JOMINI et CLAUSEWITZ, les références toujours présentes.
Avec Antoine-Henri JOMINI (1779-1869) et
Carl Von CLAUSEWITZ (1780-1831), nous entrons dans la
pensée de deux références (qui s'ignorent l'une l'autre) en matière de stratégie. Le premier, Suisse, et le deuxième, Allemand, ont laissé et suscité une abondante littérature. Même si l'un est
plus connu que l'autre, ils contribuent toujours tous deux à façonner la pensée militaire d'aujourd'hui.
Antoine-Henri JOMINI combine l'héritage des auteurs du XVIIIème siècle et les enseignements du modèle napoléonien. Avec lui se reconstruirait véritablement la
science stratégique contemporaine, même s'il fut vite oublié un certain temps (COUTEAU-BEGARIE). Son oeuvre historique dépasse de loin son oeuvre théorique, mais, ce qui nous intéresse ici est
plutôt le contenu - très discuté - de son "Tableau analytique des principales combinaisons de guerre" (1830) et son "Précis de l'art de la guerre" (1837-1838). Adepte des classifications des
ordres de bataille, des ordres de retraite et des moyens pour juger les opérations de l'ennemi, il est généralement considéré comme un taxinomiste de la stratégie.
Nombre de ses écrits partent des prouesses militaires de Napoléon pour parvenir à un binôme politique-stratégie que ce dernier a ignoré selon lui : "L'opinion dans laquelle il (Napoléon) était
que son génie lui assurait des moyens incalculables de supériorité" va (...) pour JOMINI, contre la "nature" de la guerre, et plus généralement, de la politique. L'outrecuidance sous-estime
dangereusement le poids des choses. elle méconnaît les facteurs d'incertitudes qui devraient induire la prudence militaire et, surtout, la modération politique. Observons que, pour mesurer la
démesure à quelque étalon d'adéquation entre l'efficacité dans la guerre et la raison politique, JOMINI recourt à l'histoire (...)." (Lucien POIRIER)
"L'histoire ne cesses donc de proposer des leçons, positives et négatives, sur la difficile application du principe de subordination de la guerre à la politique. (...) une des situations
historiques rarissimes permettant d'observer au plus près les mécanismes du centralisme dictatorial et le fonctionnement d'un esprit unifiant politique et stratégie ; les intégrant même au point
de confondre l'ordre des fins et celui des moyens dans le développement d'un action abandonnée à sa pente. Bilan de l'histoire et expérience vécue, les observations de l'une vérifiant les
inférences de l'autre, permettent à JOMINI de détecter, dans la construction impériale, les vices de forme et les erreurs de calcul portant sur la résistance du matériau premier de l'architecture
politique : l'esprit des peuples, puisque l'épreuve de force est épreuve des volontés nationales." Lucien POIRIER regrette que "la clairvoyance de JOMINI et son instinct très sûr du rapport
d'adéquation entre fin politique ne l'aient pas conduit à une analyse fine sur ce problème capital."
Dans son "Précis de l'art de la guerre", JOMINI précise les composantes de la guerre, la politique de la guerre, la stratégie, la grande tactique, la logistique, l'art de l'ingénieur
et la tactique de détail. Il entend par politique de la guerre, différentes combinaisons qui appartiennent plus ou moins à la politique diplomatique et par lesquelles un homme d'Etat doit juger
de l'intérêt d'une guerre, et déterminer les diverses opérations qu'elle nécessitera pour atteindre son but de guerre. Il inclut dans la politique militaire toutes les combinaisons d'un projet de
guerre, autres que celles de la politique diplomatique et de la stratégie comme les passions des peuples, les institutions militaires, les ressources et les finances, la caractère du chef de
l'Etat, celui des chefs militaires... La stratégie est l'art de bien diriger les masses sur le théâtre de la guerre, soit pour l'invasion d'un pays, soit pour la défense du sien. La grande
tactique est l'art de bien combiner et bien conduire les batailles. la logistique désigne l'art pratique de mouvoir les armées et la tactique de détail la manière de disposer les troupes pour les
conduire au combat. D'une façon générale, le "Précis de l'art de la guerre" noie les enseignements de la guerre napoléonienne dans un ensemble de considérations qui peuvent faire croIre à une
volonté de retour à une stratégie plus prudente, où l'objectif est l'occupation de territoires plutôt que la destruction de l'armée ennemie. La stratégie est abordée avec un ensemble d'idées et
de démarches conçues en termes d'espace. (Bruno COLSON).
Pour Emile WANTY, "JOMINI est le premier en date des dogmatiques militaires. Il faut faire un tri soigneux dans ses exposés, tout en lui reconnaissant le mérite d'avoir précisé avec
clarté ce que sont : les points stratégiques, les lignes stratégiques, les objectifs, les zones d'opérations, les pivots d'opérations, les lignes d'opérations, etc. S'il affirme les avantages de
l'offensive stratégique, il se montre moins positif pour l'offensive tactique : il cherche à associer les facteurs positifs des deux attitudes possibles dans la défense active, basée tout d'abord
sur le retardement, puis sur les retours offensifs ; il lui donne son nom : Défensive-Offensive. Il a découvert dans FREDERIC II, dans le BONAPARTE d'Italie, et aussi chez le général LLOYD, le
"secret" de la victoire. Il consiste dans la manoeuvre très simple portant le gros des forces sur une seule aile de l'armée ennemie. "En appliquant par la stratégie à tout l'échiquier d'une
guerre ce même principe que FREDERIC avait appliqué aux batailles" on aurait la clef de toute la science de la guerre." Rabrouant ses contemporains partisans d'une guerre géométrique, il s'appuie
sur les manoeuvres napoléoniennes, qui appartiennent bien plus au domaine de l'imagination créatrice que d'une science exacte, car l'Empereur s'appuyait sur sa connaissance non seulement
minutieuse du terrain de bataille mais également sur sa sensibilité à l'état moral de ses troupes.
Carl Von CLAUSEWITZ, le plus connu de tous les penseurs militaires, est pourtant peu lu. Son oeuvre majeure, "De la guerre" (1832-1834), rédigée pendant des années,
publiée après sa mort, ces écrits influencent tardivement les élites plus pour des raisons nationalistes que militaires à partir des années 1870.
Il fut le premier à exprimer la subordination totale de l'action militaire à la politique. Carl Von CLAUSEWITZ est plutôt un philosophe de l'art de la guerre, mais c'est précisément cela qui
confère une valeur générale et permanente à tout ce qui ressort de la logique pure (Emile WANTY).
Au coeur de la pensée tactique de CLAUSEWITZ est la bataille comme but et non comme moyen. Il veut la bataille, comme le voulait NAPOLEON. "Car le but de la guerre et le seul moyen de la
résoudre rapidement, c'est la destruction directe des forces armées de l'ennemi. Et il faut réagir contre la tendance subtile qui cherche à associer la recherche d'une destruction restreinte,
partielle et celle de l'épuisement indirect par des combinaisons stratégiques. Il estime que toute action combinée risque d'être troublée par une réaction de l'adversaire s'il manoeuvre. Il faut
en somme marcher rapidement à sa rencontre, le saisir au plus tôt, lui enlever sa liberté de manoeuvre, lui livrer une première bataille qui devrait être décisive. Car seuls de grands résultats
tactiques peuvent conduire à de grands résultats stratégiques. La retraite, provoquée ou ordonnée, rompt l'équilibre moral et accentue brusquement la dépression chez le vaincu qui, à un rythme
accéléré, continue à perdre ordre et unité. La poursuite, une poursuite immédiate et inlassable, fera tomber son moral à la verticale et pourra même conduire à sa destruction." Il n'en néglige
pas pour autant les aspects tactiques et les positionnements sur le terrain, il s'y appuie : la plus forte des deux formes de la guerre est la défensive, parce qu'elle exige une dépense de forces
moindre, et qu'elle s'appuie sur le terrain. Bien comprise et bien conduite, elle use l'assaillant, modifie le rapport de forces initial et permet le passage à l'offensive, qui a la supériorité
du but. Il faut différer le le plus longtemps possible le passage de l'attitude défensive à l'offensive pour prolonger la période d'usure de l'adversaire... (WANTY)
Dans son effort de conceptualisation, CLAUSEWITZ compare la guerre à un duel, acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté. Le moyen par excellence
d'atteindre cet objectif est le désarmement de l'ennemi, et la dialectique de la lutte entraîne irrésistiblement l'ascension aux extrêmes. Constamment dans "De la guerre", le penseur va de sa
conceptualisation aux expériences historiques et montre que dans la réalité, toute la difficulté est de parvenir à cette ascension aux extrêmes qui se termine par la défaite totale de l'ennemi,
par la destruction totale de ses forces, et c'est ce qu'il appelle les résistances du terrain, liés à beaucoup de facteurs qu'il énumère dans le détail. Pour CLAUSEWITZ, la nature concrète de la
guerre est qu'elle est la poursuite de la politique par d'autres moyens. Politique doit s'entendre en son double sens : d'une part l'ensemble objectif des institutions, des formes sociales et
économiques qui donnent leur style général aux conflits ; d'autre part l'ensemble subjectif des intentions que poursuivent les gouvernements en livrant bataille. "La guerre n'est pas seulement un
véritable caméléon qui modifie quelque peu sa nature dans chaque cas concret, mais elle est aussi, comme phénomène d'ensemble et par rapport aux tendances qui y prédominent, une étonnante trinité
où l'on retrouve d'abord la violence originelle de son élément, la haine et l'animosité, qu'il faut considérer comme une impulsion naturelle et aveugle, puis le jeu des probabilités et du hasard
qui font d'elle une libre activité de l'âme, et sa nature subordonnée d'instrument de la politique, par laquelle elle appartient à l'entendement pur" (CLAUSEWITZ). Enfin le stratégiste récuse
toute prétention à construire une doctrine positive ; ce serait négliger les grandeurs morales dont la guerre est toute entière pénétrée, sa dimension psychologique, les facteurs moraux, autant
chez soi que chez l'adversaire, qui en font "le brouillard de la guerre", un brouillard impénétrable, qui change à toutes les époques. (Christian MALIS)
La complexité du texte "De la guerre" entraine évidemment beaucoup d'interprétations mais Raymond ARON en tire au moins deux enseignements capitaux.
"Pourquoi la défense est-elle la forme la plus forte de la guerre? CLAUSEWITZ donne deux arguments, de caractère général, qui présentent à ses yeux un caractère d'évidence. Il est plus
facile de conserver que de prendre. La deuxième raison résulte à la fois du raisonnement et de l'expérience. L'histoire ne montre-t-elle pas que le parti le plus faible choisit presque toujours
la défensive? De plus, si l'attaque qui vise une fin positive, était en même temps la forme forte, pourquoi l'une des parties resterait-elle jamais sur la défensive? Si l'un se résigne à une fin
négative, empêcher l'autre d'atteindre ses fins, c'est qu'il compte, en attendant l'adversaire et en le repoussant, atteindre peu à peu le moment où le rapport de forces se renversera."
"La contribution essentielle de CLAUSEWITZ à la théorie de la guerre (...) consiste dans la subordination, poussée jusqu'à son terme logique, de l'instrument militaire à l'intention
politique, donc à la prise de conscience (...) que toutes les théories antérieures à la sienne, théories qui se confondent d'ailleurs avec des doctrines, négligeaient l'essentiel, à savoir le
polymorphisme des guerres en raison de leur insertion dans le contexte du commerce politique entre les Etats et les peuples."
Emile WANTY, l'art de la guerre, Tome 1, Marabout Université, 1967 ; Lucien POIRIER, les voix de la stratégie, Fayard, collection Géopolitiques et stratégies, 1985 ; Raymond
ARON, Penser la guerre Clausewitz, l'âge européen, Editins Gallimard, nrf, 1976 ; Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002 ; Articles JOMINI et CLAUSEWITZ dans Dictionnaire de
stratégie de Thierry DE MONTBRIAL et Jean KLEIN, PUF, 2000, respectivement par Bruno COLSON et Christian MALIS.
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