Avec pour sous-titre Essai de dromologie, ce petit livre de 1977 de l'architecte et essayiste marxisant français Paul
VIRILIO (né en 1932) est un de ces ouvrages novateurs, a priori difficile à lire (en tout cas comme un roman...), foisonnant, ouvrant de voies de réflexions nouvelles ou peu usitées, aux idées
directrices multiples, qui peuvent marquer tous ceux qui veulent réfléchir aux questions de défense au sens large. Écrit dans un style qui veut forcer à réfléchir précisément, il fait appel à de
nombreux faits historiques, touchant à la fois la constitution des villes (depuis le Moyen-Age et même avant), les mouvements populaires de rues, les évolutions techniques touchant à la mobilité
(explosion de la circulation automobile entre autres), les relations entre évolution technique et prise de décision politique, la manipulation psychologique des menaces, bref tout ce qui a
trait ce que l'on appelle communément l'accélération de l'histoire.
"La vitesse, c'est la vieillesse du monde... emportés par sa violence, nous n'allons nulle part, nous nous contentons de partir et de nous départir du vif au profit du vide de la
rapidité. Après avoir longtemps signifié la suppression des distances, la négation de l'espace, la vitesse équivaut soudain à l'anéantissement du Temps : c'est l'état d'urgence. En fait, la
course surgit de l'histoire comme une sublimation de la chasse, son accélération achève l'extermination, la vitesse devient à la fois un destin et une destination. Chasseur, éleveur, marin,
pirate et chevalier, conducteur de char, automobiliste, nous sommes tous les soldats inconnus de la dictature du mouvement... Nous l'avions semble t-il oublié, à côté de la richesse et de son
accumulation, il y a la vitesse et son accélération, sans lesquelles, centralisation et capitalisme auraient été impossibles."
En quatre chapitres aux informations et déductions très serrées, La révolution dromocratique, Le progrès dromologique, la société dromocratique, L'état d'urgence,
l'ouvrage, tout en datant parfois (à propos du conflit Est-Ouest, par exemple) est en quelque sorte fondateur d'une manière de penser les évolutions historiques, même si ces néologismes un peu
forcés n'ont pas connus de destinée très longue. Derrière eux, se situe également une tentative de penser réellement, concrètement les mouvements de l'urbanisation.
La révolution dromocratique pose en deux parties l'articulation entre le droit à la rue, à la route et le droit de l'Etat. D'emblée, l'auteur s'inscrit dans
la perspective des révolutions et des révoltes populaires : "La masse n'est pas un peuple, une société, mais la multitude des passants, le contingent révolutionnaire n'atteint pas sa forme idéale
sur les lieux de la production mais dans la rue, quand il cesse pour un temps d'être relais technique de la machine et devient lui-même moteur (machine d'assaut), c'est-à-dire producteur de
vitesse." "Il y a tout au long de l'histoire, une errance révolutionnaire non dite, l'organisation d'un premier transport en commun qui est pourtant la révolution même. Aussi, la vieille
conviction que "toute révolution se fait en ville", vient de la ville, l'expression "dictature de la commune de Paris", utilisée dès les événements de 1789 ne devraient pas tant suggérer la
classique opposition ville/campagne que l'opposition station/circulation". Au passage, nous pouvons comprendre l'origine de son néologisme : "Dromomanes : Nom donné aux déserteurs, sans l'Ancien
Régime et en psychiatrie à la manie déambulatoire."
"L'utopie socialiste du XIXème siècle comme l'utopie démocratique de l'agora antique ont littéralement été ensevelies sous le vaste chantier de la construction urbaine, occultant l'aspect
anthropologique fondamental de la révolution, de la prolétarisation : le phénomène migratoire." "La cité neuve avec sa richesse, ses aménagements techniques inédits, ses universités et ses
musées, ses magasins et ses fêtes permanentes, son confort, son savoir et sa sécurité, semblait un point fixe idéal où venait s'achever un pénible voyage, une ultime débarcadère de la migration
des masses et de leurs espérances après une traversée périlleuse, si bien qu'on a confondu jusqu'à ces dernières années urbain et urbanité, qu'on a pris pour un lieu d'échanges sociaux et
culturels ce qui n'était qu'un échangeur routier ou ferroviaire, on a pris un carrefour pour la voie du socialisme." Paul VIRILIO use (et parfois abuse) de ce genre de raccourci de la pensée, et
heureusement qu'une certaine redondance permet d'expliciter celui-ci. Après s'être étendu sur les conditions de la domestication (en reprenant la définition de Geoffory SAINT-HILAIRE :
domestiquer un animal, c'est l'habituer à vivre et à se reproduire dans les demeures des hommes ou auprès d'elle.) et sur la formation militaire première des emplacements des villes, l'urbaniste
se livre à une critique d'un aspect de la vulgate marxiste : "Le pouvoir politique de l'Etat n'est donc que secondairement "le pouvoir organisé d'une classe pour l'oppression d'une autre", plus
matériellement, il est polis, police, c'est-à-dire voirie et ceci dans la mesure où, depuis l'aube de la révolution bourgeoise, le discours politique n'est qu'une série de prises en charge plus
ou moins conscientes de la vieille poliorcétique communale, confondant l'ordre social avec le contrôle de la circulation (des personnes, des marchandises) et la révolution, l'émeute avec
l'embouteillage, le stationnement illicite, le carambolage, la collision." C'est en fonction de ce contrôle de la circulation, qui est aussi contrôle de la population, que Paul VIRILIO développe
une série de rapprochements entre urbanisme, contrôle social et dynamisme des révolutions, obligeant à remettre en cause nombre de lieux communs. "89 prétendait être une révolte contre
l'assujettissement, c'est-à-dire la contrainte à l'immobilité symbolisée par l'ancien servage féodal qui subsistait d'ailleurs encore (...), révolte contre l'astreinte à résidence et
l'enfermement arbitraire. Mais nul ne supposait encore que la "conquête de la liberté d'aller et venir" de 1793 c'est l'instauration d'une première dictature du mouvement remplaçant subtilement
la liberté de mouvement des premiers jours de la révolution."
Le progrès dromologique, chapitre également divisé en deux parties, aborde le droit à l'espace, non dans ses aspects juridiques, mais plutôt
concrets et sur le long terme, ainsi que la "guerre pratique".
Pensant surtout à l'évolution de la stratégie maritime,qui fait du droit de la mer, une "nouvelle catégorie du droit politique" l'auteur insiste sur le fait que "Nous n'avons pas
encore assez perçu dans l'Histoire de l'Occident le moment où s'est opéré ce transfert du vitalisme naturel de l'élément marin (cette facilité à y soulever, à y déplacer, à y faire glisser des
engins pesants) à un vitalisme technologique inévitable, ce moment de l'histoire où le corps de transport technique va sortir de la mer comme le corps vivant inachevé de l'évolutionnisme,
quittant en rampant son milieu originel et devant amphibie ; la vitesse en tant qu'idée pure et sans contenu naît de la mer comme Aphrodite et lorsque MARINETTI (dans Manifeste du futurisme)
s'écrie que l'univers s'est enrichi d'une beauté nouvelle, la beauté de la vitesse, et oppose la voiture de course à la Victoire de Samothrace, il oublie qu'il s'agit en réalité d'une même
esthétique, celle de l'engin de transport ; l'accouplement de la femme ailée et du vaisseau de guerre antique comme l'accouplement de MARINETTI le fasciste et de son bolide routier dont il tient
le volant "tige idéale qui traverse la terre" ressortent de cet évolutionnisme technologique dont la réalisation est plus évidente que celle du monde vivant, le droit à la mer crée le droit à la
route des Etats modernes devenant par là des Etats totalitaires." (Nous avons bien entendons remarqué que la vitesse seule permet de parcourir tout le territoire et toutes les âmes pour qu'un tel
pouvoir puisse être opérationnel, en vrai, et non seulement dans les représentations, dans l'élasticité dans l'application des lois édictées, élasticité permise auparavant par l'éloignement des
centres du pouvoir).
Dans La guerre pratique, nous lisons notamment que la vitesse est l'espérance de l'Occident : la voiture blindée "n'est pas seulement auto-mobile mais aussi projectile et
lanceur en attendant d'être émetteur-radio, elle projette et se projette (...)." Par là, il rejoint de nombreux auteurs de stratégie qui mettent en avant la mobilité comme facteur décisif des
victoires militaire. Ce que permettent ces "automobiles d'assaut" qui bouleversent les anciennes notions de durée et d'espace.
La société dromocratique, commence sur les "corps incapables", c'est-à-dire sur l'absence d'efficacité des soldats dépourvus de véhicules mécaniques
mobiles dans les assauts sur les champs de bataille, se poursuite avec l'"arraisonnement des véhicules métaboliques" (comprendre que l'essentiels est l'accélération de l'efficacité et la rapidité
de l'assaut) et sur "la fin du prolétariat".
"De toute évidence, il y a eu coïncidence mais il n'y a pas convergence entre le progrès dromologique et ce qu'il est convenu d'appeler le progrès humain et social. Le déroulement
peut se résumer ainsi : - Une société sans véhicule technologique, où la femme joue le rôle de l'épouse logistique, mère de la guerre et du camion ;
- L'arraisonnement indistinct des corps sans âme en tant que véhicules métaboliques ;
- L'empire de la vitesse et des véhicules technologiques ;
- Concurrence puis défaite du véhicule métabolique devant le véhicule technologique terrestre ;
- Fin de la dictature du prolétariat et fin de l'Histoire dans la guerre du Temps."
Il y a ensuite tout un développement qui permet de saisir que la vitesse vient chronologiquement de progrès de la guerre. Les références abondantes de l'auteur aux
problématiques de militarisation à l'oeuvre juste avant la Seconde Guerre mondiale dans les pays nazi et fascistes, débordant le cadre des armées pour pénétrer entre autre le monde du travail
veulent montrer que quand nous pensons vitesse, nous pensons une vitesse qui est d'abord expérimentée et mise à l'oeuvre pour la guerre. Les raccourcis de l'auteur sont manifestement voulus pour
en montrer les implications directes...et rapides.
Dans la dernière partie de ce chapitre, "Une sécurité consommée", Paul VIRILIO nous entretient sur le fait que "La révolution va plus vite que le peuple", avec toute l'angoisse
que cela peut supposer pour les hommes. "Comment une telle chose est-t-elle possible? Simplement parce qu'en fin de compte les prétendues révolutions de l'Occident n'ont jamais été le fait du
peuple, mais celui de l'institution militaire." Le besoin de sécurité est manipulé, et dans cette dynamique qui donne le tournis, même aux sociologues qui cherchent à l'analyser, la défense
nationale devient l'affaire de tous et tout le temps... Le peuple se met à consommer de la sécurité, comme il consomme du frigidaire et de l'automobile, dans une fuite en avant
accélérée.
Le dernier chapitre, L'état d'urgence, écrit rappelons-le dans une période d'affrontements Est-Ouest, veut montrer que toute cette évolution trouve son
aboutissement dans la stratégie nucléaire. Lire ces lignes en 2009, alors que s'est éloignée dans les esprits la menace d'anéantissement global, entraîne la question : qu'est-ce qui a changé
depuis? En effet au-delà des références à une situation précise, l'auteur continue de nous interpeller : "De l'état de siège des guerres de l'espace à l'état d'urgence de la guerre du temps, il
n'aura fallu finalement attendre que quelques décennies pendant lesquelles l'ère politique de l'homme d'Etat aura disparu au profit de celle, apolitique, de l'appareil d'Etat. Devant l'achèvement
d'un tel régime, il convient de s'interroger sur ce qui est bien plus qu'un phénomène temporel. En cette fin de siècle, le temps du monde fini s'achève et nous vivons les prémices d'une
paradoxale miniaturisation de l'action que d'autres préfèrent baptises automation." Dans le monde d'Internet dans lequel nous vivons, son livre donne encore à penser. A la vitesse avec
laquelle le monde évolue, quelle marge existe t-il aux hommes pour agir?
Paul VIRILIO, Vitesse et Politique, Editions Galilée, 1977, 151 pages.