Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
1 novembre 2008 6 01 /11 /novembre /2008 08:52

             Stratégies marxistes
 

        Deux moments clairs existent dans les stratégies revendiquées par des stratèges et des stratégistes marxistes : celui d'une stratégie révolutionnaire à cheval entre le XIXème et le XXème siècle et celui d'une stratégie d'Etat pendant et après la création d'Etats qui se proclament marxistes, comme l'Union Soviétique et la République Populaire de Chine.

       Les principaux et décisifs conflits étant entre classes sociales - capitalistes et ouvrières/paysannes - la stratégie révolutionnaire vise à employer tous les moyens politiques, idéologiques et militaires dont les classes dominées disposent. Stratégie de guerre totale au sens théorique, on en trouve de éléments chez Karl MARX et Friedrich ENGELS dont l'intérêt pour les conflits armés de leur époque a été constant.
  Dans "La lutte des classes en France", Karl MARX fait le constat que la classe possédante  utilise l'Etat comme "l'engin du Capital contre le Travail". Que ce soit dans les guerres dynastiques ou dans les guerres nationale, dans les guerres de défense ou de conquête, le mouvement ouvrier ne parvient pas à mettre en oeuvre comme à l'occasion de la guerre franco-prussienne, celle de 1870-1871, l'alliance des ouvriers pour mettre fin à la guerre. Déjà, en 1848, Karl MARX rêvait d'un nouveau soulèvement prolétarien (nous sommes alors en pleine révolution industrielle en Europe continentale et les grèves comme de véritables insurrections ont lieu un peu partout) en France, qui déclencherait une guerre européenne, puis mondiale, celle-là provoquant la victoire de la révolution sociale. (Georges LABICA).
     Rosa LUXEMBOURG, comme Jean JAURES gardent une vision de la guerre comme globalement néfaste envers la classe ouvrière, mais LENINE, STALINE et TROTSKI se font les chantres d'une stratégie révolutionnaire. GRAMSCI, lui, poursuit la transposition ds stratégies  du plan militaire au domaine de la lutte des classes. Il propose un couple conceptuel original avec la guerre de mouvement et la guerre de position. Le mot d'ordre de front unique n'était, selon lui, rien d'autre que la transformation de la guerre de mouvement, victorieuse en Russie, en guerre de position, seule capable de l'emporter en Occident, dans des conditions historiques différentes.
  
    Quelle est, en fait, cette stratégie révolutionnaire?  Claude DELMAS, dans son petit livre "La guerre révolutionnaire" en donne certains traits :
- harceler les arrières de l'ennemi (interruption de son ravitaillement et destruction de ses voies de communication) ;
- pousser l'ennemi à pratiquer une politique d'occupation plus dure, de manière à accroître l'hostilité de la population à son égard ;
- lutter derrière les lignes ennemies en qualité d'auxiiaires de l'armée régulière;
- procurer des renseignements ;
- immobiliser des forces ennemies par des opérations de diversion  ;
- alimenter la propagande officielle des "sacrifices héroiques" qui jouit du soutien populaire ;
- donner des preuves tangibles du châtiment réservé à toute personne qui collabore avec l'ennemi ou qui serait tenté de le faire ;
- mener une propagande pro-soviétique, pro-chinoise populaire, dans les régions occupées.
     Les éléments tactiques se mêlent étroitement aux éléments purement psychologiques et politiques.
    Selon entre autres Vo NGUYEN-GIAP, à propos de la guerre du peuple, aux affrontements entre deux formations de combat de type classique disposant de moyens industriels équivalents se substituent des guerres inégales dissymétriques opposant la puissance industrielle à une armée faible, dont la survie réside dans la durée, pour un véritable passage de la guérilla à la guerre de mouvement. (Trinh VAN THAO).

       Il n'existe pas de corpus unifié sur la stratégie marxiste révolutionnaire, ne serait-ce que parce que la lutte des classes est multiforme et changeante dans le temps. Et aussi parce que, à partir de 1917, les stratèges révolutionnaires eux-mêmes, pour ce qui concerne la partie occidentale, qui avaient mis en oeuvre les techniques insurrectionnelles et la démoralisation des troupes impériales russes comme françaises et allemandes dans le cadre d'un projet de révolution mondiale, durent réviser leur manière de faire. Dans la longue période 1917-1928, les dirigeants soviétiques sont passés par plusieurs phases - sur fond de luttes internes - pour arriver finalement à constituer une stratégie d'Etat.
   Edward Mead EARLE décrit ce changement de stratégie : "Ayant obtenu la victoire dans (la) première phase de la guerre civile en Russie, LENINE dut alors faire face à l'invasion allemande. Il ne fut jamais question de reprendre les opérations militaires, car l'armée russe était totalement démoralisée, en partie à cause de la propagande révolutionnaire qui avait été exercée dans ses rangs pendant deux ans ou plus et qu'il n'était pas facile de retourner." LENINE "était convaincu qu'on pourrait livrer une guerre diplomatique et psychologique contre les puissances centrales aussi bien que les Alliés. Ainsi, il pourrait atteindre le double objectif de défendre la Russie révolutionnaire et de transformer la guerre internationale en une guerre civile européenne." On sait que LENINE déchante assez vite et que le repli stratégique s'impose, que conclure la paix avec l'Allemagne doit se faire au plus vite, et qu'il faut réorganiser l'ensemble des forces armées. Il reste un partisan de la Realpolitik et la paix n'est pas une fin en soi, au contraire, il s'agit comme la guerre d'un moyen politique et ses successeurs le comprendront bien, usant de l'arme idéologique de façon constante à l'intérieur des pays capitalistes.
   La période d'intervention étrangère et de guerre civile fait office de grande Ecole de guerre pour l'Union Soviétique, comme l'écrit Edward Mead EARLE. C'est d'elle que sort l'Armée Rouge. TROTSKI, Mikhail FROUNZE (1885-1925), Sernion TIMOCHENKO (1895-1970), Klement VOROCHILOV (1881-1969) et STALINE, avec d'anciens membres de l'armée impériale, tels que Mikhail TOUKHATCHEVSKI (1893-1937) et Boris CHAPOCHNIKOV (1882-1945) la mettent sur pied et en font une véritable armée classique.
      Dans cette guerre sans bataille décisive, les dirigeants soviétiques durent changer complètement de position : de désorganisateurs de l'ancienne armée, il fallait devenir les organisateurs de la nouvelle, c'est-à-dire d'une armée disciplinée, à la démocratisation strictement limitée (élection des officiers supprimée), aux règlements sévères, ceci sans abandonner totalement la stratégie révolutionnaire. derrière les lignes ennemies. Les dirigeants soviétiques sortent de la guerre civile avec une conception compliquée du rôle de la guerre dans la société. Selon eux, l'attitude des "classes laborieuses" vis-à-vis de la guerre ne peut être catégorique : les batailles de la production comme la force des armées doivent garantir la victoire du prolétariat dans un monde où celui-ci est encerclé par les puissances capitalistes. Le pacifisme, la grève générale constituent des armes au même titre que la conquête de l'espace, au service de cette victoire.
      Jean Christophe ROMER tente d'établir l'évolution à partir de la reprise par les dirigeants soviétiques de l'expérience de l'Empire des tsars, auquel se mêle une conception particulière de l'espace. Ils  introduisent dans l'art militaire une catégorie intermédiaire entre tactique et stratégie qui leur sera longtemps spécifique. La tâche de l'art opératif n'est pas, à la différence de la stratégie, l'obtention de la victoire politique dans la guerre mais de la victoire militaire sur l'ensemble d'un théâtre d'opérations regroupant plusieurs fronts et non plus un seul champ de bataille tactique. Après une éclipse dans les années 1950 avec l'apparition des armes nucléaires de destruction massive, l'opération en profondeur reviendra à l'ordre du jour périodiquement, notamment dans les années 1980 (Dictionnaire de la stratégie).

     Il est toujours difficile de démêler la part de la réalité de la conception stratégique et de l'idéologie, comme le montre la lecture par exemple du livre du maréchal soviétique V. D. SOKOLOVSKY (1897-1968), "Stratégie militaire soviétique". On y trouve la description d'une stratégie d'Etat - notamment nucléaire - avec des éléments idéologiques de lutte des classes axés sur la propagande en faveur de la paix mondiale. Mais depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, il n'existe plus véritablement de stratégie marxiste mais bien d'une stratégie d'Etat de grande puissance. L'évolution est semblable côté chinois et vietnamien, quoiqu'avec un décalage dans le temps dû à la spécificité de la situation asiatique (guerre de Corée, guerre du VietNam...).

Edward Mead EARLE, Les maitres de la stratégie, tome 2,  Bibliothèque Berger-Levrault, collection Stratégies, 1982 (article La guerre selon les soviétiques). Thierry de MONTBRIAL et Jean KLEIN, Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000 (article Stratégie Théoriciens Soviétiques de Jean Christophe ROMER). Georges LABICA et Gérard BENSUSSAN, Dictionnaire Critique du Marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999 (articles Stratégie/Tactique de Jean-François CORALLO, Guerre de Georges LABICA). Claude DELMAS, La guerre révolutionnaire, PUF, collection Que sais-je?, 1959. Vassili Danilovitch SOKOLOVSKY, Stratégie militaire soviétique, Editions L'Herne, collection Classiques de la stratégie, 1984.

                                                                                            STRATEGUS
 
Relu le 3 novembre 2018

Partager cet article

Repost0

commentaires

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens