LECTURES UTILES

Samedi 12 septembre 2009 6 12 /09 /Sep /2009 14:17
          Sous-titré la barbarie des stades, ce livre nous plonge d'emblée dans une critique en règle du football en tant que sport organisé. Il ne s'agit pas, comme nous l'écrivent les auteurs, d'un énième ouvrage sur la merveilleuse histoire du football. S'élevant contre toute une logorrhée diffusée à longueur de journées et de journaux télévisés, Jean-Marie BROHM et Marc PERELMAN, respectivement professeur de sociologie à Montpellier et professeur en esthétique  veulent aborder l'ensemble des aspects de "la footballisation du monde".

         Ainsi, il osent discuter de la passion du football comme opium du peuple, n'hésitant pas au passage à faire fi d'une pensée unique qui bannit tout langage marxisant. Pour eux, il n'est ni plus ni moins qu'une intoxication idéologique, qui diffuse une peste raciste et populiste, pour employer leur langage. Très abondantes notes à l'appui, ils décrivent l'emprise tentaculaire de la Fédération Internationale du Football (FIFA), internationale capitaliste de premier ordre, navigant dans la mondialisation libérale, repères de pratiques à la limite du banditisme organisé. Sans aborder certains aspects criminels, ils s'attachent à en décrire le fonctionnement "normal", celui du gardien d'un foot business envahissant et pratiquement nerf de tout le système. Passant en revue les violences dans les stades, ils en analysent la gangrène du hooliganisme et la banalité de la haine. Sur l'organisation des entraînements et des matches, ils en dénoncent la compétition biochimique intensive, et concluent d'ailleurs à la banalisation du dopage scientifique, où la législation n'intervient que mollement pour en corriger les "excès".
    Dans un chapitre conséquent, ils attaquent la doxa de l'empire du football, "de Le Monde au Mondial", citant nomémment ces intellectuels (Edgar MORIN, Pascal BONIFACE, Max GALLO, Christian BROMBERGER et Alain EHRENBERG ont doirt à de sérieux couplets...) qui participent à cette peste émotionnelle. Ils n'épargnent parsonne, de droite à gauche de l'échiquier politique. Parmi les thèmes abordés, on trouve aussi une dénonciation en règle du "mythe de l'ascension sociale par le football", une critique de la culture foot et du foot art, A propos du spectacle, ils y voient une mystification populiste où se déploie une fascisante beauté.
   Tout le livre est d'ailleurs dominé par cette critique du football-spectacle, dans une filiation revendiquée à l'école de Francfort (théorie critique de la société), à Erich FROMM (diversion sociale et conformisme) et à Wilhelm REICH (dont ils empruntent les thème de peste émotionnelle). "La contagion de la peste football qui se répand dans tous les milieux - y compris dans ceux qui avaient été épargnés jusque-là par les slogans débilitants de la "culture foot" et de ses produits dérivés (magazines, anthologies illustrées des champions, gadgets de supporters, etc) - est aujourd'hui un inquiétant indice de la régression culturelle généralisée. Dans le climat du populisme ambiant, avec son idéologie anti-intellectuelle et sa haine de la pensée, il n'est pas anodin que la conquête des âmes par l'opium football soit promue par certains passionnés des passions sportives comme une véritable cause nationale." On trouve dans ce livre le meilleur du pamphlet contre ce sport, la pratique actuelle de ce sport, Mais pas seulement : le lecteur qui s'attache à une étude sérieuse du football et de ses implications sociales y trouve des notes très abondante et une bibliographie fournie. N'oublions pas que ses deux auteurs côtoient le milieu même du football de très près, notamment parmi les professeurs d'éducation physique. L'aspect polémique des arguments ne doivent pas servir de repoussoir mais au contraire d'incitation à réfléchir sérieusement sur le foot : tous les incidents économiques, physiques (violence dans les stades) et de santé, souvent relatés par la presse, ne sont pas à sa périphérie. Ils font partie du coeur de son système.
    Ce qui nous permet de faire tout à fait par ailleurs des parallèles entre les jeux du football et les jeux des arênes romaines, non pas sur le plan précis du genre de spectacle, mais sur leurs fonctionnements et leurs structures sur le plan économique, social, moral...

   Jean-Marie BROHM et Marc PERELMAN, Le football, une peste émotionnelle, La barbarie des stades, Gallimard, collection folio actuel, 2006, 390 pages.
   Cet ouvrage est la refonte et mise à jour des deux ouvrages parus aux Editions de la passion, de Marc PRERELMAN, les intellectuels et le football, et de Jean-Marie BROHM et Marc PERELMAN, Le football, une peste émotionnelle.
    
     

    
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Mercredi 2 septembre 2009 3 02 /09 /Sep /2009 17:08
         Contrairement à ce que peut laisser supposer le titre français au racolage à la limite du supportable qui ne rend pas justice à celui sous lequel il est paru aux Etats-Unis en 2000, l'ouvrage de Mark JUERGENSMEYER se veut une réflexion de fond sur ce que les médiais appellent un peu vite les fondamentalismes ou extrémismes religieux. L'auteur, qui a lui-même un engagement religieux non-violent, tente d'apporter une réponse sur les groupes violents qui agissent au nom de Dieu.
       
          Interrogeant les motivations et les actions de plusieurs groupes de catholiques et de protestants irlandais, de mouvements chrétiens anti-avortements soldats du Christ, d'activistes juifs d'Israël, de groupes sikhs d'Inde ou du Front islamique du salut... le sociologue de l'université San Barbara de Californie aux Etats-Unis prend le terrorisme religieux dans toute son ampleur et sa densité. Il ne se contente pas de décrire les justifications théologiques de tous ordres, il veut aller au coeur des motivations de ces comportements, et pas seulement des dirigeants des différentes officines mais aussi des humbles soldats qui se disent au service de Dieu. Et qui souvent sont mus par une grande déception, après la faillite des promesses de progrès sociaux venus de tout bord, que ce soit de l'Occident ou des Etats laïcs. L'auteur examine les motifs profonds les acteurs de cette lutte sourde entre les différentes religions et l'ensemble des forces issues des Lumières.
 Plus, il analyse les fondements mêmes du terrorisme religieux en tant que tel, dont les racines plongent dans les religions elles-mêmes, même si par ailleurs les institutions officielles clament leur désir de paix et de concorde. Citons-le : "Le terrorisme religieux s'est extraordinairement démarqué des autres formes de violences publiques (...) (même si les méthodes sont les mêmes) et "appartiennent à ce que je nomme la sphère de la violence "mise en scène"". "(...) le terrorisme religieux se caractérise par son caractère symbolique quasi exclusif et sa mise en scène particulièrement théâtrale. De plus, cet insoutenable étalage de violence se veut moralement justifié et s'accompagne d'un absolutisme à toute épreuve, fruit du dévouement total des activistes et de la portée transhistorique de leurs objectifs." L'auteur pense que les activistes ont besoin de la religion pour justifier l'injustifiable et en retour le terrorisme est utile à la religion, car grâce à lui les organisations religieuses et leurs idées ont de nouveau leur place dans la vie publique, ce qui n'était souvent plus le cas.
     Dans son dernier chapitre, Remédier à la violence, Mark JUERGENSMEYER va jusqu'à examiner différents scénarios (cinq en tout) dans l'issue de cette lutte entre groupes activistes violents et forces étatiques, ne négligeant pas du tout le cas où précisément ces actions font réellement bouger les lignes de cette lutte entre laïcité et religion, les États et les religions changeant elles-mêmes en partie leurs comportements et leurs finalités. Dans sa conclusion, il écrit d'ailleurs : "Si la religion sert à justifier la violence, la violence en retour, renforce la religion. L'on comprend alors comment, après des décennies de laïcité, la religion a refait son apparition sous la forme d'une idéologie de l'ordre social, et ce de la plus spectaculaire des manières : grâce à la violence. A terme, la violence s'arrêtera, mais la religion gardera sa place et continuera à être une source de spiritualité pour la vie publique et à garantir l'ordre moral. Elle ne pourra toutefois pas se passer des principes de rationalité et de justice hérités des Lumières et de la société civile. De ce fait, la violence religieuse ne cessera que lorsque les deux idéologies auront trouvé un terrain d'entente : d'un côté, atténuation de la passion religieuse ; de l'autre la reconnaissance de la religion comme base des valeurs morales et spirituelles de la société. Ce qui revient à dire que la solution au problème de la violence religieuse se trouve finalement dans une revalorisation de la religion".
   On voit toute l'influence de René GIRARD, qu'il cite d'ailleurs dans son livre, dans cette conclusion et on peut ne pas la partager. Toutefois, ce n'est pas avec les lunettes religieuses que l'auteur livre le résultat de ses travaux, mais bien avec les instruments acérés de la recherche scientifique. La dissection des motivations de ces groupes "extrémistes", qui occupent un grand chapitre (une guerre cosmique) le montre bien. La recherche de victimes à sacrifier et l'invention d'ennemis absolus constituent bien le plus clair des énergies intellectuelles qu'ils dépensent, même si en fin de compte, souvent, leurs actions ratent les vrais acteurs des événements ou des comportements dénoncés.

         Mark JUERGENSMEYER, Au nom de Dieu, ils tuent !  Chrétiens, juifs ou musulmans, ils revendiquent la violence, Editions AutrementFrontières, 2003, 239 pages Traduction de Nedad SAVIC du livre américain Terror in the mind of God, university of California Press, Etats-Unis, 2000.
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Jeudi 27 août 2009 4 27 /08 /Août /2009 13:55
     A mi-chemin entre la dénonciation et l'étude serrée du monothéisme comme source de violence, ce livre d'un conseiller culturel auprès d'ambassades de France, spécialisé dans les relations inter-culturelles, pose des questions inhabituelles dans une société qui considère Dieu unique comme allant de soi, dans un monde où depuis longtemps le polythéisme a pratiquement disparu, en tout cas en Occident.
     L'auteur compare essentiellement, après un survol de la culture antique chinoise, les modèles antiques grec et juif dans leurs contenus très différents, qui influencent encore aujourd'hui nos manières de penser. La plus grande partie de son ouvrage consiste en un parallèle constant, de nombreux aller retour entre ces deux modèles culturels, dans leur manière de penser la, les divinités, une comparaison historique qui veut éclairer non seulement leurs différences très importantes mais le contexte dans lequel ces différences se constituent. Tourné vers la compréhension de ce qu'il appelle l'extrémisme (auparavant appelé fanatisme), Jean SOLER indique l'influence de la violence idéologique dans la Bible et l'influence du modèle biblique sur l'Occident. Il développe en fait les réflexions déjà entamée dans L'invention du monothéisme qu'il situe, notamment à travers l'apparition du messianisme, au VIIème siècle avant Jésus-Christ, dans le désarroi d'un clergé promettant la suprématie d'Israël, au milieu de défaites successives de l'Etat juif.
Souvent il montre la divergence des idées entre Grecs et Juifs, les uns promoteurs de la pensée autonome des hommes et de la démocratie, les autres établissant le règne de Dieu sur la vie des hommes et la théocratie. A travers une étude de la langue des deux peuples, et à travers les textes grecs anciens (d'Homère, de Platon, d'Aristote et d'Hérodote, entre autres) et la Bible hébraïque, il situe des origines de la violence (notamment de la violence de type holocauste) dans une manière de concevoir la divinité et ses relations avec l'homme, et plus sans doute, dans une manière de penser le monde tout court.
    A plusieurs reprises, tout en donnant des éléments de réflexions allant dans le sens de la dénonciation du rôle d'une fraction du peuple juif, il met en garde.
Par exemple il écrit  après avoir montré la violence idéologique de la Bible : "L'extrémisme dont je recherche les sources ne réside pas dans le monisme en lui-même, qu'il s'agisse de la monolâtrie (le culte rendu à un dieu de préférence aux autres) ; du monothéisme (la croyance qu'il n'existe et ne peut exister qu'un seule Dieu) ; ou de l'aspiration à l'unité, qui est naturelle à l'esprit humain, dans son fonctionnement courant comme dans la démarche scientifique. L'extrémisme ne réside pas davantage dans la pensée binaire en elle-même. Celle-ci structure l'appréhension du monde commune à toutes les cultures. L'exemple de la Grêce et de la Chine de l'Antiquité montre que si l'on tient les contraires pour complémentaires, soit qu'ils dépendent l'un de l'autre dans l'espace, comme le haut et le bas, soit qu'ils alternent dans le temps, comme le jour et la nuit, on est porté à rejeter les positions extrêmes et à valoriser la "mesure", conçue comme un heureux "mélange", un "milieu", une synthèse de ce qu'il peut y avoir de bon dans l'un et l'autre des contraires. L'extrémisme, me semble t-il, trouve sa source principale - je ne dis pas la seule (...) dans l'ancrage du monisme sur la pensée binaire, dans la greffe du Un sur le Deux que j'appellerai (...) le monobinarisme. Cette tournure d'esprit, cette mentalité, cette option nationale propre aux hommes de la Bible, consiste à soutenir que, de deux contraires concernant la vie du groupe, l'un est positif, l'autre négatif, et que le positif doit éliminer le négatif, pour rester seul au pôle du Vrai et du Bien. Dans cette optique, il ne suffit pas d'avoir un seul dieu : il faut détruire les dieux des autres ; ni de former un peuple uni autour d'une doctrine unique : il faut supprimer les opposants et les dissidents. (...) La violence apparaît comme consubstantielle à cette idéologie."
   A l'heure où malgré les progrès fulgurants de la connaissance scientifique et technique, où les fondamentalismes relèvent la tête, à coups souvent de violences armées, à l'heure des clameurs répétitives de valeurs soit-disant morales, notamment en Amérique, l'auteur veut mettre le doigt (très chaud!) sur un certain antisémitisme rampant, précisément selon lui induit par le comportement de groupes qui se réclament d'une vision "pure" d'Israël. Pour celui qui étudie la relation entre conflit et religion, ce livre - même s'il n'emporte pas l'adhésion - apporte de multiples pistes de réflexions. Il a le mérite notamment de ne pas faire de concessions à une certaine ambiance intellectuelle.

        Jean SOLER, La violence monothéiste, Editions de Fallois, 2008, 469 pages.

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Lundi 13 juillet 2009 1 13 /07 /Juil /2009 13:27
        Sur la dynamique de la mondialisation, Zaki LAIDI, donne ici un ouvrage descriptif d'une ampleur importante qui permet de comprendre ou au moins de cerner différents aspects majeurs de celle-ci. Se défendant constamment de lieux communs sur cette dynamique, qu'ils soient véhiculés par les médias ou par des forces politiques, le politologue français, ancien conseiller de Pascal LAMY (avant que ce dernier devienne directeur général de l'Organisation Mondiale du Commerce), et un des spécialistes les plus reconnus en matière de relations internationales, s'efforce de montrer à travers de denses chapitres très référencés, les évolutions actuelles de la souveraineté.
       Le monde tel que nous connaissons n'est plus celui inspiré par Jean BODIN mais marquerait plutôt le retour de la pensée de Carl SCHMITT, en ce que face à l'intensification des échanges, les relations interétatiques ne forment plus sa trame, mais gardent une tendance à toujours vouloir redéfinir, rétablir une distinction identitaire entre amis et ennemis. l'auteur insiste beaucoup, au risque de se voir taxé de nationalisme méthodologique, sur le fait que les dynamiques économiques elles-mêmes, s'appuient encore très largement sur les Etats. S'il existe une redistribution de la souveraineté vers le marché, c'est de l'intérieur des Etats que s'effectue cette globalisation, dont les Etats restent les garants. S'il existe une dépossession réelle du pouvoir d'Etat sous de multiples formes, c'est de l'intérieur des appareils étatiques que se forment les nouvelles normes planétaires.
     Pour Zaki LAIDI, le monde est tiraillé, partagé, en conflit, entre deux façons de mener et de concevoir la mondialisation, celle de l'Europe optant pour une gouvernance, et celle des Etats-Unis préférant un souverainisme.
Le livre, écrit avant la fin de l'ère BUSH dans la politique américaine, encore sous le coup d'importants remaniements provoqués par les attentats du 11 septembre 2001, aurait sans doute une nouvelle tournure aujourd'hui, même s'il n'a pas encore beaucoup vielli.
Tous les éléments structurels décrits de la mondialisation sont bien encore à l'oeuvre et c'est pourquoi sa lecture soutenue demeure très utile. Que ce soit sur les abandons qui continuent des Etats des biens ou des services publics, sur l'entrée des Etats comme acteurs à part entière des marchés, et non plus seulement comme arbitres, au danger de ne plus pouvoir l'être, sur la réapparition des enjeux sociaux, économiques et politiques de la propriété (que l'on croyait (pour certains sans doute) éteints avec l'échec des expériences dites socialistes), sur les différentes composantes de l'altermondialisme, sur la montée de nouvelles normes planétaires (juridiques commerciales, environnementales, sanitaires, des droits de l'homme...), sur la persistance des clivages Nord/Sud, sur la disparition de l'importance économique des classes moyennes, beaucoup d'informations méritent d'être encore utilisées.
    Dans sa conclusion, Zaki LAIDI écrit que les jeux de la mondialisation sont encore largement ouverts. "Le fait social important de cette nouvelle mondialisation par rapport à ce que fut celle du XIXème siècle, tient au fait que ses indiscutables gagnants - les pays riches - n'ont jamais été aussi peu sûrs de s'approprier les fruits de cette richesses ou de pleinement maîtriser les conséquences identitaires de cette nouvelle donne." "La hiérachie sociale mondiale rapportée à des espaces nationaux restera déterminée, aujourd'hui comme demain, par cinq facteurs essentiels : la morphologie historique des sociétés, leur degré de cohérence, leurs institutions, leur éducation, enfin la structure du système mondial garanti par les Etats".
    Favorable à l'approche européenne actuelle de la gouvernance tout en en pointant les faiblesses, très influencé par les thèses de Karl POLANYI (La grande transformation, 1977), d'inspiration plutôt socio-libérale (ce qui ne manque pas d'être critiqué par de nombreux acteurs les plus à gauche de l'altermondialisme), ce livre constitue un bon point de départ de l'étude de la mondialisation dans ses aspects récents, malgré sans doute une certaine pusillanimité sociale.

     Zaiki LAIDI, La grande perturbation, Flammarion, collection Champs, 2004, 473 pages


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Jeudi 25 juin 2009 4 25 /06 /Juin /2009 17:40
        Rarement, nous avons dans les mains un ouvrage aussi virulent contre les religions monothéistes (judaïsme, christianisme, islam) et la foi.
       Dans notre époque médiatisée de la "position moyenne" et du semblant d'évitement du conflit, le livre de Jean-Paul GOUTEUX, entomologiste médical à l'Institut de recherche pour le développement (IRD) de Yaoundé, au Cameroun, déjà auteur de plusieurs ouvrages de référence sur le génocide perpétré au Rwanda, peut sonner comme une mise en garde contre le danger de croire. De croire en quoi? Aux anges, à la transformation du vin en sang et du pain en chair, en un Dieu unique vengeur, terrifiant, promettant la vie éternelle à condition de souffrir éternellement sur cette terre...
   Il fallait toute la rage d'un médecin qui a assisté aux massacres des chrétiens et des musulmans dans ce pays d'Afrique pour en finir avec ce que l'auteur appelle l'inexcusable idée de Dieu. Loin d'être un texte épidermique, c'est avec toute la force d'une argumentation scientifique qu'il veut faire comprendre la véritable essence des religions, qui ne se révèlent pas mieux que lorsqu'elles sont en situation de pouvoir dominant. Alors, se déchaînent contre les mécréants, les athées, les incroyants, bûchers, tortures, massacres collectifs.
   Indiquant les alliances objectives entre les dirigeants d'Etats religieux et les membres des institutions en faible position de pouvoir dans un Occident laïcisé à défaut d'être réellement laïc, il montre l'imposture de l'existence d'un Dieu miséricordieux et bon, au nom duquel on entreprend un nombre incalculables de crimes contre l'humanité. Non seulement, il pense qu'il s'agit de la même idéologie néfaste dans les époques et les lieux où la religion est maîtresse, et dans ceux où elle est en perte de vitesse, mais il ne veut pas faire de distinction entre les imams, les curés, les rabbins et leurs fidèles quant à l'emprisonnement dans lesquels ils veulent tous enfermer tous et s'enfermer eux-mêmes. Combattant toute notion de morale issue d'une transcendance divine, Jean-Paul GOUTEUX prône au contraire une morale basée sur l'esprit scientifique, sur ce que nous savons réellement, et non pas sur des spéculations hasardeuses, chimériques et  de plus orientées pour le bonheur des puissants et des exploiteurs.
   Dénonçant le rôle des prêtres dans le génocide de 1994 au Rwanda comme l'esclavage et l'islamisation forcée au Soudan, l'auteur d'Un génocide sans importance (Tahin Party, 2001), entend donc élargir son propos quant à la responsabilité de la foi même dans les massacres collectifs. Il estime, reprenant les termes de Jean-marie GUYAU (Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction, Félix Alcan, 1885), que le combat contre la religion est loin d'être gagné (il donne beaucoup d'exemples récents, des positions de Claude ALEGRE à l'activisme de Madame BOUTIN) : "Croire, vouloir fonder une vérité artificielle, une vérité d'apparence, c'est en même temps se fermer à la réalité objective qu'on repousse d'avance sans la connaître". Nous sommes tous, selon lui, imbibé "d'islamo-judéo-christianisme", ce qui nous empêche souvent de voir claire dans la marche de l'humanité.
   Des annexes veulent en finir avec la prétendue historicité de la Bible, la prétendue scientificité du Coran, ainsi qu'avec l'ethnisme hutsu-tutsi.

   Jean-Paul GOUTEUX, Apologie du blasphème, En danger de croire, Préface de Marc SILBERSTEIN, Éditions Syllepse, 2006, 234 pages.
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Dimanche 7 juin 2009 7 07 /06 /Juin /2009 10:51
       Robert MUCHEMBLED, professeur à l'université de Paris-Nord, auteur déjà d'une vingtaine d'ouvrage d'histoire, et qui a consacré de nombreuses années à l'étude des archives du Comté d'Artois, écrit là une histoire de la violence qui remet beaucoup d'idées en place. Dans la lignée de Norbert Elias et de ses études sur la civilisation des moeurs, l'auteur dresse une fresque historique de 1300 à 2000, qui permet de situer la réalité de la violence loin du tapage médiatique de certaines organes de presse passablement orientés.
  "Du XIII au XXIème siècle, la violence physique et la brutalité des rapports humains suivent une trajectoire déclinante dans toute l'Europe de l'Ouest. La courbe des homicides répertoriés dans les archives judiciaires en témoigne. Au très haut niveau initial observé voici 700 ans succède une première baisse, de moitié environ, vers 1600-1650, suivie d'un effondrement spectaculaire : le nombre de cas est divisé par dix en 3 siècles, jusqu'aux années 1960, tandis que les décennies suivantes connaissent une relative mais nette remontée." commence Robert MUCHEMBLED dans son Introduction. Explication de cet état de fait, selon l'auteur qui s'appuie sur "la plupart des chercheurs actuels" : l'émergence "sur le Vieux Continent d'un puissant modèle de gestion de la brutalité masculine, juvénile en particulier."
        
       Pour l'auteur, "la principale rupture se situe vers 1650, lorsque s'affirme dans toute l'Europe meurtrie par d'interminables guerres une intense dévaluation de la vue du sang. A partir de ce moment, la "fabrique" occidentale refaçonne les comportements individuels volontiers brutaux, en particulier chez les jeunes, par un système de normes et de règles de politesse qui dévalorise les affrontements en armes, les codes de vengeance personnelle, la rudesse des rapports hiérarchique et la dureté des relations entre sexes ou classes d'âge. Il en résulte au fil des siècles une véritable transformation de la sensibilité collective face à l'homicide, qui aboutit finalement à en faire un puissant tabou au cours de l'époque industrielle."
  Commençant par le traditionnel essai de définition de la violence, en faisant appel à des éléments psychanalytiques et sociologiques, Robert MUCHEMBLED insiste beaucoup sur l'évolution du regard porté sur elle par la population en général et par les autorités en particulier. Il détaille ensuite le spectaculaire déclin de la violence depuis 7 siècles, et en décrivant la paix urbaine à la fin du Moyen Âge, en montrant les facettes du duel nobiliaire et des révoltes populaires, il nous fait comprendre comment on en arrive à une violence apprivoisée. Notamment grâce au développement d'une littérature abondante et très diffusée propageant des frissons mortels à travers des récits noirs ou d'aventures, on assiste à une fantasmatisation de la violence, comme dérivatif mental ou par effet de catharsis.

   Dans un dernier chapitre sur les bandes des jeunes actives depuis les années 1960, l'historien relativise leur importance : "Les récentes augmentations enregistrées en matière d'homicide et d'agressions physiques ne sont peut-être que des fluctuations conjoncturelles sur une courbe qui demeure très basse dans le long terme". A diverses reprises d'ailleurs, l'auteur montre bien les différences notables du niveau de violence entre l'Europe de l'Ouest, l'Amérique du Nord, le Japon et les autres régions du monde. Dans son explication à ce phénomène l'auteur met en relief le fait qu'en très peu de temps, la civilisation européenne s'est trouvée libérée des traditionnels conflits armés : "une mutation feutrée mais décisive du rapport à la loi ancienne de la force (...) se traduit par un bouleversement des équilibres entre les classes d'âge et les sexes." Dans de longs passages sur la violence juvénile, l'auteur indique que dans les longues périodes dé développement démographique, on assiste plus à des montées de "sourds mécontements générationnels" que dans les période de grands troubles ou de guerres. Que ce soit dans les années 1960 ou 2000, "les bandes offrent aux jeunes une socialisation par les pairs qui se substitue à une éducation par les pères devenue insuffisante, défaillante ou maladroite."

       Dans sa conclusion, Robert MUCHEMBLED pose quand même la question : "Sommes-nous arrivés à un tournant? Notre civilisation globalement apaisée, riche et hédoniste saura t-elle sublimer davantage les pulsions juvéniles brutales, qu'elle continuait à entretenir voici peu en les réservant aux confrontations guerrières, pour éviter qu'elles ne saturent les marges déshéritées des grandes métropoles ou les stades et ne produisent des explosions en chaîne? Sans en dire les termes, l'auteur fait bien sentir les limites d'un contrôle social lorsque les injustices généralisées se propagent, notamment chez les populations les plus jeunes.
  Notons qu'une abondante bibliographie et des notes très détaillées en bas de page permettent à tout chercheur ou tout étudiant de poursuivre et d'approfondir cette réflexion.

    Robert MUCHEMBLED, Une histoire de la violence, De la fin du Moyen Âge à nos jours,  Éditions du Seuil, collection L'univers historique, 2008, 500 pages.

 
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Lundi 1 juin 2009 1 01 /06 /Juin /2009 14:38
              La sélection naturelle et la naissance de la civilisation sont les sujets de ce livre du déjà prolifique spécialiste de Darwin, Patrick TORT, qui a déjà à son actif la coordination d'un important dictionnaire sur l'oeuvre de Charles DARWIN et la rédaction d'une bonne vingtaine de livres, sans compter la fondation d'un Institut, Charles Darwin International. A notre époque où l'évolution est une notion presque galvaudée et encore mal comprise, même parmi les étudiants et les professeurs de science naturelle, ce livre répond à de nombreuses questions sur le contenu réel des écrits de Darwin. Ainsi, après L'origine des espèces, La filiation de l'Homme, est beaucoup moins connu.
           Tableaux clairs et érudition fluide sont bien là pour aborder le "vrai" darwinisme, à l'opposé d'un darwinisme social, caution de toutes les dérives racistes et justifications coloniales ou néo-coloniales. C'est l'occasion de montrer un Darwin anti-esclavagiste, anti-raciste et progressiste, peut-être pour certains de manière un peu trop appuyée, qui pourrait faire penser que le génial penseur était vraiment à l'abri d'une ambiance passablement raciste de l'intelligentsia britannique... André PICHOT, par exemple, est beaucoup moins "charitable" envers Charles DARWIN que Patrick TORT. Pour lui, "Darwin n'était ni plus ni moins raciste, sexiste ou partisan de l'esclavage, que ses contemporains" (Aux origines des théories racistes. De la Bible à Darwin, Flammarion). Ce que l'histoire personnelle du penseur de l'évolution ne corrobore pas forcément, ayant eu du mal à rentrer précisément dans le circuit universitaire "normal" et s'efforçant de ne pas participer aux discours intellectuels justifiant l'impérialisme, contrairement d'ailleurs à son entourage immédiat.

          Revenons sur la réception de l'oeuvre de Darwin dans les milieux "intellectuels". Alors que L'origine des espèces s'arrête avant l'homme, c'est dans La filiation de l'Homme qu'il aborde de front la destinée de l'humanité, après bien des hésitations dues entre autres au climat d'hystérie religieuse agitée en arrière-garde par toute une partie de l'establishment. Il fallait, avant d'aborder le contenu de ce dernier ouvrage, pense Patrick TORT, faire un retour sur le véritable sens de la sélection naturelle, de façon à bien comprendre cette filiation Animal/Humain. Le spécialiste de l'évolution s'attarde longuement sur le couple Infériorité/Supériorité, ce qui permet de bien saisir le véritable avantage de la faiblesse physique de l'homme, facteur du développement de sa sociabilité.

     A partir de La filiation de l'homme de Charles Darwin, l'historien et théoricien des sciences développe ce qu'il appelle l'effet réversif de l'évolution.
"Si importante qu'ait été, et soit encore, la lutte pour l'existence, cependant, en ce qui concerne la partie la plus élevée de la nature de l'homme, il y a d'autres facteurs plus importants", écrit Charles DARWIN. "Car les qualités morales progressent, directement ou indirectement, beaucoup plus grâce aux effets de l'habitude, aux capacités de raisonnement, à l'instruction, etc, que grâce à la sélection naturelle ; et ce, bien que l'on puisse attribuer en toute assurance à ce dernier facteur les instincts sociaux, qui ont fourni la base du développement du sens moral".  De cette "phrase capitale" Patrick TORT tente d'expliquer le dynamisme (il utilise l'analogie de l'anneau de Mobius) qui va des luttes pour l'existence, de la sélection naturelle, aux instincts sociaux, au sens moral et à la civilisation. Dans son chapitre sur l'origine de la morale, l'auteur livre une histoire naturelle de la liberté.
           "Conscient de l'insuffisance ou de l'inadéquation du trop fréquent recours à l'expédient du "saut" ou du "bond qualitatif", j'ai été conduit plusieurs fois, sur la question classique du rapport nature/culture, à affirmer ailleurs que le concept d'effet réversif de l'évolution rend possible le matérialisme. Cela paraît impliquer qu'avant sa formulation et son explicitation comme concept structurant la compréhension du continnum nature/civilisation chez Darwin, le matérialisme était incomplet. Et cela l'implique en effet. La civilisation repose en grande partie sur l'édification de la morale et la question du rapport entre matérialisme et morale est (...) restée en suspens dans la philosophie".  
     Dans un dernier petit chapitre, Patrick TORT questionne d'ailleurs la tendance "à vouloir transformer le darwinisme en philosophie", alors qu'il s'agit bien là d'une entreprise scientifique pour expliquer le monde. il aurait pu ajouter que Charles DARWIN n'a jamais voulu entreprendre une étude sociologique...
     
        Une bibliographie fournie et d'abondantes notes en bas de page peuvent guider tout lecteur dans la poursuite de l'étude du darwinisme dans toutes ses implications. Il est fortement conseiller de prendre connaissance, pour tout approfondissement de la question - car L'effet Darwin se lit surtout comme un ouvrage qui se veut de bonne vulgarisation - de cette oeuvre qu'est La Filiation de l'Homme.
      Au moment du bicentenaire de la naissance de Charles Darwin en 2009, une polémique relança le fameux débat du darwinisme social, débat (conflit) intellectuel qui se doubla d'un conflit éditorial....

    Patrick TORT, L'effet Darwin, Sélection naturelle et naissance de la civilisation, Editions du Seuil, collection Science ouverte, 2008, 235 pages.
    Charles DARWIN, La filiation de l'homme et la sélection liée au sexe, traduction coordonnée par Michel PRUM, présentée par Patrick TORT, Editions Syllepse, 2000. Il s'agit de la traduction de l'anglais The Descent of Man, and Selection in Relation to Sex, troisième tirage de la deuxième édition de 1874, dont la première eut lien en 1871.
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Lundi 25 mai 2009 1 25 /05 /Mai /2009 13:53
       Genevière GUILHAUME, enseignante à l'Université PARIS XIII, responsable du master en formation continue Communication et ressources humaines, en nous livrant ses réflexions sur le coaching, sait de quoi elle parle.
   Dans ce livre très aéré, l'auteure tente d'analyser cette forme de soutien psychologique et professionnel, née dans les années 1990 aux Etats-unis, d'abord pour les milieux sportifs, puis étendus à toutes les branches d'activités, d'entreprises et même de grandes associations, en Europe entière. Un chiffre d'affaires d'1,5 milliards d'Euros par an en 2007, un nombre de coaches compris entre 2 500 et 4 000, une grande partie d'un budget formation de grosses entreprises comme ORANGE ou IBM, l'importance économique du secteur est sans commune mesure avec l'influence idéologique de cette forme d'aide personnalisée au commandement et à la responsabilité dont l'entreprise attend des résultats concrets et chiffrés ni avec ce que cela suppose comme évolution dans le capitalisme contemporain. Tout cadre supérieur qui se respecte a été confronté un jour ou l'autre à la publicité pour cette forme d'assistance au jargon sur-développé et un peu indigeste.
     S'attachant d'abord à cerner les contours du coaching (ses définitions contradictoires), son histoire récente et même sa préhistoire, Geneviève GUILHAUME se livre à une analyse sans concession de cette contradiction de faire de l'individu une véritable machine à succès pour son entreprise en même temps que de le stabiliser émotionnellement, psychologiquement, affectivement... Elle suit de très près les tentatives de légitimation d'une nouvelle profession qui ne se prétend ni thérapeute ni experte dans les relations internes d'une entreprise. le lecteur avec elle peut constater combien la croissance du recours au coaching dans les entreprises tiennent à l'évolution du statut du salariat et au développement de nouvelles formes du capitalisme (financier notamment). Elle tente de nous faire approcher combien le discours de violence euphémisée s'intègre dans un climat de compétitivité accrue, à l'aide d'un discours valorisant, vise à faire intérioriser par ces cadres intermédiaires entre la direction et les cadres directement en contact avec l'activité de l'entreprise, ces managers, les valeurs d'abord profitables à celle-ci. Donner au cadre le phantasme de pouvoir se surpasser en même temps que de faire gagner son entreprise, voilà la fonction du coach, pris à la fois dans une relation contractuelle avec le commanditaire et dans une relation personnelle avec lui.
    C'est en tout cas ce qu'essaye de cerner Geneviève GUILHAUME qui nous propose là un livre entre la psychologie sociale et l'économie.

         Geneviève GUILHAUME, L'ère du coaching, critique d'une violence euphémisée, Editions Syllepse, collection Sens dessus-dessous, 2009, 145 pages
  www.syllepse.net
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Vendredi 15 mai 2009 5 15 /05 /Mai /2009 14:32
             L'auteur américain d'une monumentale étude sur la théorie de la Révolution de Karl MARX (malheureusement encore non traduite en français), Hal DRAPER (1914-1990), militant socialiste révolutionnaire et un des inspirateurs du Free Speach Movement de Berkeley, nous donne là un écrit relativement court, mais intéressant sur le socialisme, précisément sur deux conceptions du socialisme. Ceux qui ont connu l'époque des débats sur le socialisme autogestionnaire en France reconnaîtront là nombre de thèmes.
           Les deux âmes du socialisme, publié en 1966, pour reprendre les termes de Murray SMITH, est intéressant aussi bien par son contenu (même s'il est jugé lacunaire et incomplet, voire déséquilibré par les commentateurs qui s'expriment dans le livre en complément de ce texte) "qu'en raison de l'époque à laquelle il a été écrit. Que l'on s'accorde ou non aujourd'hui avec ce que dit DRAPER, le projet d'un socialisme par en bas séduit énormément de gens. Il faut y avoir une conséquence de la faillite du socialisme par en haut, dans ses variantes social-démocrate et stalinienne. L'expérience du 20ème siècle témoigne de l'impossibilité de réformer le capitalisme, graduellement, de l'intérieur. DRAPER était d'ailleurs loin d'être le seul à comprendre ce fait. Le 20ème siècle a également démenti l'idée que l'étatisation de l'économie suffisait à elle seule à l'émergence du socialisme ou d'un État ouvrier, argument que DRAPER fut l'un des premiers à défendre, et qui est aujourd'hui largement répandu."
      Écrivant dans son introduction que "la crise actuelle du socialisme est une crise de sens du socialisme", Hal DRAPER se livre à une description historique, à partir des ancêtres socialistes jusqu'aux courants, aux six courants du socialisme par en haut qu'il dénonce comme ne croyant pas à l'auto-émancipation des travailleurs. Le paradoxe est que tout en défendant l'idée de cette auto-émancipation, l'auteur oublie beaucoup de courants et de combats qui vont dans son sens, pour s'attacher à faire comprendre comment les partisans du socialisme d'en haut ont pu utiliser l'adhésion des masses et le fait majeur de la bureaucratisation de la société, d'où est issu selon lui toute une oligarchie qui se dit socialiste. Il s'agit d'une critique non seulement de ce que l'on a appelé "le socialisme réellement existant" à l'Est, mais aussi des pratiques et des théories en cours dans les sociétés d'Europe de l'Ouest et bien entendu aux Etats-Unis même.
   C'est cette critique qui ouvre "le débat nécessaire" où s'expriment différents auteurs et acteurs du socialisme : Murray SMITH qui nous fait découvrir cette figure du socialisme américain, Alain BIRH qui détaille les failles de l'écrit d'Hal DRAPER, Michael ALBERT dans une critique d'un certain économisme de l'ensemble du marxisme et qui pense qu'il faut le dépasser (via l'activité de multiples acteurs dans les mouvements populaires) dans sa vision de la coordination des activités politiques ou économiques (planification participative), Diane LAMOUREUX, qui met l'accent sur les leçons que le féminisme peut donner au socialisme et Catherine SAMARY qui réaffirme la nécessité du socialisme et de la recherche d'une voie que les luttes collectives pourraient ouvrir dans la construction d'une société dont le modèle n'existe pas (mise en avant des contre pouvoirs plutôt qu'établissement d'un nouveau système)... Le débat est en effet très ouvert après ces contributions...
     L'introduction générale de Jean BATOU permet d'entrer facilement dans ces débats-là. Découvrir Hal DRAPER, c'est aussi découvrir toutes les filiations utopistes, messianiques, anarchistes et libertaires de l'activité du socialisme américain, en plein dans les discussions qui ont fait rage aussi aux Etats-Unis sur le pouvoir révolutionnaire, la dictature du prolétariat et la bureaucratie.

      Hal DRAPER, Les deux âmes du socialisme, Edition présentée par Jean BATOU, Editions Syllepse, 2008, 201 pages. Le texte de Hal DRAPER fait environ une centaine de pages.
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Mardi 12 mai 2009 2 12 /05 /Mai /2009 08:03
       Paru déjà en 1983 en langue anglaise, le livre d'Alex CALLINICOS permet à ceux qui n'ont jamais entendu parler du fondateur du marxisme autrement que par des voies polémiques ou dénigrantes de se faire une opinion solide non seulement sur ses idées, mais également sur son action et le contexte dans lesquelles elles ont été élaborées. Cette édition française survient à un moment de crise du système capitaliste au coeur de sa réflexion, bien que c'est dans son fonctionnement normal qu'il recèle ses méfaits et ses contradictions. Pour les militants marxistes, il peut être précieux comme outil de compréhension et première approche de ses idées.
   Dans son chapitre sur la vie révolutionnaire de Karl Marx (1818-1883), qui donne des informations rarement émises sur sa vie familiale et sur son parcours d'intellectuel avant qu'il ne devienne le théoricien que l'on connaît, l'auteur permet au lecteur de toucher du doigt les circonstances de l'éclosion du Capital. Que ce soit dans sa jeunesse hégélienne, dans ses activités dans la création de la Première Internationale, ou dans ses combats polémiques au coeur des événements de la Commune de 1871, on perçoit mieux comment sont venues les acuités politiques et les violences verbales du mouvement communiste. Dans un développement sur Le socialisme avant Marx, Alaex CALLINICOS nous rafraîchi la mémoire sur la filiation des idées révolutionnaires dans une périodisation qui va de la révolution française de 1789 à la révolution d'octobre 1917. On comprend bien l'insertion des idées communistes ou socialistes dans le mouvement des Lumières, en même temps qu'ils s'en dégagent radicalement. L'histoire et la lutte des classes, le capitalisme, le pouvoir des travailleurs, avec toute la réflexion autour de la dictature du prolétariat et les hésitations de tous les acteurs des internationales entre menées insurrectionnelles et démocratie parlementaire, sont autant de thèmes que l'auteur aborde dans une langue fluide, et une traduction très fluide d'un texte déjà très facile à lire dans son édition originale.
    Ce livre sulfureux montre l'actualité de la réflexion marxiste dans un monde où les masses ouvrières disparaissent, du moins dans le monde occidental (en Chine, ce serait plutôt l'explosion du prolétariat ouvrier...), où beaucoup de médias font croire que depuis la chute du totalitarisme pseudo-communiste en Russie, c'en est fini du socialisme. Comme l'écrit bien Alex CALLINICOS, par exemple, "la classe ouvrière ne correspond donc pas pour Marx à l'image qu'on s'en fait, à savoir les travailleurs d'usine ; en réalité, elle se compose de tous ceux que leurs conditions d'existence forcent à vendre leur force de travail et qui se retrouvent soumis à la pression constante d'un employeur qui cherche à extorquer d'eux le maximum de travail non payé. Ce qui définit la classe de travailleurs, ce n'est pas le travail qu'ils effectuent, mais leur situation dans les rapports de production."
    Enfin, et ce n'est pas le moindre mérite de ce livre, l'auteur s'attache à comprendre le rôle - abordé par Karl MARX et Friedrich ENGELS dans le Livre III du Capital - des dépenses militaires dans le fonctionnement du capitalisme. Ayant mis en évidence l'importance de l'économie permanente d'armement, l'auteur y voit "les conséquences stabilisantes dans une chute de la composition organique du capital et dans des taux de profits stables ou en hausse."

          Alex CALLINICOS, Les idées révolutionnaires de Marx, Editions Syllepse, 2008, 236 pages. Traduit de l'anglais par Jean MARIE-GUERLIN, de l'édition de 2004 de The Revolutionary ideas of Karl Marx, Bookmarks Publications, London. Introductions de l'auteur aux éditions de 1983, de 1995 et de 2003.
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