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6 mai 2008 2 06 /05 /mai /2008 15:31
        Voilà un livre qui permet de relativiser nos connaissances historiques, singulièrement celles de l'Antiquité, et par exemple des méandres des relations entre philosophies grecques!  L'auteur, essayiste et poète vénézuelien, suite à ses fortes impressions des destructions de la guerre en Irak, s'est attaqué à une entreprise salutaire qui montre combien les destructions des supports des connaissances, par les inondations et autres catastrophes naturelles, mais aussi par les guerres et multiples autodafés, ont pu retarder, freiner, dévier le cours de l'histoire de l'humanité.
        Voilà bien un ouvrage qui va permettre de commencer à tordre le cou au mythe de l'avancée des savoirs et des techniques grâce aux guerres et autres activités militaires! Toutes les périodes historiques, ou presque, sont visitées au cours de ces 527 pages publiées aux Editions Fayard, en 2008, après sa parution en Amérique Latine en 2004.
 
     "Là où l'on brûle les livres, on finit par brûler des hommes". C'est par cette citation de Heinrich Heine que Fernando BAEZ débute sa passionnante et terrifiante enquête sur l'histoire de la destruction des livres de l'Antiquité à nos jours. L'auteur remonte à l'anéantissement des tablettes sumériennes, évoque le saccage de la bibliothèque d'Alexandrie, les grands classiques grecs disparus, l'obsession d'uniformité de l'empereur chinois SHI HUANGDI, les papyrus brûlés d'Herculanum, les abus de l'Inquisition, la censure d'auteurs tels que D.H. LAWRENCE, James JOYCE ou Salman RUSHDIE, les autodafés des nazis...
L'auteur tente d'élaborer une théorie partielle du bibliocauste, néologisme pour désigner la destruction de livres. C'est toujours une tentative d'annihiler une mémoire qui constitue une menace directe ou indirecte pour une autre mémoire supposée supérieure. On ne détruit pas les livres parce qu'on les hait. Cela fait partie d'une stratégie et se marie avec la propagande. Les exterminateurs sont très souvent créatifs même si les circonstances de ces destructions sont souvent noyées dans un certain chaos, consécutif à une siège de ville, à une manifestation   de fureur populaire bien orientée. Mais d'autres destructions sont réalisés lors de véritables cérémonies, autodafés ont sont parfois conjoints livres et vaincus. Tout naturellement, le destructeur, surtout dans la période contemporaine, de livres est dogmatique, mais dans l'Histoire ce dogmatisme est souvent très ordinaire, justifié, dans l'ordre des choses. 
   A la fin de son introduction, l'auteur écrit : "Tout naturellement, lorsque quelque chose ou quelqu'un ne confirme pas la posture décrite, une condamnation survient, immédiate, superstitieuse et officielle. La défense théologique d'un livre considéré comme définitif, irrécusable, indispensable ne tolère pas de divergences. D'une part parce que la déviation ou réflexion critique équivaut à une rébellion ; d'autre part parce que le sacré n'admet ni conjectures ni citations : il suppose un ciel pour ses gendarmes et un enfer aux teintes de cauchemar combustible pour ses transgresseurs. Il y a un aspect déterminant qui veut que la domination ne s'instaure pas sans une relation de conviction. Il n'y a pas d'hégémonie religieuse, politique ou militaire sans hégémonie culturelle. Ceux qui détruisent des livres et des bibliothèques savent ce qu'ils font : leur objectif est clair : intimider, démotiver, démoraliser, favoriser l'oubli historique, diminuer la résistance et, surtout, instiller le doute. On ne doit pas ignorer que les droits humains fondamentaux qui l'on viole dans les bibliocaustes sont nombreux : le droit à la dignité, le droit à l'intégrité de la mémoire écrite des individus et des peuples, le droit à l'identité, le droit à l'information et le droit à l'investigation historique et scientifique que les livres rendent possible.
     
    Traduit en douze langues, cet ouvrage érudit d'un passionné de la première heure, passionnant de bout en bout, démontre que, loin d'être détruits par l'ignorance, les livres sont anéantis par volonté d'effacement de la mémoire et de l'histoire, c'est-à-dire de l'identité des peuples.
       L'essayiste s'est rendu en 2003 en Irak après l'invasion nord-américaine, en tant que membre des différentes commissions d'investigation sur la destruction des bibliothèques et des musées. Il fait aujourd'hui partie du Centre international d'études arabes et est conseiller de divers gouvernements sur la destruction des biens culturels. 
 
   Doté d'une grosse bibliographie et de très nombreuses notes, c'est un outil bienvenu sur l'étude de l'ampleur des pertes historiques de l'humanité.
   
     On pourrait étendre cette enquête à l'archéologie et aux multiples techniques perdues depuis les premiers temps. De nombreux ouvrages aujourd'hui demeurent des constructions énigmatiques (des grandes pyramides d'Egypte aux cathédrales européennes), à cause de destructions d'archives et de massacres de populations... Une étude intéressante de même serait de réaliser une enquête sur les techniques et savoirs perdus de l'Empire Romain...
 
   Traducteur d'ARISTOTE, spécialiste de la bibliothèque d'Alexandrie dont il a retracé la destinée, Fernando BAEZ a ainsi consacré douze années à la préparation d'une thèse de doctorat dont cet histoire est issue. 
 
 
Fernando BAEZ, Histoire universelle de la destruction des livres,  Des tablettes sumériennes à la guerre d'Irak, Fayard, 2008, 527 pages. Traduction de l'espagnol (Historia universal de la destruccion de libros. De las tablillas sumerias a la guerra de Irak,  Guillermo Schavelzon & Asoc., Agencia Literaria info@schalvelson.com) par Nelly LHERMILLIER.
 
Complété le 11 Juillet 2012
Complété le 16 novembre 2017

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commentaires

ERIC 20/01/2011 20:52


Mon Avis (Janvier 2011) : Cette étude est aussi effrayante, qu’enthousiasmante. Effrayant, puisqu’il s’agit de s’attacher au recensement puis à l’étude de ces destructions de ce support de la
connaissance qu’est le livre. Enthousiasmant, car s’intéresser à l’histoire de ces autodafés revient à explorer l’histoire même du livre et de l’Ecriture.
Fernando BAEZ, après avoir souligné que l’Histoire (définie justement par cette existence de l’écrit) ne représente que 1% du passé de l’humanité, alors que la préhistoire en kidnappe la quasi
totalité, déplore l’absence d’une histoire de ces destructions, alors que les récits de l’aventure de l’écriture sont innombrables. On ne détruit pas le livre pour l’objet qu’il représente, mais
pour la rationalité, qu’il véhicule, et s’appuyant sur de nombreux spécialistes et autres érudits –on remarquera la très riche bibliographie en fin d’ouvrage -, l’auteur reprend notamment la
réflexion d’Umberto ECO, qui distinguait la bibliocastie fondamentaliste (on craint le contenu du livre, et on le « supprime » pour empêcher d’autres de le découvrir), de la bibliocastie par
incurie (Le manque de soin, de place, d’intérêt amène les livres à se détériorer ou/et à tomber dans l’oubli) en passant par la bibliocastie par intérêt ( la destruction représente un gain pour
l’auteur, qui aura ainsi intérêt à vendre 100 cartes rares plutôt qu’un Atlas hors de prix).
S’évertuant à nous dresser un panorama (le plus exhaustif possible) de ces destructions, Fernando BAEZ réussit à nous intéresser d’un bout à l’autre de cette somme, véritable concrétisation de la
passion d’une existence.
On se plaira à citer Jorge Luis BORGES, qui définissait ainsi le livre :
Des divers instruments de l’Homme, le plus étonnant est sans doute le livre. Les autres sont des extensions de son corps. Le microscope, le télescope sont des extensions de sa vision ; le téléphone
est une extension de sa voix ; nous avons ensuite la charrue et l’épée, extensions de son bras. Mais le livre, c’est autre chose : le livre est une extension de la mémoire et de l’imagination.

Absolument captivant, cette étude magistrale réussit son but : alerter (sur le danger de ces destructions) mais aussi (et surtout ??) nous émerveiller …Que de choses faites par et pour les livres
????