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11 juin 2008 3 11 /06 /juin /2008 08:13
       Tant dans "Éléments de philosophie politique" de Thierry MENISSIER que dans "Dictionnaire de philosophie politique" de RAYNNAUD-RIALS, on ne trouve pas d'entrée Conflit. Par contre, puisque précisément la philosophie politique s'occupe de l'exercice et de l'organisation du pouvoir des hommes les uns sur les autres, Pouvoir y figure bien.
       
     Dans l'un, "Éléments de philosophie politique", le Pouvoir (Force/Contrainte/Violence) est défini à partir du verbe "Je peux" qui signifie "J'ai la capacité d'agir et de faire".
"On exerce un pouvoir selon que l'on influence l'existence ou la capacité d'action de ceux sur qui il s'exerce. Comme le pouvoir est ce à quoi l'on se soumet, il repose sur le recours actif ou potentiel à la violence ; et parce qu'il est puissance d'oppression, il engendre en retour cette contre-violence qu'est la résistance."
   Pouvoir politique renvoie également à Souveraineté, Souveraineté signifiant le pouvoir le plus haut.
        Dans l'autre, "Dictionnaire de philosophie politique", Pouvoir comme Puissance renvoie directement à Souveraineté.
"On peut se demander ce que les notions de souveraineté, de puissance, et de pouvoir ont de commun pour être légitimement associés", au delà des mots. "Comme la souveraineté exprime l'idée d'un pouvoir de commander que détient un Etat - elle est le critère de l'Etat - elle fait figure de type déterminé de pouvoir ou de puissance, elle est l'espèce de genre plus vaste que constitue le pouvoir ou la puissance".
         
      On voit à travers ces définitions que les conflits politiques sont régulés ou organisés par l'Etat pour ne pas dégénérer en violence. Mais derrière cette régulation se trouvent d'autres conflits entre groupements humains qui interviennent, au nom de la société, et qui alimentent également cette régulation, cette organisation. La philosophie politique veut guider, du point de vue de ces divers groupements, l'organisation des différentes forces sociales qui agissent dans la société. Elle est étroitement liée à l'exercice de la souveraineté. Et il n'est pas étonnant que la plupart des philosophes politiques soient des conseillers de princes, qui entendent agir au nom de tous ou au nom d'un être supérieur à tous.
         Bien entendu, en philosophie politique, la guerre et la paix sont des enjeux centraux. Sans guerre, sans conflit, il n'y aurait pas de philosophie politique. En retour, une certaine philosophie politique veut indiquer ou chercher les conditions d'éviter la guerre entre les groupements humains et certaines autres, peut-être moins en vue aujourd'hui, en tout cas ouvertement, cherchent les moyens de mettre le plus efficacement possible la guerre au service de certains groupements humains.
          Cette perspective dominante de la philosophie politique possède tout de même le défaut de confondre peut-être un peu rapidement Force, violence, conflit. D'autres voies de raisonnement sont possibles.
 
        Parmi ces autres voies de raisonnement, figurent l'interrogation sur le contenu même d'un conflit politique.
Ainsi, Patrice CANIVEZ, de l'Université de Lille, partant de l'expérience politique commune, examine trois caractéristiques des conflits politiques.
Les conflits politiques ne concernent pas des individus mais des groupes de toute sorte. Directement ou indirectement, ils impliquent les institutions étatiques. Ils demandent une "solution politique", c'est-à-dire une solution par la discussion et non par la violence. L'analyse de ces caractéristiques conduit à formuler quelques réflexions essentielles sur la politique et la signification du compromis. Cet auteur conclue en posant la question de la "sagesse politique". "S'il y a une prudence politique, fondée sur la prévoyance et l'intelligence des situations, l'un des points d'application de cette prudence est la capacité d'anticiper les conflits, d'en réduire la fréquence et l'intensité. Car l'alternative entre violence et discussion reste au coeur des conflits politiques. Cela veut dire, entre autres, que le conflit peut imposer la recherche d'un compromis, mais aussi le rendre de plus en plus difficile, voire impossible, quand la violence est allée si loin qu'aucune discussion ne peut plus être envisagée entre les parties. Dans ce cas, il ne reste plus d'autre alternative que la victoire d'un camp sur l'autre ou l'interposition d'un pouvoir qui réduit les adversaires au silence. Or cela, c'est la mort de la politique. Si la politique a affaire aux conflits, ce n'est donc pas seulement pour les mener, ni même pour les régler, c'est aussi pour les prévenir. C'est pour ne pas donner leur chance à la violence et aux violents."
D'une autre façon, Patrick SAVIDAN, de l'Université de Paris-Sorbonne et de l'Observatoire des inégalités pose la question de savoir si réellement, dans certaines sociétés démocratiques, nous connaissons un âge de "dissolution du politique".
Dans sa forme politique, cette tendance s'exprimerait selon deux modalités : la distanciation à l'égard des institutions politiques et l'exacerbation de la fonction de contrôle et de surveillance du pouvoir politique. Face à une telle montée en puissance du "citoyen-surveillant", et afin de lutter contre la défiance qu'exprime son intense activisme, les gouvernants sont naturellement portés à s'investir plus ou moins résolument dans la mise en place et le fonctionnement de dispositifs participatifs. Il en résulte une tension au sein même de ces dispositifs, qui tient au fait qu'ils sont le plus souvent institués pour capter et neutraliser les ressource de la "souveraineté négative", alors même qu'ils cherchent à abolir cette distanciation et à recadrer la fonction de surveillance assumée par le citoyen pour le conduire à réintervenir dans le cadre des contraintes inhérentes au rôle de producteur (même très indirect) de la décision collective. Cette problématique de la démocratie participative constitue une facette du courant important de la philosophie politique d'aujourd'hui, mais cette démarche se heurte inévitablement au sens que possèdent les différents citoyens de l'injustice de certaines situations sociales
Dans un registre lui aussi un peu différent, Mark HUNYADI, de l'Université catholique de Louvain s'interroge si la tolérance est une valeur, une vertu, une attitude ou autre chose encore. La tolérance peut être définie, de manière originale, comme "mise en latence de conflits continués". Cette définition se réfracte dans les différents usages de la tolérance (vertu, principe, etc.). Il tente de montrer simultanément comment la tolérance est constitutive de la possibilité d'un monde commun, monde commun inévitablement marqué par la pluralité, donc par la conflictualité.
L'"agir passif" de la tolérance apparaît ainsi à l'origine même du monde commun, et non comme une vertu politique dont on n'aurait besoin que lorsque monde commun et société sont déjà constitués, comme c'est le cas par exemple chez RAWLS et HABERMAS. Dans le cours de sa réflexion, l'auteur revient sur la définition du conflit présente dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. A l'article Tolérance, nous pouvons lire : "On peut compter sans doute plusieurs sources de nos discordes. Nous ne sommes que trop féconds en ce genre. "De cet excès de belliquosité, si l'on peut dire, qui menace en permanence les relations humaines sous toutes ses facettes, on peut rendre compte si l'on donne à la notion de conflit une extension maximale, en le définissant comme divergence manifestée. (...), une telle extension est heuristiquement intéressante, précisément en ce qu'elle ne préjuge pas du type, de la nature ou de l'objet de la divergence considérée ; il importe en revanche à celle-ci d'être manifestée, puisque cette manifestation est l'émergence même du conflit - sa manifestation est son être même (Nous ne faisons pas forcément nôtre une telle conception, car nous estimons que le conflit pré-existe à sa manifestation) -, et appelle, en tant que telle, une réponse - belliqueuse ou pacifiante, pacifiante ou tolérante, nul ne peut le dire à l'avance".


    Thierry MENISSIER, Éléments de philosophie politique, Ellipses, 2005; Sous la direction de Philippe RAYNAUD et de Stéphane RIALS, Dictionnaire de philosophie politique, PUF, 2005.
    Patrice CANIVEZ, Patrick SAVIDAN et Mark HUNYADI, contributions dans la revue de métaphysique et de morale, Avril 2008, sur le thème Figures du conflit.
    

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commentaires

JP Castel 30/03/2016 10:44

La reconnaissance de l’inévitable contingence de toute approche humaine de la vérité (nécessairement dépendante de son point de vue, son contexte, sa culture, son histoire) n'implique-t-elle pas une définition de la tolérance (la tolérance des opinions, non pas celle des valeurs) comme principe d’égalité d’accès à la vérité: si deux personnes sont d’opinions différentes, cela ne résulte pas nécessairement d’une erreur de jugement de l’une d’entre elles, mais du fait que chacune n’a qu’un point de vue partiel, subjectif, limité sur la vérité. Reconnaissant que la vérité peut présenter plusieurs aspects suivant le point de vue où chacun se trouve, elles resteront dans l’incapacité de départager leurs opinions, sauf à les dépasser. L’intolérance, c’est alors le fait d’affirmer que son point de vue est LA vérité : qu’il est absolu, objectif, révélé, et non pas relatif, subjectif, limité. Deux conceptions différentes de la vérité n'interdisent pas la cohabitation, tant qu'elles ne se traduisent pas en actes inacceptables, autrement dit en éthiques incompatibles.
Quid de la « tolérance des valeurs » ? On ne peut pas parler de « vérité des valeurs » : une valeur relève de l’ordre du postulat. De deux éthiques distinctes, de deux échelles de valeurs, on peut seulement dire si elles sont compatibles ou non ; leur compatibilité conditionne la possibilité de cohabitation. Mais on ne peut rien dire de leur « vérité ».
La science est une démarche d’accès à la vérité très particulière, car elle dispose d'un moyen simple de départager les théories: leur cohérence logique, et l'expérience. Mais la science est de ce fait même limitée dans son angle de vision. Hors de la science, il y a des opinions, plus ou moins élaborées, plus ou moins robustes, mais qui ne sont au mieux que des hypothèses, ou des postulats. En particulier dans le domaine de la morale, les principes ne peuvent prétendre au statut de vérité.
Dans le domaine religieux, cette conception de la tolérance devrait par exemple conduire à admettre que « le divin » puisse « se révéler » à chacun suivant son contexte (son point de vue, sa culture, sa langue, etc.), d’où les différentes religions.
La tolérance n'est pas l'indifférence, elle n'exclut pas de rechercher à comprendre, à réduire, à chercher l'origine de la différence d'opinions, mais accepte que l'exercice puisse finalement buter sur un désaccord irréductible.
Pourtant nombre de philosophes contemporains, y compris des non croyants, considèrent la tolérance comme une « fausse vertu ». Pourquoi ?

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