Samedi 28 novembre 2009
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Stratégies nucléaires américaines 2
Dans le chapitre Pédagogie américaine de son livre consacré aux stratégies nucléaires qui met bien en relief l'aspect déclaratoire de celles-ci, Lucien POIRIER indique
que "La stabilité de la dissuasion au niveau nucléaire est évidemment liée au rapport de forces balisticonucléaires (ou plutôt, dirions-nous aux perceptions de ce rapport de forces) et en 1961,
les Etats-Unis peuvent choisir entre deux stratégies :
- l'une, minimaliste se bornerait à une dissuasuin minimum (minimum deterrent) fondée uniquement sur une capacité de
seconde frappe (second strike capability) désormais acquise avec les sous-marins ;
- (...) l'autre, une formule maximaliste (qui) consisterait en une capacité de contre-forces permettant à la fois
"d'écraser la société soviétique et de détruire au sol les bombardiers et missiles ennemis en une seule attaque massive" - ce qui implique l'initiative nucléaire américaine.
Le général POIRIER souligne la constante ambiguïté des propos de Robert MacNAMARA (1916-2009) alors en charge du secrétariat à la défense. En fait ce qui domine sa rhétorique, c'est "le
souci de relier les deux espaces stratégique, le sanctuaire et l'autre ; de faire prendre conscience aux Européens que leur protection nucléaire tient à la supériorité américaine actuelle,
privilège transitoire qui doit les inciter à préparer la relèves par des forces conventionnelles appropriées." Les Etats-unis peuvent s'éviter les dommages d'une guerre nucléaire tout en frappant
les villes soviétiques, ce qui valorise l'Alliance Atlantique. "Apparemment, l'écart avec la stratégie de Foster DULLES est mince, sauf que les objectifs des forces nucléaires seraient d'abord
les forces homologues de l'URSS."
Les crises de Cuba (1962) et la guerre du VietNam (qui débute pour les Etats-Unis en 1964) constituent les deux expériences majeures qui mettent à l'épreuve toutes ces
stratégies déclaratoires. L'impossibilité de réellement utiliser l'arsenal nucléaire, même sans une forme virtuelle, même dans une confrontation directe avec l'URSS, et encore moins dans une
confrontation par alliés interposés avec la Chine ou l'URSS amènent Robert Mac NAMARA à "préciser" en 1967, ses conceptions stratégiques. Selon lui, "la pierre angulaire de notre politique
stratégique (strategic policy) consiste toujours à dissuader (to deter) une attaque nucléaire délibérée sur les Etats-Unis, ou leurs alliés, en maintenant une attitude hautement plausible (...)
d'infliger un degré de dommage inacceptable à tout agresseur isolé ou à un groupe d'agresseurs, et cela en tout instant d'un échange nucléaire stratégique, même après avoir absorbé une première
attaque nucléaire surprise. cela peut se définir comme notre capacité de destruction assurée. Il faut comprendre que la destruction assurée est l'essence même de tout concept de dissuasion."
Pour Alain JOXE, l'activisme de l'équipe du secrétaire à la défense a favorisé l'émergence "d'une puissance bien plus grande de la technostructure militaire
industrielle aux Etats-Unis, et un abaissement sensible de l'importance des arguments purement militaires dans la dynamique de la course aux armements." L'échec du Président KENNEDY à cause de
cette concurrence entre rationalités de défense militaire et de production industrielle, donne la preuve selon lui, "qu'un contrôle démocratique plus large et plus précis aurait des effets
raisonnables." L'argument du secret militaire, surtout à une époque où ces secrets sont plutôt vis-à-vis des citoyens que vis-à-vis de l'ennemi potentiel, (auquel il faut toujours prouver sa
supériorité) ne tient plus face aux désastres de l'aventure américaine au VietNam. Beaucoup de "faucons" de l'administration de défense américaine sont passé dans le camp de "colombes", Robert
MacNAMARA lui-même (qui part en 1968 de ses responsabilités) et Daniel ELLSBERG entre autres, déposant ainsi le bilan des années 1960 au cours desquelles ces logiciens-stratèges "ont transformé
le champ des représentations de la défense et de la dissuasion nucléaire en un objet critique relevant décidément des sciences humaines et du débat démocratique, et non plus de l'art
militaire."
Les progrès technologiques des armements nucléaires (développement des têtes MARV et des systèmes intégrés des radars et satellites, qui forment le
fameux C3I : Commandement, Contrôle et Communications et information, miniaturisation de l'électronique, perfectionnement du guidage et de la visée terminale...) permet au départ de pénétrer les
réseaux anti-missiles de l'ennemi, mais après le traité ABM de 1972 qui interdit le déploiement des missiles anti-missiles sur le sol, ils favorisent une multiplication des cibles à atteindre.
Selon Alain JOXE, "il est aisé de vérifier que la doctrine associée au plan de ciblage est produite par le plan de ciblage et que le plan de ciblage est produit par la surabondance des
armes."
Dès 1969, Richard NIXON lance un processus dans lequel une nouvelle doctrine stratégique tend à refuser désormais l'implication directe des forces armées américaines dans des
opérations terrestres de longue durée, et qui préconise dans tous les domaines "une définition très large et très générale du système de sécurité globale des Etats-Unis, comme organisation du
partnership, de la délégation des tâches aux alliés".
Pour comprendre cette période, toujours en suivant Alain JOXE, il faut se référer à un ensemble de documents qui définissent les ciblages successifs des missiles nucléaires :
- Le National Security Defense Memorandum 242 du 17 janvier
1974, "dont l'orientation est lancée par KISSINGER en 1969 et qui représente ce que l'on a pu appeler la "doctrine SCHLESINGER, s'incarnera dans le SIOP 5, en avril 1974".
- Le Présidential Decision 59, du Président CARTER, de juillet
1980, entérimé par le Président REAGAN dans plusieurs documents : NSDD 13 d'octobre 1981, NUWEP 82 de juillet 1982 et qui structure le SIOP 6, d'octobre 1983.
- Le SIOP 7, dont les principes furent dévoilés en
juillet 1989, préparé par le Président REAGAN et mis en vigueur par le Président BUSH.
"Ce sont là chaque fois des tournants doctrinaires et des tournants dans les principes du ciblage, mais leur succession obéit à la loi d'une évolution lente. La cohérence de
ces adaptations, bien au-delà des présidents comme personnes, est à rechercher dans les systèmes d'armes, non dans les stratégies.
L'enchaînement des SIOP et des doctrines, dans la période des vingt années qui s'écoulent jusqu'à nos jours (Alain JOXE a écrit le livre auquel nous nous reférons en 1990), semble n'obéir à
aucune règle précise. Un président lance en apparence une grande réforme qui est assumée et reprise par son successeur d'un autre parti ou, au contraire, un président bouleverse lui-même son
propre système au nom des principes énoncés par l'ennemi politique de naguère ou même par l'ennemi soviétique.
Le babil frémissant qui accompagne les auditions consacrées aux questions de défense, au congrès, ne peut masquer le fait patent d'une incohérence toujours plus grande. C'est au point que
le missile intercontinental américain, supposé être un des trois pieds de la "triade stratégique", la fusée MX (dite Peacekeeper, "garde -paix"), magnifique fusée à trois étages et à dix MIRV
bientôt MARV, n'a encore pas trouvé son "mode de déploiement" définitif. On discute, depuis plus de dix ans, sur la manière de la rendre invulnérable par la mobilité terrestre et, en attendant de
se fixer sur un mode déploiement mobile, on a été obligé de disposer les premiers exemplaires qui sortent des chaînes de montage dans des vieux silos de Minuteman reconditionnés."
Cette doctrine SCHLESINGER tourne le dos définitivement à la doctrine de destruction mutuelle assurée (MAD , fou, en anglais) instaure
la flexible response comme la référence en stratégie nucléaire américaine. Mais même dans son exposé par le secrétaire d'Etat du même nom, elle reste d'une signification mitigée, mêlant doctrine
anti-force et anti-cité, l'élément essentiel étant la souplesse de réponses, dans le temps et dans l'espace à une attaque de l'adversaire. C'est d'offrir au pouvoir présidentiel des options
limitées complexes.
Sous la Présidence REAGAN, les 50 000 cibles potentielles se divisent en quatre groupes : les forces nucléaires, les forces militaires en général,
les centres de commandement politiques et militaires et les bases économiques et industrielles soviétiques. Le SIOP doit être réalisé avant l'arrivée de la première salve adverse (rien ne précise
s'il s'agit d'une frappe sur attaque, d'une frappe préemptive ou d'une première frappe américaine). Se multiplient les options, attaque majeure, attaque sélective, option nucléaire limitée et
option nucléaire régionale (visant même des troupes soviétiques au Moyen-Orient). C'est cette multiplicité, présente également pour l'Europe, qui provoque en partie la crise des euromissiles,
alimentée par une inflation déclaratoire sur le mode paranoiaque du Président (contre les forces du Mal), dont une phraséologie religieuse qui fait craindre à certaines populations des décisions
irrationnelles.
Le nouveau SIOP 7, en préparation depuis 1988, est prioritairement anti-forces, basé sur une précision accrue des missiles, avec combinaison d'une mobilisé des
lanceurs basés au sol. Mais en fait, un grand retournement s'effectue, pour reprendre la formule d'Alain JOXE entre 1986 et 1990.
Alain JOXE, le cycle de la dissasion (1945-1990), La Découverte/FEDN, 1990 ; Tribulations du "garde-paix" : MX peacekeeper, un ICBM américain en quête de
stratégie, Cahiers d'Etudes Stratégique n)10, CIRPES, 1986.
Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaires, Complexe, 1988.
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