Mardi 29 avril 2008
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En quoi René DESCARTES, ce philosophe et mathématicien du XVIIème siècle, intéresse t-il une réflexion sur le conflit? Après tout, l'image que l'on a du cartésianisme se résume pour
beaucoup à la pensée profonde que si l'on pense, on existe! Sans s'attacher pour l'instant à sa postérité intellectuelle - de MALEBRANCHE à HUSSERL - et aux nombreuses "Méditations cartésiennes",
tentons de dégager plusieurs thèmes abordés par DESCARTES qui nous intéressent ici.
- Cogito : Le point de départ de la métaphysique de DESCARTES est le doute. Un doute sur tout, y compris sur le doute lui-même. De ce doute radical, il en tire la
certitude de la pensée qui doute :"Je pense donc je suis" (Discours de la méthode, 1637). C'est dans les "Méditations métaphysiques" (1641) que s'affirme l'idée que ce qui établit le cogito,
c'est l'existence l'âme, opposé aux incertitudes du corps dont la sensibilité est source d'erreurs et d'illusions. Dans la Méditation Troisième, la pensée appelle pour exister un être extérieur à
elle, car toutes ses idées sont par essence des renvoies à l'extériorité. la solitude du moi trouve son répondant (puisque la pensée ne peut être cause d'elle-même) dans l'idée que cet extérieur,
c'est Dieu. Contrairement au thomisme ambiant, DESCARTES pense que pour être assuré de l'existence du monde extérieur, il faut d'abord connaître l'existence de Dieu, cause de sa seule idée. Dans
une ambiance qui n'est pas la liberté de pensée, DESCARTES est obligé de donner à l'expression de sa pensée une tournure qui peut la rendre confuse. dans sa Méditation Cinquième, DESCARTES fait
alors appel à un procédé analogue à ceux des mathématiques pour dissiper cette obscurité. Ce qui nous intéresse ici, c'est le face à face entre moi et Dieu, qui semble exclure l'autre. En fait
les auteurs qui reprendront ces méditations feront souvent l'analogie, voire l'identité, entre Dieu et l'autre. Toute une réflexion sur l'altérité en découlera, d'où aussi toute réflexion sur
l'altérité et sur le conflit.
- Liberté : Dieu - source de toute pensée - ne nous trompe pas. Alors pourquoi l'erreur existe t-elle? Pour fonder philosophiquement sa méthode,
DESCARTES, dans sa Méditation Quatrième, veut montrer que l'erreur ne vient pas de Dieu, qu'il nous appartient de l'éviter. Le jugement des choses résulte de l'entendement qui perçoit les idées
et de la volonté qui donne ou refuse son consentement. C'est ce qui fonde la liberté, source d'erreur. Pour éviter l'erreur, qui vient de notre nature sensible, de notre corps (Méditation
Sixième), il faut persévérer dans l'exercice de la liberté, c'est-à-dire dans la connaissance. Pour répondre aux demandes pressantes de ses lecteurs, qui ne se satisfont pas de ses explications,
il écrit plus tard "Les passions de l'âme" (1649). Il y développe une théorie de la générosité, "générosité qui fait qu'un homme s'estime au plus haut point qu'il se peut légitimement estimer
consiste seulement, partie en ce qu'il connaît qu'il n'y a rien qui véritablement lui appartienne que cette libre disposition de ses volontés, ni pourquoi il doive être loué ou blâmé sinon parce
qu'il en use bien ou mal, et partie en ce qu'il sent en soi-même une ferme et constante résolution d'en bien user, c'est-à-dire de ne manquer jamais de volonté pour entreprendre et exécuter
toutes les choses qu'il jugera être les meilleures : ce qui est suivre parfaitement la vertu." C'est par cette réflexion concrète sur la nature de l'homme que DESCARTES permet de penser à
la fois la liberté et l'altérité.
- Libre arbitre et souveraineté : Dans ses "Lettres à la princesse Elisabeth", DESCARTES soutient que même si Dieu - prescience divine -
sait à l'avance ce que nous allons faire, cela ne change rien à la connaissance que nous avons de notre liberté. Même si DESCARTES ne cessera de témoigner d'un retrait à l'égard des questions
politiques (Lettre à Brégny, 1650), une interprétation politique de l'abstention cartésienne, audacieuse certes, est possible (Pierre GUENANCIA, 1983). Le primat de la liberté-individualité
aurait valeur de protestation contre toutes les formes de totalisation. Apprendre à dire Je renvoie le libre arbitre non seulement à une difficile liberté dans le monde, mais aussi à la liberté
de soi vis-à-vis des autres, et notamment des puissants. En acceptant de commenter "Le Prince" de MACCHIAVEL pour Elisabeth de Bavière, DESCARTES montre une "esquisse de ce qu'aurait pu être sa
philosophie politique" (Alain RENAUT, Dictionnaire des Oeuvres Politiques). Même si DESCARTES approuve le processus de la raison d'Etat présenté par les "Discours sur Tite-Live", il rattache
toujours la relativité politique à un absolu moral. Oui à la raison d'Etat d'un prince éclairé... s'il est éclairé. Et cette morale s'inscrit dans un principe de solidarité pour le bien commun.
L'éclairage apporté par ces "Lettres à Elisabeth" permet de mieux comprendre les idées de DESCARTES sur la souveraineté. Par là, il ne s'agit pas de la souveraineté d'abord, au sens politique,
mais au sens de liberté d'agir dans le monde. Il ne s'agit pas d'abord du libre arbitre au sens des libertés publiques, mais au sens de liberté de jugement sur les choses, de capacité à
comprendre réellement le monde. En mettant en avant que la science d'une chose, c'est en avoir une véritable connaissance, acquise par méthode et non par conjecture personnelle ou examen de
l'opinion de l'autre, on peut comprendre que DESCARTES inclue également le politique dans son expérience du doute absolu. Le cartésianisme n'est pas seulement une rationalisation dans la manière
de découvrir et de comprendre le monde physique, c'est aussi le début d'une réflexion - par essence conflictuelle - sur la conduite du monde politique.
René DESCARTES, Discours de la méthode, 1637 ; Méditations métaphysiques, 1641; Les passions de l'âme, 1649; Lettres à la princesse Elisabeth, 1643-1649 ; Alain RENAUT, article
Descartes du Dictionnaire des Oeuvres politiques, PUF, 1986; Sous la direction de Bernard MORICHERE, article Descartes de Philosophes et Philosophie, tome 1, Nathan, 1996; Denis KAMBOUCHNER,
article Descartes du Vocabulaire des Philosophes, tome 2, Ellipses, 2002; Ferdinand ALQUIE, article Descartes d'Encyclopedia Universalis, 2004; Pierre GUENANCIA, Lire Descartes, Galimard, folio
essais, 2000.
PHILIUS