Mardi 13 mai 2008
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Il est relativement facile d'écrire en quoi ce philosophe allemand de première importance (Etes-vous hégélien ou kantien?) a contribué et contribue encore par les
commentaires de ses oeuvres aux problématiques du conflit.
L'examen des trois "Critiques" d'Emmanuel KANT (Critique de la raison pure, 1781; Critique de la raison pratique, 1788; Critique de la faculté de juger, 1790) montre à quel point le
lien peut être fait entre la contestation de l'ordre cosmologique et la contestation de l'ordre politique.
Alors que beaucoup de philosophies avant lui prenait comme référence des preuves de l'existence de Dieu comme fondement de leurs réflexions et de leur vércité, Emmanuel KANT renverse les
raisonnements. Ce n'est plus la figure divine de l'Absolu qui vient relativiser l'homme dans sa finitude. C'est au nom de cette finitude qui est celle de toute connaissance humaine, que la figure
divine de l'Absolu est relativisée, rabaissée au rang d'une idée indémontrable (Luc FERRY, KANT, une lecture des trois "Critique"). Toute métaphysique rejetée, il ne reste à l'homme que la
ressource de sa logique.
Et comme la cosmologie ne peut fonder comme auparavant la morale, c'est sur la réalité même, celle que l'homme dans sa finitude découvre, qu'elle peut se fonder. Or, cette réalité, d'abord du
monde naturel et aussi du monde des hommes, est celle d'un univers où règnent la loi du plus fort et le principe de l'égoisme généralisé. C'est la faculté de s'arracher aux intérêts, c'est-à-dire
la liberté, qui définit la dignité et fait du seul être humain une personne morale, susceptible d'avoir des droits (Luc FERRY). Emmanuel KANT, malgré la rupture qu'il introduit, reste marqué par
le christianisme, notamment sur le plan de la morale. Mais il en prépare en quelque sorte la sécularisation, la laïcisation.
Toute une réflexion sur ce qu'un individu ressent à partir de sa finitude du monde dans lequel il est, fait découvrir la confrontation indéfinie entre un sentiment particulier et une
idée universelle commune aux autrs individus. La faculté de juger le monde, de le comprendre et de le changer, dépend d'un travail critique qui, pour être efficace, doit tenir compte d'une
multiplicité de sentiments et de perceptions de la réalité, qu'il s'agisse de la réalité physique ou de la réalité sociale.
Les idées transcendantales ne sont que des idées, mais elles sont utiles. Elles ont une fonction d'homogénéisation et d'unification des connaissances expérimentales comme des
principes moraux (DEKENS, Comprendre Kant). car l'esprit humain, de par son fonctionnement (cette finitude en fin de compte) a tendance à produire des raisonnements contradictoires, raisonnements
qui semblent tous convaincants. C'est le principe du conflit des facultés : Kant en décrit quatre, mais la plus complexe et la plus importante de par ses conséquences pratiques est celui de la
contradiction entre la liberté humaine et l'absolu déterminisme de la nature. Et la solution de ce conflit est que l'on peut attribuer au sujet agissant la totale responsabilité de ses actes,
tout en reconnaissant que le rapport à la liberté comme cause intelligible à ses effets sensibles deumeure à tout jamais incompréhensible (DEKENS).
Luc FERRY, tant dans son livre sur la lecture des trois "Critique" que dans le "Dictionnaire des oeuvres politiques", tout comme DIKENS, se questionnent sur la
philosophie politique d'Emmanuel KANT. Olivier DEKENS distingue dans ce qu'il appelle l'archipel de la politique trois resgistres : le point de vue anthropologico-téléologique (L'idée d'une
histoire universelle au point de vue cosmopolitique, Vers la paix perpétuelle, Le conflit des facultés), le point de vue juridico-normatif (La doctrine du droit, La critique de la faculté de
juger) et le point de vue technico-judicatif (Vers la paix perpétuelle).
Si le déroulement des comportements individuels parait relever du chaos le plus pur, l'histoire de l'humanité dans sa globalité doit pouvoir manifester une certaine cohérence. L'homme
étant doté d'une insociable sociabilité, il tend naturellement à s'assicier, mais il resiste de lui-même à cette tendance en cherchant toujours à se singulariser, et par là, à provoquer de
multiples conflits. La nature ne peut favoriser la paix que si les hommes établissent des Constitutions Républicaines. La marche vers le progrès réside dans l'idée de République, même si celle-ci
reste toujours un idéal à atteindre.
Le Droit n'est pas simplement le glissement de l'intériorité éthique dans la législation. L'élaboration de la loi ne peut se faire que sous la poussée du devoir. Le droit, dans sa
détermination la plus large, est l'ensemble des conditions qui permettent la coexistence universellement déterminée d'être humains. Pour exister réellement, le droit et l'habileté à contraidre
sont une seule et même chose. Il permet l'expression à la fois de la liberté et du devoir.
Emmanuel KANT pose donc d'abord la République come norme, puis tente d'en tirer les conséquences au niveau des relations interétatiques. Pour contrecarrer la tendance naturelle belliciste
des Etats, le droit, d'ont l'inscription est l'indice d'une disposition morale, repose sur la capacité et la liberté des critiques des citoyens, sur l'appui de la philosophie à la vérité, pour ne
pas céder aux jeux des pouvoirs.
Dans le contexte de la Révolution Française, Emmanuel KANT doit défendre ses conceptions à la fois contre les excès (Terreur) de cette révolution,
qu'il soutient en vue de l'instauration de la République et les attaques sur le fond et sur la forme menées en Allemagne, contre cette révolution comme contre l'idée de République. Chef de file
de l'Aufklarung, qui a accueilli avec enthousiasme la nouvelle de la révolution, perçue comme l'application de la philosophie des Lumières, Emmanuel KANT participe à une rageuse polémique,
notamment contre JACOBI (1793). C'est dans cette bataille intellectuelle que KANT élabore une philosophie de l'histoire, qui reste soumise à l'aspects purement conjectural des événements. La
critique constante de la raison doit s'appliquer pour déterminer un sens de l'histoire conforme à une morale. Les ruses de la nature restent à découvrir en même temps que la liberté exercée par
l'humanité doit lui permettre de se diriger dans le chaos de l'histoire. Nous pouvons citer comme le fait Mai LEQUAN (La paix), un passage de "Vers la paix perpétuelle" : La paix perpétuelle en
philosophie s'oppose à la paix des moutons qui vivent fraternellement entre eux et avec les chiens mêmes. Le criticisme, état constamment armé (contre ceux qui confondent à tort les phénomènes
avec les choses en soi), état qui, précisément parce qu'il est armé, accompagne l'activité incessante de la raison, ouvre la perspective d'une paix perpétuelle.... De même que dans l'histoire
universelle, les guerres poussent les peuples à leur insu vers la paix, dans l'histoire de la raison pure, les guerres dogmatiques poussent la raison à son insu vers la paix du criticisme... Nous
aurons l'occasion bien entendu de revenir sur ce passage...
Emmanuel KANT, Critique de la raison pure, Gallimard, 1990; Critique de la raison pratique, Flammarion, 2003; Critique de la faculté de juger, Flammarion, 2003; Le
conflit des facultés, Vrin, 1997; Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, Bordas, 2005; Pour la paix perpétuelle, Le livre de poche, 2002 ; Luc FERRY, KANT, une lecture
des trois "critiques", Grasset, 2006; Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986, article KANT sur Critique de la faculté de juger ; Olivier DEKENS, Comprendre KANT, Armand Colin, Cursus,
2005 ; Mai LEQUAN, La paix, textes choisis en présentés, 1998.
PHILIUS