Parue en 1989 en France, cette grande étude sur la naissance et le déclin des grandes puissances de 1500 à nos jours a relancé le grand débat - d'ailleurs toujours actuel
- sur le déclin américain dans un monde multipolaire où sont en train d'émerger de nouvelles grandes puissances telles que la Chine, le Japon ou l'Inde. Écrit par un professeur d'université de
Yale, aux Etats-Unis, historien de grande ampleur, le vrai propos de ce livre est l'interaction entre l'économie et la stratégie. Cet ouvrage eut un grand retentissement également car il
intervenait au moment du déclin de l'empire soviétique.
Dans son Introduction, Paul KENNEDY résume lui-même sa thèse : "La puissance relative des grandes nations à l'échelle internationale ne reste jamais constante :
elle varie surtout avec les taux de croissance de chaque société et dépend de l'avantage relatif que confèrent les avancées technologiques et structurelles." L'augmentation de la capacité de
production d'une nation lui permet de supporter des charges liées en temps de paix à une politique d'armement intensif, et en temps de guerre, à l'entretien d'armées importantes. Si une part
excessive des ressources est détournée de la création de richesses pour servir à des fins militaires, on risque à long terme d'affaiblir la puissance nationale. Paul KENNEDY suit donc l'histoire
des grands empires portugais, espagnol, habsbourgeois, britannique, russe, allemand, d'un bout à l'autre de leur naissance, de leur développement et de leur déclin, remplacés tour à tour par
d'autres empires rivaux ou naissants.
Cinq cent ans de puissances montantes et déclinantes sont analysées selon leur évolutions économiques pour, en se projetant dans le XXIème siècle, prévoir quelques possibilités -
l'auteur refuse tout lien mécanique et pense surtout sur le long terme - de fin de l'empire américain. Paul KENNEDY met en avant le hiatus persistant depuis les années 1970 surtout entre les
équilibres productifs et les équilibres militaires. Les grands ensembles, dans un monde plus multipolaire que jamais, Chine, Japon, Europe, Russie, Etats-Unis, évoluent constamment et sont
confrontés selon l'auteur "à l'éternelle question de la relation entre les moyens et les fins".
Mine d'informations (les notes à elles seules occupent plus de cent pages de l'édition française) où tout étudiant et professeur est invité à piocher pour ses propres études sur d'autres
aspects qu'ils laisse volontairement de côté (relations systémiques entre guerres et cycles économiques par exemple), ce livre permet de réfléchir aux évolutions d'ensemble des puissances. Les
liens très nets à long terme qu'il met à jour entre l'économie et l'expansion militaire des empires posent la question d'une différence de fond entre l'empire américain et les empires
historiques, différence que l'ensemble des stratégistes américains de toute forme mette en avant pour clamer la pérennité de la puissance américaine.
Faire les guerres pour un Empire semble devoir accroitre ses ressources, mais être obligé de les faire indéfiniment ou de maintenir des occupations militaires
semble au contraire l'affaiblir. Paul KENNEDY ne s'aventure pas, volontairement d'ailleurs, dans l'analyse de fond pourtant cruciale des relations entre la nature sociale et politique des Empires
et l'évolution de leur puissance.
Paul KENNEDY, Naissance et déclin des grandes puissances, Transformations économiques et conflits militaires entre 1500 et 2000, Editions Payot, 1989, 730 pages. Traduction par
Marie-Aude COCHEZ et Jean-Louis LEBRAVE, de "The rise and Fall of the Great Powers, Unwin Hyman, london, 1988. Présentation de Pierre LELLOUCHE, mars 1989.