Dans tous les ouvrages consacrés à la géopolitique de manière générale, on distingue en fait plusieurs géopolitiques, mais on peut définir
cette discipline (Aymeric CHAUPRADE) comme un savoir qualitatif (qui n'a pas les moyens de quantifier les données qu'il manipule) sur les continuités des relations internationales et
interlocales, en fonction des réalités géographiques prises dans un sens extensif (avec la géologie et d'autres éléments...).
"La géopolitique peut être définie comme la discipline qui s'interroge sur les rapports entre espace et politique : en quoi, de quelle manière les réalités géographiques (situation,
relief, climat... ) influent-elles sur les organisations sociales, les choix politiques? Et, inversement, comment les hommes utilisent-ils ou même modifient-ils ces réalités pour poursuivre leurs
fins?" (Philippe MOREAU DEFARGES)
Plusieurs auteurs ont successivement fondé la géopolitique et les premier l'ont fait dans une optique nationaliste en mettant en avant ce qui reste toujours (encore?) l'unité
principale agissante, l'Etat.
L'amiral américain Alfred MAHAN (1840-1914) étudie d'abord la rivalité entre la France et la Grande Bretagne pour la domination des océans et les moyens pour
les Etats-Unis de réussir comme son ancienne maîtresse coloniale : expansion outre-mer, contrôle des points de passage maritimes, maintien de l'équilibre européen.
Le britannique Halford MACKINDER (1861-1947) reconnu comme l'un des fondateurs de la géopolitique, est préoccupé par l'avenir de l'empire de Sa
Majesté et recherche les principes d'une domination pérenne. "Qui contrôle le coeur du monde (Heartland) contrôle l'ile mondiale (World Island), qui contrôle l'ile mondiale commande au monde"
(1904).
Le géographe allemand Friedrich RATZEL (1844-1904) établit un "biogéographie", concevant l'Etat "comme forme d'extension de la vie à la surface de la
terre". Mêlant politique, géographie et biologisme darwinien (mal compris d'ailleurs), il revendique un "espace vital" pour l'Allemagne (1901).
Le militaire de carrière allemand Karl HAUSHOFER (1869-1946) se définit lui-même comme géopoliticien. Soucieux de trouver les "bonnes" frontières pour
son pays, il est de 1919 à 1939 l'autorité intellectuelle qui forme Rudolf HESS, compagnon d'Adolf HITLER, celui qui permet l'élaboration d'une "science nazie" de la domination. Peu suivi par ces
derniers, aux ambitions toutes autres, le géopoliticien travaille notamment sur l'ensemble Europe Centrale-Eurasie-Japon, et par la suite rejette l'utilisation faite de ses écrits après 1933
"réalisés sous contrainte" selon lui.
"A l'origine le but de la géopolitique allemande était, comme celui de la légitime géopolitique américaine, d'exclure le plus possible à l'avenir des conflits comme ceux de 1914-1918 grâce à une
compréhension mutuelle des peuples dans leurs possibilités de développement issues de leur sol culturel et de leur espace vital ; elle voulait obtenir pour les minorités un maximum de justice et
d'autonomie politique et culturelle : ce qui semblait avoir été atteint temporairement en Estonie et en Transylvanie. " (De la géopolitique) Le problème, on sans doute, ce qui au minimum
biaise la géopolitique dans ses intentions, même si l'on en croit l'auteur, c'est qu'il faut d'abord réaliser la constitution de cet espace vital.
Discréditée par l'usage hitlérien, la géopolitique disparaît de l'horizon intellectuel pendant une bonne quarantaine d'années (Ce
qui n'empêche par les états-majors de faire de la géopolitique sans la nommer). Mais l'approche géopolitique, ce souci de ne pas séparer la politique de l'espace est trop nécessaire pour
disparaitre.
Ainsi les écrits du professeur américain de sciences politiques Nicholkas SPYKMAN (1893-1943) trouvent toujours un écho certain. Pour lui, la zone pivot se trouve dans le
Rimland (terres du bord), zone intermédiaire entre le Heartland et les mers riveraines, enjeu vital entre puissances de la mer et puissances de la terre. Le Rimland en question, ce sont
l'Europe côtière, les déserts d'Arabie et l'Asie des moussons. C'est là qu'a lieu l'affrontement entre les Etats-Unis d'Amérique et l'Union Soviétique. D'ailleurs, pour beaucoup, les réalités
géographiques l'emportent sur les régimes politiques et la Russie reste la grande rivale des Etats-Unis.
De même la persistance des réalités physiques, mais dans une optique opposée à celle d'un nationalisme ou d'un impérialisme, dans une optique citoyenne, le géographe français
Yves LACOSTE réintroduit la discipline (revue
HERODOTE fondée en 1976) en France, et plus tard en 1994, l'historien allemand
Hans-Peter SCHWARTZ fait de même en Allemagne, mais dans une optique plus proche d'un réalisme d'Etat. Et en Russie, l'eurasisme resurgit.
La relation directe entre géographie, guerre et conflit (qui constitue l'objet du numéro d'HERODOTE du 3ème trimestre 2008) demeure un
élément constant, ce qui fait de la géopolitique une discipline importante pour qui s'intéresse au conflit dans toutes ses formes.
C'est si vrai que certains chercheurs en sciences sociales ou économiques, partis d'une réflexion sur les relations entre Etats, maîtres du champ planétaire, s'orientent vers des
approches géographiques de l'économie (géoéconomie), ou de la finance (géofinance) à l'heure de la mondialisation. Apparaissent également des notions comme macro-géopolitique (des ensembles
gigantesques de plusieurs régions emboîtées suivant plusieurs possibilités) ou micro-géopolitique (espaces pertinents au niveau régional, local, de la ville ou même du quartier).
Un des éléments centraux de la pensée géopolitique réside dans la notion de représentation de l'espace. Yves LACOSTE, à la différence des pensées
libérales et marxistes, pense à la nécessité de prendre en compte le phénomène identitaire. La géopolitique n'est pas à proprement parler une "science des représentations", mais elle prend en
compte les agencements géographiques qui se font différemment à partir de positions différents à la surface de la planète (en attendant peut-être une géopolitique à trois dimensions, incluant les
fonds marins et pourquoi pas l'immensité de la croûte terrestre). Le seul fit de déplacer le point de vue, le regard, à partir d'une carte orientée différemment que dans une position longtemps
européocentriste permet de mieux comprendre comment certains conflits naissent et perdurent.
Y-a-t-il un déterminisme entre le lieu et les événements politiques? Aymeric CHAUPRADE penche pour l'idée de "déterminisme chaotique" , "l'aspect déterministe inspirant l'étude des
facteurs permanents, tandis que l'aspect chaotique inspire la prise en compte de la montée des facteurs de changement, la science qui bouleverse les données de la puissance, mais aussi l'ensemble
du domaine transnational".
Il faut garder en tout cas à l'esprit à la fois la position géographique d'un acteur du jeu des relations internationales (qui ne se réduisent pas à des relations inter-étatiques et
qui feraient oublier d'autres relations importantes, comme celle des phénomènes religieux...) et sa nature idéologique, sa conception même des relations entre citoyens.
Philippe MOREAU DESFARGES, Article Géopolitique de l'Encyclopaedia Universalis, 2004 ; Sous la direction d'Aymeric CHAUPRADE, Géopolitique, Constantes et
changements dans l'histoire, Ellipses, 2003 ; Sous la direction d'Aymeric CHAPRADE et de François THUAL, Dictionnaire de géopolitique, Etats, Concepts, Auteurs, Ellipses, 1999; Karl HAUSHOFER, De
la géopolitique, Fayard, collection Géopolotiques et stratégies, 1986 ; HERODOTE, revue de géographie et de géopolitique Géographie, guerres et conflits, 3ème trimestre 2008, Editions La
Découverte.
STRATEGUS