Mardi 17 novembre 2009 2 17 /11 /Nov /2009 10:10
                     Trois niveaux de stratégie nucléaire peuvent être distingués selon les acteurs en jeu :
                                                         - Entre "super-puissances", Etats-Unis et Russie, hier l'Union Soviétique ;
                                                        - Entre "super-puissances" et moyenne puissances, comme entre les Etats-Unis ou la Russie d'une part et la Chine, la France et la Grande-Bretagne d'autre part (étant donné que ces moyennes puissances n'affichent pas de possibilité d'emploi de l'armement nucléaire vis-à-vis de puissances non-nucléaires, ce qui n'est pas pour autant une constance certaine) ;
                                                        - Entre puissances "petites" nucléaires comme l'Inde ou le Pakistan ou de la part de petite puissance nucléaire comme Israël qui n'exclue pas l'utilisation en dernier recours (dans un suicide entraînant l'adversaire par exemple) contre des puissances non-nucléaires.
              Par ailleurs, des problématiques de stratégies nucléaires se font jour dans des pays comme l'Iran ou la Corée du Nord, qui sont même des problématiques de pré-stratégies nucléaires à discours proliférateur. Autrement toutes les possibilités peuvent exister : de l'emploi de l'armement nucléaire comme arme de champ de bataille, sur terre, sur mer (sans doute la plus probable), dans l'air et dans l'espace extra-atmosphèrique à la dissuasion pure et simple (non-emploi en premier en principe).

                   De plus, il existe plusieurs possibilités de comprendre dans le temps et dans l'espace les stratégies nucléaires:
                                        - Se fonder sur les discours stratégiques officiels ou officieux. Cette manière de faire ne fause pas forcément la perception, car la stratégie nucléaire est d'abord une stratégie déclaratoire et non une stratgie d'emploi, ou surtout une stratégie déclaratoire, l'arme atomique possédant encore un caractère tabou et terrifiant ;
                                        - Chercher plus loin dans les modalités techniques de mise en place des arsenaux nucléaires. Un décalage dans le temps existe souvent entre la proclamation d'une doctrine et la réalisation (et la mise en place) des armements correspondants. Plus encore, il semble que, compte tenu du fait que la stratégie nucléaire est aussi la gestion de la menace dans l'incertitude créant elle-même de l'incertitude, le mensonge officiel constitue une arme diplomatique première, tournée tant vers des adversaires ou alliés potentiels que vers les opinions publiques ;
                                       - La course aux armements nucléaires rejaillit sur l'évolution des stratégies nucléaires, avec des retards cumulatifs, ce qui fait qu'il n'y a pas de correspondance véritable entre une stratégie nucléaire d'une puissance et celle qui entend y répondre. Plus, l'Union Soviétique entendait sciemment ne pas suivre la logique américaine.

              
                   Hervé COUTEAU-BEGARIE, dans son Traité de stratégie, dans son exposé sur la stratégie en tant que système, met l'accent tout d'abord sur "les dangers de l'impérialisme stratégique" avant même d'aborder l'histoire et la nature de la stratégie de dissuasion nucléaire. "Au temps des représailles massives, les plans américains désignaient plus dizaines d'objectifs en territoire soviétique. Le Pentagone substitua à cette doctrine "primitive" des schémas beaucoup plus élaborés codifiés dans le SIOP (Single integrated Operations Plan, autrement dit Plan de ciblage)." Le SIOP 1 présenté en 1960 2 000 objectifs, le SIOP IV de 1974, 40 000, le SIOP VI, 60 000... "On peut dire qu'à ce stade, les planificateurs américains, obsédés par le raffinement de leurs scénarios, ont perdu tout contact avec la réalité. Une culture stratégique d'un type particulier a rendu ces hommes intelligents incapables de voir le caractère absurde et même grotesque de leurs cogitations. De ce point de vue, la déflation généralisée des armements qui s'est produite à la suite de l'effondrement de l'Union Soviétique constitue une rupture non seulement utile mais nécessaire. Faut-il rappeler que, si le traité START II est entièrement exécute (le traité est écrit en 2002), ce qui est loin d'être acquis, il laissera à chacune des deux grandes puissances nucléaires 3 500 têtes, c'est-à-dire 1 000 de plus que n'en avaient les Etats-Unis en 1969, lors de l'ouverture des négociations SALT, ironiquement appelées négociations pour la limitation des armements stratégiques."
 
                 La stratégie nucléaire est encore principalement une stratégie de dissuasion et non d'emploi, une stratégie déclaratoire et non une stratégie opérationnelle, même si de nombreuses tentatives ont existé et existent encore, par le biais notamment des armements nucléaires tactiques, de la rendre opérationnelle en les intégrant avec l'emploi des armements conventionnels. Cette tentative existe dans tous les acteurs en jeu.
Dans le couple dissuasion-action, les stratégies mettent plutôt l'action sur la séparation qui corresponde à une séparation en termes de moyens mis en place. Mais comme l'écrit encore Hervé COUTEAU-BEGARIE, "La stratégie nucléaire essaye de déborder de sa sphère d'origine, la stratégie de dissuasion, pour se reconnaître une place dans une stratégie d'action". L'instabilité de la dissuasion découle de cette tentation toujours présente, poussée par les constants progrès technologiques. Les arsenaux nucléaires n'ont pas cessé de croître, d'abord sur le plan quantitatif, puis sur le plan qualitatif, "avec l'accroissement de la portée et de la précision et le passage des têtes nucléaires uniques aux têtes multiples (MIRV), puis aux têtes indépendantes (MIRV), en attendant les têtes manoeuvrables (MARV) : les Etats-Unis ont pu quadrupler le nombre des têtes emportées sans augmenter le nombre de leurs vecteurs (missiles ou avions) après 1967, rejetant ainsi sur l'Union soviétique la responsabilité de la course aux armements." Les négociations, jusqu'à aujourd'hui, n'ont fait qu'aggraver les choses car les deux grandes "super-puissances" n'ont pas abouti à une conception commune de la dissuasion. Au contraire, dans les deux camps, de nombreuses forces sociales s'efforcent de dissocier les logiques, pour des raisons parfois plus économiques et financières que stratégiques, se donnant des créneaux d'accroissement de capacités nucléaires.
    Pour expliquer comment cette instabilité n'a pas abouti à une guerre centrale, certains analystes font appel à l'efficacité de la manoeuvre dissuasive de la coalition occidentale (ce sont d'ailleurs les mêmes qui expliquent la paix relative par l'existence d'armes nucléaires...). Mais Hervé COUTEAU-BEGARIE préfère privilégier des réflexions comme celle d'Erwin PANOFSKY, selon lequel la dissuasion serait presque un "fait presque physique". "Il y aurait une dissuasion existentielle, résultant de la seule existence de l'arme, quelles que soient les doctrines, ou une dissuasion par constant découlant "du constat qu'il existe des enchaînements inéluctables, qui rendent le recours à la guerre entre puissances majeures presque impossible" (reprise d'une réflexion de CG FRICAUD-Chagnaud et de JJ PATRY, Mourir pour le roi de Prusse?, 1994). Selon l'auteur du Traité de Stratégie, en fait cette forme de dissuasion n'existe qu'en puissances nucléaires, et d'autre part, rien ne garantit les erreurs de calcul et les accidents susceptibles de déclencher une guerre nucléaire. Et nous savons que la liste d'accidents et d'incidents nucléaires est particulièrement longue depuis 1945...

    Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica et Institut de Stratégie Comparée, 2002 ; Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaires, Editions Complexe, 1988 ; Alain JOXE, Le cycle de dissuasion (1945-1990), La découverte/FEDN, 1990.

                                                                              STRATEGUS
    
    
 

               
Par GIL - Publié dans : STRATÉGIE
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