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5 septembre 2008 5 05 /09 /septembre /2008 14:04
          De même que la valeur n'attend pas le nombre des années, la valeur d'un livre ne se mesure pas à son nombre de pages. Ce petit livre sur le cinéma militant et le cinéma politique en est bien la démonstration. A l'heure des commémorations en tout genre de l'année terrible pour tous les conservatismes, les auteurs ont voulu montrer que la question de la fonction sociale, politique et esthétique du cinéma avait été débattue autrement que par une simple perturbation du festival de Cannes.
         Cette fonction sociale du cinéma, sur laquelle on reviendra abondamment dans ce blog, est souvent passée sous silence par le cinéma institutionnel et commercial, et pourtant elle est très agissante, quasi quotidiennement.
        Les auteurs rappellent les différentes approches de l'articulation entre cinéma et politique issues de Mai 68, et le premier d'entre eux, David FAROULT, prend une position paradoxale à première vue : le cinéma militant n'existe pas. Ou alors tout le cinéma est militant, du film nazi au film industriel qui consolide les mentalités du désordre existant.
      Retraçant l'action de Cinélutte, de ses productions comme de ses débats internes, est reposé la question à quoi sert le cinéma pour des militants révolutionnaires? A informer sur les luttes? Qui? Comment? Avec quelle efficacité et quelle utilité? En revenant sur le film de GODARD, "Un film comme les autres" comme sur le groupe DZIGA VERTOG ou le groupe Cinéthique, on peut mesurer la difficulté de dépasser à la fois la dramaturgie dominante et les contraintes des circuits de distribution des films. Le constat que les débats se soient déplacés du film de fiction au film documentaire garde les questions ouvertes.
      Gérard LEBLANC tente lui aussi de délimiter le débat entre cinéma et politique et l'on retiendra sa différenciation entre films compris dans des stratégies politiques qui les intègrent comme facteurs actifs ou passifs, films à effets politiques produits dans le cadre de l'institution cinématographique et films réalisés par des non professionnels, acteurs des luttes.
    Une longue interview, publiée auparavant dans la revue Cinéthique en avril 1969, de Jean-Pierre LAJOURNADE, réalisateur de "Le joueur de quilles", constitue la dernière partie de ce petit livre. A travers l'évocation de nombreux films, il parcours l'ensemble des éléments de ces débats.
    
    Si ce petit livre est conseillé, ce n'est pas par nostalgie (l'auteur de ces lignes n'était pas né!), mais pour commencer à réfléchir sur la possibilité d'utiliser le cinéma pour changer la société. Avec en arrière-fond la pensée que le statut du spectateur-voyeur reste ambigu devant le spectacle même s'il s'agit du spectacle d'une lutte et même si le montage comme la mise en action veut déconstruire le cinéma et le déstabiliser. Les relations du spectateur et de l'acteur ne sont pas simples, et le dépassement d'une partie des dilemmes évoqués dans "Le cinéma en suspens" se trouvent sans doute dans la déconstruction même du statut de spectateur...
 
      Dans la présentation de l'éditeur de ce livre, nous pouvons lire :
"Si, en Mai 68, les salles de cinéma continuent de projeter des films comme si de rien n'était, quelques cinéastes et beaucoup de spectateurs se posent, loin du corporatisme de la "profession", la question de la fonction sociale, politique et esthétique du cinéma. Quel est le rapport du cinéma aux conceptions du monde qui lui sont extérieures, aux idéologies qui traversent et divisent la société? Comment articuler politique et cinéma sur un autre mode que celui de la représentation? Comment penser le travail cinématographique - qui relève aussi du jeu et du plaisir - dans sa relation avec l'exploitation du travail? Comment la vie imaginaire peut-elle enrichir la vie réelle sans se substituer à elle? Comment faire un cinéma qui ne participerait pas à la reproduction de la société que l'on refuse? Quels moyens se donner pour que le cinéma devienne un des leviers de la transformation de la société? Le cinéma influencé par Mai 68 est pour l'essentiel un cinéma de l'après-coup et se construit tout au long des années 1970. On se propose ici d'en dégager les principales lignes de force et de présenter quelques démarches et trajectoires exemplaires. Non qu'elles soient nécessairement abouties mais parce qu'elles abordent frontalement les questions que l'on vient d'évoquer. Ce livre propose au lecteur de renouer le fil interrompu d'une réflexion théorique et pratique toujours vivante et ouverte. Il s'adresse à un lecteur d'aujourd'hui et d'abord à celui qui ne se satisfait pas de la façon dont il vit dans la société où il vit."
 
    David FAROULT (né en 1974) a co-animé pendant près de deux ans l'émission radiophonique "Pleins feux sur les médias" sur Fréquence Paris Plurielle, après avoir mené des recherches sur cinéthique et le groupe Dziga Vertov. Gérard LEBLANC a écrit aussi plusieurs livres dont Scénarios du réel (en deux volumes, L'Harmattan, 1997), Les années pop. Cinéma et politique : 1956-1970 (avec Jean-Louis COMOLLI et Jean NARBONI, BPI-Centre Pompidou, 2001) et Numérique et transesthétique (dirigé avec Sylvie THOUARD, Presses Universitaires du septentrion, 2012).
 


   David FAROULT et Gérard LEBLANC, Mai 68 ou le cinéma en suspens, Editions Syllepse/Festival International de films Résistances, 1998, 96 pages.

Note : Jean-Pierre LAJOURNADE a réalisé plusieurs films (Assommons les pauvres, 1967; Le joueur de quilles, 1968; La Fin des pyrénées, 1970) et avait démissionné de l'ORTF au moment des événements de Mai 68. Pour ceux qui ne connaissent pas (comme moi!), il est utile de consulter le site cineastes.net où se trouve notamment une présentation de ses films. Jean-pierre BOUYXOU, dans son livre "La science-fiction au cinéma" paru en 1971 aux éditions UGE, 10/18, commençait son commentaire du film "Le jour de quilles", de la manière suivante : 1968, An I du cinéma : LAJOURNADE tourne Le joueur de quilles. Meurent alors, déliquescentes, les vieilles structures-baudruches d'un art et d'un langage. Meurent aussi, pulvérisées, toutes notions connues, élaborées ou rêvées de temps et d'espace. Raconter ou résumer "Le joueur de quilles" serait insultant pour le film, inutile pour ses propos, impossible dans l'absolu. Raboté, saboté, ignoré plus d'un demi-siècle de cinéma narratif par essence... De quoi en vouloir savoir plus, non?
 
 
Complété le 26 juillet 2012
 


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