Écrit en 1975, cet essai de stratégie intervient au moment où la doctrine française de dissuasion, définie en 1972 dans
Le Livre Blanc sur la Défense, semble souffrir de l'ambiguïté due aux déploiements prévus d'armements nucléaires tactiques. Il suscite dès sa
publication des polémiques importantes et aujourd'hui encore, il est considéré comme un point de départ intéressant sur les discussions à propos des armements nucléaires et de la stratégie
nucléaire. Rétrospectivement, il fait partie de ces rares études à la fois compréhensible pour le public et élément d'un débat de haut niveau entre spécialistes.
En trois parties (Contexte, Prétextes et Texte) et une Conclusion, l'officier porteur d'une tradition familiale militaire, remet en
cause trois principes : celui de la bataille, celui du blindé comme force principale des armées et celui du recours à l'armement nucléaire tactique.
Dans un Liminaire, Guy BROSSOLLET indique que "le système mis en procès dans cet essai est le corps de bataille, élément spécifique de notre
Défense Nationale. Au concept corrélatif de bataille, dont on ne sait s'il est cause ou conséquence du système, le projet consiste à substituer celui de non-bataille."
Dans la première partie, Contexte, l'auteur "admet trois types de contraintes : celles qu'impose le concept de dissuasion, celles qu'impliquent les
missions dévolues au corps de bataille et qui demeurent impératives, celles, enfin, afférentes aux possibilités financières du pays." Il examine successivement dans trois chapitres, le contexte
de la confrontation, le contexte militaire national et le contexte budgétaire.
Dans Le contexte de la confrontation, sont passé en revue, rapidement, la dissuasion telle que la conçoivent les Etats-Unis, l'Union Soviétique et la France, avant
d'examiner les différentes menaces : les menaces non-militaires (économiques et idéologiques, la fameuse subversion, auxquelles les unités du corps de bataille sont mal préparées), les agressions
militaires limitées (incidents à l'intérieur du territoire, exploitation d'une crise intérieure contre lesquelles les unités massées sur les frontières ne sont guère efficaces), le conflit
marginal en Europe ou en Méditerranée, auquel le corps de bataille, accaparé par l'offensive nucléaire, n'offre aucune possibilité de manoeuvre politique, le risque d'invasion massive, où seuls
les forces de l'OTAN, duquel la France s'est alors retirée, peuvent peser. "C'est pour ce (dernier) type d'action, pour mener en-deçà ou au-delà de nos frontières du Nord-Est et contre un
adversaire fortement mécanisé et très supérieur en nombre, une dernière manoeuvre dissuasive sous forme d'un "combat résolu et efficace" que le corps de bataille est prévu. Cadre-t-il avec ce
schéma? Là est le problème!"
Dans Le contexte national, Guy BROSSOLETTE décrit les forces nucléaires stratégiques (FNS), les forces de sécurité générale, et le corps de bataille dont la France
dispose. "L'ouverture des hostilités par l'adversaire marquerait, rappelons-le, l'échec momentané de notre dissuasion globale. Au corps de bataille reviendrait alors la mission de rétablir la
crédibilité de notre défense. D'après les textes (du Livre blanc), l'exécution de cette mission implique deux capacités :
- l'une sur le plan de l'action : combattre, pour tester les intentions réelles de l'adversaire et gagner certains délais ;
- l'autre sur le plan de la signification : faire valoir, par l'emploi d'armes nucléaires tactiques, la menace d'emploi d'armes nucléaires stratégiques.
Or, si l'action relève du domaine militaire, la signification relève uniquement du politique. Et l'une ne se plie par forcément aux impératifs de l'autre. Pourtant, action et
signification sont aujourd'hui étroitement liées dans la séquences d'engagement du corps de bataille (...)". Pour l'auteur, il existe une confusion, qui tient aux contraintes (de temps) d'emploi
des armes nucléaires : le gouvernement ne peut plus doser ses effets en jouant du réel (l'action) et du virtuel (la menace) et perd donc une marge de liberté d'action puisqu'au niveau tactique,
il en est réduit au tout ou rien.
Dans le contexte budgétaire, il constate que dans la répartition des dépenses pour les forces armées, le corps de bataille (forces de manoeuvre maritime et
aéro-terrestre) occupe déjà une place exorbitante, et qu'il est très difficile d'accorder des moyens réels à la fois à l'aviation et aux forces terrestres de manoeuvre, dans lesquels sont inclues
les armes nucléaires tactiques.
Dans la deuxième partie, Prétextes, l'officier met en face des missions dévolues au corps de bataille et les principes d'emploi, les
structures et les moyens dont celui-ci dispose. Il remarque dès le début que l'énoncé même des missions "fait apparaître que celles-ci dissocient l'acte de guerre - le combat - de sa finalité, la
victoire". Tester l'adversaire et lui signifier à quoi il doit s'attendre, telle peut se résumer ces missions. Or "le fait est que l'introduction de l'arme nucléaire tactique dans la panoplie des
armées n'a pas provoqué de changements décisifs dans l'art militaire français au niveau opérationnel."
Dans le premier des trois chapitres de cette partie, Des principes, l'auteur constate que "dans le cadre d'une stratégie exclusivement défensive, on
continue à équiper ou à instruire le corps de bataille en vue de mener une manoeuvre offensive." Cela parce que les responsables militaires pensent toujours à la bataille nécessaire et à la
primauté des forces blindées Du fait de la faiblesse en moyens classique face au déferlement des forces du camp adversaire, "on se rassure, en se disant que le parti qui prendra sur le champ de
bataille l'initiative d feu nucléaire, aura immédiatement l'avantage, cette décision entraînant un renversement instantané du rapport de forces". Guy BROSSOLETTE rappelle les débats américains
sur l'utilisation de l'artillerie nucléaire et indique que même pour les responsables militaires des Etats-Unis, l'arme nucléaire n'appartient plus à l'arsenal de la première riposte. De plus, en
citant le général BEAUFRE, il remarque que les responsables français discutent au niveau de la menace et non de l'emploi. Entrant dans la problématique des clés de l'armement atomique, disponible
uniquement au plus haut niveau ou mises en permanence au niveau du corps de bataille, l'auteur pense que "si vraiment l'emploi de l'armement nucléaire tactique implique un risque incontrôlable
d'escalade, la totalité du risque est mise en évidence dès la première explosion. C'est nier la spécificité de l'atome que d'affirmer qu'au niveau tactique, cinquante explosions sont plus
dissuasives qu'une seule, alors que l'allusion au risque encouru (au niveau stratégique) est la même." Le gros problème, c'est que l'armement nucléaire tactique participe aux deux capacités
militaire et politique.
Dans Des structures, l'auteur voit le plaquage de l'armement nucléaire tactique sur un corps de bataille qui a gardé la structure de 1873. Tant dans les
chaînes de commandement que dans les chaînes de logistique, qu'aussi dans les mentalités, la situation n'a pas changé.
Dans Des moyens, ce sont les mêmes conceptions d'armement qui président, l'ANT (Armement Nucléaire Tactique) étant en fait un super-canon (envoyant une charge
équivalente à celle d'Hiroshima à 100 kilomètres, avec une précision de 300 mètres), aux mains d'un commandement et de soldats qui n'ont pas les prérogatives tactiques d'utilisation. La manoeuvre
nucléaire ne possède pas beaucoup de sens dès que la menace de représailles stratégiques se révèle au premier feu nucléaire dans le processus du conflit.
Dans la troisième partie, Texte, compte tenu des contradictions mises en relief précédemment, Guy BROSSOLETTE propose de nouveaux principes et de nouvelles
dispositions du corps de bataille, comme de nouvelles manières de penser le conflit nucléaire.En sept chapitres, il tente de couvrir l'ensemble de la problématique en tenant compte d'éventuelles
avancées technologiques.
Le premier chapitre pose quatre nouveaux principes :
- Assurer au gouvernement, en toutes
circonstances, la plus grande liberté d'action dans l'emploi des forces conventionnelles ou nucléaires. il tend à éviter l'imbrication des forces classiques et des forces nucléaires tactiques qui
pourraient contraindre le chef de l'Etat, qui possède la clé du feu nucléaire.
- Etre en mesure d'acquérir avec les seules
forces conventionnelles les délais et les informations nécessaires au gouvernement pour la conduite de sa manoeuvre politico-stratégique. Les forces conventionnelles, non contraintes par la
présence des ANT regagnent leur souplesse de mouvement.
- Assurer l'autonomie complètes des forces
nucléaires tactiques (forces de signification) et leur confier un rôle d'ultime avertissement dans le développement de la manoeuvre politico-stratégique.
- Mettre à la disposition du gouvernement
des moyens d'intervention adéquats pour lui permettre d'agir ou de réagir en Europe ou en Méditerranée, hors de tout contexte nucléaire.
Du coup, ce sont trois systèmes de forces indépendants qu'il faut mettre en place : forces conventionnelles de test et d'information, forces nucléaires de signification, forces
d'intervention.
C'est ce que développent les quatre chapitre suivants, proposant notamment une organisation modulaire de la défense, opposant à la vitesse de l'adversaire, la
profondeur du dispositif, à sa masse la légèreté et à son nombre, l'efficacité. Ce système modulaire sera très commenté par la suite et différentes variantes en seront même proposées dans le
cadre d'une défense populaire.
Le sixième chapitre propose donc une nouvelle répartition des dépenses du budget de la défense, utilisant des économies réalisées (absence de divisions
lourdes) pour mettre en place le maillage qu'il propose.
Le dernier chapitre expose de nouvelles technologie émergentes, comme celle du laser pour renforcer l'efficacité du corps d'armée nouvellement
disposé.
Dans sa Conclusion, Guy BROSSOLLET pense s'être bien soumis aux contraintes définies dès le début, "mais aussi longtemps que ces définitions resteront inchangées,
nous récusons la nécessité d'engager de grandes unités mécanisées dans les aléas d'une bataille inégale. Nous préconisons, en échange, un combat de type modulaire à base de cellules légères,
nombreuses mais indépendantes; et parce qu'elles seraient libérées de structures et de principes trop rigides, nous les croyons capables d'un maximum d'efficacité. Au dessus- de ces cellules, un
seul relais hiérarchique. Au sommet, succédant au super-héros des batailles antiques, un chef-système, suprême organisateur et connecteur de ce vaste assemblage de modules synchrones qui se
ferait et se déferait au gré des circonstances. En tout état de cause, ce projet ne requiert aucune augmentation des crédits mis habituellement à la disposition des Armées.
La gravité d'un problème se reconnaît à sa capacité de détraquer les institutions en place : le caractère hyperbolique de l'atome enraye ainsi les machines de guerre traditionnelles. La
logique même de l'ascension aux extrêmes, conséquence de la puissance théoriquement infinie de l'arme nouvelle, devrait donc emporter les barrières de la coutume et condamner les solutions
moyennes."
Jean KLEIN, dans une recension de cet ouvrage, écrit avec raison - vu les différents ajustements opérés par la suite dans les armées françaises - que les débats
qu'il a suscité, malgré les réticences de l'état-major à la défense modulaire, ont contribué à une clarification des vues sur la stratégie nucléaire et la politique de défense françaises. Ses
critiques ont accéléré le processus d'adaptation du corps de bataille. Ils l'ont si bien fait que dans le débat stratégique des années 1980, malgré pourtant des mouvements contraires internes
dans l'armée, au moment des élaborations américaines de tactiques nucléaires de champ de bataille, la France opposera une résistance sur le plan de la doctrine.
Guy BROSSOLLET, Essai sur la non-bataille, Editions Belin, 1975, 125 pages.