suppose atteinte une définition abstraite, uniforme et homogène de la citoyenneté et de l'Etat, s'illustre dans les sociétés politiques "hoplitiques" de l'Antiquité, en Grèce, à Rome, après la guerre de Cent Ans de nouveau, une fois dépassée la pulvérisation locale des fonctions de défense du haut Moyen Age en Occident (mais le système romain se continue à Byzance, notamment à partir de la "réforme thématique" qui reconstitue une citoyenneté hoplitique organisée à l'échelle de l'Empire)."
     Toute l'organisation de l'armée est tendue vers la bataille : "La bataille est à la fois un événement, une société, une situation "passionnelle", un mythe. C'est un "événement", c'est-à-dire qu'elle se situe dans le temps court. Pourtant elle marque la longue durée (...). Une société : c'est un résumé de la société civile se projetant sur le champ de bataille à la suite d'une distillation franctionnée qui permet de recueillir, dans la société civile, les personnes aptes à transformer leur violence sociétale en violence politique. Enfin la fusion au comabt des unités des deux camps dans un rapport réciproque de menace et de peur avec une série d'unités adverses, constitue la bataille en une société provisoire."
       Quand on passe de la bataille civique grecque à la bataille impériale de la conquête d'Alexandre Le Grand ou romaine, le changement d'échelle affecte la nature du commandement et les bénéfices que peuvent recevoir des victoires les chefs d'armée. "Les ordres de bataille changent de nature. Ils ne représentent plus l'agglomérat des recrutements de classes en représentation de la concorde, mais l'agglomérat des recrutements par nations en représentation de l'Empire. Les modules d'incorporation par classes sur le champ de bataille hoplitique étaient aussi les modules opérationnels, la cavalerue noble, aux ailes les hoplites paysans aidés au centre, les plus jeunes à l'avant, les péliastres des classes populatires pauvres, en voltigeurs. Au contraire, des modules d'incorporation hétéroclite par nations s'agglomèrent sur le champ de bataille impérial en même temps que des modules d'incorporation de classes, et l'ordre de bataille impérial projette sur l'ennemi une société plus complexe aux ressorts moraux et hétérogènes, qu'un combattant ne peut finalement attribuer qu'au commandant en chef et non plus à la société politique, son éventuelle victoire. Cette importance du commandement restaure de la simplicité dans la complexité combinatoire du champ de bataille devenue excessive et elle explique aussi comment les géométries de la peur et les effets de panique se propagent presque de la même manière que sur l'espace homogène d'une phalange citadine."
      La légion romaine constitue, de par l'épaisseur historique de l'Empire Romain, un bon "objet" d'analyse des pouvoirs civils et militaires, et nombre d'auteurs (MACHIAVEL par exemple) s'en inspireront. Alain JOXE parle carrément de "Légion-religion". "En résumé, alors qu'en Grèce, on n'avait connu qu'une série de tentatives incomplètes, de combinaisons boiteuses associant des critères militaires sociaux et économiques hétérogènes, la légion combine d'emblée trois types de relations sociales militarisées : c'esyt une démocratie militaire barbare, c'est une phèbe "asiatique" capable de "corvées d'Etat", c'est une phalange hoplitique "héllénique" de propriétaires libres." En ce qui concerne les activités civiles de notre point de vue moderne effectuées par l'armée, et qui détermine en partie le pouvoir politique que les militaires peuvent détenir, la légion possède une capacité de grands travaux collectifs (routes, ponts, déboisements, irrigation), guidée par des magistratures civiles patriciennes, partie intégrante de la discipline militaire.
"La légion n'est pas seulement un outil des citoyens rmains, mais une usine à citoyens romains, et ce carctère qui s'est confirmé par des adaptations successives et des transformations radicales à la mesure du changement d'échelle des conquêtes, trouve son origine, sans doute, dès l'apparition du système au Vème siècle.
  
   L'exemple de la légion fournit bien un modèle de système de formation, d'incorporation et de commandement militaires qui lient en une cohérence redoutable, dans la durée, impératifs de guerre et perpétuation de structures sociales. Cet exemple montre comment ces pouvoirs militaire et civil se livrent souvent à une rivalité  - feutrée dans les temps de paix, féroce dans les temps de crise et de guerre. Ils se la livrent au sommet, pourrions-nous écrire, mais aussi parce qu'ils reposent sur des rôles sociaux présents tout au long des hiérarchies, lesquels se retrouvent dans le fonctionnement de l'économie ou d'autres secteurs de la société.
   Par ailleurs, la position du soldat de base dans l'institution militaire possède un poids différent suivant son statut dans la société civile. Qu'il soit conscrit, volontaire, dans un temps court ou dans un temps long de service, qu'il possède certains droits et pas d'autres, le soldat de base, la base de la pyramide militaire, a lui aussi une part plus ou moins importante du pouvoir militaire en quelque sorte. Non pas dans les réglements de disciplines militaires, on s'en doute, mais tout simplement parce que le but de sa présence est bien le combat. Et dans ce combat ,qui peut se dérouler dans une guerre civile larvée ou dans une guerre interétatique, et où c'est sa vie et sa mort qui est en jeu, c'est la réaction du soldat, des soldats qui importe le plus. On voit bien par là quelques éléments des grands débats sur le service militaire et sur le volontariat qui traversent de manières périodiques et répétées nos sociétés occidentales.




     André CORVISIER, article Condition militaire, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988 ; Pierre DABEZIES, article Armée (pouvoir et société), Encyclopedias Universalis, 2004 ; Klaus-Jurgen MÜLLER, Militaires et pouvoir en France et en Allemagne au XXème siècle : quelques réflexions sur une approche comparative, Cahiers du Centre d'Etudes et d'Histoire de la Défense, Ministère de la défense, n°26, 2006 ; Capitaine de corvette SAUCEDE, Marine nationale, 2007; Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF collection Pratiques Théoriques, 1991.

                                                                                          STRATEGUS
Par GIL - Publié dans : DEFENSE
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