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27 mai 2008 2 27 /05 /mai /2008 13:20
     Prenant comme titre l'hymme national allemand, le fondateur de l'école française de sociologie écrit en 1915, en pleine hécatombe de la Première Guerre Mondiale, alors qu'il vient de perdre un fils, sa seule oeuvre centrée sur les relations internationales (Qui a voulu la guerre? de 1914 avec Ernest DENIS est d'une autre facture).
  Cela commence par une étude de la relation entre la "mentalité allemande et la guerre" et s'approfondit sur des considérations sur la nature de l'Etat et sur ses relations avec les autres Etats. Prenant appui sur les contributions de TREITSCHKE, homme politique allemand et professeur d'Université qui apporta son appui au pouvoir impérial, Emile DURKHEIM veut démontrer que la conduite de l'Allemagne pendant la guerre dérive d'une "certaine mentalité allemande",  d'une conception précise de l'Etat.
    L'Etat est au-dessus des traités internationaux qu'il signe. ils ne le lient pas : "Toute supériorité lui est intolérable, ne fut-elle qu'apparente. il ne peut pas même accepter qu'une volonté contraire s'affirme en face de la sienne : car tenter d'exercer sur lui une pression, c'est nier sa souveraineté. Il ne peut avoir l'air de céder à une sorte de contrainte extérieure, sans s'affaiblir et sans se diminuer."  Plus, "un Etat se doit à lui-même de résoudre par ses propres forces les questions où il juge que ses intérêts essentiels sont engagés. La guerre est donc la seule forme de procès qu'il puisse reconnaître, et "les preuves qui sont administrées dans ces terribles procès entre nations ont une puissance autrement contraignante que celles qui sont usitées dans les procès civils (citation de TREITSCHKE)". (...) "Sans la guerre, l'Etat n'est même pas concevable. Aussi le droit de faire la guerre à sa guise constitue-t-il l'attribut essentiel de sa souveraineté. C'est par ce droit qu'il se distingue de tous les autres groupements humains." Plus encore, "La guerre n'est pas seulement inévitable : elle est morale et sainte. Elle est sainte parce qu'elle est la condition nécessaire à l'existence des Etats et que, sans Etat, l'humanité ne peut pas vivre. (...). Mais elle est sainte aussi parce qu'elle est la source des plus hautes vertus morales. C'est elle qui oblige les hommes à maîtriser leur égoïsme naturel ; c'est elle qui les élève jusqu'à la majesté du sacrifice suprême, du sacrifice de soi. Par elle, les volontés particulières, au lieu de s'éparpiller à la poursuite de fins mesquines, se concentrent en vue de grandes choses (...)." Dans ces conditions, évidemment, les petits Etats ne doivent leur survie que grâce à la magnanimité des grands.
  L'Etat est au-dessus de la morale et la morale est pour l'Etat un moyen. Et les valeurs chrétiennes elles-mêmes ne s'opposent pas, selon les suppôts du militarisme allemand (DURKHEIM ne parle pas, on s'en doute, du militarisme français...) à ce que la fin justifie les moyens. De même, l'Etat est au-dessus de la société civile, il s'oppose à ce kaléidoscope chaotique en y mettant de l'ordre et de la discipline, et, en tout état de cause, le devoir des citoyens est d'obéir.
Tout cela explique la violation de la neutralité belge et des conventions de La Haye, la guerre systématiquement inhumaine et la négation du droit des nationalités.
    Dans son chapitre 5, Emile DURKHEIM souligne le caractère morbide de cette mentalité. Et, cohérent avec sa conception de la société, il commence par indiquer que "nous n'entendons pas soutenir que les Allemands soient individuellement atteints d'une sorte de perversion morale constitutionnelle qui corresponde aux actes qui leur sont imputés". Il souligne que "les soldats qui ont commis les atrocités qui nous indignent, les chefs qui les ont prescrites, les ministres qui ont déshonoré leur pays en refusant de faire honneur à sa signature sont, vraisemblablement, au moins pour la plupart, des hommes honnêtes qui pratiquent exactement leurs devoirs quotidiens. Mais le système mental qui vient d'être étudié n'est pas fait pour la vie privée et de tous les jours. Il vise la vie publique, et surtout l'état de guerre, car c'est à ce moment que la vie publique est la plus intense. Aussitôt donc que la guerre est déclarée, il s'empare de la conscience allemande, il en chasse les idées et les sentiments qui lui sont contraires et devient le maître des volontés. Dès lors, l'individu voit les choses sous un angle spécial et devient capable d'actions que, comme particulier et en temps de paix, il condamnerait avec sévérité."
Le problème n'est pas, encore une fois, dans les relations inter-individuelles ou dans les consciences personnelles. Il est dans un Etat qui "consiste en une hypertrophie morbide de la volonté, en une sorte de manie du vouloir. La volonté normale et saine, si énergique qu'elle puisse être, sait accepter les dépendances nécessaires qui sont fondées dans la nature des choses. L'homme fait partie d'un milieu physique qui le soutient, mais qui le limite aussi et dont il dépend. il se "soumet donc aux lois de ce milieu ; ne pouvant faire qu'elles soient autres qu'elles ne sont, il leur obéit, alors même qu'il les fait servir à ses desseins. Car pour se libérer complètement de ces limitations et de ces résistances, il lui faudrait faire le vide autour de soi, c'est-à-dire se mettre en dehors des conditions de la vie. Mais il y a des forces morales qui s'imposent également, quoiqu'à un autre titre et d'une autre manière, aux peuples et aux individus. Il n'y a pas d'Etat qui soit assez puissant pour pouvoir gouverner éternellement contre ses sujets et les contraindre, par une pure coercition externe, à subir ses volontés. Il n'y a pas d'Etat qui ne soit plongé dans le milieu plus vaste formé par l'ensemble des autres Etats, c'est-à-dire qui ne fasse partie de la grande communauté humaine et qui n'en soit sujet à quelques égards. Il y a une conscience universelle et une opinion du monde à l'empire desquelles on ne peut pas plus se soustraire qu'à l'empire des lois physiques ; car ce sont des forces qui, quand elles sont froissées, réagissent contre ceux qui les offensent. Un Etat ne peut pas se maintenir quand il a l'humanité contre soi."
   Ce cas nettement caractérisé de pathologie sociale, Emile DURKHEIM veut l'analyser au même titre qu'il étude les phénomènes sociaux en général. S'il n'a pas écrit autant sur les relations internationales que sur le reste, c'est parce qu'il pense qu'on ne peut pas appliquer immédiatement ses méthodes étant donnés les connaissances qu'on avait en matière de relations entre les Etats. C'est l'ampleur des massacres européens qui l'incitent à écrire sur eux. Mais il ne considère pas (voir aussi "L'éducation morale") l'humanité pour les Etats au même titre que la société pour les individus, ne serait-ce que par prudence scientifique. Il souligne constamment le caractère irréductible de l'Etat, tout en insistant sur le fait, il en est convaincu, que la pacification internationale ne pourra s'effectuer que par la mise en oeuvre d'un patriotisme qu'il qualifierait bien de non pathologique.
 
   

 

 

 

   


   Emile DRUKHEIM, L'Allemagne au-dessus de tout, la mentalité allemande et la guerre, Armand Colin, (collection "Etudes et documents sur la guerre"), 1915. Le livre a été réédité en 1991, chez Armand Colin toujours, sous le titre "La mentalité allemande et la guerre, dans sa collection "L'Ancien et le Nouveau". Une édition électronique, réalisée par Bertand GIBIER, professeur de philosophie au Lycée de Montreuil-sur-Mer (Pas de Calais) est disponible sur le site de l'Université du Quebec (www.uacq.uquebec.ca), depuis 2002, en 42 pages. Frédéric RAMEL, Les relations internationale selon DURKHEIM, un objet sociologique comme les autres, Etudes internationales, septembre 2004, disponible sur le site www.erudit.org.


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