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25 juin 2008 3 25 /06 /juin /2008 15:36

 

    Ce livre, paru en 1972, est en fait le rassemblement de textes écrits par Friedrich ENGELS (1820-1895), co-fondateur du marxisme, dans plusieurs ouvrages qui ont en commun d'avoir pour sujet direct la violence.
   
       D'emblée, Gilbert MURY, qui a rassemblé ces textes, dans une longue introduction, donne le ton.
"Or, le point le plus important de la définition marxiste de l'Etat, telle que la formule ENGELS, c'est que le pouvoir politique reflète une structure sociale donnée, un certain ensemble de rapports entre les classes, et, en particulier, entre exploiteurs et exploités. Ce qui compte, c'est beaucoup moins le nom ou la clientèle de l'homme ou du parti chargé de gérer les affaires publiques, que le fonctionnement de l'appareil bureaucratique, économique, policier, militaire. Cet appareil ne peut pas être transféré tel quel, sans changement, d'une classe dominante à une autre classe dominante. Il est nécessaire de le briser pour en reconstruire un autre, approprié à de nouvelles fonctions."
"L'Etat est donc bien un chien de garde dont l'importance, les activités, le nombre des fonctionnaires changent au même rythme que les besoins des exploiteurs (...). Comme il est la violence organisée, fonctionnelle, solidifiée, il ne peut, en règle générale, être renversé que par la violence des masses, par l'assaut militant du peuple armé. Et tant qu'il subsiste, l'Etat bourgeois évolue, se transforme, prolifère au point de se changer en un corps monstrueux."
 "Tant que le prolétariat a besoin de l'Etat, disait-il (ENGELS), c'est pour la répression et non pour la liberté. LENINE rappelait la réponse d'ENGELS aux anarchistes qui voulaient supprimer toute autorité, tout pouvoir d'Etat : "Ces messieurs ont-ils jamais vu une révolution? Une révolution est à coup sûr, la chose la plus autoritaire qui soit. C'est un acte par lequel une partie de la population impose à l'autre partie sa volonté à coup de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires, s'il en fut. Force est au parti vainqueur de maintenir par la crainte sa domination, crainte que ses armes inspirent aux réactionnaires." (LENINE, l'Etat et la révolution).
    Comme le mentionne Gilbert MURY, il n'existe pas de définition de la violence chez Friedrich ENGELS et Karl MARX. Ce qui importe, car "le marxisme rencontre sans cesse sur sa route les non-violents qui, par certains aspects de leur action, se veulent ses alliés,(...) c'est de montrer l'actualité de la théorie de la violence élaborée par ENGELS ; reprise et approfondie par LENINE et de nos jours par MAO TSE-TOUNG."
LABICA-BENSUSSAN, dans leur Dictionnaire Critique du Marxisme donne une interprétation plus nuancée du rôle de la violence dans le marxisme.
 
 
Des textes rassemblés en 5 parties 

    Le livre est divisé en 5 parties, outre cette Introduction : Les racines économiques de la violence ; Violence de classe ; La violence institutionnelle ; Histoire de la violence et Dialectique de la violence, suivant en cela les sources des textes rassemblés.

     Les textes de la première partie, intitulés par ENGELS lui-même "Théorie de la violence" sont tirés des chapitres II, III et IV de la deuxème partie de l'Anti-Dühring, paru en 1878.
 Centrés sur la polémique contre Eugen DÜHRIN (1833-1921), philosophe anti-sémite et économiste apprécié des socialistes allemands, qui prétend faire reposer le développement de la société sur la politique et sur la violence. Ces textes combattent notamment sa fable autour de Robinson Crusoé et Vendredi.
"L'asservissement de l'homme, quelles qu'en soient les modalités, exige que le dominateur ait entre les mains les instruments de travail grâce auquel il deviendra possible de tirer profit du dominé. Et, lorsqu'il s'agit d'une société esclavagiste, il faut en outre que le maître détienne les moyens de subsistance indispensable pour nourrir l'esclave. Il est donc nécessaire qu'il soit possesseur d'une richesse supérieure à la moyenne. Quelle est l'origine de ces richesses? Il va de soi qu'elles peuvent être le fruit d'une agression et reposer sur la violence, mais qu'elles peuvent tout autant être le fruit du travail ou d'un vol ou d'échanges commerciaux ou d'une escroquerie. Encore faut-il que le travail les ait produites avant qu'elles puissent être dérobées au prix d'une agression."
  ENGELS entend démontrer que ce sont des forces économiques que l'autorité politique tire son origine et son développement. "Nous savons donc quel a été le rôle historique de la force dans le progrès économique. Toute autorité politique tire son origine d'une fonction économique de la société. Elle se développe dans la mesure où la dissolution de la communauté primitive transforme les membres de la société en producteurs privés dont les tâches sont de plus en plus nettement différentes de l'administration et des fonctions générales de la société. Par la suite lorsque l'autorité politique est devenue indépendante de la société et de servante est devenue maîtresse, elle peut exercer son action dans deux directions.
Ou bien elle intervient dans le sens et dans la direction du progrès économique continu. En pareil cas, elle n'entre pas en contradiction avec lui et le progrès économique s'accélère. Ou bien, elle s'oppose au développement et dès lors, à peu d'exceptions près, elle doit régulièrement céder la place devant le progrès économique.".

    La deuxième partie "Violence de classe" rassemble des textes répartis en plusieurs tronçons : La classe la plus vile! ; Idéologie bourgeoise et violence de classe ; Les grandes villes ; Le système de la fabrique ; Une guerre à mort ; La violence ouvrière ; La haine de classe. Ils sont issus de "La situation du prolétariat en Angleterre" (1845) et de "La Gazette de Cologne et la situation en Angleterre" (1848).
  Cette partie développe la thématique de la violence économique exercée sur la classe ouvrière, de son idéologie (qui stigmatise les pauvres, les chômeurs, population excédentaire - tiens, ça rappelle quelque chose...), et de sa législation (Les nouvelles lois sur les pauvres qui leur suppriment tout secours en argent et en nature, et qui mettent en place en 1834, les Maisons de Travail). Le résumé de Gilbert MURY en donne une résonance actuelle.
 "ENGELS montre alors que la violence de classes s'exerce par des moyens qui, en apparence, échappent à la volonté de l'homme. Il dénonce en termes violents la pollution des grandes villes et les maladies qu'elle entraîne. Il souligne que les conditions de logement et d'alimentation favorisent la maladie sous toutes ses formes.
Et il en vient à l'alcoolisme (...). La bourgeoisie a créé les conditions qui rendent l'alcoolisme nécessaire. Elle n'hésite pourtant pas à critiquer les ouvriers qui s'y adonnent.
Puis ENGELS en vient à un sujet qui lui est cher : la mortalité des enfants et des adultes (...). ENGELS souligne que rien n'est fait pour assurer l'éducation intellectuelle et morale des enfants et des adultes. Il s'en prend violemment aux tentatives hypocrites des diverses églises pour intervenir en offrant un faux-semblant de formation. Il insiste à nouveau sur le fait que les travailleurs sont réduits à une condition animale et ne peuvent retrouver leur humanité qu'au moment où ils éprouvent de la haine contre la classe dominante. Et ENGELS dénonce l'indignation hypocrite du bourgeois devant les vols commis par des ouvriers.".
    A cette violence capitaliste s'oppose une violence ouvrière, émeutes et insurrections, grèves et bris de machines.

     Dans la partie "La violence institutionnelle, tiré pour sa première subdivision de "L"origine de la Famille, de la Propriété Privée et de l'Etat (ENGELS, 1884) est expliquée surtout la fonction de l'Etat. A travers l'histoire d'Athènes est expliquée la manière dont l'Etat se forme en parallèle du développement économique et de l'oppression familiale.
    Dans une deuxième subdivision, il s'agit de l'existence de l'Etat bourgeois et des conditions nécessaires à l'instauration de la dictature du prolétariat. Les en-têtes des extraits ici rassemblés, provenant de diverses sources, parlent d'elles-mêmes : L'Etat contre la liberté ; Une trahison bourgeoise : le culte de la légalité (à propos des combats des 18 et 19 mars 1848 dans les rues de Berlin) ; La révolution nécessaire (contre PROUDHON) ; Une insurrection ouvrière : Juin 1848 (de la Nouvelle Gazette Rhénane) ; Voie violente et voie pacifique (Texte qui conçoit la voie pacifique en France et en Angleterre, mais la rejette en Allemagne) ; L'Etat et les paysans ; La Commune et la dictature du prolétariat (1870, tiré de "La guerre civile en France de Karl MARX) ; Nécessité de la dictature du prolétariat ; Polémique avec les anarchistes, Marxisme et anarchisme (contre BAKOUNINE) ; En marge de la révolution, un coup d'Etat ; En marge de l'Etat : contrainte et vie privée : le mariage bourgeois (critique de la société patriarcale).
    Il est intéressant de s'arrêter à deux petits chapitres, Nécessité de la dictature du prolétariat et En marge de la révolution, un coup d'Etat.
Sur la nécessité de la dictature du prolétariat : "La société en s'appropriant les moyens de production met un terme, non seulement aux entraves artificielles qui paralysent celle-ci de nos jours, mais aussi au fait que le processus de production est actuellement inséparable du gaspillage et de la destruction des forces productives et des produits : ce scandale atteint son paroxysme durant les crises. En abolissant le luxe et la prodigalité insensée des classes aujourd'hui au pouvoir et de leurs représentants politiques, la socialisation rend disponible pour la communauté une masse des moyens de production et de produits."
Sur En marge de la révolution : un coup d'Etat, il s'agit d'un texte de 1851 où ENGELS fustige les ralliés à Louis-Napoléon en France : "Même la violence réactionnaire peut avoir un jour le mérite de révéler, dans leur nullité grotesque les personnages qui prétendaient jouer un rôle démocratique sur le devant de la scène", introduit Gilbert MURY.

    La partie Histoire de la violence ne traite en fait que de l'instauration par BISMARK du nouvel Empire allemand en 1871 et de l'échec de l'installation d'une classe moyenne bourgeoise entre la classe ouvrière et la classe aristocratique. Ce texte d'ENGELS n'a pas été terminé.

   Au début de la dernière partie, Dialectique de la violence, Gilbert MURY place un extrait de l'introduction d'ENGELS à l'Anti-Dühring, "La pensée dialectique est née des luttes sociales".
  Après le rappel de l'émergence du mouvement des Lumières et de la mise à bas de l'Ancien Régime, ENGELS critique la position de la bourgeoisie française triomphante de 1789.
 "Enfin le jour se levait : l'univers du préjugé, de la superstition, de l'injustice, du privilège allait maintenant s'évanouir devant la vérité éternelle, la justice, l'égalité, les droits absolus de l'Homme.
Nous n'ignorons plus désormais que cette souveraineté de la Raison se réduisait au règne idéalisé de la bourgeoisie, que la justice éternelle s'inscrivait dans les faits sous forme de justice bourgeoise, que l'égalité se limitait à l'égalité devant la loi, que les droits fondamentaux de l'homme se ramenaient au droit de propriété, que l'Etat idéal défini par le Contrat Social de Rousseau s'incarnait nécessairement en fait dans une république démocratique bourgeoise. Les grands penseurs du XVIIIème siècle ne pouvaient pas franchir les limites que leur époque leur imposait. Mais, à côté du conflit entre aristocratie féodale et bourgeoisie, s'affirmait une contradiction globale entre exploiteurs et exploités, entre riches oisifs et travailleurs pauvres. C'est d'ailleurs cette situation qui a offert aux porte-parole de la bourgeoisie l'occasion de se présenter en champions non d'une classe, mais de toute l'humanité souffrante. En outre, dès l'origine, la bourgeoisie portait en elle-même sa propre négation.".
Une doctrine nouvelle (MORELLY, MABLY, SAINT SIMON, FOURIER et OWEN sont tour à tour invoqués) demande non seulement les droits politiques, mais aussi des droits sociaux et économiques pour les travailleurs. ENGELS entend faire du socialisme une science dialectique, qui prennent en compte les contradictions internes du capitalisme, une science qui montre la complexité d'actions et de réactions entre les composantes de la société, qui baignent tous dans un monde économique en transformation.
Sur le terrain des luttes de classes, l'accumulation des changements économiques quantitatifs se traduit par des événements qualitatifs, politiques, c'est-à-dire, écrit Gilbert MURY, "situés dans le domaine de l'Etat, donc de la violence". Les révolutions se situent à des points nodaux où la quantité se change en qualité, où par exemple, l'accumulation des contradictions économiques de l'Ancien Régime débouche sur une crise violente marquée par une attaque générale contre le pouvoir politique de la noblesse. De même, l'accumulation des contradictions économiques des sociétés capitalistes doivent nécessairement déboucher sur une autre crise violente, marqué par une attaque généralisée contre le pouvoir politique de la bourgeoisie.
   Gilbert MURY place ensuite à la fin de ce livre deux autres textes regroupés dans "Violence animale et Violence humaine" (L'Origine de la famille... ) et "Violence et besoin" (Dialectique de la nature et Correspondance avec LAVRON en 1875). Ces textes, tout en critiquant les thèses de DARWIN (mal comprises d'ailleurs), se situent dans une perspective évolutionniste où la violence prend une place importante.
 
 
L'approche critique de Théorie de la violence par le marxisme contemporain

        ENGELS, dans ses textes, réplique fortement à DÜHRING que la violence n'est pas "la cause décisive de l'état économique". Car la violence suppose au préalable des conditions dont la plupart, prépondérantes, sont économiques. Pour ENGELS, toute l'histoire vérifie cette règle. A chaque fois qu'une étape historique est franchie, ce n'est pas grâce ou à cause de la violence, ce sont les facteurs économiques qui remplissent la fonction déterminante.
        "ENGELS expose la thèse suivante : une fonction économique de caractère social produit la violence politique, celle-là acquiert une certaine autonomie, elle devient de servante maîtresse. Deux types d'action peuvent alors s'ensuivre : ou bien la violence s'exerce dans le sens de l'évolution économique normale, elle l'accélère, ou bien elle agit à contresens, elle est tôt ou tard balayée par le développement économique.
Dans le premier cas, la violence est proprement révolutionnaire, elle est l'accoucheuse de toute vieille société qui en porte une nouvelle dans ses flancs ou l'instrument grâce auquel le mouvement social l'emporte et met en pièce des formes politiques figées et mortes. ENGELS évoque expressément MARX et son analyse de la genèse du capitalisme industriel à l'appui de sa thèse. MARX avait écrit à propos des différentes méthodes d'accumulation primitive que l'ère capitaliste fait éclore : quelques unes de ces méthodes reposent sur l'emploi de la force brutale, mais toutes sans exception, exploitent le pouvoir de l'Etat, la force concentrée et organisée de la société, afin de précipiter violemment le passage de l'ordre économique féodal à l'ordre économique capitaliste et d'abréger les phases de transition. Et en effet, la force est l'accoucheuse de toute vieille société en travail. La force est un agent économique." (Dictionnaire Critique du Marxisme). LABICA-BENSUSSAN semble dans un premier temps reprendre l'enchaînement du raisonnement de Gilbert MURY, interpréte de ENGELS par le rassemblement des textes qu'il fait dans ce livre.
     Mais contrairement à l'idée reçue que la violence est le moteur de l'histoire, contrairement aussi aux première idées de jeunesse de MARX et d'ENGELS appuyant le recours à la violence (voir le Manifeste du Parti Communiste, 1848), ils n'en ont d'abord jamais fait la panacée. L'un comme l'autre ont poursuivi leurs réflexions à partir de l'expérience des révolutions de 1848 et de la Commune de Paris de 1870. Ils en ont fait une critique décisive. Outre le fait que la violence vise le pouvoir d'Etat qui ajuste son appareil répressif au fur et à mesure de sa propre "expérience" des luttes ouvrières, l'emporter sur celui-ci et installer un nouveau pouvoir d'Etat va à l'encontre de l'objectif d'abolition des classes et de la dictature du prolétariat. Il ne faut pas confondre les intentions de MARX et d'ENGELS qui décrivent bien l'implacable logique des phénomènes économiques de grande ampleur historique que ne peuvent rivaliser les violences d'Etat ou d'ouvrier en armes, avec les logiques dites du marxisme-léninisme ou du maoisme postérieurs. On ne peut que conclure comme les auteurs du Dictionnaire Critique du Marxisme que l'histoire du "Communisme" à l'Est a hélas "prêté au marxisme la physionomie la plus terrible".

       Ce livre, par son absence de commentaires approfondis sur les dynamiques de la violence, peut donner l'impression que violence et marxisme sont liés dans un "mouvement de dialectique" comme on pourrait l'écrire en mauvais marxisme... Le fait qu'il ait été publié au début des années 1970 n'excuse pas cette absence, car il y avait déjà eu, à Varsovie comme à Budapest, des drames qui auraient dû inciter à plonger davantage dans la logique des textes d'ENGELS. Une autre lecture de ces textes est sans doute possible, une lecture qui ne fasse pas la part belle aux continuateurs léninistes et maoistes, et pour cela rien ne vaut un premier conseil aux lecteurs : partir du texte d'ENGELS lui-même, de l'Anti-Dühring, pour se faire sans doute une autre idée de la Théorie de la violence....


    Friedrich ENGELS, textes présentés par Gilbert MURY, Union Générale d'Editions, 10/18, 1975 (1972), 434 pages. Sous la direction de Gérard BENSUSSAN et de Georges LABICA, Dictionnaire critique du marxisme, PUF, Quadrige, 1999.

                                                                                            SOCIUS                                     

 

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