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10 septembre 2008 3 10 /09 /septembre /2008 17:10
      L'objectif de la politique de défense de la France, autrement dit défendre qui ou quoi, est définie d'entrée de jeu dans le livre blanc de la défense, mais surtout d'une façon extrêmement globale, et secondairement en termes négatifs.
    Il s'agit de défendre la France qui "est une des plus anciennes nations de l'Europe occidentale. La première, elle a forgé son unité politique. Sa situation géographique, ses richesses économiques, sa tradition, sa langue, sa culture et son rayonnement, ont, à travers guerres et batailles, assuré son unité et continuent, dans ses ressorts les plus profonds, d'en être le ciment. Certes, la solidarité européenne est reconnue comme une nécessité, l'union économique de l'Europe comme un facteur de progrès déterminant pour chacune des nations qui la composent. Mais l'union économique n'entraine pas l'effacement de l'idée nationale tant il est vrai que la croissance de la capacité industrielle et de la richesses augmente les chances politiques de chaque nation." "L'existence, l'indépendance et la force de la France sont le point de départ d'une politique qui prend naturellement appui sur le sentiment de la nation et la volonté de son développement."
 
      Dans l'avant propos du livre blanc, Michel DEBRE, alors Ministre d'Etat chargé de la Défense Nationale, précise bien : "La France n'a ni revanche à prendre, ni frontière à modifier, ni hégémonie à imposer ou à maintenir. Son effort de défense s'inscrit dans une politique toute entière orientée vers la sauvegarde de sa liberté, le respect de sa sécurité et la participation qu'elle peut apporter à la conservation ou au rétablissement de la paix."
     Plus précisément, "il nous faut d'abord assurer la sécurité du territoire national et de ses habitants. C'est bien là le coeur de la réalité politique, psychologique et morale de la défense. Politiquement, la défense contribue à protéger l'indépendance de la nation. Psychologiquement, elle donne au pays la garantie qu'il bénéficiera de son ardeur créative. Moralement, elle se porte fort de la liberté de la France et des Français. Ce premier objectif, fondamental, exprime l'identité nationale de façon très concrète. Il suppose l'adhésion et requiert le service de chacun." En second lieu, il s'agit de participer à la défense autour de l'Europe, particulièrement en Mediterranée, "ce deuxième objectif dépend largement du premier".
    Plus loin dans le livre blanc (chapitre 3, le service militaire universel) sur la justification de celui-ci : "ce n'est pas seulement la charge financière très élevée d'une armée de métier à effectifs analogues et même sensiblement inférieurs qui conduit à l'écarter. La valeur que donne le service national est, du point de vue des hommes, irremplaçable. A cette première raison s'en rajoute une autre qui est d'ordre politique et revêt une importance fondamentale. cette raison tient à la nature même de la défense - qui ne peut être que le fait de la nation entière. (...) Il est faux de penser que le mécanisme de la dissuasion nucléaire serait en mesure de remplir son effet si l'adversaire éventuel avait le sentiment d'un détachement moral de l'esprit populaire à l'égard de la défense. Or la volonté de défense et de résistance ne peut se manifester qu'au travers de la détermination et de la participation de tous et de chacun. Et comment cette participation pourrait-elle mieux se traduire que par la présence des jeunes Français dans les rangs d'unités instruites dont la disponibilité instantanée et l'aptitude opérationnelle constituent à la fois la meilleur garantie de sûreté et de crédibilité des forces stratégique et la promesse de la liberté d'action indispensable à leur maniement dissuasif par la plus haute autorité du gouvernement?".
  Eparpillées dans le texte, reviennent souvent les préoccupations de lier la participation de l'ensemble de la population à la fois à la défense extérieure et au maintien de l'ordre et de la légalité. Il est absolument nécessaire de présenter une unité nationale, garantie de la crédibilité de défense des valeurs partagées, contre les menaces de toutes sortes qui pèsent sur un ordre social qui n'est jamais bien sûr cité, et encore moins détaillé. Défendre un territoire et des valeurs communes n'est possible que si toute la nation le fait, et dans le mouvement de l'action quotidienne du service national, c'est la défense, donc l'acceptation des dimensions de ce territoire et des valeurs de cet ordre social qui est réalisée.

      Contre quel ennemi se dresse la France qui n'a plus de revendications, mais qui entend défendre son territoire et ses intérêts vitaux?
       Dans les objectifs de la politique de défense, page 4, le livre blanc rappelle les trois éléments principaux de la politique étrangère : "le refus des blocs, c'est-à-dire le non alignement sur les grandes puissances ; la définition précise et donc limitée de nos engagements ; un effort diversifié de coopération internationale en vue de favoriser la détente et les bons rapports entre les peuples."
"Sans doute a-il pu être dit après le dramatique échec de 1940 et l'apparition de puissances gigantesques, tels les Etats-Unis, l'Union Soviétique et bientôt la Chine, que la défense nationale est une prétention vaine pour une puissance moyenne qui devrait s'en remettre à l'un des grands d'assurer sa protection. En apparence, la séparation du monde en deux blocs après 1945 a pu donner un semblant de démonstration à cette thèse. Mais si, dans les années suivantes, d'abord consacrées à la restauration interne des nations européennes exsangues, l'Alliance et son organisation militaire ont constitué la sauvegarde de la paix en Europe, il est bien naturel que cette alliance, dans sa forme d'alors, n'ait pu résister au temps, car elle reposait sur une simplification politique abusive, fonction d'une opposition irréductible entre les Etats-Unis et l'Union Soviétique et consacrait une confusion a priori des intérêts des Européens avec ceux des Etats-Unis, garants de la sécurité collective dont ils possédaient seuls les moyens extrêmes."
   Le pouvoir entend mener une politique de non-alignement vis-à-vis des Etats-Unis face à la menace soviétique sans le désigner franchement comme l'ennemi, même potentiel. Partant, il n'existe pas de référence dans le livre blanc à des menées subversives menaçant l'ordre social, bien que les références à l'ordonnance de 1959 soient bien précisées. Le livre blanc entend faire preuve de neutralité, carrément dans une forme de dissuasion tous azimut, bien qu'il ne soit pas a contrario question de liens avec le Pacte de Varsovie... Le face à face mis en scène dans ces pages se trouve surtout entre alliés et non entre ennemis, comme s'il n'était même pas besoin de mentionner dans quel camp la France se trouve. Dans un pays où le Parti Communiste pèse de tout son poids, dans une nation traversée de débats idéologiques forts, dans un monde qui vit dans la hantise d'un conflit nucléaire bloc contre bloc, le livre blanc veut faire oeuvre de consensus et met en avant l'idée de nation avant toute idée de classe.

     Comme souvent, c'est dans le déploiement concret des moyens de défense que l'on perçoit ses véritables obljectifs et priorités.
    En premier lieu, est avancée la capacité nucléaire de dissuasion, qui entend empêcher précisément le conflit de devenir armé. Elle est définie par ses trois composantes, air, terre, mer : une flotte d'avions Mirage IV munis d'engins balistiques entrée en service en 1971, deux escadrons de missiles sol-air opérationnels depuis le Plateau d'Albion (Hauts de Provence) et deux, trois, quatre, puis cinq sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) équipés de missiles nucléaires mer-sol.
  Les rédacteurs du livre blanc insiste sur la capacité opérationnel de cet arsenal, par sa diversification et sa puissance.
    En deuxième lieu figure la défense du territoire à travers la protection de la force nucléaire stratégique citée précédemment, et  la protection territoriale (DOT). Là, on retrouve des accents gaulliens très clairs :
  "Ces forces (classiques), au delà du rôle qui serait le leur en cas d'invasion, ont tout naturellement vocation à devenir le ferment d'une résistance populaire à un occupant éventuel. Quels désastres sur son propre sol un adversaire devrait-il accepter avant de devenir occupant!... Qu'il soit assez présomptieux pour les accepter, il n'en aurait pas fini pour autant avec une résistance nationale et populaire qui lui rendrait l'occupation insupportable, perspective de nature à renforcer l'effet dissuasif global de notre politique militaire. Le concept de dissuasion populaire s'exprime en fin de compte de plusieurs façons : sur lui se fondent la défense permanente de notre territoire, la crédibilité de notre armement nucléaire, la volonté de résistance à l'envahisseur qui aurait accepté le désastre nucléaire. C'est que la dissuasion populaire est la forme moderne de la volonté de survie nationale.". Mais ni la forme, ni l'ampleur de cette dissuasion populaire ne sont précisés et encore moins, il faut le dire, mis en place...
   En troisième lieu vient la manoeuvre en Europe et là, on ne peut évidemment que penser à la menace soviétique et des forces du Pacte de Varsovie, même si, encore une fois, ceux-ci ne sont jamais nommés.
"La manoeuvre dissuasive exige de nos forces qu'elles aient la capacité de mener des opérations de combat classique dont la raison tient à la nécessité de préserver la liberté d'action du Gouvernement dans le maniement de la crise." Ce qu'il faut comprendre dans toute cette phraséologie, c'est que les stratèges militaires français raisonnent en termes d'escalade et de crise pouvant mener aux extrêmes. Il n'est pas question de guerre éclair ou par surprise.
"Cette capacité ne peut être obtenue que par une combinaison de moyens interarmées. Elle met en jeu la Première Armée avec l'appui de la Force Aérienne Tactique et éventuellement, celles des forces maritimes dont l'action apparaitrait complémentaire en fonction de la nature de la menace. L'emploi de ces forces ne peut manquer d'être éclairé (on admirera les termes diplomatiques) par la situation générale des troupes de nos partenaires de l'Alliance Atlantique."
"Les années à venir verront la mise en service, d'ici 1975, de l'armement nucléaire tactique (Mirage III, Missiles PLUTON)" Il s'agit de forces nucléaires dont la manoeuvre ne peut être précisée et cela volontairement. Dans une crise, et même dans les premières phases militaires d'une crise en Europe, le Gouvernement veut se donner les marges de manoeuvre sur ce qu'il entend par "intérêts vitaux", tant par l'emploi des armements nucléaires tactiques que par celui des armements nucléaires stratégiques.
Le jeu de l'incertitude est un terme majeur dans une confrontation ouverte.
   En quatrième lieu, l'action hors d'Europe, outre-mer, fait l'objet de paragraphes qui mettent l'accent sur les capacités de transport (sans que soient évoquées d'ailleurs les dépendances vis-à-vis des Etats-Unis en la matière);
   Enfin, en cinquième lieu viennent les "missions complémentaires", à savoir celles menées par la gendarmerie nationale et les éléments de la Protection Civile. Ces deux éléments ne bénéficient que d'une page et pourtant la gendarmerie nationale est bien un des éléments majeurs du dispositif de défense intérieure.
"Répartis dans les brigades territoriales, plus de 30 000 sous-officiers, soigneusement sélectionnés, assurent au profit de tous les Français nombre de tâches souvent modestes, mais toujours primordiales, tandis que les 16 000 hommes de la Gendarmerie Mobile constituent, au service de l'autorité publique, une force de maintien de l'ordre, toujours disponible, loyale, courageuse et sereine".
Le sérieux d'un livre blanc n'empêche pas de penser qu'il a le sens de la litote et de la concision discrète, lorsque l'on connait le rôle de la Gendarmerie Nationale. Mais officiellement, il n'existe pas d'ennemi intérieur.

      L'ordonnance de 1959 et la loi de 1965 ont substitué à la notion de service militaire, celle de service national, exprime le chapitre III du livre blanc.
Il revêt quatre formes : le service militaire destiné à répondre aux besoins propres des armées, le service de défense pour les besoins non militaires de la défense, le service de l'aide technique (outre-mer) et le service de coopération au profit des pays en voie de développement. 
En fait, et le livre blanc l'avoue, la première de ces formes reste dominante. La nécessité d'un service d'un an est réaffirmée.
"Pour que le service militaire réponde aux impératifs de la défense, il doit être organisé avec d'autant plus de soin qu'il est court, mais il faut d'abord qu'il soit bien compris dans ses objectifs par la nation entière et par les appelés eux-mêmes : satisfaire les besoins d'une armée qui se doit d'être en tout temps instruite et disponible. Sans doute, des activités annexes sont-elles recherchées et organisées, mais elles ne doivent pas porter atteinte à l'état de préparation et de à la disponibilité des forces.". 
On sent bien une tension entre une efficacité de plus en plus technique des armées et une volonté d'obtenir une participation massive, une adhésion pratique du pays à sa défense, à la défense telle qu'elle est, et partant sans doute, à la société telle qu'elle est...
  Le long développement qui suit sur la fonction sociale du service militaire fait foi de cette volonté. La fin du chapitre montre bien, après un passage sur la nécessité du renforcement de la préparation militaire, la constance de cette volonté.
"Egalitaire et universel, court et dense, élément essentiel d'une stratégie moderne, non pas paradoxe de la dissuasion nucléaire, mais âme de notre dissuasion nationale, le service militaire offre de surcroît aux jeunes hommes de notre pays et même aux jeunes filles volontaires la consécration de leur majorité civique et politique."

   La politique d'armement constitue l'objet du chapitre suivant.
Elle comporte deux volets "d'égale importance : la définition des besoins militaires que l'industrie d'armement doit satisfaire et la politique industrielle qui facilitera la satisfaction de ces besoins par l'industrie dans les conditions nécessaires à sa compétitivité et à sa prospérité, et en harmonie avec la politique de progrès industriel"...
Formulation heureusement abondamment illustré dans le texte qui suit, notamment dans la politique industrielle "externe", entendez les ventes d'armements... Elle fait partie, cette politique d'armement, de la mobilisation de l'ensemble des ressources d'une nation (à travers notamment la recherche-développement) à sa défense, qui fait l'une des caractéristiques dominantes du XXème siècle.

   Les finances de la défense forment la matière du dernier chapitre, chapitre indispensable à tout livre blanc qui se respecte.
C'est peut-être même la partie qui se trouve la plus remise en cause par la suite, en termes d'objectifs de matériels ou d'entretien des armées, au gré des budgets successifs et des arbitrages politiques et sociaux. Prudent d'ailleurs, ce chapitre fixe des objectifs très globaux, récapitule les efforts financiers précédents (beaux tableaux sur l'évolution des crédits budgétaires depuis 1959), et, à part le fait "que la stratégie de dissuasion s'est traduite dans le budget de la défense", il ne cache pas le fait que cette partie est surtout du ressort des lois de programmation militaire...

   La lecture du deuxième tome du livre blanc est aussi utile que celle du premier, car il rentre dans le détail de l'organisation territoriale de la défense (orientation vers l'Est du gros des troupes, chaine des commandements, évolution de la fonction militaire), mais n'apporte pas plus d'éléments clés sur les objectifs de la défense.
   Les enjeux internes de l'appareil militaires sont traités et méritent l'attention, notamment sur "les obligations professionnelles".
"L'obligation de neutralité pollitique est inscrite dans le statut. La rigueur qui a toujours caractérisé cette exigence de stricte indépendance vis-à-vis des différentes familles spirituelles de la nation n'est pas atténué ; toutefois les interdictions qui en découlent ont été mieux cadrées et ne portent plus que sur les adhésions aux groupements politiques. Ainsi les militaires sont-il invités à participer à toutes les activités de la Cité dès lors qu'elles ne les engagent pas sur des voies partisanes. De même le statut affirme t-il sans ambage l'incompatibilité entre le fait d'être militaire et l'appartenance à une organisation syndicale ou à une société de défense des intérêts professionnels, difficilement conciliable avec le principe hiérarchique qui est à la base de l'organisation militaire".
Le règne d'une discipline militaire est essentiel pour la sauvegarde du moral des troupes. Garder le contrôle politique des armées, ce qui va toujours de pair avec la sauvegarde d'un certain ordre social, reste une obsession, qui fait de l'appelé, ce qui est flagrant quand on compare son statut avec celui d'homologues occidentaux, un citoyen "en veilleuse". Il existe d'ailleurs une sorte de développement d'un esprit "apolitique" dans les armées, qui les rendent d'une utilisation très souple dans le maniement des crises... On est loin de l'utilisation de l'armée briseuse de grèves dans les années soixante pour ne pas parler des périodes précédentes, mais il reste que certains corps tels que la Gendarmerie Nationale peuvent être en première ligne dans la défense d'un ordre social, par ailleurs contesté par d'importantes forces politiques au moment où est publié ce livre blanc de la défense.
 


Ministère de la défense nationale, Livre blanc sur la défense nationale, tome 1, 1972, 68 pages ; tome 2, 1973, 105 pages, imprimerie du CEDOCAR.
Les textes sont disponibles sur le site Internet du Ministère de la défense.

                                                                    STRATEGUS


 Relu le 6 juillet 2018

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