Georg SIMMEL (1858-1918) et Julien FREUND (1921-1993) développent la question du tiers dans le conflit souvent pensé en terme de duels, à deux protagonistes.
L'intervention d'un tiers rompt la logique du duel et instaure, avec l'introduction d'un quatrième, puis de plusieurs autres acteurs des conflits, la relation de minorité à majorité, la
possibilité d'alliances. En outre, pour Julien FREUND, le conflit, surtout le conflit politique, n'a de véritable sens que lorsque les adversaires "expriment également une solidarité qui
transcende la lutte elle-même". Même les luttes violentes, les guerres civiles par exemple, qui mettent en question la constitution, le régime, l'existence même de la collectivité comme unité
politique, présupposent la solidarité de ces membres sous une nouvelle forme, plus satisfaisante, plus rationnelle ou plus juste. Georg SIMMEL insiste de son côté beaucoup sur la socialisation
qu'implique même le conflit. Cette problématique du conflit insiste sur la coopération des protagonistes, d'une façon que Julien FREUND reconnaît comme paradoxale.
Julien FREUND, L'essence du politique, Dalloz, 2004; Georg SIMMEL,
Le conflit, Circé, 2008.
La sociologie de "Chicago"
Une sociologie interactionniste, héritière du courant pragmatique américain, constitue la référence de la sociologie aux Etats-Unis. C'est par l'étude des communautés que
des auteurs comme R REDFIELD (1897-1958), H BLUMER qui invente l'expression en 1937, E GOFFMAN (1922-1982) ou GARFINKEL abordent les conflits sociaux. Leur conception émiette les structures
sociales en micr-structures et beaucoup d'études portent sur les multiples groupes déviants de la société américaine. Critiques du fonctionnalisme qui exagère selon eux la socialisation des
acteurs en surestimant leur conformisme social, les auteurs de ce courant très large mettent en avant le flou de beaucoup de situations dans une société beaucoup plus mobiles que les sociétés
européennes. Prônant une ethnométhodologie, GARFINKEL veut analyser les dynamismes sociaux de l'intérieur et utiliser le savoir des acteurs eux-mêmes. Ces démarches ignorent bien souvent (Lewis
COSER) les facteurs institutionnels come du reste le pouvoir central. En privilégiant beaucoup le vécu des acteurs, même en tentant de ne pas tomber dans les mêmes représentations qu'eux, cette
sociologie fait l'impasse sur les problématiques du pouvoir.
Edwing GOFFMAN, les rites d'interaction, Editions de Minuit, 1974; Nicolas HERPIN, les sociologies américaines et le siècle, PUF, 1973.
Une sociologie interrelationniste
Une des grandes questions touche à la nature des conflits collectifs - conflits inter-individuels, conflits sociaux, conflits entre collectivités ou communautés - dans
l'ensemble des interrogations sur l'importance à donner aux relations individus-sociétés. Des auteurs aussi divers que George LABICA, Raymond ARON, Georges GURVITCH, posent la question de la
détermination des motivations des acteurs dans la société : multidétermination ou monodétermination. La question a surgi longtemps dans une grande partie de la littérature marxiste sur la
sur-détermination de l'économie dans les comportements sociaux. Plus largement, le fait même de réfléchir à cette question - concernant les conflits entre autres - conduit beaucoup à mettre
l'accent sur le symbolique, sur la représentation plutôt que sur la réalité sociale. On notera dans ce sens les contributions de Peter BERGER et de Thomas LUCKMANN, qui élaborent le concept de
construction sociale de la réalité. L'individu exprime face à la société un "stock de connaissances objectivées" commun à une collectivité d'acteurs et son action est déterminée par ce "stock" à
la fois dans les deux deux perspectives de l'ordre institutionnel et du rôle, étant donné que les rapport à l'individu au groupe est mouvant.
Dans cette perspective, la délimitation d'une classe sociale d'appartenance constitue une question-clé. Georges GURVITCH élabore une définition complexe où entrent en compte la
volonté d'y appartenir, le sentiment d'en faire partie, la perception des autres classes sociales comme étanches ou poreuses, la position de la classe par rapport au pouvoir...
Une sociologie hésitante du changement social
Selon Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL (Sociologie contemporaine, Vigot, 2002), les sociologues d'aujourd'hui hésitent à se lancer dans la construction d'une théorie globale,
ou universelle, du changement. La multiplicité des facteurs d'évolution d'une société mise en avant par David RIESMAN, Colin CLARK, et d'autres, ne les empêchent pas de mettre en avant très
souvent le progrès technique comme facteur dominant de changement, un facteur qui ne serait maîtrisable directement par les acteurs sociaux. Du coup, malgré les remises en perspective de certains
auteurs comme Lewis MUMFORD, une certaine sociologie dominante rendrait caduque toute une série de sociologies et même de politiques économico-sociales, en tout cas à l'échelle de la société
globale, surtout si elle est vue en voie de mondialisation. Sans parler d'une disqualification des sociologues s'inspirant de trop près des marxismes, toute sociologue désireux d'ouvrir une
perspective de changement social - et plus de changement social radical - se voit aujourd'hui rappelé à l'ordre, à l'aide de multiples arguments d'où ressortent le fait que l'évolution d'une
société serait plutôt le fait de facteurs exogènes qu'endogènes, et les changements climatiques n'arrangent rien de ce côté-là.
Restent une multitudes de sociologies sectorielles, où nombre d'auteurs cherchent plus précisément les facteurs d'ordre et de désordre sociaux : les
médias, le sport, les institutions scolaires, la défense, les arts et spectacles... domaines dans lesquels nous allons poursuivre notre petit parcours...
SOCIUS