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21 juillet 2008 1 21 /07 /juillet /2008 12:20

 

         Loin de se limiter à la course interminable entre l'épée et le bouclier, entre aujourd'hui le missile et le bouclier anti-missile, les dynamismes des courses aux armements concernent de multiples aspects non seulement techniques et militaires mais également économiques, sociaux et politiques.

    Selon l'image très répandue, réduite à l'aspect technique des choses, l'histoire de l'armement se confondrait avec l'application du progrès de la science et de la technique à la guerre.
 "Cette histoire a connu de longues périodes d'améliorations progressives, mais coupées de brusques avancées quand une nouvelle découverte vint mettre en question les habitudes du moment (par exemple l'étrier, l'arme à feu, le blindé, les engins nucléaires). Toutefois, si le plus souvent les progrès des armes suivent rapidement ceux de la technique, de longs délais peuvent intervenir entre la mutation technique et sa pleine prise en compte par la tactique et/ou la stratégie : il faut attendre la retraite des hauts responsables (aussi bien politiques que militaires) et leur remplacement par la génération suivante pour remettre en question les confortables habitudes de pensée qui avaient fait tenir les novateurs précoces pour d'inquiétants originaux". (Alain BRU)

   En réalité, du fait même de l'armement, son organisation et son emploi sont liés à différents facteurs qui interfèrent les uns les autres, sans cesse (GOENADA et CORVISIER) et qui font des courses aux armements un élément majeur de l'évolution des sociétés. Toute une sociologie de l'armement peut exister, qui touche autant les relations entre pouvoirs civils et pouvoirs militaires que les dynamiques économico-sociales.
  Pour clarifier, on pourrait classer ces différents facteurs de la manière suivante :
   - facteurs techniques inséparables de l'évolution de l'art militaire ainsi qu'à celle des procédés industriels. Dès l'origine la fabrication des armes a représenté un secteur de pointe de l'industrie métallurgique.
     - facteurs politiques, économiques et sociaux intervenant dans la possession des armes, la forme du recrutement et la composition des différentes armes (spécificité des corps d'armées : air, terre, mer, espace... ) entre lesquelles se répartissent les troupes.
     - facteur de développement des structures administratives de l'Etat, dès lors que celui-ci tient bien en main son armée. Les différents acteurs armés de la société interagissent les uns sur les autres et influent sur la forme des structures politiques : féodalité, monarchie, république...
      - facteurs financiers, budgets militaires, filière de financement des différents acteurs armés. Le développement de certaines fortunes financières depuis la Renaissance est étroitement lié aux soutiens à certaines Maisons royales et à leur fortune... militaire.

    Mais cette classification ne permet pas, à elle seule, de comprendre comment s'agencent les phénomènes qui traversent les sociétés où les armements sont omniprésents. On pourrait pour commencer par décrire trois dynamiques différentes qui sont autant de phénomènes qui interfèrent les uns avec les autres.

        Une dynamique interne des courses aux armements a toujours existé, que ces armements soient classiques ou nucléaires. Aujourd'hui, cette dynamique ne porte plus sur la quantité des armes, mais sur leur qualité : on cherche moins à les accumuler qu'à les rendre plus performantes, de plus en plus sophistiquées. La rivalité internationale épouse désormais la logique de cette dynamique. Le rythme d'obsolescence des armes s'accélère ; à peine mises au point et fabriquées en série, elles sont déjà, et de plus en plus vite, dépassées. La problématique du processus décisionnel a changé : on n'attend plus l'apparition de l'arme de l' adversaire (qui si elle restait la même, permettait de continuer comme avant) pour décider la conception et la réalisation de celle qui va la contrer ; on se base uniquement sur la hausse estimée du budget de la Défense de l'adversaire (que l'on gonfle dans les statistiques officielles à défaut de le connaître). En matière d'équipement militaire, le facteur décisif n'est donc plus la puissance actuelle de l'adversaire, mais les progrès scientifiques et technologiques que celui-ci serait capable de développer prochainement. Si auparavant, l'incidence de la recherche et de la découverte scientifique portait sur les progrès des armements, maintenant elle en est intégrée. Se sont formés ainsi des complexes militaro-industriels à la planification plus ou moins accentuée, où forces armées, capacités de production, démographie et formation des troupes, dotations en armements de ces troupes, recherche fondamentale et recherche appliquée forment un tout... plus ou moins cohérent...
  Les conditions de l'innovation militaire ne sont donc même pas de pures conditions d'innovations techniques. Elles servent surtout à emporter la victoire par surprise. Alain JOXE relève l'existence de plusieurs cycles en 5 temps :
- invention qualitative (tournant dans l'histoire des stratégies)
- banalisation par effet de miroir (cristallisation, parallélisme, phases d'improvisations non innovantes)
- diversifications, divergences
- fétichisation, accumulation quantitative, définition "logistique" du rapport de forces (sclérose des tactiques et des stratégies)
- nouvelle invention rompant les rapports de forces quantitatifs.

    Une dynamique politique résultant de l'utilisation - réelle ou imaginaire - de ces armements s'effectue dans un double mouvement :
   - sur la société vaincue forcée d'adopter de nouvelles structures politiques ou de nouvelles manières de gérer les conflits sociaux internes par l'introduction temporaire ou permanente de contraintes imposées par les vainqueurs;
    - sur la société victorieuse par le renforcement de l'appareil militaire ou des acteurs armés ayant participé à cette victoire. L'accroissement du poids des acteurs les plus proches de ces acteurs armés dans les institutions, ou simplement la modification des relations entre société militaire et société politique induisent un changement dans les mentalités collectives : incitation à favoriser d'autres expéditions militaires, susceptibles d'obtenir d'autres avantages par la violence exercée à l'extérieur de la société, formation d'un modèle plus autoritaire des relations entre les différents groupes ou entre administrateurs et administrés. Il résulte souvent d'une victoire militaire, une promotion sociale des forces armées, un renforcement du militarisme philosophique plus ou moins camouflé en élan civilisateur...

    Une dynamique économique qui oriente les ressources vers la construction des biens de destruction que sont les armements. Cette dynamique peut créer une nouvelle classe économique axée sur l'armement, de nouvelles industries influencées par les procédés de fabrication d'armements ou d'utilisation des mêmes sources d'énergie, de nouveaux circuits de financement d'autres guerres, Un véritable complexe militaro-industriel peut se former ou être détruit (selon la position de vainqueur ou de vaincu), on l'a vu aux Etats-Unis après les deux guerres mondiales et à contrario pour l'Allemagne et le Japon.

   Chacune des dynamiques et les chevauchements de ces trois dynamiques permettent de comprendre plus généralement les phénomènes de militarisation. En tout cas, la possession et le pouvoir de fabriquer des armements constituent un élément clé pour comprendre l'évolution d'une société. C'était vrai dans la société féodale, si bien décrite par Georges DUBY par exemple, que dans nos sociétés apparemment si imprégnées d'un esprit pacifique.

  Alain BRU, article Armes et Armements : histoire des armements, Encyclopedia Universalis, 2004. Jean-Marie GOENADA et André CORVISIER, article Armements, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, Pratiques théoriques, 1991.

                                                                                                                               ARMUS
 
 
 

 

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