LECTURES UTILES

Mercredi 10 décembre 2008 3 10 /12 /Déc /2008 13:17
           A l'heure où encore, malgré des crises financières à répétition, la perception dominante de l'homme passe par une vision économiciste, l'ouvrage de Tony ANDREANI, membre de la Fondation Copernic, propose une critique radicale de celle-ci. C'est en effet à une critique psychologique, sociologique, socio-psychologique et éthico-politique que le philosophe se livre. Cette philosophie économiste qui envahit tous les esprits et tous les actes de la vie quotidienne mérite depuis longtemps d'être passée au laminoir de la critique.
          La vision de l'individu comme d'un être  cherchant avant tout à satisfaire des besoins illimités par une accumulation de richesses, qui ne conçoit avec les autres qu'un rapport contractuel, qui est définit comme libre et rationnel, tellement libre qu'il ignore les pressions sociales et ne suit que les indications du marché n'est nullement une vision multi-séculaire...
Née avec l'essor du capitalisme marchand, elle résulte d'une série de présupposés que l'auteur entend remettre en question. L'intérêt même des théories classique et néo-classique de l'économie est qu'il recherche l'allocation optimale des facteurs travail et capital pour la fabrication et la commercialisation des choses. Même elles reposent tout de même sur une théorie des équilibres partiels qui se compensent de marché en marché, et Tony ANDREANI se demande si cette théorie ne repose pas sur une conception mythique de l'équilibre.
D'ailleurs, comme il le souligne, la pauvreté de la valeur descriptive et l'indigence de la valeur prédictive de la science économique, "peut-être inférieure à celle de la météorologie"... met en cause la réalité de l'existence de tels équilibres...
           L'enjeu de son étude est grand, car comme il l'écrit dans le premier chapitre de son livre, "l'homo oeconomicus n'est pas seulement un modèle explicatif. Il a aussi, quoiqu'il s'en défende, une valeur normative, se muant en un vaste discours idéologique qui pousse les individus à se comporter selon ses prescriptions."

       Tony ANDREANI, considérant qu'il existe dans l'existence humaine deux sphères, celle des activités de travail et celle des occupations de temps libre, ou de "consommation", revient sur les réflexions de nombreux auteurs en philosophie sur les Passions et la Raison, décortique la notion de Désir et de Plaisir, à travers les travaux des continuateurs de Sigmund FREUD (Gérard MENDEL, Serge LECLAIRE...). "...un individu n'est pas cet agrégat d'intérêts et d'apprentissages que la psychologie économiste conçoit sur le modèle de l'intersubjectivité comme relation entre sujets autonomes et souverains, et ses relations avec les autres ne se réduisent pas à des relations d'instrumentalisation, de rivalité et de séduction (...). Ces relations existent bien, mais elles se construisent sur une infrastructure d'impressions passives, de relations identificatoires et d'aspirations fusionnelles qui lui préexiste constamment. A l'ignorer la psychologie économiste manque un très grand nombre de phénomènes sociaux et ne peut comprendre pourquoi l'homo oeconomicus a des comportement fort différents de ceux qu'on attend de lui."
    Décideurs irrationnels, les hommes et les femmes ne constituent pas, même s'ils ont des connaissances scientifiques et logiques plus importantes que ceux qui les ont précédés, des unités rationnelles que l'on peut traduire dans des statistiques de comportements. La rationnalité des personnes est souvent une rationalité tronquée, à la fois par la méconnaissance de ce qu'ils sont réellement que par la mauvaise connaissance des structures sociales dans lesquelles ils évoluent. S'inspirant beaucoup des travaux de Pierre BOURDIEUX, l'auteur montre tout au long de sa critique sociologique que les actions humaines peuvent se faire contre leurs propres intérêts individuels et collectifs. Sa forte critique éthico-politique porte notamment contre une certaine interprétation de la liberté et de la justice. En poussant un tout petit peu plus loin que la pensée de l'auteur, on pourrait dire que toutes les théories dominantes qui tournent auteur de l'homo oeconomicus vont à l'encontre de la socialité.

     Dans un "post-scriptum", Tony ANDREANI relève la duplicité du discours économique. "D'un côté, il se prétend modeste (on ne traitera ici que des comportements égoïstes de calculateurs rationnels, et on laissera le reste à d'autres sciences) (...), de l'autre, il ambitionne de tout expliquer, même l'amour et le don". Pour lui, il "faut cesser de se voiler la face : nous ne sommes pas et ne serons jamais des acteurs rationnels, mais nous pourrions faire quelques progrès en prenant la mesure de nos passions. Nous ne sommes pas davantage condamnés à répondre à l'ubris des dominants par des ruses serviles. Et je ne cacherais pas qu'à mon avis le capitalisme, puisqu'il faut l'appeler par son nom, est un système social foncièrement irrationnel, alors même qu'il a, plus que tout autre, développé et utilisé des outils de rationalité."

    Tony ANDREANI, Un être de raison, critique de l'homo oeconomicus, Editions Syllepse, ouvrage publié avec le soutien de la Fondation Copernic, 2000, 246 pages.

                                                                                                            ECONOMIUS
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Mardi 2 décembre 2008 2 02 /12 /Déc /2008 09:32
      Dans ces moments de crise assez dévastatrice du capitalisme, cette Histoire du capitalisme, écrite par un professeur émérite d'économie de lUniversité Paris VII, issue de cours donnés dans un premier temps entre 1979 et 1980 à l'Université de Vincennes (Paris VIII), possède le mérite, selon la volonté de l'auteur, d'être à la fois concise, assez complète, interdisciplinaire et destinée à un très large public. Décrire et expliquer le capitalisme, sans tomber ni dans l'apologie libérale, ni dans une polémique un peu vaine, dans ses nuances, dans ses aspects positifs comme dans ses aspects (très) négatifs, ce projet constitue un défi que Michel BEAUD emporte assez haut la main. Si bien que loin d'être un "résumé" d'histoire du capitalisme qui s'étend sur plus de 500 ans, cet ouvrage peut ouvrir, par sa riche bibliographie et ses notes abondantes, beaucoup de portes aux étudiants en économie.
    Comme l'écrit l'auteur dans son Introduction de 1980, "il est né d'une solide conviction : on ne peut comprendre l'époque contemporaine sans analyser les profonds bouleversements qu'à apportés, dans les sociétés du monde entier, le développement du capitalisme. Il est né aussi du souci de saisir ce développement dans ses multiples dimensions : à la fois économique et politique et idéologique ; à la fois national et multi-national/mondial ; à la fois libérateur et oppressif, destructeur et créateur... Il est né enfin de l'ambition de mettre en perspective un ensemble de questions indissociables et trop souvent étudiées isolément : la formation de l'économie politique dans sa relation avec "la longue marche vers le capitalisme" ; l'affirmation de l'idéal démocratique contre les anciens régimes aristocratiques et, utilisant les nouvelles institutions démocratiques, la montée des nouvelles classes dirigeantes ; le lien entre développement des capitalismes nationaux, renforcement des mouvements ouvriers et conquêtes du monde du travail ; l'extension de plus en plus complète et complexe de la domination capitaliste dans le monde ; l'articulation entre domination de classes et domination de nations ; les crises comme indices de grippages et de blocages et comme moments de renouveaux ; notamment la "Grande Crise" actuelle."
  Plus loin dans l'introduction de la dernière édition : "Une des difficultés est que nos lectures du capitalisme sont dominées par les analyses fondées au XIXème siècle et développées dans les deux premiers tiers du XXème ; ces analyses sont donc principalement marquées par les caractères du capitalisme industriel, ce qui risque de nous empêcher de comprendre et d'analyser les évolutions en cours".
   Un coup d'oeil à la table des matières de cet ouvrage divisé en deux grandes parties (De l'or au capital et Des impérialisme à la mondialisation) suffit d'allécher la "soif de connaissances" : du pillage colonial (XVIème siècle) et de la montée des bougeoisies (XVIIème siècle) à la fin du XXème siècle en forme d'interrogation : le début d'un basculement du monde? en passant par Le Grand Chambardement (1914-1945), les éléments de réflexion historique sont posés à travers une exposition classique des faits et de multiples "propos d'étapes" plus théoriques qui permettent de faire le lien entre l'histoire et les doctrines économiques.
  Réédité et augmenté, peaufiné, cinq fois, cet ouvrage permette d'avoir une idée de ce que les marxistes appellent le "sens de l'histoire" (nous préférons plutôt le terme de direction), des enchaînements des réalités tant économiques et sociales que sociopsychologiques et même philosophiques.

    Michel BEAUD, Histoire du capitalisme de 1500 à 2000, Editions du Seuil, collection Points Economie, décembre1999, 440 pages. Editions successives de 1981, 1984, 1987, 1990, 2000...
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Jeudi 27 novembre 2008 4 27 /11 /Nov /2008 11:01


     Spécialiste du monde antique grec et romain, professeur au Collège de France, Paul VEYNE livre une étude dense sur la place du don et du mécénat dans la vie de l'époque hellénistique et romaine, durant environ 6 siècles (- 300 av.J-300 ap.JC).

    L'évergétisme, cette prodigalité des notables riches dans le monde antique, obligatoire ou non, occupe une place importante dans les relations entre humbles et puissants, entre citoyens et groupes dirigeants. Il se prolonge dans le christianisme par la charité - obligatoire ou non et aujourd'hui encore par le biais de certaines organismes caritatifs, notamment dans la société américaine (rôle des fondations). Tout en jetant des lueurs sur les pratiques contemporaines, l'auteur se concentre sur ces 6 siècles et montre comment ces dépenses somptuaires, qui se manifestent souvent par des distributions massives de vivres et de jeux gigantesques, s'insère dans la vie politique et économique des Cités. Comment elles participent des jeux de pouvoir et de prestige, comment elles constituent un élément d'exercice de la souveraineté impériale, sans négliger les aspects religieux de la question.

    Paul VEYNE détaille les différences et les analogies des évergétismes grec et romain et leur rôle dans l'évolution des sphères publiques et privées comme dans les mentalités politiques.

   Pour donner une idée du ton général de l'ouvrage, par ailleurs très érudit au niveau juridique et économique, - les notes occupent un bon quart du livre - on peut lire des extraits du résumé par l'auteur de son dernier chapitre, qui porte sur "l'empereur et sa capitale".

  "Le pain et le cirque, l'évergétisme, étaient donc de la politique à trois titres différents et inégaux, qui correspondent aux trois enjeux dont parle un proverbe de sociologues : l'argent, le pouvoir et le prestige.

Le premier titre (...) est la reproduction, c'est-à-dire un à-peu-près entre la justice et le staquo, entre les deux buts de la politique. (...) en ces temps lointains où l'économie n'était pas encore une profession, la clase politique ne considérait ses avantages économiques que comme les moyens de ses supériorités politiques et sociales. (...) FRONTON (écrit) : "On tient le peuple romain par deux choses : son pain (annona) et les spectacles ; on lui fait accepter l'autorité (imperium) par des futilités autant que par des choses sérieuses. Il n'y a plus de danger à négliger ce qui est sérieux, plus d'impopularité à négliger ce qui est futile. Les distributions d'argent, les "congiaires", sont moins âprement réclamées que des spectacles ; car les congiaires n'apaisent qu'individuellement et nominativement (singillatim et nominatim) les phébéiens en quête de pain, tandis que les spectacles plaisent au peuple collectivement (universum)".

 Le second titre était que l'appareil d'Etat se sentait ou se croyait menacé par certains intérêts des gouvernés, qui voulaient des plaisirs et du pain. (...).

  Enfin, à cette époque où il n'existait guère de milieu entre la démocratie directe et l'autorité par droit subjectif, la possession du pouvoir avait des effets irréels. Les gouvernants devaient faire symboliquement la preuve qu'ils restaient au service des gouvernés, car le pouvoir ne peut être ni un job, ni une profession, ni une propriété comme les autres.(...).


    Paul VEYNE, Le pain et le cirque, Sociologie historique d'un pluralisme politique, Editions du Seuil, collection Points Histoire, 1995, 896 pages. Première édition en 1976.

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Jeudi 20 novembre 2008 4 20 /11 /Nov /2008 15:29

     Au moment où le système capitaliste travers une grande crise que d'aucuns comparent déjà à celle de 1929, il est extrêmement utile d'avoir une vision globale de la mondialisation actuelle.
Dans un ouvrage collectif coordonné par un diplômé d'études approfondies en relations internationale, en affaires européennes et en communication et le président du Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers-Monde (CADTM), où l'on trouve des rédacteurs de toute nationalité, depuis longtemps observateurs et acteurs du développement, les Editions Syllepse et le CADTM convient à un "tour du village planétaire".
   Aujourd'hui que l'économie de marché domine la planète, après avoir triomphé des systèmes dirigés d'économie, au moment où triomphe finalement ces intellectuels ayant en commun le désir d'abaisser l'Etat qui détruit liberté de l'individu et vitalité des compétences, les effets d'un capitalisme libéral et libéré éclatent dans toute leur splendeur. Il n'est même pas besoin d'être marxiste ou révolutionnaire pour faire un constat dont se désole aujourd'hui les promoteurs et les réalisateurs du système économique dans lequel nous vivons (ou non vivotons).
   Mais laissons les coordinateurs s'exprimer : "C'est le tour de ce "village planétaire" que cet ouvrage vous propose. Un tour d'une mondialisation prise dans son sens le plus large, c'est-à-dire sous ses aspects historique, géopoltique, culturel, économique et financier. Des escales auront lieu dans chaque partie du monde : le bateau ivre partira de l'Amérique du Sud, traversera l'Atlantique Sud pour arriver en Afrique, rejoindre l'Asie par l'Océan indien, puis remontera vers l'ex-bloc de l'Est, avant de terminer son itinéraire au sein de la Triade (Amérique du Nord, Europe et Japon).
Dans chacune de ces zones géographiques, une escale plus approfondie sera opérée dans un pays particulier : un historique et des repères géopolitiques et culturels permettront au lecteur de constater que d'une part, les pays du monde entier connaissent tous des causes comunes à leurs problèmes et que, d'autre part, tous ces pays possèdent des singularités qui façonnent leurs identités et créent leurs richesses. Ainsi, le bateau ivre de la mondialisation prend la forme d'une analyse multipolaire : chaque partie du livre comporte un point de vue "local", grâce à la collaboration d'intellectuels qui, aux quatre coins du monde, sont engagés dans des combats citoyens. Ces points de vue replaceront systématiquement la réalité actuelle dans son contexte historique et culturel (le monde passant du colonialisme à la guerre froide, puis au néolibéralisme). Chacune de ces collaborations sera accompagnée de repères lexiques, permettant au lecteur non initié une compréhension claire des idées émises."
    Cette manière d'avoir une vue globale et locale en même temps, rappelle à la fois les grands textes publiés aux Editions Ouvrières par Jean-Marie ALBERTINI et ses collaborateurs sur les mécanismes de l'économie et du développement par leur clarté et les grandes monographies économiques publies par les organisations internationales (FMI, OMC...).
       Ce livre convient à la fois aux étudiants en science économique et aux citoyens désireux de se repérer dans le marasme intellectuel actuel. Il fait partie d'un ensemble d'ouvrages dont on peut retrouver les titres au site Internet des Éditions Syllepse.

    Sous la direction d'Arnaud ZACHARIE et d'Eric TOUSSAINT, Le bateau ivre de la mondialisation, Escales au sein du village planétaire, Editions Syllepse et CADTM, 2000, 264 pages.
   Site des Editions Syllepse : www.syllepse.net



  
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Mardi 18 novembre 2008 2 18 /11 /Nov /2008 15:54
      Pour qui est allergique aux considérations théoriques avec force tableaux et statistiques à l'appui, mais désireux de connaître la véritable ambiance des relations entre les différents acteurs économiques, notamment dans la sphère des responsables d'entreprise, ce livre de Jean-Louis GOMBEAUD, journaliste, conseiller pour les questions économiques de la chaîne télévisée parlementaire "Public-Sénat" est tout-à-fait indiqué.
     Dans un style... journalistique et sans s'embarrasser beaucoup de références, cet auteur s'efforce de plonger le lecteur dans l'économie agressive et le marché conquérant. Tout semble un décalque de la guerre sur l'économie, notamment au niveau de la mentalité des grands entrepreneurs. Soumettre l'adversaire à sa volonté semble l'objectif de ces chefs d'entreprises avides de profits. Il faut lire le passage en milieu d'ouvrage presque truculent du résumé de la dynamique économique pour vraiment comprendre dans quel monde nous vivons réellement, au-delà des rapports ampoulés et des discours soporifiques.

    Jean-Louis GOMBEAUD, Guerre dans le marché, Economica, 2003, 206 pages.
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Mercredi 12 novembre 2008 3 12 /11 /Nov /2008 15:49
           A l'heure où les médias semblent s'affoler au rythme des chutes des cours des Bourses, au moment où certains ministres et certains responsables d'entreprise clament qu'on ne pouvait prévoir une telle crise financière, la lecture du livre de Patrick ARTUS et de Marie-Paule VIRARD, paru en 2005, vient à point pour mettre en évidence une certaine médiocrité politique et une imprévoyance économique bien partagée.
       "Le capitalisme est-il en train de s'autodétruire? La question peut sembler saugrenue, voire provocatrice au moment même où les grandes entreprises de la planète, à commencer par les entreprises françaises, affichent des profits très élevés et distribuent des dividendes records à leurs actionnaires, tandis que les salariés voient leur pouvoir d'achat se réduire dans un climat où l'inquiétude grandit, dominée par la multiplication des délocalisations, la permanence d'un niveau de chômage élevé et de la précarité sous toutes ces formes. Et comme plus la croissance est molle, plus les profits explosent, rien d'étonnant à ce que le débat sur la légitimité d'un tel "partage" des richesses monte en puissance. Pourtant, c'est au moment où le capitalisme n'a jamais été aussi prospère, aussi dominateur, qu'il apparaît le plus vulnérable, et nous avec lui..."  Qui écrivent cette introduction alarmiste? Des révolutionnaires marxistes? Non, une journaliste rédactrice en chef du magazine Enjeux-Les Echos et le directeur des études économiques du Groupe Caisse d'épargne et de la Caisse des dépôts et consignations...
                 Après le constat d'un état du capitalisme où les richesses affluent vers le capital au détriment du travail (entedez les traitements et salaires), où les bénéfices accumulés servent à alimenter des stratégies de conquêtes d'entreprises rivales, où il n'existe plus de projet réel d'investissement dans ce que certains appellent l'économie réelle, les auteurs préviennent qui veulent bien les entendre que celui-ci risque de s'effondrer de lui-même. Loin de faire une analyse de chute tendancielle accélérée des taux de profits, ils mettent en relief le fonctionnement financier des entreprises, où l'imagination comptable ne semble pas avoir de bornes.
      Les deux économistes proposent d'ailleurs une réforme profonde de la gestion de l'épargne et de nouvelles règles de "gouvernance" aux gérants comme aux régulateurs, qui permettraient d'éviter une nouvelle crise du capitalisme, avec des conséquences politiques et sociales beaucoup plus graves que celles des précédents éclatements de diverses "bulles" financières.
       L'intérêt de proposer la lecture d'un tel livre n'est pas de jouer aux "On vous l'avait bien dit..." mais de montrer une aspect - dans l'actualité - de conflits non seulement ici entre grandes entreprises et travailleurs, mais également entre nécessités économiques toujours présentes (l'investissement vers des secteurs productifs et générateurs de progrès économiques et sociaux) et stratégies financières à court terme.

      Patrick ARTUS, Marie-Paule VIRARD, Le capitalisme est en train de s'autodétruire, La Découverte, collection Cahiers libres, 2005, 143 pages.
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Mardi 11 novembre 2008 2 11 /11 /Nov /2008 16:06
 
      Publié en France en 1968, ce livre iconoclaste à bien des égards se présente (ironiquement?) comme un "rapport sur l'utilité des guerres" qui aurait été commandité par le gouvernement américain et élaboré par quinze experts dans la perspective de faire face à une "situation de paix permanente".
     Destiné donc, le jure l'économiste J.K. GALBRAITH, à analyser les conséquences de l'absence de guerre dans toute une série de domaines - économiques, politiques, sociaux et culturels - le "rapport" étudie les fonctions de la guerre de manière extrêmement froide, on en jugera à la lecture très aisée de deux centaines de pages d'un texte  assez aéré.  On y trouve par exemple des considérations sur la guerre en tant que facteur de libération sociale (elle procure les réajustements nécessaires aux critères du comportement social civique), en tant que stabilisateur des conflits entre générations et en tant que clarificateur des idéologies...
       Les fonctions économiques de la guerre sont particulièrement étudiées dans ce rapport, celle-ci étant considérée comme régulatrice d'un système économique sujet à des crises régulières.
   Le grand mérite de ce "rapport" est de mettre l'accent sur les fonctions non militaires de la guerre, notamment sur les aspects curatifs à propos des conflits sociaux, et à son corollaire immédiat sur la fonction étatique de contrôle social des citoyens. Dans sa seconde partie, il examine d'ailleurs les substituts à ces fonctions non militaires, dans la situation particulière angoissante d'une prolongation indéfinie de la paix. Pour l'économie, il préconise "une consommation de richesses, à des fins totalement non productives, d'un niveau comparable à celui des dépenses militaires telles que les rendent nécessaires l'ampleur et la complexité de chaque société". Dans le domaine politique, un "substitut durable posant en principe l'existence d'une menace externe d'ordre général pesant sur chaque société, menace d'une nature et d'une intensité suffisantes pour exiger, d'une part, l'organisation, de l'autre, l'acceptation d'une autorité politique." En écologie, il faut trouver un moyen de contrôle démographique de l'espèce humaine aussi performant que la guerre... On le comprend, le "rapport", tout en mettant en garde les responsables politiques contre certaines conséquences catastrophiques de la paix, est loin de faire des propositions concrètes et précises, ce que l'on peut déplorer, si l'on garde le ton général de l'ouvrage...

     Rapport sur l'utilité des guerres, La paix indésirable?, Préface de H McLandres, pseudonyme de J.K GALBRAITH, Introduction de Léonard LEWIN, Calmann-Lévy, 1968, 209 pages. Traduction de l'ouvrage américain "Report from iron mountain on the possibility and desirability of peace", paru en 1967 chez Leonard C.LEWIN.
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Lundi 3 novembre 2008 1 03 /11 /Nov /2008 16:07

   L'heure des guerres révolutionnaires, contrairement à ce que laissent entendre les médias dominants n'est pas terminée avec la chute de l'Union Soviétique. Il n'est plus aujourd'hui besoin de qualifier de marxistes certaines luttes très violentes pour les discréditer et les mêler à des terrorismes aux intentions bien moins émancipatrices.
  Le livre de Carlos MONTEMAYOR, un des meilleur connaisseur du Mexique d'aujourd'hui, nous donne les éléments  pour comprendre réellement la rébellion du Chiapas et du sous-commandant Marcos, loin d'une musique romantique très prisée par certains médias. Partant de la réalité politique d'aujourd'hui (le livre date de 2001), et remontant aux conditions de la colonisation espagnole qui a spolié tout un peuple sous couvert d'évangélisation, l'académicien mexicain, en même temps journaliste et éditorialiste, fait saisir les multiples facettes de conflits séculaires. La culture indigène, la construction d'une véritable démocratie, la permanence des luttes des paysans mexicains, sont la toile de fond de la guérilla des montagnes.
   Dans ce livre très clair, illustré de cartes et de photographies parlantes, Carlos MONTEMAYOR montre les enjeux qualifié de basse intensité par nombres de stratégistes occidentaux. Pour lui, l'EZLN (Armée Zapatiste de libération nationale), véritable organisation de masse, constitue une chance pour un futur Mexique pacifié, à la démocratie réelle et une justice sociale véritable. Face à des dirigeants particulièrement pervers (capables de signer des accords internationaux sans les respecter) d'appareils militaires et policiers qui militarisent une grande partie du pays, les zapatistes affirment toujours la même résolution.
   Une résolution qui vient de loin si l'on se refère à un autre ouvrage paru aux mêmes éditions sur la Révolution mexicaine (1916-1926) où les mêmes effets d'injustices sociales et de dénégation culturelle avaient produits les mêmes effets.

   Carlos MONTEMAYOR, La Rébellion indigène du Mexique, Violence, autonomie et humanisme, Presses de l'Université Laval, Éditions Syllepses, collection "Coyoacan",  2001, 189 pages. Avec une préface d'Ignacio RAMONET.
   Adolfo GILLY, Révolution mexicaine, 1916-1926, Une révolution interrompue, Une guerre paysanne pour la terre et le pouvoir, Éditions Syllepse, collection "Coyoacan", 1995, 299 pages. Il s'agit de la première traduction française d'un livre paru déjà plus de vingt ans auparavant au Mexique en langue espagnole et traduit en anglais.
    On lira, entre autres, avec intérêt les deux petits livres d'une trentaine de pages chacun, "Guerre sociale au Guerrero", toujours aux Éditions Syllepse.
  
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Mardi 28 octobre 2008 2 28 /10 /Oct /2008 13:42

            Enquêter sur la guerre constitue une des tâches assumées par les belligérants lorsque les combats ont cessé. Ou plutôt enquêter sur une guerre, comme celles de balkans de 1912-1913, la première guerre mondiale de 14-18 ou celle du VietNam de 1969-1970, pour le massacre de My Laï. Car les guerres sont souvent suivies d'enquêtes menées par des tiers ou l'un des belligérants lui-même voulant comptabiliser les pertes humaines et matérielle, punir les coupables désignés - souvent des vaincus - et réparer, pour fixer le montant des réparations pour dommage de guerre aux vaincus, encore souvent, sinon toujours.
     Cela fait penser à la continuation de la guerre par d'autres moyens, mais sans aller jusque-là, et en tout cas pas dans les études proposées dans ce numéro de la revue "Le mouvement social", il est utile de comprendre qu'avec la fin des hostilités armées, de multiples démarches pour évaluer une guerre ne sont pas seulement le fait d'historiens impartiaux et désireux de comprendre cette guerre.
L'histoire entre deux pays ou deux contrées, ou deux peuples venant de cesser leur guerre se poursuit et à travers les traités et conventions ensuite signées pour y mettre fin officiellement de manière plus ou moins définitive, c'est souvent la mémoire de cette guerre qui se construit. Que ce soit chez les vaincus ou chez les vainqueurs, les leçons qu'ils en tirent sont évidemment influées par la manière dont les enquêtes sont menées. Dégager les responsabilités d'une guerre est souvent le fait des vainqueurs, soit pour en dégager les bénéfices pour eux-mêmes, soit pour éviter qu'elle ne recommence. Si les premiers raisons de la démarche de recherches des responsabilités ont guidé les responsables politiques pendant longtemps - c'était de bonne guerre (!) - les deuxièmes raisons l'emportent aujourd'hui, et ce sont des armées de juristes qui s'efforcent d'en déterminer les causes. Aujourd'hui, par exemple le Tribunal pénal international (TPIY) utilise les données d'enquête produites par des Organisations Non Gouvernementales à des fins juridiques afin de traduire les "coupables" d'atrocités commises en ex-Yougoslavie.
     Ecrire l'histoire d'une guerre, ce n'est pas simplement faire "acte de mémoire", ou établir les réparations aux victimes, c'est aussi constituer une partie de la culture non seulement des peuples en cause, mais, à l'heure de la mondialisation tous azimuts, de l'ensemble de l'humanité.
             C'est aussi le droit international qui se construit de cette manière. Nathalie MOINE en éditorial de ces études indiquent qu'"ils établissent un lien entre la production des normes juridiques relatives au comportement des armées et des forces d'occupation en temps de guerre et la mise en forme des récits sur la guerre qui ne sont pas encore issu du travail de l'historien mais qui répondent aux préoccupations des règlements du conflit." "Comprendre l'origine de la production de ces enquêtes et leurs attendus, c'est aussi comprendre tout ce qu'elles n'englobent pas. Quelles sont les questions laissées de côté? Quels sont les témoignages ignorés ou restés inexploités après avoir été collectés? Précisément parce qu'elles ne correspondent pas à une volonté de savoir universelle mais parce qu'elles poursuivent un objectif précis, dicté par la législation en cours, les investigations ne peuvent ni ne veulent être exhaustives".
 C'est dans cette perspective que sont réunis dans ce numéro de début 2008 des articles aussi différents que "l'enquête, le délit, la preuve : les "atrocités" balkaniques de 1912-1913 à l'épreuve du droit de la guerre - Dzovinar KEVONIAN", "Compter les vivants et les morts : l'évaluation des pertes françaises de 1914-1918 - Antoine PROST", "La commission d'enquête soviétique sur les crimes de guerre nazis - Nathalie MOINE" ou "La rumeur de Pinkville. Les commissions d'enquête sur le massacre de My Lai - Romain HURET" ou encore "La preuve par les victimes. Bilans de guerre en Bosnie-Herzégovine - Isabelle DELPLA". Ce sont huit cas qui sont examinés avec précision et de nombreux chiffres.

    Enquêter sur la guerre, sous la direction de Nathalie MOINE, Le mouvement social, Janvier-Mars 2008, numéro 222, La Découverte. Site : http://mouvement-social.univ-paris1.fr.
   Il s'agit d'une revue trimestrielle fondée par Jean MAITRON en 1960 publié par l'association "Le mouvement social".
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Mardi 28 octobre 2008 2 28 /10 /Oct /2008 10:26
    
        Au moment où sur les frontières occidentales de la Russie d'aujourd'hui se mènent des luttes où se mêlent occupations militaires brèves, déstabilisations de régimes politiques, manoeuvres d'ordre économique, le livre de l'ancien conseiller en matières stratégiques du président américain Jimmy CARTER (de 1977 à 1981),  expert au Center for Strategic and International Studies à Washington, permet de se faire une idée claire des enjeus dans cette région et comme les enjeux de cette régions relèvent de la géopolitique mondiale.
    Comme l'écrit dans la préface Gérard CHALIAND, Zbigniew BRZEZINSKI donne ici l'analyse politique et stratégique la plus rigoureuse du nouvel ordre mondial dominé par les Etats-Unis et des voies et moyens pour que dure cette suprématie. L'objectif clair de l'auteur est de formuler une politique géostratégique cohérence pour l'Amérique sur le continent eurasien.

     Pour lui, le conflit entre la Russie et l'Amérique se concentre sur la périphérie du continent. "Le bloc sino-soviétique, qui domine la majeure partie de la vaste Eurasie, ne réussit jamais à en contrôler les franges orientales et occidentales, sur lesquelles l'Amérique parvient à s'ancrer et à se doter de bases solides. La défense de ces têtes de pont continentales donne lieu à des bras de fer successifs entre les deux adversaires. Les premiers épisodes de tensions, en particulier le blocus de Berlin sur le "front" ouest et la guerre de Corée à l'est, sont ainsi les premiers tests stratégiques ce qu'on allait appeler la guerre froide."
Cartes à l'appui, analyses historiques d'ampleur portées constamment à l'esprit, le conseiller stratégique montrent que, même si la Russie s'est vue amputée d'importants territoires depuis la fin de l'Union Soviétique, les données géopolitiques restent les mêmes. Considérant l'empire américain comme celui d'une hégémonie d'un type nouveau, fondé autant sur la culture que sur les instruments militaires, son examen de l'échiquier eurasien comme formé d'un espace central et de façades Ouest, Sud et Est, l'amène à identifier cinq grandes questions qu'ils détaillent tout au long de son livre : - Quel type d'unité européenne a les faveurs de l'Amérique et comme l'encourager?
         - Quel profil la Russie pourrait-elle adopter qui préserve au mieux les intérêts américains? Comment et jusqu'à quel point l'Amérique peut-elle peser dans ce processus?
         - Dans quelle mesure de nouveaux "Balkans" peuvent-ils apparaitre au centre de l'Eurasie et comment l'Amérique peut-elle minimiser les risques d'explosions?
        - Quel rôle la Chine doit-elle être encouragée à adopter en Extrême-orient et quelles en seraient les conséquences pour l'Amérique, mais aussi pour le Japon?
       - Quelles nouvelles coalitions sont susceptibles de se former sur le continent, lesquelles pourraient menacer les intérêtes américains, et à quels moyens recourir pour les prévenir?

     Le jeu croisé des alliances (Union Européenne, Alliance Atlantique) dans une stratégie américain est de permettre au moins la neutralisation de l'Ukraine, qui avec la Pologne, l'Allemagne et la France, devrait former après 2010 la colonne vertébrale de la sécurité européenne. Même tendance à l'Est pour permettre à la Chine de mener une politique favorable aux Etas-unis. C'est à court terme que Zbigniew BRZEZINSKI veut que l'on préserve, dans le langage un peu "langue de bois" qui cache bien des présupposés idéologiques,"le pluralisme géopolitique qui prévaut sur la carte d'Eurasie". Par le biais de manoeuvres politiques et de manipulations, on pourra prévenir l'émergence d'une coalition hostile qui pourrait conetster la suprématie des Etats-Unis (...)".
  Craignant une vie courte à l'actuelle monopolarité, il presse les responsables américains de s'engager plus nettement pour "favoriser la stabilité géopolitique internationale et faire renaitre en Occident un sentiment d'optimisme historique." L'auteur regrette, et on peut trouver cela humoristique ou tragique, que les Etats-Unis n'ont pas "réussi à faire comprendre le lien qui existe entre le besoin généralisé de mieux être et la sauvegarde de la position centrale des Etats-Unis dans les relations internationales."   Il termine son livre par le souhait de la naissance d'une structure de coopération mondiale fondée sur des réalités géopoltiques qui assuemrait le pouvoir de "régent" mondial, responsable de la stabilité mondiale et de la paix.
On ne peut que constater une certaine naïveté à promouvoir un encerclement de la Russie et la paix en même temps, une certaine naïveté aussi à penser que la nature différente de l'hégémonie mondiale des Etats-Unis, par rapport aux hégémonies historiques romaines, espagnoles, portugaises, françaises, suffit à justifier la perpétuation de sa position. Il y a une certaine naïveté aussi à penser qu'il existe une sorte de propriété sur la paix et la liberté des Etats-Unis qui ferait adhérer à son projet de domination interminable.

     Zbigniew BRZEZINSKI, Le grand échiquier, L'Amérique et le reste du monde, Hachette littératures, collection Pluriel, 2000, 273 pages, Préface de Gérard CHALIAND, Traduction de l'anglais de Michel BESSIERE et de Michelle HERPE-VOSLINSKY, de "The Grand Chessboard", 1997, publié chez BasicBooks. A noter que Bayard Editions l'avait publié en 1997.


   
Par GIL - Publié dans : LECTURES UTILES
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