Vendredi 16 mai 2008
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Au fondement de toute étude sur la société et aux origines mêmes de la sociologie - tant chez Emile DURKHEIM (1858-1917) que chez Gabriel TARDE
(1843-1904) - se trouve la question du normal et du pathologique. En partie parce que le modèle scientifique choisi, biologique, a beaucoup fait pour comparer le corps au corps social, les
cellules aux individus, afin de parvenir à faire une étude de la société comme totalité et non simplement une étude des relations inter-individuelles. Ce n'est pas un hasard si les deux
"fondateurs" de la sociologie, rivaux sur la scène intellectuelle de l'époque, commencent leurs travaux par la criminalité.
Pour ce qui concerne Emile DURKHEIM, tout le début de son livre "De la division du travail social" commence par des considérations sur le crime. Dans
"Les règles de la méthode sociologique", figurent en bonne place celles relatives à la distinction entre le normal et le pathologique.
Il écrit, en 1895 : "Nous pouvons donc formuler les trois règles suivantes : 1- Un fait social est normal pour un type social déterminé, considéré à une phase déterminée de son développement,
quand il se produit dans la moyenne des sociétés de cette espèce, considérées à la phase correspondante de leur évolution. 2- On peut vérifier les résultats de la méthode précédente en faisant
voir que la généralité du phénomène tient aux conditions générales de la vie collective dans le type social considéré. 3- Cette vérification est nécessaire, quand ce fait se rapporte à une espèce
sociale qui n'a pas encore accompli son évolution intégrale.
(...) S'il est un fait dont le caractère pathologique parait incontestable, c'est le crime. Tous les criminologistes s'entendent sur ce point. S'ils expliquent cette morbidité de manières
différentes, ils sont unanimes à la reconnaître. Le problème, cependant, demandait à être traité avec moins de promptitude.
(...) Faire du crime une maladie sociale, ce serait admettre que la maladie n'est pas quelque chose d'accidentel, mais au contraire, dérive, dans certains cas, de la constitution fondamentale de
l'être vivant ; ce serait effacer toute distinction entre le physiologique et le pathologique. Sans doute, il peut se faire que le crime lui-même ait des formes anormales ; c'est ce qui arrive
quand, par exemple, il atteint un taux exagéré. il n'est pas douteurs, en effet, que cet excès ne soit de nature morbide. Ce qui est normal, c'est simplement qu'il y ait une criminalité, pourvu
que celle-ci atteigne et ne dépasse pas, pour chaque type social, un certain niveau qu'il n'est peut-être pas impossible de fixer (...)
(...) Le crime est donc nécessaire ; il est lié aux conditions fondamentales de toute vie sociale, mais, par cela même, il est utile ; car ces conditions dont il est solidaire sont elles-mêmes
indispensables à l'évolution normale de la morale et du droit.
(...) Ce n'est pas tout. outre cette utilité indirecte, il arrive que le crime joue lui-même un rôle utile dans cette évolution. Non seulement il implique que la voie reste ouverte aux
changements nécessaires, mais encore, dans certains cas, il prépare directement ces changements. Non seulement, là où il existe, les sentiments collectifs sont dans l'état de malléabilité
nécessaire pour prendre une forme nouvelle, mais encore il contribue parfois à déterminer la forme qu'ils prendront. Que de fois, en effet, il n'est qu'une anticipation de la morale à venir, un
acheminement vers ce qui sera!
L'enjeu est considérable pour qu'il termine ce chapitre par "Pour que la sociologie soit vraiment une science de choses, il faut que la généralité des phénomènes soit prise comme critère
de leur normalité." "Le devoir de l'homme d'Etat n'est plus de pousser violemment les sociétés vers un idéal qui lui parait séduisant, mais son rôle est celui du médecin ; prévient l'éclosion des
maladies par une bonne hygiène, et quand, elles sont déclarées, il cherche à les guérir. Conscient de "l'énormité" de ce qu'il écrit, en regard des réactions hostiles de certains
milieux, et de certaines interprétations tendancieuses, Emile DURKHEIM enrichit la fin de son chapitre par une note : "De la théorie développée dans ce chapitre, on a quelquefois conclu que,
suivant nous, la marche ascendante de la criminalité au cours du XIXème siècle était un phénomène normal. Rien n'est plus éloigné de notre pensée (...) Toutefois, il pourrait se faire qu'un
certain accroissement de certaines formes de la criminalité fût normal, car chaque état de civilisation a sa criminalité propre. Mais on ne peut faire là-dessus que des hypothèses." En
pleine fin du XIXème siècle aux conflits nombreux qui opposent, parfois violemment, la classe ouvrière au patronat, on conçoit cette prudence chez quelqu'un qui reste par ailleurs un catholique
convaincu.
Penser les conflits sociaux, penser le suicide, penser la criminalité comme inhérents à toute forme de société, les considérer comme normaux et entrant même nécessairement
dans son fonctionnement n'a jamais cessé de garder toute son ambiguïté. C'est dire que la sociologie n'est pas une science naturelle... qu'elle est, de plein pied, dans le cadre... des conflits
sociaux!
Elle garde, la sociologie, toujours une ambiguïté car derrière l'analyse sociale, il y a souvent un regard moral, que ce regard soit explicite ou implicite. On le voit très bien chez Emile
DURKHEIM, où l'analyse du monde moderne par rapport à la société traditionnelle met en évidence l'affaiblissement d'un conscience collective qui fait place de plus en plus à des consciences
individuelles (le progrès de l'individualisme est attesté bien sûr par nombre de sociologues par la suite). Retrouver la force des solidarités mécaniques ancestrales perdues dans la société
industrielle pour remédier aux maladies sociales massives (où souvent luttes sociales et alcoolisme endémique sont joyeusement confondus par maints auteurs de seconde main) constitue une
obsession dans une certaine "élite éclairée" de la société. Le développement des égoïsmes sociaux requiert des réformes sociales et Emile DURKHEIM, dans ses écrits non sociologiques (sur le
socialisme ou l'éducation) propose des remèdes - en fait surtout un remède : l'organisation de corporations professionnelles, vecteurs de la formation d'une nouvelle conscience collective. Même
si l'oeuvre de DURKHEIM est très nuancée à cet égard, toute une idéologie voudrait que les conflits sociaux - assimilés parfois à de la délinquance pure et simple - soient nécessairement un
symptôme pathologique. Analyser réellement les "pathologies" sociales, ce qui n'est pas l'affaire de cette idéologie-là, voir pourquoi , comme DURKHEIM et TARDE l'on fait, c'est montrer
finalement, quelque part, que s'il y a maladie, c'est la société qui est malade... Chacun de leur côté Emile DURKHIEM et Gabriel TARDE, qui n'ont pas eu la même postérité, ont contribué à
éclaircir les relations étroites qui lient les aspects dits normaux et les aspects dits pathologiques d'une société. En relativisant des notions dérivées de la biologie et empreintes de
moralisme, ils ont montré des voies d'études des conflits sociaux, qui ont suivi après eux, de multiples directions.
Emile DURKHEIM, Les règles de la méthode sociologique, PUF, Bibliothèque de philosophie contemporaine, 1968.
SOCIUS