LECTURES UTILES

Mercredi 6 mai 2009 3 06 /05 /Mai /2009 08:55
     La peur en Occident, Une cité assiégée, est une étude historique en même temps qu'un essai sur les peurs collectives à l'intérieur de la période 1348-1800, volontairement limitée à l'humanité occidentale. Il s'agit de comprendre le rôle de la peur dans les sociétés, en posant des questions simples mais essentielles : qui a peur et de quoi?
     Dans un texte très dense et très érudit (les notes et les repères bibliographiques abondent), le professeur au Collège de france nous promène de temps de la Peste à l'Inquisition, dans un monde parcouru par des angoisses face à la mort et à l'enfer. Sans faire de la peur le moteur de l'histoire, ce dont l'auteur se met en garde plusieurs fois, il montre certains mécanismes psychologiques et sociaux à l'oeuvre dans des époques de désordres et d'incertitudes morales, lorsque se mêlent guerres et hérésies, épidémies et famines.
      A plusieurs reprises, l'auteur tente de cerner quelques moments charnières qui ne recoupent pas les catégories temporelles habituelles, Moyen-Age, Renaissance et Temps Modernes. "L'accumulation des agressions qui frappèrent les populations d'Occident de 1348 au début du XVIIIème siècle créa, de haut en bas du corps social, un ébranlement psychologique profond dont témoignent tous les langages du temps - mots et images. Un "pays de la peur" se constitue à l'intérieur duquel une civilisation se sentit "mal à l'aise" et qu'elle peupla de fantasmes morbides. Nombre de ces fantasmes sont étudiés, des peurs eschatologiques au satanisme, de la menace musulmane à l'antisémitisme, de la diabolisation de la femme (fin XVIème, début XVIIème siècle surtout) aux grandes répressions de la sorcellerie. Au fil de certaines passages affleurent les luttes des classes sociales, où la peur de l'hérétique se mêle à la peur du pauvre dans les classes dirigeantes, où les peurs des masses paysannes mêlent éléments irrationnels (l'enfer) et très matériels (les percepteurs d'impôts et les prêcheurs...).
       Dans sa conclusion, l'auteur décrit un univers d'hérésies, une civilisation du blasphème, qui perdure jusqu'aux conflits modernes, Selon lui, "jamais la "police chrétienne" ne s'est faite aussi lourde en Europe qu'une fois assises les deux Réformes - protestante et catholique - étant clair toutefois que le grand processus de "normalisation" (...) s'était déjà progressivement mis en marche au cours d'une longue préréforme". L'auteur autant par là la destruction ou l'assimilation de toutes les traditions païennes antérieures.
       Si aujourd'hui, un tel travail d'historien est possible, c'est peut-être, dans une époque qui a inventé le néologisme "sécuriser" et où l'on cause souvent de sentiment d'insécurité, on se livre à des introspections plus distanciées qu'autrefois. En tout cas, un des grands mérites de ce livre, outre le fait de dépasser des conceptions étriquées à propos de la peur et du courage, est de contribuer à ouvrir la voie aux études sur les évolutions mentales des sociétés.

     Jean DELUMEAU, la peur en Occident, Editions Fayard, collection Pluriel, 1978, 599 pages.
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Samedi 2 mai 2009 6 02 /05 /Mai /2009 14:21
   On peut dire de certains essais qu'on les attend depuis un certain temps et le livre de Saskia SASSEN, professeur de sociologie à l'université Columbia aux Etats-Unis, membre du Comité pour la pensée globale et par le passé codirectrice du département du Global Chicago Project, est un de ceux-là. En effet, pour quelqu'un qui veut penser les conflits  et le conflit globalement à l'échelle planétaire, il manque encore beaucoup d'outils conceptuels et opérationnels.
   C'est précisément le constat que la globalisation, certains disent mondialisation, économique, politique et culturelle s'est accélérée ces deux dernières décennies qui amène cette chercheuse à réfléchir sur la nature de celle-ci. Deux postulats fondamentaux dans les sciences sociales, mais il faut reconnaître que beaucoup d'autres remettent en cause également ces postulats, sont remis en cause actuellement : "le premier est le postulat explicite ou implicite que l'Etat-nation est le contenant du processus social. Le second est la correspondance sous-entendue du territoire national et du national - la supposition selon laquelle une condition ou un processus situés au coeur d'une institution ou sur un territoire national est nécessairement national."
     Contre un nationalisme méthodologique, de la même manière que certains mettent en cause l'individualisme méthodologique, la globalisation oblige à repenser les termes de la sociologie. Le résultat le plus clair de maints événements intervenus ces dernières vingt années, et sans doute depuis l'effondrement du système pseudo-communiste à l'Est, est le développement d'une globalisation dont il reste, selon l'auteure, à définir les contours.
  La destruction de la notion traditionnelle de frontière, par le développement du marché financier, des outils informatiques et télématiques et de la circulation des compétences au niveau planétaire, oblige à se doter d'autres instruments d'analyse stastistiques pour comprendre le fonctionnement des sociétés actuelles. Il ne s'agit pas seulement d'économie, mais aussi d'environnement, de droits de l'homme... domaines où se forgent déjà un droit global, qui n'est pas un droit international, qui n'est pas un droit inter-étatique non plus. Cette évolution, favorisée par nombre d'acteurs étatiques et privés, tisse de nouveaux liens sociaux qu'il importe d'analyser. D'autant plus qu'il s'agit souvent d'institutions d'ordre privé qui se mettent en place, avec des pouvoirs de plus en plus étendus en matière de réglementation commerciale, financière, mais aussi en matière migratoire et environnementale. Il s'agit aussi ni plus ni moins de nouvelles classes sociales émergentes.
  Insistant sur le fait que "le global se forme en grande partie à l'intérieur du national", à partir de villes globales, à vocations nouvelles dans l'histoire, Saskia SASSEN propose que l'on prenne comme sujet d'études dotés d'instruments d'évaluation qualitative et quantitative adéquats, cette nouvelle dimension sociale.

    Saskia SASSEN, La globalisation. Une sociologie, Editions Gallimard, collection nrf Essais, 2009, 341 pages
    Traduction de l'ouvrage américain A sociology of globalization, WW Norton & Company, New York, 2007.



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Lundi 20 avril 2009 1 20 /04 /Avr /2009 14:07
            Giordano BRUNO (1548-1600) fait figure d'oublié dans les manuels de philosophie et d'histoire et l'ouvrage de Jean ROCCHI, spécialiste de ce martyr de l'Inquisition, vient à point nommé pour nous rappeler son importance.
     Pour cette "fiction historique" sur la dernière année de la vie de Giordano BRUNO, sur cette année passée en prison et en procès, l'auteur s'appuie sur des sources historiques sérieuses, les minutes des procès, les différentes censures des livres sans compter les dépositions des co-détenus. Il fait revivre les thèmes de son oeuvre dans un genre risqué et critiqué (souvent à juste titre). Pour avoir soutenu la thèse de COPERNIC et en avoir tiré des conséquences philosophiques radicales, et sans doute plus encore pour avoir défini la divinité comme âme du monde et de la matière, l'italien fut brulé vif.
      Comme l'écrit Marc SILBERSTEIN dans un avant-propos, "voici un livre savant et un livre de conviction, un livre d'approche de la pensée dense et énigmatique de Giordano BRUNO, ainsi qu'un livre aux clameurs éthiques tellement bienvenues dans le cours de notre époque si pleine d'un spiritualisme dominant, d'un obscurantisme persistant et d'une lâcheté quotidienne face à la dangerosité des religions.".
L'auteur, dans son introduction montre l'importance de la pensée de Giordano BRUNO dans la généalogie de la philosophie occidentale par sa conception de la matière, notamment dans ses livres De l'infini, l'univers et les mondes, et Cause, Principe et unité (1584). "Par sa théorie de la substance immanente, univoque et infinie, il préfigure l'essentiel de la pensée spinozienne et à sa définition de la nature - "Natura est deus in rebus" (La Nature, c'est Dieu dans les choses) - fera écho la célèbre formule de SPINOZA congédiant toute entente transcendante du divin : "Deus sive Natura" (Dieu, c'est-à-dire la Nature). Son "Non c'é Dio senza mondo" (pas de Dieu sans monde) est le renversement du dogme enseigné par toutes les religions : Sans Dieu, pas de monde, qui fait dépendre le moi de l'individu d'un Créateur originel. Le corollaire qu'"il n'est pas de pensée sans être" inspirera le "Je pense, donc je suis" de DESCARTES. Pou BRUNO, la puissance absolue n'est plus définie théologiquement comme le Père, mais comme la matière. L'être particulier, contraction éphémère de cette matière, ne doit sa consubstantialité qu'au sujet matériel. Le philosophe détruit le dédain séculaire que portent les hommes à la matière et déstabilise l'image configurée et bigote d'un Dieu caché dans un coin du ciel, derrière les nuages".
        Un survol de l'oeuvre de Giordano BRUNO (Philosophie de l'infini et projet intellectuel), qui cerne dans l'histoire l'influence qu'il a pu avoir (à travers les éditions successives de celle-ci) et qui montre le regain actuel d'intérêt pour sa pensée, un Tableau biographique et synoptique de l'époque brunienne et de solides références bibliographiques, terminent ce livre très agréable à lire.

       Jean ROCCHI, L'irréductible, Giordano BRUNO face à l'Inquisition, Préface de Hélène VEDRINE, Editions Syllepse, Collection "Matériologiques", 2004, 126 pages. Commande possible sur www.syllepse.net.
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Jeudi 2 avril 2009 4 02 /04 /Avr /2009 10:48
       L'étude proprement scolaire de la philosophie, qui met en avant les "auteurs principaux" mais aussi souvent surtout les auteurs "officiels", ne fait pas justice des enchaînements des réflexions philosophiques dans l'histoire. L'approche de Leo STRAUSS sur les textes fondamentaux de la pensée moderne, attire l'attention sur l'effet d'une liberté d'expression restreinte sur la production littéraire. Il était nécessaire pour ces auteurs d'utiliser un enseignement exotérique afin de "protéger la philosophie" de la pression des lois et de l'agressivité populaire. Et à côté de cette littérature validée par les Universités contemporaines des auteurs, à côté d'une littérature ésotérique produite par ces mêmes auteurs ou par d'autres, existent tout au long d'un âge classique que Gianni PAGANINI situe entre l'époque de DESCARTES et le surgissements des Lumières (VOLTAIRE, ROUSSEAU, DIDEROT...), toute une littérature agressive, clandestine, dont l'influence n'est pas négligeable.
     Etre philosophe clandestin au XVIIème siècle, dans une atmosphère de persécutions orchestrée par l'Eglise, à travers notamment de l'Index librorum prohibitorum du Pape Paul IV, remanié en 1596 par Clément VIII et qui ne sera abandonné qu'en 1966, c'est écrire dans des endroits non exposés, diffuser ses oeuvres sous le manteau, dans des cercles littéraires restreints mais influents. Une littérature libertine (dans le sens de liberté, pas dans le sens déformé d'aujourd'hui...) évolue entre l'époque de DESCARTES et la Révolution Française, au gré d'interprétations parfois fantaisistes, et même fausses, de philosophies émises par SPINOZA, PASCAL, BAYLE, MALEBRANCHE, entre déisme et athéisme, mais un déisme parfois aussi ravageur pour les doctrines officielles qu'un athéisme plus ou moins argumenté.
    L'auteur décrit, textes des ces philosophes clandestins à l'appui, comment s'opère une destruction progressive des doctrines de l'existence de Dieu, parfois dans la confusion. Ainsi, on commence par le Theophrastus redivivus vers la moitié du XVIIème siècle, au texte rigoureusement anonyme, on poursuit avec l'Anti-Bigot (avant 1624) que MERSENNE se donne la peine de réfuter strophe par strophe, les Doutes sur la religions proposés à Mrs les docteurs en Sorbonne (Bonnaventure de FOURCROY, vers 1690), Des difficultés sur la religion (Robert CHALLE, 1710), la Lettre de Trasybule à Leucippe (attribué à Nicolas FRERET, 1720-1730) et on termine par le Mémoire et l'Anti-Fénelon (Jean MESLIER)... Ces textes contribuent à une époque de transformations culturelles importantes.
    
    La lecture de ce petit livre fait irrésistiblement penser aux conditions premières de la philosophie de DESCARTES, qui rappelons-le, commence à orienter ses pensées vers un Discours de la Méthode, juste après s'être senti forcé d'abandonner la publication de textes portant sur le mouvement de la Terre. J'ai été frappé par le décalage entre Discours de la Méthode et Méditations métaphysiques (contrairement à beaucoup d'auteurs qui leur trouve une cohérence commune et "compacte"), l'un introduisant un doute puissant, et l'autre "résolvant" ce doute dans un développement consacré aux preuves de l'existence de Dieu et de l'âme, quoique l'auteur dit clairement au lecteur de faire très attention à ce qu'il écrit, et d'"y consacrer des semaines ou des années", formule qui guide vers la présence d'un contenu plus "nuancé" que veut bien le dire sa propre préface et son propre résumé...

    Gianni PAGANINI, Les philosophies clandestines à l'âge classique, PUF, collection Philosophies, 2005, 154 pages.
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Mardi 24 mars 2009 2 24 /03 /Mars /2009 10:40
     Même si le livre de l'objecteur insoumis au service civil des années 1970 a déjà plus de vingt ans, ce qui rend sa dernière partie un peu obsolète, quoique toujours intéressante, même si aujourd'hui l'abolition du service militaire dans de nombreux pays européens, en France notamment réduit notablement l'intérêt de l'objection de conscience à l'institution militaire, les longs développements historiques, depuis qu'il y a des armées jusqu'à l'époque contemporaine fait de celui-ci un ouvrage très utile. Utile pour appréhender et comprendre l'épaisseur d'une histoire des réfractaires, utile car demain nu ne sait quelle forme peut revêtir de nouvelles obligations militaires des citoyens, utile enfin car l'histoire des réfractaires est intimement liée à l'histoire de la conquêtes des libertés publiques.
     Comme l'écrit Michel AUVRAY, "une histoire des réfractaires indissociablement (est) liée à celle de la conscription, tant il est vrai que l'objection comme l'insoumission sont conditionnées par les formes et l'étendue des obligations militaires ; tant il est vrai, aussi, que c'est l'obligation du service armé qui crée l'objection au service militaire, l'insoumission et, fréquemment, la désertion".  "Chaque fois que des hommes ont été astreints à participer à la guerre et à sa préparation, chaque fois que les gouvernements ont voulu imposer l'enrôlement forcé, des individus et des groupes humains ont refusé de se soumettre aux autorités, de contribuer à des massacres qu'ils réprouvaient. (...) des hommes, peu nombreux, trop peu nombreux il est vrai, se sont opposés à ce que des chefs, princes, rois, empereurs et autres présidents se servent d'eux pour satisfaire leurs appétits guerriers, leur soif de puissance ou de gloire, leurs intérêts économiques."
      Une très grande partie du livre est consacrée aux réfractaires de la Révolution française et de l'Empire, comme à ceux de l'Algérie française (1954-1962). Un gros tiers porte sur les luttes en France contre l'institution militaire depuis 1962, depuis la grève de la faim de Loin LECOIN pour l'obtention d'un statut des objecteurs de conscience. Défavorable au service civil, l'auteur est partie prenante des conflits internes aux mouvements de résistance à la militarisation.Beaucoup de ceux qui ont accompli les deux ans de service civil, soit légalement, dans des filières organisées par les associations loi 1901 de solidarité et parfois de lutte.. contre l'armée et financées par les pouvoirs publics, soit illégalement car refusant des affectations imposées, notamment à l'Office National des Forêts, ne se retrouveront pas dans certains propos de Michel AUVRAY. Co-fondateur du journal Objection, l'auteur décrit toutefois relativement bien, même si c'est plutôt bref,  ce qui s'est passé autour du mouvement au Larzac contre l'extension du camp militaire.
     Si dans l'annexe la liste des journaux et périodiques, comme celle des adresses utiles, relève plus de l'histoire que de l'actualité est n'est guère utilisable bien entendu, la bibliographie comporte beaucoup d'éléments qui permet au lecteur d'aller beaucoup plus loin que le livre.

       Michel AUVRAY, Objecteurs, insoumis, déserteurs, Histoire des réfractaires en France, Stock/2, 1983, 440 pages.
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Mardi 17 mars 2009 2 17 /03 /Mars /2009 13:20
      Souvent la philosophie reste attachée à une image d'académisme un peu poussiéreux, sans prise réelle sur le monde d'aujourd'hui et surtout remplie d'exégèses à n'en plus finir. La lecture de cet ouvrage d'un prolifique auteur comme Michel ONFRAY, né en 1959 (qui poursuit la rédaction de plusieurs tomes d'un contre-histoire de la philosophie), devrait convaincre l'étudiant ou simplement le citoyen du contraire.
      Le professeur de terminale balaie pratiquement tout le champ de la philosophie en posant des questions très actuelles à plus de 150 auteurs (surtout des philosophes, mais pas seulement). Il les fait répondre par leurs propres textes interposés à des interrogations aussi fondamentales (dans un chapitre Qu'est-ce que l'homme?) que Reste t-il beaucoup de babouins en nous?, Faut-il toujours un décodeur pour comprendre une oeuvre d'art? ou Le smicard est-il l'esclave moderne? ou encore (dans le chapitre Que peut-on savoir?) Pourquoi la pomme d'Adam vous reste-t-elle en travers de la gorge?, Pourquoi faudrait-il être raisonnable? ou Faut-il être obligatoirement menteur pour être Président de la République?
      Commençant son ouvrage par cette grave question Faut-il commencer l'année en brûlant votre professeur de philosophie?, Michel ONFRAY, sur l'oeuvre sur laquelle on reviendra bien entendu, décomplexe le simple quidam sur des éléments de réflexion de fond tout en distillant un persiflage continuel sur de nombreux lieux communs de la société d'aujourd'hui, sur les tabous issus des religions monothéistes (le christianisme mais pas seulement...), et sur les réflexes politiques conservateurs. On n'est pas étonné de voir en premier une citation de NIETZSCHE, du Gai Savoir : La tâche de la philosophie : "Nuire à la bêtise". Concevant son ouvrage suivant une clarté toute scolaire, ne négligeant pas en fin de celui-ci des conseils pour séduire le correcteur des épreuves de fin d'année, Michel ONFRAY désire avant tout ce que selon lui ne fait pas le système d'éducation actuel : apprendre à philosopher.

          Michel ONFRAY, Antimanuel de philosophie, Leçons socratiques et alternatives Editions Bréal, 2001, 335 pages
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Lundi 16 février 2009 1 16 /02 /Fév /2009 15:25
     Au moment où s'achève une période assez noire d'un unilatéralisme américain, ce petit livre de déjà plus de dix ans, permet d'éclaircir les idées sur ce que sont réellement les multiples opérations de paix de l'Organisation des Nations Unies.
     Cet organisme issu de la Seconde Guerre Mondiale avait pour tâche, s'il faut le rappeler, de garantir la "paix internationale" selon des modalités précisées dans sa Charte. Les chapitres VI et VII de cette Charte concernent justement "le règlement pacifique des différends" et les "actions en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix et d'acte d'agression". Ils sont reproduits d'ailleurs à la fin de ce livre qui se concentre sur certains aspects toujours présents de la problématique des interventions, par la force, des Nations unies.
   Marie-Claude SMOUTS, Directeur de recherche au CNRS (Centre d'Etudes des Relations Internationales - CERI), tente de répondre à la question de l'identité des soldats de l'ONU. Sans aborder le rôle des Nations Unies dans la guerre de Corée par exemple, il s'agit de cerner les conditions d'interventions récentes, la manière dont elles ont été organisées : le caractère improvisé de nombreuses d'entre elles est souligné et constitue le résultat d'une crise financière endémique de l'organisme international. Malgré l'avis de la Cour International de Justice (de 1962), le financement d'une opération de maintien de la paix reste toujours mal assuré.
   Ingolf DIENER, Raoul JENNAR, Roland MARCHAL et Pierre HASSNER examinent ensuite chacun un opération : Namibie (1989-1990), Cambodge (1992-1993), Somalie (1993) et Ex-Yougoslavie (1992...).
 Ghassan SALAME, qui rédige la Conclusion, fait plusieurs constatations qui reste toujours actuelles, qui se résument à une question : l'ONU va t-elle rester une "organisation résiduelle"? Le refus de grands États d'accepter ses résolutions les plus "brûlantes", leur refus également de doter l'ONU d'une véritable armée permanente, ceux-ci préférant encore les alliances type OTAN (Organisation du Traité de l'Atlantique Nord) datant de la guerre froide, la volonté de beaucoup d'Etat impliqués dans les conflits traités par l'Assemblée Générale ou le Conseil de Sécurité de toujours s'abriter derrière le "bouclier de la compétence nationale" indiquent bien l'état actuel du monde. Un monde encore très loin de celui imaginé par les rédacteurs et les signataires de la Charte.
   Dans le droit international, singulièrement dans les aspects de ce droit touchant à la guerre et à la paix, le chemin semble encore long, pour un monde pacifié, civilisé.

    Sous la direction de Marie-Claude SMOUTS, L'ONU et la guerre, La diplomatie en kaki, Éditions complexe, collection Espace international, 1994, 159 pages. Cette collection est dirigée par le CERI.


    
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Jeudi 5 février 2009 4 05 /02 /Fév /2009 17:10
      Pour ceux qui comprennent à peu près l'ère de désinformation dans laquelle nous sommes entrés depuis une vingtaine d'années, faites de publi informations et de publications de nouvelles non vérifiées, le livre de Christian SALMON, chercheur français sur les arts et le langage et fondateur en 1993 du Parlement international des écrivains, apporte de nouveaux éléments sur le fonctionnement de cette ère. Pour ceux qui, gavés de séries télévisées ou de télé-réalités, n'ont pas encore découvert la sauce avec laquelle ils sont mangés, il constitue une première approche enrichissante de la propagande diffuse des médias en général. Les cinéphiles se retrouveront avec cet ouvrage en terrain connu d'ailleurs...
        "Ce livre, nous dit l'auteur, a pour objet de retracer cette évolution (de l'art de raconter des histoires dans les médias utilisé tant dans le commerce que dans la politique) en analysant le développement sans précédent de ces usages instrumentaux du récit... Quelle en est l'origine? Comment expliquer leur essor aux Etats-Unis (puis en Europe) dans des activités jusque-là gouvernées par le raisonnement rationnel ou le discours scientifique? Quel sont les agents de leur production, les enjeux et les figures de leur construction symbolique? Par quels cheminements obscurs ces usages se répandent-ils des appareils centraux du pouvoir jusqu'aux pratiques les plus individuelles? Se diffusent-ils de haut en bas, ou obéissent-ils à des logiques de contagion d'un secteur d'activité à un autre? En quoi se légitiment-ils de l'approche narrative dans les sciences sociales? Quel rôle attribuer à la technique ou à l'idéologie dans leur prolifération?"
    Les récits dans une société polarisent toujours l'attention sur des réalités ou des vécus pour en occulter d'autres, mais à notre époque, qui se vante de rationalités de tout ordre, leur prolifération et la confusion entretenue par les nouveaux discours atteignent des niveaux sans précédents. L'émergence et l'installation durable d'Internet, l'alliance entre  toutes ces sociétés de communication, de marketing, d'"entertainment" (qui se traduit bien par entreprises de distraction, voire de détournement d'attention), de gestion de ressources humaines, d'entraînement militaire... tout cela, l'auteur le détaille en sept chapitres très informés.
"Ainsi, conclu l'auteur dans son Introduction, l'art du récit qui, depuis les origines, raconte en l'éclairant l'expérience de l'humanité, est-il devenu à l'enseigne du storytelling l'instrument du mensonge d'Etat et du contrôle des opinions : derrière les marques et les séries télévisées, mais aussi dans l'ombre des campagnes électorales victorieuses, de BUSH à SARKOZY, et des opérations militaires en Irak ou ailleurs, se cachent les techniciens appliqués du storytelling. L'empire a confisqué le récit. C'est cet incroyable hold-up sur l'imaginaire que raconte ce livre".
      Livre polémique certes, Storytelling a le mérite de renouvelé l'analyse des propagandes politiques et économiques, notamment depuis les années 1990. Dans la manière d'utiliser le langage, dans l'utilisation et la maitrise de la rhétorique,  il apporte des éléments très intéressants : cette dernière n'est pas seulement un discours philosophico-politique, c'est aussi, aujourd'hui, une technique d'action sur les émotions de la population à des fins pas toujours avouables, et qui entretient une confusion constante entre la réalité et la fiction
    Une "postface à l'édition de 2008", suite à l'élection de Nicolas SARKOZY à la présidence, prolonge la réflexion. Une première édition avait eu lieu en 2007, dans la collection "Cahiers libres" aux Éditions La Découverte.

          Christian SALMON, Storytelling, La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, Éditions La Découverte/Poche, 2008, 251 pages
   
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Mardi 27 janvier 2009 2 27 /01 /Jan /2009 13:57
     Les compétences linguistiques de Noam CHOMSKY, important linguiste même si aujourd'hui ses théories sont contestées, l'ont certainement aidé à posséder un sens aigu de la critique sociale, économique et politique. Le livre d'entretiens, échelonnés du 10 mai 1998 au 12 juin 2000, intitulé "De la propagande" montre une manière de s'y opposer en cultivant, contre tous les modes intellectuelles et toutes les paroles officielles, un esprit constant de recherche d'informations, si possible de première main, et de tentatives de découvrir la vérité derrière les brouhahas des médias. Cette publication intervient aux Etats-Unis à point nommé juste après les attaques terroristes du 11 septembre 2001.
    
        En 7 chapitres ordonnés autour d'idées force, David BARSAMIAN et Noam CHOMSKY veulent montrer, véritablement, l'impérialisme américain en action et en flagrant délit perpétuel de mensonges, de mensonges à la fois sur les faits et sur les intentions de la riche classe dirigeante des Etats-Unis.
    De façon pertinente, à l'encontre d'une certaines lassitude et d'un certain découragement ambiant des volontés véritablement réformatrices et à fortiori révolutionnaires, ils commencent par "Les victoires de l'activisme", dans une évocation du combat contre l'AMI, ce vaste accord commercial qu'une partie des dirigeants américains voulaient imposer au reste du monde.
Prenant constamment à contre pied des expressions qui orientent par trop la pensée (comme "Américains" pris dans le sens "Etats-Uniens"), des rhétoriques perpétuellement entendues sur les ondes à propos de la dette (que ce soit la dette des pays du Tiers-Monde ou la dette des organismes sociaux, notamment de retraite), des prises de position un peu faciles (les faits du terrorisme américain étant toujours qualifiés d'antiterroristes), les deux militants abordent de nombreux sujets, les relations internationales (avec beaucoup d'éléments sur le Timor-Oriental), le commerce international, la criminalité, la mondialisation et l'altermondialisation. Ils opèrent également des rappels historiques fulgurants qui permettent de concevoir une continuité dans les comportements politiques internationaux entre la Première Guerre Mondiale et les événements de l'éclatement de la Yougoslavie.
 
         Dans un chapitre intitulé "Affranchir les esprits des idées toutes faites", Noam CHOMSKY aborde la question de l'endoctrinement et de la propagande en faisant appel directement à ses habitudes de linguiste. Pour expliquer sa méthode,utilisée dans ses nombreux écrits et interventions orales,  il dit : "On s'efforce notamment de révéler l'abîme entre les lieux communs sur la situation dans le monde et le témoignage des sens et des enquêtes sitôt qu'on se donne la peine d'examiner les choses. Je me heurte souvent à cette réaction : "Je ne peux pas croire à tout ce que vous dites. cela va totalement à l'encontre de ce que j'ai appris et toujours cru, et je n'ai pas le temps de vérifier toutes vos notes en bas de page. Comment savoir si ce que vous dites est vrai?" C'est une réaction raisonnable. je réponds que c'est la bonne. Vous ne devez pas croire que ce que je dis est vrai. Les notes sont là et vous permettent de vérifier, si tel est votre désir, mais si vous ne voulez pas vous en donner la peine, rien n'est possible. Personne ne vous versera la vérité dans le cerveau. C'est une chose que vous devez faire par vous-même." Dans la suite de ce même chapitre, le linguiste aborde de front la question de l'interventionnisme humanitaire, ce thème qui fit florès dans les années 1980, suite aux événements de Yougoslavie et du Rwanda.
Dans sa critique radicale, Noam CHOMSKY rappelle que la propagande de Joseph GOEBBELS, dans les années 1930 utilisait ces gesticulations oratoires pour justifier les premières agressions en Europe ou ailleurs, les dirigeants nazis ayant été eux-mêmes impressionnés par la propagande anglo-américaine pendant la Première Guerre Mondiale. Il replace ce que Joseph GOEBBELS dit un jour de la propagande dans les projets de détournements d'attention du Pentagone pendant la guerre du VietNam et plus récemment pendant les guerres dans le Golfe Persique : "Il ne serait pas impossible de prouver, en le répétant suffisamment et en maîtrisant la psychologie des personnes concernées, qu'un carré est en fait un cercle. Ce sont des mots, de simples mots, et l'on peut façonner les mots jusqu'à ce qu'ils habillent des idées déguisées".
Il n'hésite pas à dire simplement comment la propagande peut agir sur des populations entières ou des catégories sociales précises : A David BARSAMIAN lui rappelant ce qu'affirmait Steve BIKO, l'activiste sud-africain assassiné par le régime d'apartheid, "l'arme la plus puissance de l'oppresseur se trouve dans l'esprit de l'opprimé", Noam CHOMSKY répond que "La plupart des oppressions réussissent parce que leur légitimité est intériorisée. C'est vrai dans les cas les plus extrêmes. Prenez par exemple, l'esclavage. Il n'était pas facile de se révolter quand on était esclave, en aucune façon. Mais lorsqu'on étudie l'histoire de l'esclavage, c'était, d'une certaine manière, juste reconnaître un état de fait. Il fallait s'en sortir au mieux dans un tel régime." idem pour la condition féminine, idem pour les travailleurs. il s'en prend d'ailleurs vivement aux "intellectuels publics" qui perpétuent souvent cette légitimation.

  A noter en fin de livres une liste d'adresses internet de sites animés par des membres de la gauche américaines.

      Noam CHOMSKY, De la propagande, Entretiens avec David BARSAMIAN, Editions Fayard, 10/18, 2005 (première publication, 2002),  327 pages. Traduction de l'ouvrage américain "Propanda and the Public Mind", David BARSAMIAN and Noam CHOMSKY, 2001, de Guillaume VILLENEUVE.
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Mardi 20 janvier 2009 2 20 /01 /Jan /2009 09:23
    Ces deux ouvrages de Claude HAGEGE, professeur au Collège de France, donnent une vision très érudite de l'histoire des langues européennes, notamment du français.
     Se posant la question du devenir des langues en général et des éléments de l'Europe des langues de demain, l'auteur esquie d'abord le profil des langues fédératrices depuis l'Antiquité, de leur fragmentation dans les aléas des mouvements volontaires ou forcés des populations, de leur consolidation-rigidification lors de la formation des Etats-nations. Il se livre également à un essai de prospective sur la diversité et les aspirations à l'unité des langues européennes.
Clairement, l'auteur affirme sa thèse : "L'Europe des langues a un destin qui lui est propre, et ne saurait s'inspirer de modèles étrangers. Si l'adoption d'une langue unique apparaissait aux Etats-Unis, pour tout nouvel émigrant, comme un sceau d'identité, en revanche, ce qui fait l'originalité de l'Europe, c'est l'immense diversité des langues, et des cultures qu'elles reflètent. La domination d'un idiome unique, comme l'anglais, ne répond pas à ce destin. Seule y répond l'ouverture permanente à la multiplicité. L'Européen vit en plurilinguisme. Il devra élever ses fils et ses filles dans la variété des langues et non dans l'unité. Tel est à la fois, pour l'Europe, l'appel du passé et celui de l'avenir."
   
       "Le souffle de la langue" constitue une mine d'informations historiques sur les mouvements linguistiques en Europe, du latin à l'anglais, de l'allemand à l'espagnol, en passant par le castillan, l'hébreu, le finnois, le hongrois  et bien d'autres...Langues officielles, langues savantes, langues de cours, langues du "peuple" suivent des chemins bien divers et l'on constate bien la liaison étroite des évolutions des langues et des différents conflits à l'intérieur des formations étatiques comme entre celles-ci.
       "Le Français, histoire d'un combat", beaucoup plus court, raconte l'histoire "épique" et tumultueuse de la langue française. Pour l'auteur, c'est effectivement l'histoire d'un combat, livré depuis les Serments de Strasbourg en 842 jusqu'à la loi Toubon de 1994, pour lui conserver une place éminente dans le monde. Clairement pour inciter au rayonnement de la langue française, ce livre est très instructif de la manière dont l'Etat français a façonné une langue officielle.
On peut regretter un certain parti-pris parfois un peu exalté pour cette langue et le peu de développement consacré aux langues régionales, mais sa lecture est néanmoins utile sur le plan factuel.

  Claude HAGEGE, Le Souffle de la langue, Voies et destins des parlers d'Europe, Poches Odile Jacob, 2000, 296 pages.
Claude HAGEGE, Le Français, histoire d'un combat, Editions Michel Hagège, collection biblio, Le livre de poche, essais, 2005, 188 pages

   
Par GIL - Publié dans : LECTURES UTILES
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