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11 septembre 2008 4 11 /09 /septembre /2008 13:09
      L'objectif de la politique de défense ne subit pas de modifications, malgré les changements intervenus dans le monde, même si ceux-ci rendent plus difficile, par l'incertitude qu'ils introduisent - on sent bien dans tout le texte une sorte d'inquiétude - l'exercice de ce Livre blanc de la défense, 22 ans après le premier.
   
    "Il apparait que les grandes finalités évoluent peu. La France doit être en mesure d'assurer sa protection et la défense de ses intérêts dans le monde. Elle a les ambitions d'une puissance présente en de nombreux points du globe en dehors de l'Europe, héritage de son Histoire et de sa géographie, conséquence aussi de son développement économique. Le premier objectif de la politique de défense est la défense de ses intérêts. Si ceux-ci demeurent relativement stables, l'évolution internationale et notre qualité de puissance moyenne influent sur la façon de les défendre". "La définition traditionnelle de nos intérêts revêt le plus souvent un caractère "patrimonial", lié à notre attachement à des biens - territoire, richesses économiques, moyens de communication, présence de ressortissants - que nous entendons protéger partout où ils se trouvent et auxquels nous devons pouvoir accéder sans entrave. Ces intérêts n'ont guère varié depuis 20 ans.
La fin de la division du monde en deux blocs antagonistes modifie cependant notre perception de certains d'entre eux. L'action de la France en Afrique, par exemple, correspond plus à une appréciation de ses responsabilités internationales dans une zone où elle peut exercer son influence qu'à des préoccupations d'ordre stratégique."
 
   "Aux intérêts vitaux est attachée la survie de la Nation. De ce fait le premier objectif de notre politique de défense demeure d'être en mesure d'assurer, seuls si nécessaire, la défense ultime de nos intérêts vitaux contre toute menace qu'elle qu'en soit l'origine." "La frontière entre les intérêts vitaux et les intérêts stratégiques de la France n'a pas à être précisée par avance. Les uns et les autres doivent être défendus avec la même détermination." Ceux-ci "résident pour l'essentiel d'une part dans le maintien de la paix sur le continent européen et dans les zones qui le bordent à l'Est et au Sud (...) et d'autre part, dans les espaces essentiels à l'activité économique du pays et à la liberté des échanges et des communications."
 
      On note que par rapport au premier Livre Blanc, les intérêts à défendre sont beaucoup plus précisés, de même que, par la suite du Livre, les ennemis éventuels. L'accent est bien plus mis sur la construction européenne et la contribution de la France à la stabilité internationale.
  
       Dans un chapitre sur la mise en oeuvre d'une conception globale de la défense, les auteurs du Livre Blanc insistent sur le fait que "les mutations du système international affectant la défense ne se limitent pas aux seuls aspects militaires et stratégiques. Elles concernent la vie de la nation dans son ensemble. Tout le champ social, l'existence quotidienne des populations et l'activité économique peuvent être affectés par ce contexte mouvant et incertain : cette fin de siècle est marquée par une vulnérabilité accrue des sociétés démocratiques."
 
     Sur toute une page est réaffirmée la nécessité de la cohésion nationale. "Loin de constituer un domaine isolé, la défense doit embrasser l'ensemble des activités du pays et s'inscrire dans la permanence de la vie nationale. L'orientation de l'ordonnance du 7 janvier 1959 portant organisation générale de la défense est donc confirmée. (...) Une conception globale de la défense militaire associe une dimension civile et économique, mais aussi sociale et culturelle.(...) La France a la chance de réunir des hommes et des femmes autour d'une volonté de vivre ensemble. Elle doit veiller à défendre ce qui est à la fois un héritage et un projet partagé. La cohésion nationale, aujourd'hui très exposée aux chocs multiples que suscitent les évolutions sociales, économiques et internationales, est une condition essentielle de la défense. La puissance provient moins de l'étendue du territoire national que de l'organisation sociale, de l'éducation des hommes, de leur solidarité et des valeurs qui les lient. En ce sens, la défense est indissociable de l'idée de nation. Elle concerne donc à la fois le modèle français d'intégration et d'organisation sociale, les valeurs communes de la République, leur vocation universelle et le rayonnement de la langue."
   
   On conçoit la nécessité d'une telle réaffirmation quand on lit plus loin les justifications du choix d'une armée mixte, de sa professionnalisation, tout en gardant le service national comme "un cadre nécessaire".
 "Le service national demeure le meilleur gage de l'attachement de la nation et des citoyens à leur défense. Il renforce ainsi la crédibilité de la dissuasion exercée par les forces nucléaires qui dépend, aussi, de la détermination que les Français montrent à préserver leur existence. Il conforte la légitimité des actions extérieures que la France engage, au nom du respect de l'Etat de droit, des droits de l'homme, de la démocratie."
 "Le service national doit être conservé. Mais l'armée française doit cependant voir ses modes de recrutement évoluer, afin de disposer de davantage d'unités professionnalisées. Le règlement des crises extérieures, dans lesquelles la France peut être amenée à intervenir, nécessite aujourd'hui des volumes suffisants d'unités professionnalisées. Celles-ci, souples d'emploi, permettent en effet une réaction immédiate sur tous les théâtres."
    
    Comme pour constater une certaine distance entre l'armée et la nation, toute une partie du livre blanc, la quatrième partie, porte le titre : "Défense et Société". Elle insiste sur "l'esprit civique" et sur la contribution de l'armée à "la cohésion de la société"

       La disparition de l'Union Soviétique amène à considérer la situation bien sûr des Etats limitrophes de la Russie, mais plus globalement, la question de l'évolution des pôles de puissance.
 "L'évolution des Etats-Unis d'Amérique, après la disparition de l'Union Soviétique, suscite des interrogations. Même si la diminution du poids relatif de la puissance américaine parait devoir se poursuivre, en raison du dynamisme de ses concurrents, les Américains s'attachent avec vigueur à renforcer les fondements intérieurs de leur sécurité. Seul géant militaire, les Etats-Unis maitrisent leur sécurité dans tous les domaines. Entre le rêve du leadership d'un nouvel ordre mondial et la tentation du repli sur soi, il semble qu'il y ait place pour la définition d'une politique de grande puissance, sélectionnant ses intérêts stratégiques, et par conséquent les zones dans lesquelles ils se situent, ainsi que les moyens de leur défense en cas de menace."
  La disparition du bloc socialiste - l'ennemi d'hier est bien nommé cette fois - intervient en même temps que celle de la vieille dichotomie entre Nord et Sud. Dans ce contexte "En Europe et en Asie, les choix de sécurité sont encore obérés par de nombreuses incertitudes, à des degrés différents cependant. l'Union Européenne s'est donné, par le traité du 7 février 1992, la perspective à long terme d'une défense commune, qui en fera un vecteur de stabilité et d'intégration pour l'Europe tout entière. L'hétérogénéité de l'ensemble asiatique est beaucoup plus considérable et la réflexion sur ses structures de sécurité peu avancée. Mais, dans ces ensembles, les puissances économiques ne devraient cesser de s'affirmer, y compris en matière de défense."
   L'accent est mis ensuite sur la prolifération des armes de destruction massive et les "vulnérabilités nouvelles" telles que le terrorisme, les extrémismes religieux et nationalistes, le trafic de drogue, "la globalisation de la sécurité et des stratégies de communication".
On perçoit bien comme la nécessité de désigner un nouvel ennemi : "L'extrémisme islamique représente sans doute la menace la plus inquiétante. il se nourrit des crises économiques et sociales comme de la pression démographique dans les pays où il se développe. Il y prend souvent la place qu'a pu occuper le communisme comme mode d'opposition au monde occidental. Les inégalités grandissantes dans la croissance et la répartition des revenus, notre proximité géographique, la répartition de nos intérêts dans le monde doivent nous inciter à le considérer comme une menace."
 
  En fin de ce premier chapitre vraiment inquiet sur le contexte stratégique, on peut lire :
    "La menace soviétique globale a disparu. Mais, en Europe, la Russie restera une puissance militaire forte, qui doit être prise comme telle dans notre évaluation stratégique. En outre, des crises locales ou régionales, qui peuvent dégénérer en guerres de type classique, risquent d'affecter le passage du continent vers un nouvel équilibre. D'une façon générale, le principal risque pour la sécurité réside désormais dans des conflits régionaux susceptibles de mettre en péril la recherche de la stabilité internationale et d'une croissance plus juste et équilibrée dans le monde."

        Dans la deuxième partie du livre blanc, "Stratégies et capacités",  après un rappel sur le concept français de dissuasion nucléaire ("Le concept français continuera de se définir par la volonté et la capacité de faire redouter à un adversaire, quel qu'il soit et quels que soient ses moyens, des dommages inacceptables, hors de proportion avec l'enjeu d'un conflit, s'il cherche à s'en prendre à nos intérêts vitaux."), est énoncée une modification de la posture des forces nucléaires :
"Il convient de tirer les conséquences générales sur nos moyens (...) :
les forces nucléaires doivent être capables en permanence de remplir deux fonctions :
- infliger une frappe occasionnant des dommages inacceptables et susceptibles de s'exercer en second (lorsque l'échange de missiles nucléaires entre adversaires intervient),
- procéder à une frappe limitée sur des objectifs militaires en vue de l'ultime avertissement."
      Avec cette nouvelle fonction d'avertissement dévolue surtout à l'armement nucléaire tactique, qui semble être une relique de débats antérieurs sur le champ de bataille nucléaire quand existait encore la menace soviétique, intervient une nouvelle stratégie d'emploi des armements conventionnels.
  "Une véritable conversion doit être opérée progressivement dans le rôle des moyens conventionnels. C'est désormais leur emploi en dehors d'un contexte nucléaire proprement dit qui domine, même s'il convient de prévoir, notamment au début du siècle prochain, des hypothèses où nous contribuerions à des interventions multinationales dans des crises où seraient impliquées des puissances nucléaires régionales, ou encore, à plus long terme, la réapparition d'une menace majeure contre l'Europe occidentale.
La fonction d'interdiction du contournement de la dissuasion nucléaire est bien entendue maintenue, mais devient seconde par rapport à la capacité de participer à la résolution de crises régionales."
   L'accent est mis désormais sur la prévention de crises, sur l'action militaire limitée et les opérations de maintien ou de rétablissement de la paix : "Dans tous les cas, la stratégie française met l'accent sur la capacité des forces armées à arrêter la guerre, à limiter un conflit, et non à soutenir des guerres conventionnelles longues, incertaines et coûteuses."
           En fait, ce sont six scénarios d'emploi des armées et de la gendarmerie nationale qui sont évoqués :
- conflit régional ne mettant pas en cause les intérêts vitaux où sont envisagées des projections de forces sur le terrain, ce qui est possible de se produire en Europe même ;
- conflit régional pouvant mettre en cause les intérêts vitaux où les actions sont surtout à prévoir dans le cadre d'une manoeuvre dissuasive en relation avec les alliés de l'Union Européenne et de l'OTAN ;
- atteinte à l'intégrité du territoire national hors métropole ;
- mise en oeuvre des accords de défense bilatéraux, notamment dans les zones d'influence d'Afrique ;
- opération en faveur de la paix et du droit international, avec des moyens très spécifiques. "Ne faisant pas peser de menace majeure sur nos intérêts, ce scénario peut néanmoins évoluer vers un enlisement de plus en plus exigeant en moyens. Il est donc essentiel de voir préciser, dès le début de l'action, les critères justifiant notre engagement et de tenter d'évaluer la durée prévisible de celui-ci. Il peut aussi conduire à un conflit régional devenant alors difficilement contrôlable et renvoyant aux premiers scénarios" ;
- résurgence d'une menace majeure contre l'Europe occidentale, très peu probable.
        A la fin du chapitre, sans que cela face partie d'un scénario, figure une mission de maintien de l'ordre public.
 "Assurer les tâches de service public, notamment en renforçant les moyens et les organisations normalement chargées de la défense civile du territoire, et en :
- participant à la protection des organismes, installations ou moyens civils qui conditionnent le maintien des activités indispensables à la vie des populations et à leur défense ;
- prenant, en matière de protection civile et à la demande des autorités compétentes, les mesures de prévention et de secours que requiert, en toutes circonstance, la sauvegarde des populations (catastrophes naturelles ou technologiques, risques majeurs) ;
- participant, le cas échéant, à la sécurité des pouvoirs publics et des administrations."

     Le langage sur la dissuasion populaire, où le service national prenait une grande part, est remplacé par un discours sur les ressources humaines qui doivent être mieux gérées pour l'efficacité d'un outil de défense de plus en plus technique, bardé de technologies nouvelles. Le service militaire fait place de plus en plus à des unités professionnalisées. L'accent est mis sur les compétences techniques et sur les conditions matérielles de la fonction militaire, tant pour l'appelé que pour l'engagé, du même que pour le réserviste.
"Composante essentielle de la défense et des forces armées, au même titre que le service national dont elles sont le prolongement, les réserves participent de la volonté et de l'esprit de défense de la Nation. Les profondes mutations de notre appareil de défense, liées à l'évolution du contexte géostratégique et du format de nos armées, appellent leur rénovation. Hier, les réserves représentaient, dans le cadre de la mobilisation générale, le concept lointain de la Nation en armes, tel un ultime rempart contre une agression majeure. Demain, s'affirmera le rôle accru, dès le temps de crise, d'une réserve plus réduite, plus disponible, mieux instruite, accordant la priorité aux cadres volontaires, véritables professionnels à temps partiel."
   "Le monde de la défense ne peut (...) ignorer les tendances de la société française : l'affirmation de l'individualisme, l'attachement plus fort que jamais au prix de la vie et donc l'hésitation à l'engager, l'augmentation du niveau de formation, la pression quasi permanente des médias, mais aussi le besoin de sécurité, la volonté réelle de savoir, le sens du don de soi et du partage.
     Ces changements pèsent sur la gestion du personnel militaire. Afin de les prendre en compte, des réorganisations successives ont été engagée depuis le Livre Blanc de 1972. Des évolutions nouvelles sont aujourd'hui nécessaires pour fonder la politique du personnel militaire de carrière ou sous contrat. La condition première de sa réussite est la visibilité que pourra seule assurer l'introduction des effectifs dans la programmation. La politique du personnel, comme celle des programmes d'armement, a besoin d'être conçue et appliquée dans la durée. D'autres évolutions sont nécessaires quant au recrutement et à la formation, aux carrières et à la condition militaire."
      Il n'est plus question de discours gaulliens sur l'action de la population, il s'agit de gérer du capital humain.
  "Le capital humain demeure un atout principal de la défense. inscrire la politique du personnel dans une vision à long terme, faire effort, avec les moyens correspondants, sur la qualité des hommes, leur recrutement et leur formation, par le biais notamment d'une plus grande ouverture, réaffirmer le droit à une seconde carrière et prendre en compte le souci de reconversion, mieux équilibrer les sujétions imposées aux militaires et en particulier la mobilité, assurer un véritable "soutien de l'homme", encourager la prévention et l'innovation participative, tels sont les grands actes de la politique ds ressources humaines, pour l'armée mixte dont doit se doter la France."

   La politique d'armement et la stratégie industrielle subit des évolutions importantes. Il faut mener une véritable réflexion stratégique en matière technologique industrielle et de recherche de défense, prendre en compte les nouveaux enjeux européens, rénover les relations entre l'Etat et les industries d'armement, associer à une politique des maitrise des flux d'armements une politique d'exportation "qui conserve à notre pays son autonomie et sa responsabilité sur la scène mondiale". C'est l'ouverture vers le secteur privé qui frappe évidemment : "L'Etat ne pourra plus, comme par le passé, soutenir son industrie d'armement dans tous les domaines"....

  L'effort budgétaire de défense est affirmé. Mais là encore, comme dans le Livre Blanc précédent, les éléments les plus déterminants relèvent des Lois de Programmation Militaire.

   On l'a déjà écrit, la dernière partie du Livre Blanc de la défense 1994 est consacrée aux relations entre défense et société. Il s'agit pour maintenir l'esprit civique d'informer, de convaincre la population du bien fondé de la politique de défense, par la multiplication des liens entre société civile et société militaire (Education nationale, Institutions telles que l'IHEDN, Centres de recherche et de réflexion, Revitalisation des réserves).
   "En réalité, l'harmonie des relations Armée-Nation suppose un partage équilibré et reconnu des responsabilités des uns et des autres. C'est à ce titre qu'une présence militaire répartie sur l'ensemble du territoire national est essentielle."
  Un nouveau développement de la défense civile est prévu, mais dans le sens de développer les moyens de prévention et de secours nécessaires, de la coordination des pouvoirs civils et militaires. Le discours sur la participation populaire, sur la dissuasion populaire a bien disparu.
   L'enjeu est de convaincre l'opinion publique et pour cela de développer l'information.
"Les pouvoirs publics et les médias peuvent avoir des opinions divergentes de la gravité d'une situation, les seconds dramatisant des faits jugés par ailleurs banals ou au contraire considérant comme secondaire ce que le gouvernement juge important. (...) La capacité de manipulation de l'opinion publique (...) est donc réelle ; en période de crise, elle peut perturber le fonctionnement des pouvoirs publics ; elle peut, à la limite, desservir l'intérêt national et la défense. Dans le cas particulier des actions terroristes, les moyens d'information ont une importance capitale. Sans eux, le terrorisme n'a qu'une action limitée. Avec le retentissement que les médias peuvent donner à toute action de ce type, il devient un fléau capable de mettre à mal les capacités de réaction des démocraties les plus solides."  Le discours qui suit sur la transparence et le partenariat n'a rien de rassurant du coup, avec une telle perception de l'opinion publique...
 


  Ministère de la défense, livre blanc sur la défense, 1994, Union Générale d'Editions 10/18, 263 pages. Préface d'Edouard BALLADUR, premier ministre et de François LEOTARD, ministre d'Etat de la défense.
   Le Livre Blanc sur la défense 1994 est disponible sur le site Internet du ministère de la défense.


                                                                                     STRATEGUS
 
Relu le 25 juin 2018

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