Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
17 juin 2008 2 17 /06 /juin /2008 11:49

       Nous sommes tellement habitués à regarder l'économie comme une simple circulation des marchandises - quotidiennement nous donnons de l'argent contre des biens et des services - que nous ne voyons plus la réalité des choses.

       Il existe tellement d'intermédiaires entre le fruit ou le légume que nous achetons et la monnaie que nous donnons pour l'acquérir que nous ne voyons plus, nous n'imaginons même plus, qu'à l'origine de ce fruit et de ce légume, il y a le travail de la terre pour le faire grandir et le récolter, il y a le travail d'hommes et de femmes avec lesquels au bout du compte nous échangeons notre propre travail contre ce fruit et ce légume. C'est contre ce brouillage de la réalité que des économistes comme David RICARDO (1772-1823) et Karl MARX (1818-1883) ont réfléchi à ce travail, à la valeur de ce travail, derrière la valeur de la marchandise, aux faux semblants de la circulation de la marchandise et de la monnaie.

     Toute la discussion que Karl MARX entreprend contre Pierre Joseph PROUDHON (1809-1865) dans "Misère de la philosophie" (1847), en réponse au "Philosophie de la misère" de son rival, tourne autour de cette découverte scientifique que constitue la nature de la marchandise comme valeur d'usage et comme valeur d'échange.
   "Ce n'est pas l'utilité qui est la mesure de la valeur échangeable quoiqu'elle lui soit absolument nécessaire.
Les choses, une fois qu'elles sont reconnues utiles par elles-mêmes, tirent leur valeur échangeable de deux sources : de leur rareté et de la quantité de travail nécessaire pour les acquérir. Il y a des choses dont la valeur ne dépend que de leur rareté. Nul travail ne pouvant en augmenter la quantité, leur valeur ne peut baisser par leur plus grande abondance. Tels sont les statues ou les tableaux précieux, etc. Cette valeur dépend uniquement des facultés, des goûts et du caprice de ceux qui ont envie de posséder de tels objets.
Ils ne forment cependant qu'une très petite quantité des marchandises qu'on échange journellement. Le plus grand nombre des objets que l'on désire posséder étant le fruit de l'industrie, on peut les multiplier, non seulement dans un pays, mais dans plusieurs, à un degré auquel il est presque impossible d'assigner des bornes, toutes les fois qu'on voudra y employer l'industrie nécessaire pour les créer.
Quand donc nous parlons de marchandises, de leur valeur échangeable et des principes qui règlent leur prix relatif, nous n'avons en vue que celles de ces marchandises dont la quantité peut s'accroître par l'industrie de l'homme, dont la production est encouragée par la concurrence et n'est contrariée par aucune entrave" (David RICARDO, Principes de l'économie politique, 1839)
Et plus loin :
"Toute économie dans le travail (...) ne manque jamais de faire baisser la valeur relative, d'une marchandise, soit que cette économie porte sur le travail nécessaire à la fabrication de l'objet même, ou bien sur le travail nécessaire à la formation du capital employé dans cette production.
Par conséquent, tant qu'une journée de travail continuera à donner à l'un la même quantité de poisson et à l'autre autant de gibier, le taux naturel des prix respectifs d'échange restera toujours le même, quelle que soit, d'ailleurs, la variation dans les salaires et dans le profit, et malgré tous les effets de l'accumulation du capital.
Nous avons regardé le travail comme le fondement de la valeur des choses, et la quantité de travail nécessaire à leur production comme la règle qui détermine les quantités respectives des marchandises que l'on doit donner en échange pour d'autres : mais nous n'avons pas prétendu (...) qu'il y eût pas dans le prix courant des marchandises quelque déviation accidentelle et passagère de ce prix primitif et naturel.
Ce sont les frais de production qui règlent, en dernière analyse, les prix des choses, et non, comme on l'a souvent avancé, la proportion entre l'offre et la demande."

      Dans ce même ouvrage, "Misère de la philosophie", Karl MARX s'attaque à la métaphysique de l'économie politique, entreprise interminable puisqu'elle se poursuit dans le livre Trois de son monument, "Le Capital" (1864-1875) où il résume comment le fétichisme se déploie pleinement (Antoine ARTOUS, Le fétichisme chez MARX).
 "Ce qui distingue tout particulièrement l'économie capitaliste, c'est que la production de la plus-value est son but immédiat et son mobile déterminant. Le capital produit essentiellement du capital, et il ne le fait que dans la mesure où il produit de la plus-value, puis de la transformation de la plus-value en profit, nous avons vu comment, sur cette base, se constitue un mode de production particulier à l'ére capitaliste, une forme particulière du développement de la productivité sociale du travail ; mais ces forces productives se dressent face au travailleur comme des puissances autonomes du capital et s'opposent directement à son développement individuel. La production en vue de la valeur et de la plus-value implique, comme nous l'a montré l'analyse antérieure, la tendance, toujours opérante, à réduire le temps de travail nécessaire à la production d'une marchandise, c'est-à-dire sa valeur. La tendance à réduire le coût de production à son minimum devient le levier le plus puissant de l'accroissement de la productivité sociale du travail ; mais ce processus prend ici l'apparence d'un accroissement constant de la productivité du capital.
L'autorité que le capitaliste assume en tant que personnification du capital dans le processus direct de la production, la fonction sociale qu'il exerce comme directeur et maitre de la production, diffèrent essentiellement de l'autorité fondée sur le système esclavagiste, féodal, etc.
Sur la base de la production capitaliste, la masse des producteurs directs affronte le caractère social de leur production sous forme d'une sévère autorité dirigeante et d'un mécanisme social complètement organisé et hiérarchisé du processus de travail ; mais cette autorité n'appartient à ses détenteurs qu'en tant qu'ils personnifient les conditions de travail vis-à-vis du travail, et non, comme dans les anciens modes de production, en tant qu'ils agissent comme maîtres politiques ou théocratiques. En revanche, il règne parmi les détenteurs de cette autorité, les capitalistes eux-mêmes, qui ne s'affrontent qu'en tant que propriétaires de marchandises, l'anarchie la plus complète, au sein de laquelle la cohésion sociale de la production s'affirme uniquement comme loi naturelle toute-puissante vis-à-vis de l'arbitraire individuel." (Karl MARX, Le Capital, Livre 3, chapitre XXVIII).

       Aujourd'hui que le marxisme s'est dévalorisé à cause de l'expérience "soviétique" à l'Est, il nous faut peut-être revenir à RICARDO, parcourir de nouveau le cheminement intellectuel de Karl MARX pour comprendre comment on en arrive à une manipulation financière de la valeur des marchandises. Lorsque le trader s'attaque sur le marché aux prix des produits alimentaires, il s'attaque indirectement mais pleinement à ceux qui les ont produits et à ceux qui veulent les consommer. Il faut commencer par se débarrasser d'une vision niaise et partiale de l'économie comme équilibre des marchés entre l'offre et la demande pour atteindre les relations réelles, les conflits réels, les rapports de production réels.
Dès l'ébauche des "principes d'une critique de l'économie politique" (1857-1858), Karl MARX affirme la "nécessité d'une analyse exacte de la notion de capital, notion fondamentale de l'économie moderne, laquelle, tout comme le capital lui-même, est à la fois la base et le reflet abstrait de la société bourgeoise".

        La mystification qu'est la présentation du rapport entre les personnes dans leur travail sous l'aspect d'un rapport entre les choses et entre ces choses et les personnes continue encore de faire illusion dans une société mondialisée où l'ensemble des médias ont les yeux rivés sur des indices économiques et des statistiques financières. Comme le dit si bien Georges LABICA dans le "Dictionnaire critique du marxisme" : "Il ne parait pas possible de réduire, comme l'a fait une certaine tradition marxiste, la théorie du fétichisme à une problématique de l'aliénation/réification ; la réalité demeure bien celle de l'exploitation, que le procès d'échange ne masque pas au point d'en faire disparaître les contradictions, y compris au niveau des formes idéologiques".
       Malgré les chapes de plomb officielles qui veulent nous faire oublier les réalités, l'intensification des crises du système mondial capitaliste financier finit par donner corps aux réflexions de David RICARDO, de Karl MARX et de leurs continuateurs.

  Karl MARX, Misère de la philosophie, 1848 (Editions Sociales, 1977); Le Capital, 1864-1875, (Bibliothèque de la Pléiade, 1968). Antoine ARTOUS, Le fétichisme chez Marx, Le marxisme comme théorie critique, Editions Syllepse, 2006. Georges LABICA et Gérard BENSUSSAN, Dictionnaire critique du marxisme, PUF, Quadrige, 1999.

                                                                                              ECONOMIUS

Partager cet article

Repost0

commentaires

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens