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12 novembre 2008 3 12 /11 /novembre /2008 15:49
           A l'heure où les médias semblent s'affoler au rythme des chutes des cours des Bourses, au moment où certains ministres et certains responsables d'entreprise clament qu'on ne pouvait prévoir une telle crise financière, la lecture du livre de Patrick ARTUS et de Marie-Paule VIRARD, paru en 2005, vient à point pour mettre en évidence une certaine médiocrité politique et une imprévoyance économique bien partagée.
       "Le capitalisme est-il en train de s'autodétruire? La question peut sembler saugrenue, voire provocatrice au moment même où les grandes entreprises de la planète, à commencer par les entreprises françaises, affichent des profits très élevés et distribuent des dividendes records à leurs actionnaires, tandis que les salariés voient leur pouvoir d'achat se réduire dans un climat où l'inquiétude grandit, dominée par la multiplication des délocalisations, la permanence d'un niveau de chômage élevé et de la précarité sous toutes ces formes. Et comme plus la croissance est molle, plus les profits explosent, rien d'étonnant à ce que le débat sur la légitimité d'un tel "partage" des richesses monte en puissance. Pourtant, c'est au moment où le capitalisme n'a jamais été aussi prospère, aussi dominateur, qu'il apparaît le plus vulnérable, et nous avec lui..."  Qui écrivent cette introduction alarmiste? Des révolutionnaires marxistes? Non, une journaliste rédactrice en chef du magazine Enjeux-Les Echos et le directeur des études économiques du Groupe Caisse d'épargne et de la Caisse des dépôts et consignations...
                
        Après le constat d'un état du capitalisme où les richesses affluent vers le capital au détriment du travail (entendez les traitements et salaires), où les bénéfices accumulés servent à alimenter des stratégies de conquêtes d'entreprises rivales, où il n'existe plus de projet réel d'investissement dans ce que certains appellent l'économie réelle, les auteurs préviennent qui veulent bien les entendre que celui-ci risque de s'effondrer de lui-même. Loin de faire une analyse de chute tendancielle accélérée des taux de profits, ils mettent en relief le fonctionnement financier des entreprises, où l'imagination comptable ne semble pas avoir de bornes.
      Les deux économistes proposent d'ailleurs une réforme profonde de la gestion de l'épargne et de nouvelles règles de "gouvernance" aux gérants comme aux régulateurs, qui permettraient d'éviter une nouvelle crise du capitalisme, avec des conséquences politiques et sociales beaucoup plus graves que celles des précédents éclatements de diverses "bulles" financières.
       L'intérêt de proposer la lecture d'un tel livre n'est pas de jouer aux "On vous l'avait bien dit..." mais de montrer une aspect - dans l'actualité - de conflits non seulement ici entre grandes entreprises et travailleurs, mais également entre nécessités économiques toujours présentes (l'investissement vers des secteurs productifs et générateurs de progrès économiques et sociaux) et stratégies financières à court terme.
 
     L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "... Dans ce livre décapant et remarquable de clarté, les auteurs n'y vont pas par quatre chemins pour qualifier ce paradoxe : c'est au moment où le capitalisme n'a jamais été aussi prospère qu'il apparait le plus vulnérable, et nous avec lui. Parce qu'il s'agit  d'un capitalisme sans projet ; qui ne fait rien d'utile de ses milliards, qui n'investit pas, qui ne prépare pas l'avenir. Et face au malaise social, les gouvernements ne traitent le plus souvent que les symptômes, faute de prendre en compte le fond du problème. Ce problème, c'est l'absurdité du comportement des grands investisseurs, qui exigent des entreprises des résultats beaucoup trop élevés. Du coup, elles privilégient le rendement à trois mois plutôt que l'investissement à long terme, quitte à délocaliser, à faire pression sur les salaires et à renoncer à créer des emplois ici et maintenant. Voilà pourquoi il est urgent, expliquent les auteurs, de réformer profondément la gestion de l'épargne, d'imposer de nouvelles règles de gouvernance aux gérants comme aux régulateurs. Faute de quoi on n'évitera pas une nouvelle crise du capitalisme, avec toutes ses conséquences politiques et sociales."
 
    Dans Alternatives Economiques n°242, de décembre 2005, nous pouvons lire la critique de Christian CHAVAGNEUX : "Indéniablement, il se passe quelque chose chez les économistes français. Les ouvrages où ils annoncent, dénoncent, le dysfonctionnement du capitalisme contemporain se multiplient. La critique est féroce et semble paraitre comme le nouveau consensus, une victoire indéniable pour des auteurs comme Robert Boyer ou Michel Aglietta, dont les travaux nous alertaient depuis un moment sur le sujet. Que l'on en juge : nous présentions ici, le mois dernier,  le livre de Jean Peyrelevade (le capitalisme total) et on trouvera dans les pages qui suivent la présentation d'Elie Cohen (le nouvel âge du capitalisme). Mais le plus radical, venant d'économistes plutôt orthodoxes, est sans nul doute le livre que viennent de publier Patrick Artus et Marie-Paule Virard. La logique froide du raisonnement économique y est appliquée, mais présentée dans un style percutant et clair, pour dénoncer les rouages du piège à croissance faible dans lequel une bonne partie de l'Europe, dont la France, est tombée. Au départ, il y a le constat de la croissance rapide des profits des entreprises, des dividendes distribués aux actionnaires, des rémunérations accordées aux dirigeants et des retraites en or massif que se prépare tout ce beau monde. En face, les salaires stagnent, donc la demande, donc l'investissement, donc la croissance, donc les créations d'emplois manquent, donc le chômage augmente, poids supplémentaires pour compresser les salaires. On vous avait prévenu : la logique économique est implacable. Et comme quelques centaines de millions de Chinois et d'Indiens se sont mis en tête de nous tailler les croupières, les entreprises délocalisent pour baisser leurs coûts (et cette menace renforce la pression sur les salaires) ou engagent quelques investissements de productivité (d'où de faibles créations d'emplois). Malheureusement, les secteurs de haute technologie restent les moins bien lotis, et une bonne partie de l'Europe accumule un retard difficilement rattrapable en ce domaine. Résultat : le capitalisme français - car c'est bien de celui-là  dont il s'agit plus que du capitalisme en général - est un capitalisme sans projet, de croissance molle, mais qui finira par s'écrouler. Face à cela, le livre est riche de conseils sur les mauvaises réponses à éviter. Par exemple, relancer la consommation en augmentant la participation (les salariés des PME n'en touchent pratiquement pas, et ce sont les salariés les plus riches qui en bénéficient le plus) ou en engageant une hausse généralisée des salaires (problème de compétitivé, et le travail non qualifié est déjà cher, avancent les auteurs). Dans le même temps, les exemples proposés de modèles qui réussissent (Royaume Uni, Suède, Espagne) doivent leur succès à des augmentations de salaires qui suivent celles de la productivité, ou à des créations d'emplois. Bref, Patrick Artus et Marie-Paul Virard aimeraient bien que les entreprises s'engagent moins dans une course au rendement financier et nourrissent plutôt la demande en redistribuant à leurs salariés les plus qualifiés une partie de leurs profits et en investissant, au lieu d'amasser des trésors. Pour les salariés les moins qualifiés, ils réclament d'aller plus loin dans la prime pour l'emploi : ses effets macroéconomiques restent encore trop faibles (...) alors qu'elle est une bonne incitation au retour à l'emploi. Comment y arriver? Les nouvelles règles de la gouvernance d'entreprise ne le permettront pas : elles sont inadaptées. Et les nouvelles normes comptables mises en oeuvre depuis le début de l'année dans les sociétés côtées ne font qu'aggraver les choses. La conclusion du livre renvoie piteusement "à la responsabilité de chacun des acteurs", autant dire aux calendes grecques. Mais comme chacun sait, les économistes ne font pas de politique..."
 

 

 

 

 
   Patrick ARTUS (né en 1951), économiste français et directeur de la recherche et des études de NATIXIS, professeur associé à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, membre du Cercle des économistes, qui écrit régulièrement des chroniques et points de vue (Le Monde, Alternatives économiques, Challenge, Les Echos...), est l'auteur de nombreux ouvrages : Le choix du Système de retraites (Economica, 1999) ; La nouvelle économie (La Découverte, 2001) ; La France peut se ressaisir (Economica, 2004) ; Macroéconomie (Economica, 2005) ; Les incendiaires - Les banques centrales dépassées par la globalisation (Perrin, 2007)  ; Globalisation, le pire est à venir (avec Marie-Paule VIRARD, La Découverte, 2008) ; Est-il trop tard pour sauver l'Amérique. (avec Marie-Paule VIRARD, La Découverte, 2009) ; Sorties de crise. Ce que l'on ne vous dit pas (avec Olivier PASTRÉ, Editions Perrin, 2009) ; La France sans ses usines (avec Marie-Paule VIRARD, Fayard, 2011)....
 
   Marie-Paule VIRARD, rédacteur en chef du magazine Enjeux-Les Echos est l'auteure d'autres ouvrages : On comprend mieux le monde à travers l'économie (avec Patrick ARTUS, Pearson Eduction, 2008) ; La finance mène t-elle le monde? (Larousse, 2008) ; Le roman des grands patrons (Flammarion, 2001)...

Patrick ARTUS, Marie-Paule VIRARD, Le capitalisme est en train de s'autodétruire, La Découverte, collection Cahiers libres, 2005, 143 pages.
 
 
Complété le 20 octobre 2012. Relu le 31 octobre 2018.

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