L'apparition et l'utilisation de l'arme atomique en 1945 a bouleversé les conceptions en matière de stratégie, de conception de la guerre et sans doute de
conception du monde tout court. Mais ce bouleversement, à effet visible sur le champ de bataille, n'est pas le premier et ne sera sans doute pas le dernier. D'autres armes, à d'autres époques,
ont provoqué des bouleversements du même ordre dans les mentalités, avec la différence essentielle que l'existence de l'armement nucléaire a rendu notre planète très petite à nos yeux.
Les différents changements introduits par cet arme, comme les précédents avec la roue ou le poudre par exemple, montrent que la dynamique militaire part souvent de la
découverte technologique pour aller à la recherche de nouvelles stratégies et de nouvelles tactiques, et que rarement, la recherche d'avantages tactiques ou stratégiques aboutit à une percée
technologique, contrairement sans doute à certaines perspectives de la recherche-développement moderne. C'est en fait la surprise technique qui change la manière de combattre des hommes, souvent
contraints en définitive de le faire, faute de pouvoir faire disparaître la découverte technique elle-même.
Hervé COUTEAU-BEGARIE, tout au long de son Traité de la stratégie, nous indique les différents bouleversements introduits par l'existence de l'armement nucléaire :
- La dialectique offensive-défensive montre l'affirmation de la supériorité de la défensive sur l'offensive
(CLAUSEWITZ) d'un point de vue théorique, et à plusieurs reprises dans l'histoire, des auteurs "ont essayé de substituer à (cette) dialectique un triade", sans pouvoir l'imposer réellement.
Récemment encore, cette dialectique a été remise en cause par des auteurs américains estimant qu'elle ne rend pas compte des nouveaux modes suscités par l'arme nucléaire. Barry R POSEN, par
exemple distingue trois sortes de doctrine (The source of military doctrine, France, Britain and Germany between the World Wars) : Les doctrines offensives ont pour but de désarmer l'adversaire,
de détruire ses forces armées. Les doctrines défensives ont pour but d'interdire à un adversaire d'atteindre l'objectif qu'il poursuit. Les doctrines dissuasives ont pour but de punir un
agresseur." Mais la pertinence de cette distinction est faible, la dissuasion n'étant qu'une forme de défensive.
- La recherche de la rupture stratégique sur le plan opérationnel est constante, non pas liée à la
percée d'un front, mais à la création d'un déséquilibre, d'une situation nouvelle qui ouvre des possibilités auparavant interdites, "par bouleversements de certaines données de base de la
situation antérieure". Lucien POIRIER (Essais de stratégie théorique) parle de la rupture provoquée par l'arme nucléaire.
- Le but fondamental de la stratégie, jusqu'à l'apparition de l'arme nucléaire, est la défaite de
l'ennemi. Défaite stratégique obtenue par l'utilisation de tous les moyens militaires par le vainqueur, jusqu'à épuisement de son adversaire. Or l'armement atomique en soi possède des
caractéristiques qui la rende difficile à manier sur le terrain, pour obtenir une véritable victoire stratégique.
- La terreur introduite par les explosions nucléaires provoque l'inadaptation des méthodes classiques de
la stratégie. "L'émergence de la bombe atomique, en favorisant la montée en puissance des analystes civils, a suscité une prise de conscience du caractère relatif de la stratégie et surtout une
importation des règles et des fondements de la recherche universitaire, avec une interrogation sur les présupposés de la réflexion" entreprise auparavant. La stratégie nucléaire est
fondamentalement une stratégie de dissuasion, alors que la stratégie conventionnelle reste une stratégie d'action. "La seule méthode utilisable (pour penser une telle stratégie) est celle des
scénarios. Il s'agit de penser l'impensable, selon une formule d'Herman KAHN (De l'escalade, Métaphores et scénarios, Calmann-Lévy, 1966). S'élaborent alors des stratégies virtuelles dont la
diffusion assure la promotion : "Tout se passe comme s'il suffisait (à l'acteur dominant) de construire une image cohérente et plausible d'une stratégie novatrice et qui marque une suffisante
avance sur les pratiques usuelles pour que le crédit (scientifique, technologique, financier...) dont il bénéficie suffise à conférer à cette projection d'un modèle théorique, dans un futur
encore indéterminé, la prégnance d'un système quasi-actualisé et l'efficacité d'une stratégie de persuasion fondée sur des forces réelles" (Lucien POIRIER).
- Dans la même logique, la stratégie opérationnelle connaît une crise qui a donné à la stratégie des
configurations jusqu'alors inconnues, au moins négligées, avec le développement de la théorie de la dissuasion. La stratégie ne pouvait plus se penser principalement en termes militaires, et au
seul temps de guerre. Nous sommes dans une ère de stratégie totale, au sens initié par le général André BEAUFRE (introduction à la stratégie, Stratégie pour demain) : "De ce fait, la guerre
militaire n'est généralement plus décisive au sens propre du mot. La décision politique, toujours nécessaire, ne peut plus être obtenue que par une combinaison de l'action militaire limitée avec
des actions convenables menées dans les domaines psychologique, économique et diplomatique. la stratégie de la guerre, autrefois gouvernée par la stratégie militaire, ce qui donnait pour un temps
la prééminence aux chefs militaires, relève maintenant d'une stratégie totale menés par des chefs de gouvernements, et où la stratégie militaire ne joue plus qu'un rôle subordonné."
- Vu le potentiel de destruction immense du moindre explosif nucléaire, surtout au début de l'ère nucléaire, le
risque d'une guerre nucléaire est conçu comme toujours plus grand que l'enjeu : il s'agit là de l'essence de la dissuasion.
C'est en modulant l'agitation diplomatique de l'utilisation de l'arme atomique qu'une stratégie de persuasion ou de contrainte peut être mise à
l'oeuvre, par la menace d'emploi, toujours "sur le fil du rasoir" en temps de crise, mais jamais au-delà d'une point de non-retour, d'autant plus que celui-ci n'est pas visible aux acteurs, ce
qui les rend extrêmement prudent dans la manipulation de cette menace nucléaire.
L'histoire de l'arme nucléaire "peut être considèrer comme celle de son insertion dans le jeu politique d'abord, dans le processus militaire ensuite." Une fois que les Etats-Unis ont perdu leur
position de monopole dans la possession de l'arme nucléaire, une course aux armements, qui révèle encore plus l'instabilité de la dissuasion, notamment entre les Etats-Unis et l'Union Soviétique,
mais ensuite aussi avec l'entrée en jeu de la France, de la Grande Bretagne, de la Chine, puis plus récemment d'autres Etats (dans un enchaînement de prolifération des technologies nucléaires),
provoque la naissance de multiples types d'armements, sur terre, dans les airs, sur mer, avec des vecteurs porteurs de plusieurs têtes nucléaires à la puissance de plus en plus grande.
- La stratégie est pensée en tant que système, de manière absolument homologique au système
technicien, tel que le présente Jacques ELLUL (Le système technicien, Calmann-Lévy, 1977). ce système technicien possède huit caractères qui influe complètement la stratégie elle-même :
- l'autonomie : la technique suit sa propre voie, sans tenir compte des finalités politiques ;
- l'unité : les techniques sont reliées les unes aux autres, de manière dépendantes ;
- l'universalité : la technique s'étend à tous les domaines de l'activité humaine, et à tous les pays ;
-
la totalisation : un phénomène technique ne peut s'étudier que globalement, toutes les spécialisations évoluent dans le cadre de cette globalité. De sorte que la stratégie fait appel à des
spécialistes, dans les domaines les plus divers et les plus inattendus, qui échappaient autrefois à l'attraction de la stratégie ;
- l'auto-accroissement : Tout se passe, écrit Jacques ELLUL, "comme si le système technicien croissait par une force interne, intrinsèque et sans intervention décisive de l'homme... Cet homme est
pris dans un milieu et dans un processus qui font que toutes les activités, même celles qui apparemment n'ont aucune orientation volontaire, contribuent à la croissance technicienne, qu'il y
pense ou non". Conséquence : les chercheurs, les fabricants d'armes, dans un complexe militaro-industriel qui se ramifie dans toute la société, obsédés par la crainte d'être dépassés, participent
tous à une course au développement des arsenaux qui finit par ne plus avoir aucune rationalité stratégique, une croissance exponentielle des armes nucléaires ;
-
l'automatisme : "Dans chaque situation nouvelle, pour chaque domaine nouveau, les techniques se combinent de façon qu'au résultat et de façon indépendante d'une décision humaine, c'est plutôt
telle technique qui est appliquée, telle solution qui est apportée..." ;
- la
progression causale et l'absence de finalité : "La technique ne se développe pas en fonction de fins à poursuivre, mais en fonction des possibilités déjà existantes de croissance."
L'apparition de nouvelles technologies provoque l'apparition d'autres technologies, multipliant les applications à l'armement nucléaire : stations spatiales, miniaturisation, précision des
ciblages, balistique intercontinentale se développent avant même que les décideurs politiques puissent leur trouver une possibilité d'utilisation. Les annonces de programmes nucléaires qui se
font en fonction de la conjoncture politique ne le sont en fait que pour suivre cette évolution technique sans fin.
- l'accélération. Le système stratégique connaît une accélération sans précédent dans l'Histoire depuis 1945, et cela se ressent dans les stratégies maritimes, aériennes et terrestres élaborées,
quel que soient le théâtre des opérations.
- La course aux armements se fait au minimum à deux, mais cela n'est pas une difficulté : une
puissance trouve toujours une autre puissance sur le chemin de ses projets. Les Etats-Unis en tant qu'Etat n'ont aucune problème pour se concevoir des ennemis. Hier, l'Union Soviétique, demain la
Chine? Aujourd'hui, la menace "terroriste islamique", demain l'Union Européenne? Comme l'écrit François GERE (Les lauriers incertains, Fondation pour les Etudes de Défense Nationale 1991)
beaucoup de raisonnements des décideurs stratégiques présentent le point commun de considérer la situation géopolitique comme immuable : "Ils postulent l'URSS, sinon come ennemi durable, du moins
comme rival géostratégique constant. Le poids du communisme serait-il définitivement soustrait de l'épreuve des volontés et des forces, resterait invariant, celui de l'espace, des peuples et des
armes."
Hervé COUTEAU-BEGARIE, toujours, distingue 8 facteurs à cette course aux armements :
- l'inertie ;
- la technique ;
- l'intérêt des décideurs ;
- l'épidémiologie (peur d'être dépassé par l'autre) ;
- la planification (très difficile à remanier) ;
- la doctrine stratégique ;
- le gouvernement et ses rapports avec les armées (autrement dit la balance pouvoir militaire/pouvoir civil) ;
- la localisation géographique.
- Tout récemment, depuis le début des années 1990, une littérature pléthorique fait la promotion
d'une "Révolution dans les Affaires Militaires" (RMA). "L'idée centrale est que la guerre a désormais radicalement changé de mode de fonctionnement, sinon de nature, avec l'avènement des nouveaux
moyens de surveillance, de repérage et de transmission et la mise au point d'armes à grande portée et de grande précision." L'objectif est d'éliminer l'incertitude par des opérations
d'information qui permettent la mise au point des nouveaux concepts opérationnels :
- la manoeuvre supérieure fondée sur les capacités en matière d'information et de
mobilité qui permettent de concentrer des forces combinées ;
- l'engagement précis dans lequel les forces localisent l'objectif ou la cible et
obtiennent l'effet désiré sans moyens superflus ;
- la protection intégrale qui assure l'entière liberté d'action et prévient les pertes
;
- la logistique intégrée dans laquelle la combinaison des techniques d'information, de
ravitaillement et de transport permet une réaction rapide aux crises et un soutien à tous les niveaux.
La guerre du Golfe contre l'Irak devait en être la première démonstration, et on très loin du compte, selon les multiples experts. Disons plutôt que c'est le premier essai de la mise en
oeuvre d'une telle Révolution, qui est d'abord une révolution technique.
- L'apparition de l'armement nucléaire bouleverse bien entendu les stratégies particulières,
maritime, aérienne et terrestre.
Sur le plan de la stratégie maritime : la révolution nucléaire n'a pas simplement révolutionné les armes, elle a transformé le submersible. Dépendant de la surface, il a cédé la place à un
sous-marin à propulsion nucléaire bénéficiant d'une mobilité et d'une protection exceptionnelles. Le sous-marin nucléaire lanceur d'engin (SNLE) est devenu l'instrument le plus important de la
dissuasion nucléaire. Longtemps bénéficiaires d'une quasi-invulnérabilité du fait de la difficulté de détecter un objet sous l'eau, les SNLE sont constamment menacés par une percée technologique
de détection. Ils sont les éléments les plus souples pour lancer les missiles nucléaires dans n'importe quel point du globe.
Sur le plan de la stratégie aérienne : l'avion participe tant à une stratégie d'anéantissement qu'à une stratégie d'usure pendant la Seconde Guerre Mondiale notamment. L'action
d'anéantissement est bien sûr renforcée par l'emport d'armes nucléaires. La fonction de bombardement stratégique fut longtemps privilégiée dans les débuts de l'ère nucléaire avant que les
sous-marins nucléaire prennent la relève.
La participation de l'aviation à la bataille terrestre est un autre aspect. En fait, la course technologique a donné naissance à des
armes nucléaires de courte portée, à puissance "réduite", appelé justement armements nucléaires tactiques (ANT).
Ces armements constituent le moyen pour de nombreux experts de tenter de redonner un aspect opérationnel à une guerre nucléaire de plus en plus virtuelle.
C'est aussi précisément sur le plan de la stratégie terrestre que cette tentative, avec le développement d'armements tactiques nucléaires, fut menée, notamment en France avec les système
d'armes Pluton et Hadès, le plus loin. Rien ne dit que dans un proche avenir, avec les progrès de la miniaturisation, ne se mettent pas en place des véritables unités terrestres nucléaires, comme
l'envisageait d'ailleurs la stratégie nucléaire soviétique. Nous traiterons dans un autre article cette tentative, toujours présente dans l'establishment militaire. A signaler par ailleurs que
des mines nucléaires furent envisagées comme moyen imparable d'empêcher une invasion de chars venant d'un pays ennemi, même si le développement des missiles portatifs guidés avec précision lui
fut préféré.
Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de stratégie comparée, collection Bibliothèque stratégique, 2002.
ARMUS