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4 juillet 2008 5 04 /07 /juillet /2008 14:22

    L'honnête homme ne peut qu'être étonné devant le nombre et la diversité des traductions (et des éditions) de l'oeuvre du stratège et théoricien chinois SUN TSE (VIème ou Vème siècle avant Jésus-Christ). Le contraste est frappant entre l'édition qu'en fait Gérard CHALIAND (Anthologie mondiale de la stratégie) et celle présentée par les éditions L'impensé radical par exemple. Non seulement par la longueur des articles, mais aussi parfois sur le fond de la stratégie (pour certains textes). On conçoit cependant la difficulté de traduction d'un texte probablement remanié depuis sa première écriture, le plus ancien à ce jour dans le domaine de la stratégie que l'on ait retrouvé.

  Ces treize articles, rédigés par un acteur des guerres des Royaumes Combattants de l'Antiquité chinoise, avant la formation de l'Empire, portent sur l'art militaire, la manière de gagner la guerre, compte tenu de différents facteurs, ou de ne pas la perdre.
"Ce court traité dégage les principes de la poursuite intelligente d'une guerre victorieuse : fondée sur une stratégie indirecte, toute d'économie, de ruse, de connaissance de l'adversaire, d'action psychologique, destinée à ne laisser au choc que le rôle d'un coup de grâce assené à un ennemi désemparé". (Gérard CHALIAND)

  "SUN TSE dit : la guerre est d'une importance vitale pour l'Etat. C'est le domaine de la vie et de la mort : la conservation ou la perte de l'Empire en dépendent ; il est impérieux de le bien régler. Ne pas faire de sérieuses réflexions sur ce qui le concerne, c'est faire preuve d'une coupable indifférence pour la conservation ou pour la perte de ce qu'on a le plus cher, et c'est ce que l'on ne doit pas trouver parmi nous.
Cinq choses principales doivent faire l'objet de nos continuelles méditations et de tous nos soins, comme le font ces grands artistes qui, lorsqu'ils entreprennent quelque chef-d'oeuvre, ont toujours présent à l'esprit le but qu'ils proposent, mettent à profit tout ce qu'ils voient, tout ce qu'ils entendent, ne négligent rien pour acquérir de nouvelles connaissances et tous les secours qui peuvent le conduire heureusement à leur fin".
Si nous voulons que la gloire et les succès accompagnent nos armes nous ne devons jamais perdre de vue : la Doctrine, le Temps, l'Espace, le Commandement, la Discipline.".
  La guerre est un affaire d'Etat et l'évaluation des forces (article 1, De l'évaluation), comme la conduite des manoeuvres et des opérations militaires (article 2, De l'engagement) doivent se faire de manière réfléchie. SUN TSE fait appel à la raison et les passions doivent se taire, pour exploiter les passions de ses adversaires.

      L'article 3 "Des propositions de la victoire et de la défaite" conceptualise ce qu'on appelle aujourd'hui la guérilla : la prudence et la fermeté d'une petite force peuvent parvenir à lasser et à maîtriser une nombreuse armée.
SUN TSE y décrit également les 7 maux dans le gouvernement des Armées, séparant bien l'exercice des pouvoirs civil et militaire.
"SUN TSE dit : Dans le gouvernement des Armées, il y a sept maux :
- imposer des ordres pris en Cour selon le bon plaisir du Prince;
- rendre les officiers perplexes en dépêchant des émissaires ignorant les affaires militaires;
- mêler les réglements propres à l'ordre civil et à l'ordre militaire;
- confondre la rigueur nécessaire au gouvernement de l'Etat, et la flexibilité que requiert le commandement des troupes;
 - partager la responsabilité aux Armées;
 - faire naître la suspicion, qui engendre le trouble : une armée confuse conduit à la victoire de l'autre;
- attendre les ordres en toutes circonstances, c'est comme informer un supérieur que vous voulez éteindre le feu : avant que l'ordre ne vous parvienne, les cendres sont déjà froides ; pourtant il est dit dans le code que l'on doit en référer à l'Inspecteur en ces matières! (...)
Tel est mon enseignement :
Nommer appartient au domaine réservé au Souverain ; décider de la bataille à celui du Général.
Un Prince de caractère doit choisir l'homme qui convient, le revêtir de responsabilités et attendre les résultats.".

    Les articles 4 et 5 "De la mesure dans la disposition des moyens" et "De la contenance" (De l'habileté dans le commandement des troupes) insistent sur le fait qu'une victoire est obtenue avant que la situation ne se soit cristallisée.
Tout est dans l'évaluation.
"Les mesures de l'espace sont dérivées du terrain ; les quantités dérivent de la mesure ; les chiffres émanent des quantités ; les comparaisons découlent des chiffres ; et la victoire est le fruit des comparaisons".
"Dans l'Art militaire chaque opération particulière a des parties qui demandent le grand jour, et des parties qui veulent les ténèbres du secret. Vouloir les assigner, cela ne se peut ; les circonstances peuvent seules les faire connaître et les déterminer".
"Faire naître la force du sein même de la faiblesse, cela n'appartient qu'à ceux qui ont une puissance absolue et une autorité sans borne (...) Savoir faire sortir le courage et la valeur au milieu de la poltronnerie et de la pusillanimité, c'est être héros soi-même, c'est être plus que héros, c'est être au-dessus des plus intrépides.
Un commandant habile recherche la victoire dans la situation et ne l'exige pas de ses subordonnés."

    "Du plein et du vide" est le titre à première vue énigmatique de l'article 6. Il s'agit là de l'art des marches et des contre-marches de l'armée, en fonction de la conformation du terrain pour ménager ses forces et affaiblir celles de l'adversaire.

      En fonction toujours du terrain et des circonstances, SUN TSE montre les vertus de l'affrontement direct et indirect (article 7). Toujours connaître le terrain, l'état des troupes et celles de l'ennemi, pour lui porter le trouble ou pour l'attaquer de front.

    L'article 8 détaille les "neuf changements" de terrains (lieux escarpés et lieux découverts) ou de circonstances (rencontre d'une ville fortifiée, qu'il faut éviter d'assiéger d'ailleurs, ou d'un espace "lieu de mort" où l'armée risque de s'épuiser) et les attitudes qu'il faut tenir.
Cinq sortes de danger sont à éviter :
"Le premier est une trop grande ardeur à affronter la mort ; ardeur téméraire, qu'on honore souvent des beaux noms de courage, d'intrépidité et de valeur, mais qui, au fond, ne mérite que celui de lâcheté. (...)
Le second est une trop grande attention à conserver ses jours. On se croit nécessaire à l'armée entière ; on n'aurait garde de s'exposer (...) ; mais l'ennemi, qui est toujours attentif, profite de tout, et fait bientôt perdre toute espérance à un Général aussi prudent (...).
Le troisième est une colère précipitée. (...) (Ses) ennemis (...) le provoqueront, ils lui tendront mille pièges (...)
Le quatrième est un point d'honneur mal entendu. Un Général ne doit pas se piquer mal à propos, ni hors de saison ; il doit savoir dissimuler, il ne doit pas se décourager (...).
Le cinquième est une trop grande complaisance ou une compassion trop tendre pour le soldat. (...) Punissez avec sévérité (l'indiscipline), mais sans trop de rigueur."

    "De la distribution des moyens (article 9) discute des modalités du campement des troupes, suivant le terrain (rivière, lieux glissants, lieux secs...) et le climat (pluie, chaleur...).
SUN TSE insiste sur la discipline des soldats.
"Si vous ne maintenez un exacte discipline dans votre armée, si vous ne punissez pas exactement jusqu'à la moindre faute, vous ne serez bientôt plus respecté, votre autorité même en souffrira, et les châtiments que vous pourrez employer dans la suite, bien loin d'arrêter les fautes, ne serviront qu'à augmenter le nombre des coupables. Or si vous n'êtes pas craint ni respecté, si vous n'avez qu'une autorité faible, et dont vous ne sauriez vous servir sans danger, comment pourrez-vous être avec honneur à la tête d'une armée? Comment pourrez-vous vous opposer aux ennemis de l'Etat?"

  Les articles 10 et 11 traitent de la topologie (connaissance du terrain) et des "neuf sortes de terrains", multiples conseils tactiques et stratégiques qui indiquent la liaison forte entre les deux niveaux de l'art militaire.

   Dans l'article 12, "De l'art d'attaquer par le feu", le stratège chinois commence par des conseils pratiques sur l'utilisation du feu dans le combat et termine, après l'acquisition de la victoire, sur une réflexion sur la nécessité ou non de la guerre qui mérite d'être soulignée.
"La nécessité seule doit faire entreprendre la guerre. Les combats, de quelque nature qu'ils soient, ont toujours quelque chose de funeste pour les vainqueurs eux-mêmes ; il ne faut les livrer que lorsqu'on ne saurait faire la guerre autrement.
Lorsqu'un Souverain est animé par la colère ou par la vengeance, qu'il ne lui arrive jamais de lever des troupes : lorsqu'un Général trouve qu'il a dans la coeur les mêmes sentiments, qu'il ne livre jamais de combats. Pour l'un et pour l'autre ce sont des temps nébuleux : qu'ils attendent les jours de sérénité pour se déterminer et pour entreprendre.
S'il y a quelque profit à espérer en vous mettant en mouvement, faites marcher votre armée ; si vous ne prévoyez aucun avantage, tenez-vous en repos : eussiez-vous les sujets les plus légitimes d'être irrité, vous eût-on provoqué, insulté même, attendez, pour prendre votre parti, que le feu de la colère se soit dissipé, et que les sentiments pacifiques s'élèvent en foule dans votre coeur : n'oubliez jamais que votre dessein, en faisant la guerre, doit être de procurer à l'Etat la gloire, la splendeur et la paix, et non pas d'y mettre le trouble, la désolation et la confusion.".

   Le dernier article, "De la concorde et de la discorde" insiste sur l'espionnage de manière générale et sur sa fonction. Il ne s'agit pas seulement d'être informer des intentions et des mouvements de l'ennemi, mais aussi de travailler sur les fausses nouvelles afin de mettre une partie de l'ennemi de son côté.
SUN TSE termine son ouvrage en adjurant de suivre ses conseils pour gagner la guerre.

   Sans la victoire de MAO TSE TOUNG en Chine en 1948, il est possible que cet ouvrage serait tombé dans l'oubli, malgré le grand succès de sa traduction vers le milieu du XVIIIème siècle. Écrit à une époque des engagements militaires limités, avec des objectifs limités, et des effectifs parfois faibles, "Les treize article..." ne semblèrent pas d'une très grande utilité aux stratèges du XIXème et XXème siècles, aux masses importantes de soldats engagés sur des théâtres d'opérations gigantesques.
C'est pendant les guerres de décolonisation que la guérilla fut remise en honneur, et dans des contrées asiatiques, on ne l'avait pas oublié. Aujourd'hui, ils sont de plus en plus étudiés, à l'heure de guerres larvées et incessantes dans de nombreux endroits de la planète, menées par des petits groupes face à des armées puissantes, mais qui ne connaissent pas bien le terrain qu'ils tentent d'occuper.
 
  

SUN TSE, Les treize articles sur l'art de la guerre, L'impensé radical, 1971, 165 pages. Cette édition des 13 articles au complet est tirée de la traduction de 1772 de l'abbé jésuite Joseph-Marie AMIOT (1718-1793), d'après les manuscrits chinois de 812 et de 983 après J-C, publiés en 1859, 1910, 1935 et 1957. Elle fut préparée par Monique BEUZIT, Roberto CACERES, Paul MAMAN, Luc THANASSECOS et TRAN NGOC AN. Un très bref historique et une carte aident à situer le contexte des écrits.
 
Article SUN TSE, de l'Anthologie mondiale de la stratégie, Des origines au nucléaire, présenté par Gérard CHALIAND, Robert LAFFONT, Bouquins, 1990. "L'art de la guerre..." est présenté suivant la traduction du Père AMIOT toujours, Paris, 1772, dans une version plus longue que celle des éditions L'impensé radical (faire ici l'exégèse des traductions serait un peu long, mais il faut savoir que les premières faisaient beaucoup de phrases explicatives sans doute du texte original qui est très court), mais les articles 8, 11 et 12 n'y figurent pas. Gérard CHALIAND indique par ailleurs une nouvelle traduction, que nous n'avons pas étudiée, par Valérie NIQUET-CABESTAN, présentée par Maurice PRESTAT au Editions Economica en 1968.
Article SUN TSE, de L'Art de la guerre par l'exemple, Stratégies et batailles, de Frédéric ENCEL, Flammarion, 2002.
 
Une autre traduction des 13 articles de maitre SUN est parue en 2008, chez Hachette Littératures, dans un ouvrage intitulé "Les sept traités de la guerre", traduit du chinois et commenté par Jean LEVI, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de la Chine. Elle reprend, avec une présentation historique que nous recommandons de l'ensemble des textes, les éditions auparavant utilisées, avec l'apport de la traduction justalinéaire en chinois moderne annotée par LI LING.


                                                                                           STRATEGUS
 

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