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4 juin 2008 3 04 /06 /juin /2008 12:24

      Conçu dès 1943, en plein guerre, "Du pouvoir" se veut une réflexion sur sa nature et sa dynamique dans le temps, un de ces ouvrages de philosophie politique ancré dans l'Histoire.
  

      Dès la "présentation du Minotaure", on est saisi par l'imbrication du pouvoir et de la guerre que propose le fondateur de "Futuribles". "Et quand l'adversaire, pour mieux manier les corps, mobilise les pensées et les sentiments, il faut l'imiter sous peine de subir un désavantage. Ainsi le mimétisme du duel approche du totalitarisme les nations qui le combattent. La militarisation complète des société est donc l'oeuvre, directe en Allemagne, indirecte dans les autres pays, d'Adolf HITLER. Et s'il a réalisé chez lui cette militarisation, c'est qu'il ne fallait pas moins, pour servir sa volonté de puissance, que la totalité des ressources nationales.

Cette explication n'est point contestable. Mais elle ne va pas assez loin. L'Europe, avant HITLER, a vu d'autres ambitieux. D'où vient qu'un NAPOLEON, un FREDERIC II, un CHARLES XII n'aient point réalisé l'utilisation intégrale de leurs peuples pour la guerre?". "Du XIIème au XVIIIème siècle, la puissance publique n'a point cessé de s'accroître. Le phénomène était compris de tous les témoins, évoquait des protestations sans cesse renouvelées, des réactions violentes. Depuis lors, elle a continué de grandir à un rythme accéléré, étendant la guerre à mesure qu'elle s'étendait elle-même. Et nous ne le comprenons plus, nous ne protestons plus, nous ne réagissons plus. Cette passivité toute nouvelle, le Pouvoir la doit à la brume dont il s'entoure. Autrefois il était visible, manifesté dans la personne du Roi, qui s'avouait un maître, et à qui l'on connaissait des passions. A présent, masqué par son anonymat, il prétend n'avoir point d'existence propre, n'être que l'instrument impersonnel et sans passion de la volonté générale."
   Pour comprendre comment l'humanité en est arrivé là, Bertrand de JOUVENEL (1903-1987) revient d'abord sur les différentes théories de la souveraineté, et avant tout, sur ce qu'il appelle "le mystère de l'obéissance civile".
"Partout et toujours on constate le problème de l'obéissance civile. L'ordre émané du Pouvoir obtient l'obéissance des membres de la communauté. Lorsque le Pouvoir fait une déclaration à un Etat étranger, il tire son poids de la capacité du Pouvoir à se faire obéir, à se procurer par l'obéissance les moyens d'agir. Tout repose sur l'obéissance. Et connaître les causes de l'obéissance, c'est connaître la nature du Pouvoir." "La proportion ou quantum des moyens sociaux dont le Pouvoir peut disposer, est une quantité en principe mesurable. Elle est évidemment liée de façon étroite au quantum d'obéissance. Et l'on sent que ces quantités variables dénotent le quantum de Pouvoir". "L'étude des variations successives de ce quantum est une histoire du Pouvoir relativement à son étendue ; tout autre donc que l'histoire ordinairement écrite, du Pouvoir relativement à ses formes."
 

       Le Pouvoir fondé sur la force et l'habitude ne peut s'accroître que par son crédit  et c'est précisément ce crédit-là - d'autres parleraient de croyance ou de crédulité - que l'auteur entend comprendre. Au fil des chapitres, il suit la trace historique de ce Pouvoir et de ce crédit. De l'avènement du guerrier au développement de la royauté, de la dialectique du commandement au caractère expansionniste du pouvoir alimenté par la concurrence politique, des relations étroites entre le pouvoir royal et la plèbe, contre les féodaux et les aristocrates. Bertrand de JOUVENEL traque la nature réelle du pouvoir. A travers les Révolutions, le Pouvoir se renforce.

On citera ici le passage sur ce qu'il nomme "Trois révolutions" : "La révolution d'Angleterre commence, au nom du droit de propriété offensé, par la résistance à un impôt territorial léger, le shipmoney. Bientôt elle fait peser sur les terres un impôt dix fois plus lourd. Elle reprochait aux Stuarts certains confiscation : elle-même, non seulement dépouille systématiquement l'Eglise, mais aussi s'empare sous des prétextes politiques d'une grande partie des propriétés privées. En Irlande, c'est la dépossession de tout un peuple. L'Ecosse, qui avait pris les armes pour défendre son statut propre et ses coutumes particulières, se voit enlever tout ce qui lui était si précieux. Ainsi muni, Cromwell peut se donner l'armée, faute de laquelle Charles est tombé, et chasser les parlementaires que le souverain avait dû subir. Le dictateur peut fonder la puissance navale que le malheureux monarque avait rêvée pour son pays, et il conduit en Europe des guerres pour lesquelles Charles eût été sans moyens.
La révolution en France affranchit les paysans des corvées féodales ; mais elle les force à porter le fusil, et lance des colonnes mobiles à la poursuite de réfractaires ; elle supprime les lettres de cachet, mais élève la guillotine sur les places publiques ; elle dénonce en 1790 le projet qu'elle prête au roi de faire la guerre avec l'alliance espagnole contre la seule Angleterre. Mais elle précipite la nation dans une aventure militaire contre toute l'Europe, et, par des exigences jusqu'alors inouïes, tire du pays tant de ressources qu'elle peut accomplir le programme auquel la monarchie avait dû renoncer, la conquête des frontières naturelles.
Il a fallu un quart de siècle pour donner à la révolution russe de 1917 sa véritable signification. Un pouvoir bien plus étendu que celui du tsar fait rendre au pays de bien autres forces, et permet de regagner et au-delà le terrain que l'Empire avait perdu.
Ainsi la rénovation et le renforcement du Pouvoir nous apparaissent comme la véritable fonction historique des révolutions. Qu'on cesse donc d'y saluer des réactions de l'esprit de liberté contre un pouvoir oppresseur. Elles le sont si peu qu'on n'en peut citer aucune qui ait renversé un despote véritable."
  

     Après toute une mise en perspective historique, Bertrand de JOUVENEL revient sur le "sort des idées" et place au centre de sa conception, loin d'une théorie d'équilibre des pouvoirs à la Montesquieu ou à la Tocqueville, les principes "libertaire et légalitaire", et avance l'idée du "génie autoritaire dans la démocratie". Il pense que, en définitive, la liberté a des racines aristocratiques, contrairement aux idées reçues qui provienne, toujours selon lui, d'une fausse conception de la Société.
"Le faux dogme de l'égalité, flatteur aux faibles, aboutit en réalité à la licence infinie des puissants. Jamais l'élévation sociale n'a comporté moins de charges, jamais l'inégalité réelle n'a été si abusive que depuis l'incorporation dans le Droit positif d'une égalité de principe entrainant la négation de tout devoir d'Etat. Nous voyons se développer les conséquences d'une pensée sommaire qui n'a voulu reconnaïtre dans tout le mécanisme social que des pièces élémentaires, les individus, et un ressort central, l'Etat. Qui a négligé tout le reste et nié le rôle des autorités spirituelles et sociales." (...) "L'Etat et l'individu émergeaient triomphants d'une longue lutte menée en commun contre des puissances que l'un rejetait comme ses rivales et l'autre comme ses dominatrices. Comment se partageraients-ils la victoire? L'individu garderait-il tout le bénéfice d'un double affranchissement, solution individualiste ; ou bien l'Etat hériterait-il des fonctions auparavant remplies par les pouvoirs abolis, solution étatiste? Le XIXème siècle a d'abord essayé la première solution : le Pouvoir, que rien ne bornait, se bornait lui-même, faisant confiance à un jeu des intérêts individuels pour procurer un ordre spontané, le meilleur possible. A la faveur de cette abstention, on a vu s'élever des puissances sociales nouvelles, non reconnues et trouvant dans l'absurde négation de leur existence la faculté d'un dérèglement infini. Et l'on a vu paraître les candidatures les plus fantastiques à l'autorité spirituelle : les plus frustes hérésies ont reparu sous couleur d'idées nouvelles, autour de quoi se sont formées ces Eglises militantes et violentes, les partis de nos jours. De sorte qu'enfin l'insolence des intérêts et l'incompatibilité des croyances ont nécessité la restauration d'un ordre. Ne disposant, comme moyen disciplinaire que du seul Pouvoir, il a fallu lui accorder une fonction de contrainte illimitée."
   

     Ecrit dans le prolongement de la Seconde Guerre Mondiale et dans la Guerre Froide, son auteur frappé par l'ampleur des appareils militaires et le développement des totalitarismes, ce livre, même si on ne partage pas tous les aspects, constitue une vraie réflexion de philosophie politique. Il lie profondément le crédit du pouvoir, ce qu'en attend le peuple des classes opprimées et exploitées et ce que l'Etat tire de cette attente. Le tout dans un concert de concurrence entre Etats dont l'existence même repose sur l'extension de leurs attributions. Derrière les mots, derrière les discours, derrière les idéologies, il faut toujours chercher les causes réelles des événements et Bertrand de JOUVENEL nous donne là un dense aperçu des vertus de ce genre d'investigations.

 


  Du Pouvoir, Bertrand de JOUVENEL, Hachette, collection Pluriel, le livre de poche, 1977, 607 pages. Première édition en 1972.

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