Lundi 16 juin 2008 1 16 /06 /2008 12:35
         D'abord intitulé en 1956 Aspects de la fonction guerrière chez les Indo-Européens, cet ouvrage remanié en 1985 aborde des aspects de la deuxième fonction des trois que Georges DUMEZIL a décelé dans son entreprise comparative.
"La deuxième fonction, la force, et d'abord, naturellement, l'usage de la force dans les combats, n'est pas pour le comparatiste une matière aussi désespérée" (que la troisième fonction, très diverse suivant les aires culturelles)," mais elle n'a pu bénéficié chez les divers peuples européens d'une systématisation complète comme la souveraineté religieuse et juridique : soit que les penseurs, les théologiens responsables de l'idéologie n'aient pas réfléchi avec autant de sur sur des activités qui n'étaient pas les leurs, soit que les réalités non plus du sol, mais des événements, aient contrarié la théorie. Aussi la connaissance a-elle dégagée ici moins une structure que des aspects, qui ne sont même pas tous cohérents."
    Tout au long de cet ouvrage, le philologue fait preuve d'une grande prudence intellectuelle. "Des problèmes généraux qui ne concernent rien de moins que le travail inconscient, collectif et continu de l'esprit d'une société à travers les générations, et aussi la part des initiatives, des créations individuelles, des "projets", dans ces changements, sont sous-jaçants aux trois premières parties du livre et parfois, dans la rédaction, affleurent. (...) Sans prétendre aboutir à formuler des lois, (nos successeurs) détermineront sans doute des constantes et des tendances, bref le minimum requis pour qu'on ose parler de science."

        Cet ouvrage, à la lecture un peu difficile pour qui rechigne de plonger dans l'étude de textes mythologiques, se compose de quatre parties et ne comporte pas de conclusion : la geste de Tullus Hostilius et les mythes d'Indra; les trois péchés du guerrier; le personnel de la fonction guerrière et des aspects de la fonction guerrière y sont successivement traités.

       Tullius Hostilius est le chef exclusivement guerrier, offensif, qui donne à Rome l'instrument militaire de la puissance et Indra est le champion guerrier indien doté d'armes étranges, héros guerrier, homme et non dieu qui permet la formation d'un empire. Établissant des concordances entre "la geste" de ces deux figures mythiques, montrés dans des tableaux éclairants, Georges DUMEZIL cherche la nature des relations de la fonction guerrière avec les deux autres fonctions.
Dans leurs difficultés, Indra et Tullius ont recours à des auxiliaires de la troisième fonction. "(...) dans les mêmes circonstances où il viole les règles de la première fonction et en ignore les dieux, le dieu ou le roi de deuxième fonction mobilise à son service les dieux de la troisième ou des héros nés dans la troisième; purificateurs, guérisseurs, donneurs de substance, voire de paix tranquille, c'est par eux qu'il compte échapper et échappe, en effet, aux conséquences fâcheuses de ses actes utiles mais condamnables, ou récupère les forces perdues par la duplicité d'un faux allié. Autrement dit, dans ces situations ambiguës, la troisième fonction, sans souci, elle non plus, de la première, est mise ou se met au service de la seconde, conformément à son rang et à sa nature".
"Ce que les docteurs indiens et romains ont gardé avec précision, c'est :
1 - L'idée d'une nécessaire victoire, d'une victoire en combat singulier, que, animé par le grand maître de la fonction guerrière et pour le compte de ce grand maître (roi ou dieu), un héros troisième remporte sur un adversaire triple - avec souillure inhérente à l'exploit, avec purification du troisième et de la société dans la personne même du troisième, qui se trouve ainsi être comme le spécialiste, l'agent et l'instrument de cette purification après avoir été un champion;
2 - L'idée d'une victoire remportée non par combat, mais par une surprise qui répond elle-même à une trahison, trahison et surprise se succédant à l'abri et dans le moule d'une solennelle amitié, en sorte que la surprise vengeresse comporte un aspect inquiétant.
    Voilà la science, morale et politique, voilà le morceau d'idéologie de la deuxième fonction, que les administrateurs indo-européens de la mémoire et de la pensée collectives (...) et leurs héritiers védiques et latins n'ont cessé de comprendre et d'exposer dans des scènes dramatiques".

       Les trois péchés du guerriers dont Georges DUMEZIL parle, il les trouve tant chez Indra dans le "Merkandeynpurana", chez Sisupala (Inde), chez Starcatharus (Scandinavie) et Héraclès (Grèce).
Ces trois péchés, résumés dans un autre tableau non moins éclairant, le premier contre la religion et la morale, le deuxième contre l'honneur guerrier, le troisième contre l'honnêteté sexuelle (viol) se retrouvent également chez Soslan (Ossètes du Caucase), chez Gwyn (Celtes insulaires) et chez les derniers Tarquin (Rome).
"De manière de plus en plus précise et pressante, les pages (étudiées) ont cerné un enseignement : même dieu, le guerrier est exposé par sa nature au péché: de par sa fonction et pour le bien général, il est contraint de commettre des péchés: mais il dépasse vite cette borne et pêche contre les idéaux de tous les niveaux fonctionnels, y compris le sien." La conséquence est qu'après la victoire obtenue grâce à ces trois péchés, Indra "est presque anéanti", que Soslan est tué par sa victime revenue des Enfers et que Gwyn "est puni par Arthur"...

          Le personnel divin de la fonction guerrière, entendez par là les entités diverses supportant l'action du héros guerrier, constitue l'objet du troisième chapitre de cet ouvrage. Très riche en Inde, très pauvre dans la Rome antique, l'étude de ce personnel commence par celle de la réforme zoroastrienne.
Si la puissance caractérisait le héros guerrier dérivé de la tradition védique , "on sent combien ce Visnu appelait surveillance et correction de la part des docteurs zoroastriens : le dieu guerrier indo-iranien Indra, son allié, recevait de lui une part de son inquiétante autonomie, de son excessive liberté d'action. Aller partout, cela pouvait se maintenir, certes, devait se maintenir même, au profit de la vraie religion, mais pas n'importe comment, capricieusement : à ce pouvoir de mouvement total, mais désordonné, ne fallait-il pas substituer un pouvoir de mouvement également total, mais fermement orienté, et mettre l'accent plutôt sur cette orientation que sur cette totalité?".
Le patronage conféré à ce héros guerrier s'exprimait bien entendu concrètement dans des rites qui accompagnaient la préparation au combat. Les rituels romains de la marche des armées obéissaient à des règles précises, maniaques sans doute même, contrôlées par des prêtres chargés des augures avant chaque étape décisive de cette marche, déjà dès le départ aux murailles de la ville, ensuite dans le voyage jusqu'au champ de bataille, et au moment même de l'engagement. Dans les messages mêmes adressés à l'ennemi, on ressent la volonté de libérer la furia guerrière qu'à des conditions bien précises.  La prudence là encore de Georges DUMEZIL se manifeste dans le fait qu'il ne donne pas de conclusion à ce chapitre, ce qui l'apparente à un véritable document de recherche.

       Au début du dernier chapitre sur quelques aspects de la fonction guerrière, l'auteur expose les trois aspects qu'il choisit de montrer : "D'abord l'existence de "sociétés de guerriers", agents efficaces de la conquête. Les mariannu, combattants de char, qui, au IIème millénaire avant notre ère, ont semé l'effroi parmi les nations du Proche-Orient, en sont sans doute les plus anciens témoins directs, et les Marut de la mythologie védique, si souvent qualifiés maryah, transposent ce type d'organe social dans l'autre monde." "Puis les rapports de la mythologie naturaliste et de la mythologie social  (...) quant à l'Inde, la double valeur d'Indra et des Marut, à la fois modèles des combattants terrestres et  divinités de la foudre et de l'orage, des manifestations terribles et des heureuses conséquences de l'orage." "En troisième lieu, les rapports de la fonction guerrière  et de la jeunesse, de ces iuunes, à la fois classe d'âge dans une société et dépositaires des chances de durée ou de renouvellement de cette société".
    On n'en retiendra ici qu'un long passage qui établit bien le malheur du guerrier :
"Comme il est fréquent, les auteurs des hymnes védiques ont laissé dans l'ombre un aspect de la victoire d'Indra sur Vrtra qui n'avait guère sa place dans les invocations-éloges ni dans les prières, mais que la littérature plus narrative des Brahmana et surtout de l'épopée a recueilli et développé, et dont l'antiquité est a priori probable, puisqu'il correspond à un trait fréquent des récits de combats mythiques ou légendaires, dans le monde indo-européens et ailleurs.
D'autres exploits nécessaires d'Indra, nous l'avons largement rappelé, comportent souillure ou péché (...) et il arrive, dans l'épopée, que le meurtre de Vrtra soit de ceux-là. Mais la conséquence fâcheuse de l'exploit peut être d'une autre sorte.
Des berserkir scandinaves, guerriers d'élite qui faisaient la terreur de l'ennemi, la croyance du Moyen Âge disait que, tant que durait leur berserks gangr, leur "fureur de berserkr", ils étaient tellement forts que rien ne pouvait leur résister, mais que, passé cette crire, ils devenaient faibles, impuissants, au point d'avoir à se coucher avec l'équivalent d'une maladie. Le meurtre du Serpent, de Vrtra, a eu un effet sur le vainqueur. Avant de jouir pleinement de son nouveau titre, il a connu une terrible dépression, tantôt attribuée à une frayeur post euetum, tantôt considérée comme le choc en retour de l'effort physique et moral qu'il venait d'accomplir."
   Georges DUMEZIL termine cet ouvrage par une évocation des formes animales et monstrueuses des guerriers, signues de leur vocation et de leur carrière.


     Georges DUMEZIL, Heur et malheur du guerrier, Aspects mythiques de la fonction guerrière chez les Indo-Européens, Flammarion, collection Champs, 1996 (deuxième édition, remaniée), 236 pages.
Une première édition fut réalisée en 1956, en 1969, 1977 puis en 1985. A l'origine, l'ouvrage, avant ses remaniements, formait le fascicule LXVIII de la Bibliothèque de l'École Pratique des Hautes Études, section des Sciences Religieuses.

                                                                                        SOCIUS




      
      
Par GIL - Publié dans : OEUVRES
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