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7 juillet 2008 1 07 /07 /juillet /2008 12:04

         Nicolas MACHIAVEL, théoricien italien de la politique et de la guerre, a une postérité - le machiavélisme - qu'au premier abord il n'est plus nécessaire de présenter.
     Or l'intrigueur florentin, acteur des rivalités intestines des villes italiennes de la Renaissance, n'a pas donné naissance à un machiavélisme, mais bien à plusieurs. Défait politiquement, il rédige coup sur coup "Discours sur la première Décade de Tite-Live" (1512-1517), "Le Prince" (1513) et "L'art de la guerre" (1519-1520). C'est autour principalement de ces trois textes que se construit ce que Claude LEFORT appelle le travail de l'oeuvre Machiavel.

    Pour ce dernier, c'est dans ce premier livre, plus que dans "Le Prince" qu'on "peut trouver la marque d'une fondation de la pensée politique moderne" pour "ceux qui feraient aujourd'hui l'effort de la connaitre la matière privilégiée d'une réflexion sur l'histoire et la politique". Loin de parler de la Rome antique, Machiavel se sert d'une lecture particulière de celle-ci pour parler à ses contemporains de l'Italie de la Renaissance. Ce n'est pas un écrit d'histoire, c'est un écrit qui intéresse au plus haut point qui s'intéresse au conflit. En discutant de la République Romaine et en la mêlant à l'histoire des tentatives françaises de conquête de l'Italie, d'une Italie gangrenée par des conflits sans fins, Nicolas MACHIAVEL écrit tout simplement sur la République.

  Dans "Le Prince", Machiavel ne prend pas de posture morale : il est le premier à voir et à dire la politique comme un jeu de passions et d'intérêts animant des forces opposées, notamment militaires. S'il semble légitimer des vices - ceux de la cruauté et du calcul cynique, mis au service de l'ambition - il indique ce qui selon lui doit fonder l'éducation et l'action d'un souverain. Abordant problèmes militaires (substitution nécessaire de milices aux mercenaires, préparation à la guerre en temps de paix) et politiques (acquisition et conservation possibles ou impossibles du pouvoir par les monarchies et les républiques), surtout du gouvernement des sujets, "Le Prince" veut indiquer quels sont les moyens d'empêcher les désordres intérieurs (compromis assurant le bien commun) et d'assurer la pérennité du pouvoir face aux menaces extérieures. La vertu du Prince réside dans cette possibilité de réussir cela.

  "L'art de la guerre" traite bien évidemment de la guerre dans ses aspects stratégiques et surtout tactiques. Ce livre expose de façon systématique - très technique parfois - les conceptions militaires de MACHIAVEL, alors que dans les deux premiers livres, elles sont présentées comme des suggestions, sous forme de maximes. "L'art de la guerre" propose un programme de réformes militaires. Abordant composition des armées (cavalerie, fantassins, artillerie), nature des combattants (milice, condottiere, armée de métier), exercices des troupes, usage du siège des villes, Nicolas MACHIAVEL propose une révolution de la force militaire. Prenant exemple sur l'histoire de l'armée romaine, tirant leçon de ses propres échecs, le Florentin, dans une époque de la guerre soudaine menée d'une autre manière par les Français, puis par les autres voisins de l'Italie, la met au coeur de la pensée du prince.
"Un prince ne doit avoir d'autre objet ni autre penser, ni prendre autre matière à coeur que le fait de la guerre et l'organisation et discipline militaire, car c'est le seul art qui appartienne à ceux qui commandent, ayant si grande puissance que non seulement il maintient ceux qui de race sont Princes, mais bien souvent fait monter à ce degré de simple condition ; en revanche on voit quand les Princes sont plus adonnés aux voluptés qu'aux armes, ils ont perdu leurs Etats. Or la principale chose qui te les peut faire perdre c'est ne tenir compte de cet art, et la cause qui t'en fera gagner d'autres, c'est d'en faire métier."

       L'interprétation du machiavélisme travaille les époques qui suivent MACHIAVEL. De Jean-Félix NOURISSON (1875) à Léo STRAUSS (1958), les lectures modernes des machiavélismes poursuivent celles des classiques comme Jean BODIN (1566) ou SPINOZA (qui le cite beaucoup).
  Parce qu'il nomme les choses par leur nom, qu'il ne s'embarrasse pas de principes moraux (du moins dans une première lecture), parce qu'il semble encourager l'exercice froid du pouvoir, on a pu le présenter comme un théoricien de la Raison d'Etat. Mais la connaissance attentive du contexte socio-politique italien de la Renaissance, la présence constante dans son oeuvre d'une problématique de l'ennemi intérieur et de l'ennemi extérieur doivent nous mettre en garde contre cette vision, qui nous ferait détourner, dans l'étude du conflit, de l'apport du noble Florentin. Beaucoup des auteurs "humanistes" d'un autre discours, qui précèdent d'ailleurs Nicolas MACHIAVEL, comme Leonardo BRUNI (1370-1444), considèrent les princes (dont ils bénéficient par ailleurs d'un mécénat constant) comme chefs de classes dirigeantes naturellement portés vers le bien de leurs peuples. Or en dévoilant les motivations et les actions bienvenues du Prince, il montre des monarques et des oligarques obnubilés par la peur de l'ennemi de classe (la plèbe, les populo) plus que par la défense de la Cité des ennemis extérieurs. Le rôle de l'humanisme au service de l'oligarchie contre les revendications du peuple, selon Claude LEFORT, est bien éclairé par la rhétorique de Nicolas MACHIAVEL, bien placé pour voir les véritables jeux de pouvoir. Claude LEFORT nous invite à penser MACHIAVEL, à penser les machiavélismes, et toute réflexion sur le conflit politique se passe difficilement, historiquement, de l'étude de sa trilogie.

     L'originalité et la force de l'approche de Nicolas MACHIAVEL résident non pas dans l'originalité des éléments qu'il aborde, mais dans l'ampleur de ses vues. Il cerne la totalité des problèmes militaires et politiques. Il pense que les mêmes lois gouvernent à la fois les évènements militaires et les évènements politiques. Il ouvre la voie à de multiples réflexions sur le pouvoir militaire autant pour les tenants d'un Etat absolutiste que pour les partisans d'une république démocratique. La forme et le fonctionnement d'une armée sont directement liés à la forme et au fonctionnement du gouvernement d'un Etat.

   La forme des trois écrits de Nicolas MACHIAVEL, surtout des deux premiers, celle du dialogue, rejoignant en cela le mouvement de redécouverte des écrits des philosophes et historiens grecs et romains, la concision des trois ouvrages obligent parfois à des lectures rigoureuses que certaines traductions ne permettent malheureusement pas.
Il ne faut pas oublier que dans l'ouverture à une réflexion moderne de la politique qu'ouvre le Florentin, il garde l'esprit du souverain de son époque, celui de quelqu'un, d'un prince, d'une famille, d'un groupe constitué dans la cité ou d'un peuple.
Dans son oeuvre pointe, mais pointe seulement - il faut tout le travail d'édition et de commentaires qui font le travail d'un oeuvre à travers les époques pour le révéler - la notion du peuple souverain qui nous est familière, et qui prend forme. C'est sans doute ce cachet personnalisé qui rendent pour certains les écrits de l'intriguant Florentin si immoraux, voire anti-chrétiens.
C'est précisément dans les critiques successives  de l'identité du Prince, de la conception d'une Principauté. Là où sans doute ses contemporains ont pu voir une provocation : "le Florentin arrache littéralement la problématique politique aux ordres traditionnels qui ne promettaient jusqu'à lui l'intelligence. Pour la première fois ce n'est en fonction ni d'une autorisation divine, ni d'une tradition séculaire, ni d'un savoir philosophique des fondements que la question du pouvoir se trouve posée, mais vis-à-vis du seul talent humain confronté aux difficultés immanentes de la vie en commun et aux vicissitudes de l'histoire." (Thierry MENISSIER).
 
    Un des termes les plus employés de Nicolas MACHIAVEL dans son oeuvre est assurément la vertu, la virtù... La radicalité du projet machiavélien est que la vertu est une capacité de transcender les limites habituelles de l'humanité. Pour maintenir ou sauver la patrie, il est nécessaire de savoir s'animaliser : "Vous devez savoir qu'il y a deux manières de combattre ; l'une avec les lois, l'autre avec la force ; la première est propre à l'homme, la deuxième aux bêtes. Mais parce que très souvent la première ne suffit pas, il convient de recourir à la seconde. Aussi est-il nécessaire à un prince de savoir user de la bête et de l'homme." (Le Prince). Il faut savoir être le garant des lois et aussi être féroce. Il faut pouvoir à la fois se servir de la fortune des évènements et d'avoir la vertu de les contrecarrer et de les maîtriser. Dans la conduite pragmatique de la politique, il n'y a pas de principe "moral" qui prévaut, l'objectif doit toujours être le même : profiter ou provoquer des rapports de forces favorables.
    
    La constante référence de différents phllosophes (FICHTE, HEGEL par exemple...) pourtant loin de lui dans le temps et l'espace, à son oeuvre, pousse Alexis PHILONENKO à commencer ses considérations sur la philosophie de la guerre par MACHIAVEL.
Se référant d'abord à des études qui se penchent sur son art militaire proprement dit, comme celle de H. HOBOHM (Machiavellis Renaissance des Kriegskunst, Berlin, 1913) ou celle de GUICHARDIN, son contemporain, qui mettent l'accent sur une certaine incompétence, le professeur émérite à l'Université de Rouen, estime "qu'il a peut-être accompli une plus grande chose" que de proposer des tactiques de défense de villes.
En prenant méthodiquement des exemples à la fois chez les Anciens et chez ses contemporains, le Florentin "interroge les faits pour s'élever jusqu'à l'Idée", une Idée de la guerre. "Il pose toujours une alternative appuyée sur des faits et pour un pur théoricien un fait vaut tout aussi bien que mille - et, dans la résolution du problème, tente de dégager l'Idée et son application.
La litanie machiavélique est : supposée telle situation, faut-il choisir tel chemin ou tel autre. Il ne cesse de proposer des apories. Ainsi : Qui doit inspirer plus confiance, ou d'un bon capitaine qui a une mauvaise arme, ou d'une bonne armée commandée par un mauvais capitaine? (...)". Dans sa réflexion sur les formes de guerres, où il distingue guerre politique (due à l'ambition des princes ou des républiques) et guerre naturelle (quand le peuple contraint par la famine se lève entier pour chercher de nouvelles terres), il accorde une grande importance, comme plus tard Gaston BOUTHOUL, au problème de la surpopulation.
Alexis PHILONENKO pense que les guerres des princes et potentats elles-mêmes sont indirectement favorisés par ce phénomène. "Toutefois (même lorsque c'est l'ambition d'un prince ou d'une république qui domine), la guerre est aussi politique (...). On pourrait justement exprimer son intuition géniale en disant que la guerre passe par une série de formes et d'aspects déterminés par deux limites, l'une étant la guerre simplement politique, l'autre étant la guerre simplement naturelle. La guerre est toujours déterminée par ces deux limites et le souci de l'historien philosophe est justement de bien mesurer à quelle sorte de guerre il a affaire. Quant au philosophe de la guerre, il retiendra, lisant les écrits de Machiavel, que - chose qu'il n'a point clairement exprimée, mais qu'inspirent tous nos écrits - la célèbre ascension aux extrêmes dont parle Clausewitz n'a lieu que s'il y a phénomène de surpeuplement. La guerre des princes tend seulement à la gloire et à la domination - la guerre des peuples pour un Lebensraum est celle que chacun combat pour sa propre vie. Afin d'assurer sa subsistance, un peuple doit parfois en détruire un autre, affirme Machiavel (Discours sur la Première Décade de Tite-Live, livre II)."  
Ce qui attire HEGEL dans ses leçons de 1805-1806 - et FICHTE également d'ailleurs - c'est la haute idée que MACHIAVEL se fait de l'Etat, et si les Allemands ne l'ont pas bien compris et méprisé (à l'époque d'HEGEL), c'est parce selon lui ils ont fort peu le sens de l'Etat.
 
        Jean-François DUVERNOY estime que "Niccolo Machiavelli doit sa situation dans l'histoire et aux traits particuliers de son oeuvre une fortune qui revêt plusieurs dimensions. Il fut homme de lettres et écrivit, entre autres, des pièces de théâtre. Il fut aussi un acteur de la Renaissance en Europe en tant que "secrétaire", personnage assez important dans un Etat tel que la république de Florence. Toutefois, en ce qui concerne sa présence engagée dans l'histoire et dans la politique, l'homme Machiavel connut en fait un assez petit destin, même si certains, comme Gramsci, voient en lui un patriote précoce et un utopiste de l'unité italienne. Homme de cour, homme d'étude : double vie, représentée par une double série d'images, le premier portrait, très largement posthume et ayant fixé quelques traits connus par ouï-dire, étant resté le plus célèbre, sous la brosse de Santi di Tito.
A l'évidence, cependant, l'essentiel est ailleurs. A propos de Machiavel, partout, on pense bien autre chose : universellement, il est reçu comme celui qui a formulé définitivement et aux yeux de tous ce qui est devenu dès lors le "machiavélisme", c'est-à-dire la pratique politique, lorsqu'elle s'affranchit de toute règle autre que celle de la volonté de parvenir à ses fins.
La consécration universelle de Machiavel, c'est la notion de machiavélisme, par laquelle il est arrivé à son nom propre ce qui pouvait lui arriver de mieux dans la vie collective : devenir la racine d'un nom commun. Comme toujours en pareil cas, il y a de la distance entre la notion, assez vague, que l'urgence du besoin de parler et de désigner a créée (le machiavélisme) et le système d'idées que les chercheurs tentent patiemment de reconstituer : on a donc inventé le "machiavélianisme" pour désigner de façon érudite ce qu'a dû penser le Florentin. (...)". (...)."
  Plus loin, après avoir évoqué son existence décentrée (que l'on peut retrouver, entre parenthèse, dans nombre de biographies), notre auteur décrit les deux pôles de sa pensée : fortuna et virtù. "La nature du politique en découle, et, sans doute, ne peut être comprise qu'à partir de ces mots. Ils avaient été utilisés avant lui, sporadiquement ; mais c'est lui qui en a fait des concepts opératoires, porteurs d'un pouvoir organisationnel tel qu'ils ont inauguré, à partir de lui et pour la première fois, une élaboration de l'univers politique qui porte désormais son estampille. La rencontre de ces deux notions permette d'en comprendre un troisième : celle de pouvoir."
   Par "Fortuna"', MACHIAVEL entend que "la nature des choses est neutre en ce qui concerne l'organisation politique des groupes humains. IL n'existe évidemment que "la nature" - en ce sens précis que n'existe aucun "arrière-monde" -, mais cette nature ne décide ni ne prédétermine rien. La notion de fortune remplit donc dans le système une fonction complexe, destinée à dégager le champ de l'action. On peut essayer de la caractériser, même s'il est difficile de lui donner une définition entièrement conceptuelle. D'abord, la fortune ne se présente jamais "en personne" à l'homme d'action, mais sous la forme de son corrélat pratique, qui est "l'occasion de la fortune". Pour l'homme d'action, le réel est morcelé, fait de changements locaux, sans aucune perception du Tout. La fortune est ce qui fragilise la pratique et la prive de toute emprise "réelle", donc de toute garantie ; elle ne se conjugue jamais au futur, et dès lors qu'on veut en parler au présent, elle s'évanouit en s'atomisant sous les espèces de la pluralité des "occasions disjointes". (...) Ainsi donc, la fortune est ce qui donne congé à l'intelligence globale des événements de ce monde, et donc à l'espérance pratique de prévoir inductivement les conséquences de l'action. Seule demeure l'invite à l'observation de ses faits fragmentaires indéfiniment répétés et porteurs de leçons partielles accumulées par l'exercice de la mémoire comparative. Machiavel a parlé de la Fortune comme d'une déesse changeante, capricieuse, fantasque ; façon de déplacer le champ de la réflexion, de le réorganiser. Pour lui (...) la politique est l'art de calculer des moments en sachant qu'ils sont instables, précaires, rapidement changeants, parce qu'ils ne renvoient à rien d'autre qu'au caprice de la Fortune. Machiavel ne croit pas à la déesse Fortune : il nous signifie simplement que l'entrée en politique s'inaugure par l'acceptation d'une déroute de l'intelligence et par une promotion corrélative de la pure volonté d'agir."
  Par Virtù, MACHIAVEL entend "cette volonté de pouvoir, détach ée de toute condition qui la fonderait en en faisant un attribut "psychologique" ou "historique" qui serait alors lié "par nature" à quelques "élus" (...). La tradition philologique de la transmission des textes machiavéliens a rendu un fort mauvais service à la compréhension de cette notion. Cette tradition concerne l'ouvrage réputé majeur, d'un livre sont le titre original était un pluriel, De principatibus, dont on a fait un singulier : Le Prince. D'un propos initial ayant un véritable contenu théorique au sujet des divers types d'Etats possibles, on a fait un portrait de prince idéal, comme s'il y en avait un qui soit prédestiné à l'être. C'est-à-dire que, sans doute pour dramatiser, la tradition moderne désigne l'appel circonstancié que Machiavel adresse à Laurent de Médicis (avec le propos clairement exprimé de se placer) au détriment d'un contenu évidemment moins ponctuel, dont le projet est tout au contraire une "revue" dans la lignée des taxinomies aristotéliciennes, et concernant les formes diverses que peut prendre la souveraineté."
   Le pouvoir "marque la rencontre, pour un temps nécessairement limité, d'une façon toujours précaire et inévitablement polémique, entre la virtù d'un prince et une occasion de la Fortune. Un pouvoir d'Etat donne réalité - une certaine réalité - à un groupe humain. Machiavel appelle cela l'instauration d'une nation qui, de virtuelle qu'elle était, se réalise dans l'histoire. Au niveau de ce qui se voit, le bruit et la fureur manifestent l'existence politique, comme les tribulations et les intrigues, les fracas de batailles et les chichotements d'alcôves : cela fait beaucoup de mouvements. Envisagé dans sa globalité, cependant, le tout est immobile. Pour être bien certain que l'idée de progrès historique des politiques humaines n'a aucun lieu où se loger, Machiavel utilise à son tour - après Platon, les stoïciens et bien d'autres - l'image du cercle - l'histoire est circulaire, chaque régime se mue en sa caricature, devient son contraire et le cycle continue. L'une des premières caractéristiques de l'homme machiavélien concerne sa déréliction.
     L'irruption sans cesse de la virtù dans le cours des événements historico-politiques interdit au théoricien qui pense selon Machiavel toute recherche du côté d'une anthropologie qui s'apparenterait à quelque "psychologie des profondeurs" de l'homme d'Etat. Le politique machiavélien est un homme de calcul extraverti qui ne s'interroge pas sur les motivations et qui n'a jamais à répondre des conditions du désir. Par ailleurs, l'absence d'étiologie objective de la nature des Etats limite drastiquement toute tentative pour fonder la politique. Seuls demeurent des appêtits concurrents de régner, des désirs entrechoqués, des volontés tendues qui semblent ne sortir que d'elles-mêmes et ne tirer que de leur lutte les principes de leurs décisions. Parce que la politique est une catégorie autonome lorsqu'on entreprend de la penser, on ne peut dès lors que la raconter, en décrire les arcanes compliquées, l'agir ou en pâtir. C'est peu pour fonder une "science politique" ; cela peut même suffire à décourager une telle science en lui ôtant tout véritable objet épistémologique. C'est dire que l'autonomie du politique est beaucoup plus inconditionnée dans les textes de Machiavel que celle à laquelle la tradition populaire attache ordinairement le machiavélisme, à savoir l'indépendance du pouvoir à l'égard des règles réputées communes de la moralité publique ou personnelle, et même religieuse. Il est vrai que c'est cette indépendance qui est la plus immédiatement visible, la plus menaçante, la plus scandaleusement vécue, parce que la plus terrifiante. Mais on perd sans doute de vue l'essentiel de l'inspiration machiavélienne lorsqu'on porte cette "distance-immoralité" au crédit de la "scientificité". (...)".

   Nicolas MACHIAVEL, Discours sur la première décade de Tite-Live, 1512-1517 (1985, Flammarion, Champs, avec une préface de Claude LEFORT); Le Prince, 1513 (1980, Flammarion); L'art de la guerre, 1519-1520 (1980, Bibliothèque Berger-Levrault, Collection Stratégies, avec une préface de Georges BUIS.
 Claude LEFORT, Le travail de l'oeuvre Machiavel, Gallimard, collection Tel, 1986 ; Alexis PHILONENKO, Essai sur la philosophie de la guerre, Librairie philosophique J Vrin, 2003.
 Edward Mead Earle, Les maitres de la stratégie, Bibliothèque Berger-Levrault, 1980. Avec une préface de Raymond ARON
 Article MACHIAVEL, Thierry MENISSIER, Le Vocabulaire des philosophes, De l'Antiquité à la Renaissance, Ellipses, 2002.
 Article MACHIAVEL, Jean-François DUVERNOY, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Par ailleurs, auteur de Machiavel, Bordas, 1986.

                                                                                              STRATEGUS
 
Complété le 22 janvier 2014

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